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Passé

Définitions du mot « passé »

Trésor de la Langue Française informatisé

PASSÉ1, subst. masc.

I. − Le passé (dans l'absolu).
A. − Temps situé dans une époque révolue, temps passé (v. passé, -ée II A 1). Anton. présent, futur.À tout mouvement dans le futur, on peut (...) faire correspondre un mouvement dans le passé, et réciproquement (Painlevé, Résist. fluides non visqueux, 1930, p.145).Je déteste me souvenir, en général. Et ça ne m'arrive pas: ma vie n'est pas dans le passé, elle est devant moi (Malraux, Cond. hum., 1933, p.289).V. actuel ex. 14 et 15, avenir2ex. 1, 2 et 3, barioler ex. 3, dépassé ex. 2, force ex. 4, héritage ex. 4:
1. Après 1824, quand je repris la plume dans des brochures et dans le Journal des Débats, les positions étaient changées. Que m'importaient pourtant ces futiles misères, à moi qui n'ai jamais cru au temps où je vivais, à moi qui appartenais au passé... Chateaubr., Mém., t.3, 1848, p.30.
SYNT. Passé immédiat, proche, récent; passé éloigné, lointain, reculé, immémorial; document, épisode, époque, étape, événement, fait, legs du passé; hommes, artistes, maîtres du passé; arts, chefs-d'oeuvre, oeuvres, styles du passé; coutumes, figures, formes, mystères, mythes, personnages, réalités, scènes, traditions, valeurs du passé; beautés, splendeurs du passé; abus, catastrophes, déceptions, drames, erreurs, faillites, illusions, luttes, superstitions du passé; remonter dans le passé.
Loc. adv.
Par le passé. Autrefois, jadis (gén. dans une prop. compar.). Sa vie continua comme par le passé. Rien n'était changé, sauf que son fils Césaire dormait au cimetière (Maupass., Contes et nouv., t.1, Père Amable, 1886, p.228).Personne ne s'aperçut de ce changement. Davis devint peut-être un peu plus inaccessible que par le passé, mais il l'était déjà tellement! (Peisson, Parti Liverpool, 1932, p.99).V. avenir2ex. 4.
Dans le passé. Même sens. Au XIIIesiècle de notre ère, les alchimistes chinois finirent par parler, plus ouvertement que dans le passé, de techniques ascétiques ou contemplatives (Caron, Hutin, Alchimistes, 1959, p.110).Aujourd'hui, le réseau des communications matérielles et intellectuelles est planétaire mieux qu'il ne le fut jamais dans le passé (Perroux, Écon. XXes., 1964, p.276).
Loc. (exprimant l'irréversibilité du passé). C'est du passé, le passé est passé (v. aussi passé, -ée II A 1). Le passé est passé, ce qui est mort est mort. Laissons l'irréparable dormir dans son néant et les morts ensevelir leurs morts (Amiel, Journal, 1866, p.214).Les partis politiques en France, l'économie du don, les pétroles de l'Iran, les problèmes actuels de l'U.R.S.S., tout ça c'était déjà du passé (Beauvoir, Mandarins, 1954, p.229):
2. Lapicque écrit (cité par Lescure, p.132): «(...) Il ne peut être un instant question de refaire exactement un spectacle qui est déjà du passé. Mais il me faut le revivre entièrement, d'une manière nouvelle et picturale cette fois, et ce faisant, me donner la possibilité d'un nouveau choc». Bachelard, Poét. espace, 1957, p.15.
B. − GRAMM. Temps situant le procès dans une époque révolue par rapport au moment de la parole ou par rapport à un moment pris comme repère. L'épreuve que vous traversez doit être des plus graves, des plus angoissantes.... −Elle l'était, monsieur. On peut maintenant parler d'elle au passé (Bernanos, Crime, 1935, p.854).Le parler populaire contamina un moment la langue classique; peut-être contribua-t-il à la décadence du passé simple et de l'imparfait du subjonctif, dont les orateurs des assemblées usaient pourtant couramment (Lefebvre, Révol. fr., 1963, p.595).En français, l'indicatif comporte six temps du passé, l'imparfait, le passé simple, le passé composé, le plus-que-parfait, le passé antérieur et le futur antérieur (Dagn.1965, p.163).V. instantanéiser rem. 1, s.v. instantané ex. de Proust et passé, -ée ex. 4:
3. −En tant que magistrat, (...) j'en ai connu qui ne se prêtaient à leur mari qu'à contre coeur, qu'à contresens... Et qui pourtant s'indignent lorsque le malheureux rebuté va chercher ailleurs sa provende. Le magistrat avait commencé sa phrase au passé; le mari l'achevait au présent, dans un indéniable rétablissement personnel. Gide, Faux-monn., 1925, p.1115.
1. Passé simple ou défini (v. défini II C 2). Temps simple de l'indicatif exprimant un fait achevé qui s'est produit à un moment déterminé du passé, sans idée de durée: je l'entendis gémir, je vins aussitôt; c'est le temps du récit (dans la langue écrite), il présente les faits successivement: il se leva, enfila son manteau, s'engouffra dans sa voiture.
Il peut exprimer d'autres valeurs
Il peut exprimer un fait qui dure, mais dont les limites sont précisées par un compl. de temps: jour et nuit il marcha, il ne s'arrêta que lorsqu'il eut passé la frontière.
Il peut exprimer une action répétitive: 20 fois je lui répétai la même chose; il refusa 20 fois de m'entendre.
2. Passé composé ou indéfini (v. composé II A e, indéfini I B 2 a). Temps du passé de l'indicatif actif formé du présent de l'indicatif de l'auxiliaire et du participe passé du verbe conjugué, exprimant essentiellement une action passée, entièrement accomplie, mais dont la date n'est pas précisée: j'ai fait ce que j'ai pu.
Il remplace souvent le passé simple, surtout dans la lang. fam. et parlée: dimanche, nous sommes allés au restaurant.
Il peut exprimer d'autres valeurs
Il peut exprimer une antériorité (en sub.), par rapport à un prés.: dès qu'il a amassé un peu d'argent, il s'achète des disques.
Il peut exprimer une action achevée, dont les effets durent encore: il a obtenu sa maîtrise ès lettres.
Il peut exprimer une action souvent constatée, présentée comme une vérité générale: les guerres ont toujours existé.
Il peut exprimer une action future proche, présentée comme déjà accomplie: tu m'attends, j'ai fini dans cinq minutes.
Il peut exprimer une action future antérieure en sub. hypothétique avec verbe principal au fut.: si j'ai fini à temps, je viendrai.
3. Passé antérieur (v. antérieur I B 1). Temps du passé de l'indicatif actif formé du passé simple de l'auxiliaire et du participe passé du verbe conjugué, exprimant essentiellement une antériorité (en sub.) par rapport à une autre action passée dont le verbe est au passé simple: quand il eut fini de manger, il alla se coucher.
Il peut aussi s'employer en prop. indép. ou princ., exprimant alors une action passée, vite achevée et précisée par un adv. de temps: il eut bientôt fini.
4. Passés surcomposés. Formes verbales constituées d'une suite de deux auxiliaires avoir (ou d'un auxiliaire avoir et d'un auxiliaire être) et d'un participe passé, et exprimant l'aspect accompli et le temps passé par rapport à un passé de l'énoncé: quand j'ai eu fini mon travail, je suis parti; ayant été entendu qu'il viendrait, nous nous sommes inquiétés de son absence.
Employées en prop. indép., suivant un usage dial. propre aux parlers de l'Est, du Sud-Est et du Midi, ces formes évoquent un procès parvenu à son terme dans un passé lointain: je l'ai eu fait; il a eu coupé, ce couteau (voir Wagner-Pinchon 1962, p.334).
II. − Le passé, un passé (relatif à qqn, à qqc.).
A. − Cette fraction de la durée (supra I A) envisagée du point de vue de son contenu; ce qui a été, ce qui s'est produit, ce que l'on a réalisé dans le passé. Dieu lui-même n'a pas le pouvoir d'anéantir le passé (Sénac de Meilhan, Émigré, 1797, p.1718).Les souvenirs sont une projection du passé dans le présent (Merleau-Ponty, Phénoménol. perception, 1945, p.307).Partout (...) [Nerval] revit son mythe (...) du passé redevenu présent, du souvenir antérieur à la vie retrouvé dans la vie (Durry, Nerval, 1956, p.103).V. adaptation ex. 13, avenir2ex. 9, 10, 12 et 19, déduire ex. 3, futur ex. 1, futur II A 1 ex. de Gide, futurisme A ex. de Gide:
4. ... l'homme (...) essaie désespérément de maintenir le passé dans sa mémoire ou dans ses archives et d'anticiper l'avenir par ses calculs. Ainsi feint-il de croire que le passé est conservé et l'avenir assuré: rien n'est perdu, tout est possible. Philos., Relig., 1957, p.36-12.
♦ Dans le domaine de l'art ou de l'archit.Le passé est chez nous si admirable et si varié, qu'il nous empêche de rendre justice au présent (Hourticq, Hist. art., Fr., 1914, p.396).V. aussi infra 1 a ex. de Malraux et de Green.
1. Passé + déterm.
a) [Le déterm. exprime une qualité] C'est nous (...) qui révélons le trésor des siècles, (...) nous qui arrachons au passé de la mort le passé vivant du musée (Malraux, Voix sil., 1951, p.631).Hier à Dampierre. Le château par ce beau jour d'été, les grandes pièces vides, ensoleillées et mélancoliques. On voit à travers le château comme à travers une lanterne. L'extraordinaire immobilité de tout cela, de ce passé figé qui ne vit plus (Green, Journal, 1952, p.163).[L']apport spécifique [du disque] dans notre culture, c'est la restitution d'un passé vivant (Disque Fr., 1963, p.15):
5. Ouvrons les livres de Meillet. Et voici d'abord pour les préhistoriens −mieux, pour tous ceux d'entre nous que sollicite le mystère des passés sans textes, sans témoignages écrits −voici de fortes leçons de prudence méthodique. L. Febvre, A. Meillet et l'hist., [1913] ds Combats, 1953, p.159.
SYNT. Passé biblique; passé chimérique, historique, imaginaire, légendaire, mythique, vrai; passé connu, inconnu; passé désuet, détruit, disparu, mort, mystérieux, obscur, perdu, périmé, ressuscité, révolu.
b) [Le déterm. exprime une relation] Passé individuel, familial, national, populaire. Nous aurons l'occasion de revenir sur la distinction entre ces deux passés de l'homme, l'évolution biologique et l'histoire (Marrou, Connaiss. hist., 1954, p.35):
6. ... en ce qui concerne le passé, le passé géologique qui n'a pas eu de témoins, les résultats de son calcul, comme ceux de toutes les spéculations où nous cherchons à déduire le passé du présent, échappent par leur nature même à toute espèce de contrôle. H. Poincaré, Valeur sc., 1905, p.255.
2. [Passé en position de déterm.]Nous pensons pouvoir déduire de la connaissance du passé quelque prescience du futur (Valéry, Variété IV, 1938, p.137).L'incompréhension du présent naît fatalement de l'ignorance du passé. Mais il n'est peut-être pas moins vain de s'épuiser à comprendre le passé si l'on ne sait rien du présent (M. Bloch, Apol. pour hist., 1944, p.13).Cette résurrection du passé serait plus facilement atteinte, pensèrent les muséologues, si en l'absence de monuments anciens on plaçait le mobilier dans un cadre entièrement reconstitué (L. Benoist, Musées, 1960, p.35).
SYNT. Appel, autorité, éclat, magie, prestige, puissance, réalité, saveur, vérité du passé; histoire du passé; aspects, échos, rappels, réminiscences, survivances, témoignages, traces, vestiges du passé; débris, épaves, spectres du passé; expression, reflet du passé; analyse, compréhension, conservation, étude, évocation, imitation, interprétation, mémoire, observation, recherche, répétition, représentation, souvenir du passé; oubli du passé; amour, culte, curiosité, goût, nostalgie, religion, respect, regret du passé; amateur, témoin du passé.
3. Verbe + passé.Là où nous en sommes, voyez-vous, cela m'est parfaitement égal de ne rien comprendre. À quoi bon revenir sur le passé, ou tirer des plans pour l'avenir? (Bernanos, Joie, 1929, p.695):
7. ... approchant du point culminant de son voyage ici-bas, prêt à redescendre la pente obscure de la colline dont il a gravi jusque-là le côté lumineux, l'homme s'arrête, se retourne et contemple le passé. Monod, Sermons, 1911, p.166.
SYNT. Accepter, commémorer, connaître, dévoiler, éclairer, évoquer, glorifier, interpréter, juger, justifier, protéger, rappeler, reconstituer, retrouver, revivre le passé; abandonner, abolir, effacer, enterrer, ignorer, oublier, rectifier le passé; accéder au passé; s'accrocher, songer, faire allusion au passé; être attaché, enchaîné au passé; tourner le dos au passé; se réconcilier, rompre avec le passé; vivre avec, dans le passé; se réfugier dans le passé; parler, se souvenir du passé; se dégager, se détacher du passé; être envahi par le passé; revenir, faire une croix sur le passé; regarder, se tourner vers le passé; aller à la rencontre du passé; extrapoler du passé au futur; identifier le présent avec le passé; juxtaposer le passé et l'avenir; mettre à profit les leçons du passé; projeter l'expérience du passé sur l'avenir, le présent dans le passé.
B. − En partic. Le passé de qqn ou de qqc.
1. Ce qui a été accompli, commis, subi par une personne ou une collectivité, ce qui l'a faite ce qu'elle est, ses antécédents, son histoire, sa vie passée; ce qu'elle en conserve dans sa mémoire:
8. ... si (...) l'humanité retourne à son passé et cherche à le faire revivre, ce n'est pas par simple curiosité et par besoin d'un savoir plus vaste, mais comme on revient à une source ou plus comme on poursuit dans le souvenir une mélodie d'enfance. Béguin, Âme romant., 1939, p.XI.
a) Le passé d'une personne. Jamais je n'aurais rompu votre mariage pour une question d'intérêt. Mais je veux que la femme de mon fils ne lui donne ni soupçons sur le passé ni inquiétudes pour l'avenir (Becque, Corbeaux, 1882, iii, 2, p.208).Il posa les yeux sur ce corps délicat (...) Et, brutalement, il fut ressaisi par le passé: il revécut tout: son désir subit, leur étreinte sous les grands arbres de Maisons (Martin du G., Thib., Mort père, 1929, p.1320).V. avenir2e.. 20, cicatriser ex. 6.
α) Passé + déterm. exprimant
le contenu, la coloration du passé; le comportement dans le passé. Dites-moi votre prénom. (...) −Si vous ne le faites pas, je brave tout. Je foule aux pieds tout un passé de discrétion et de courtoisie, je vous suis jusqu'à la porte et je passerai la nuit couché en travers (Miomandre, Écrit sur eau, 1908, p.30).Parce que le soleil s'est montré, parce qu'on a senti un rayon et un semblant de confort, le passé de souffrance n'existe plus, et l'avenir terrible n'existe pas non plus... «On est bien maintenant». Tout est fini (Barbusse, Feu, 1916, p.94):
9. ... je partis, je partis pour ne pas les revoir; car je compris que ce spectacle-là devait durer fort longtemps, qui réveillait tout le passé, tout ce passé d'amour et de décor, le passé factice, trompeur et séduisant, faussement et vraiment charmant, qui faisait battre encore le coeur de la vieille cabotine et de la vieille amoureuse! Maupass., Contes et nouv., t.1, J. Romain, 1886, p.1299.
SYNT. Passé charmant, heureux, tranquille; passé brûlant, cruel, malheureux, monotone, terrible; passé glorieux, héroïque, honorable, inoubliable, irréprochable, magnifique, sans tache; passé coupable, douteux, louche, malsain; abominable, douloureux, sombre passé; passé de gloire, d'honneur, de soumission, de traditions; passé de discorde.
une activité du passé. Passé guerrier, militaire. Le maréchal Pétain ne connaissait de (...) [Darnand] que son passé de soldat (Procès Pétain, t.2, 1945, p.1066).On n'a pas introduit de concours à l'entrée mais laissé les professeurs juges des admissions, d'après le passé scolaire des candidats (Encyclop.éduc., 1960, p.267):
10. ... il fallait, pour (...) entraîner [l'armée], un chef d'un prestige éclatant et, en outre, d'un passé révolutionnaire hors de conteste. À l'un et l'autre égard, nul n'égalait Bonaparte le hasard l'amenait à point. Lefebvre, Révol. fr., 1963, p.550.
un domaine, un aspect particulier du passé. Une telle poésie ne peut être que le produit extrême d'une littérature, suppose un long passé artistique et sentimental (Lemaitre, Contemp., 1885, p.53).L'homme de l'âge du renne devait avoir derrière lui tout un long passé spirituel, au cours duquel s'était formée et développée son âme d'artiste (Hist.sc., 1957, p.1486).
PATHOL. On doit se méfier des constipations apparues chez des sujets ayant atteint la cinquantaine, sans passé digestif, et dont le transit était jusqu'alors parfaitement normal (Quillet Méd.1965, p.131).
une période du passé. Il était possible qu'elle regrettât son passé de jeune fille, et qu'elle ne vît pas approcher sans alarmes le moment d'adopter un parti si grave (Fromentin, Dominique, 1863, p.112).Tout mon passé de 1851 a été mis dans les journaux (Vallès, J. Vingtras, Bachel., 1881, p.289):
11. Il considérait son passé d'homme, toute la longue période entre vingt et trente-six ans, comme une sorte de prolongation de ses études; il était heureux d'avoir multiplié les expériences mais de n'avoir pas à en porter le poids puisqu'il n'avait jamais consenti à «faire carrière», à se lier à une société dont, dès l'adolescence, il avait jugé les idéaux périmés, les idoles dérisoires, la survie peu probable. Vailland, Drôle de jeu, 1945, p.98.
la durée du passé:
12. Un passé? Ah! Jacques, n'en cherche plus pour nous deux. N'en avons-nous pas un nouveau? Il n'a que trois jours, mais heureux ceux qui ont un passé tout neuf. Ce passé de trois jours a déjà fait disparaître pour moi celui de dix années. Giraudoux, Siegfried, 1928, IV, 5, p.187.
β) Verbe + passé.Aucun de nous ne peut considérer son passé sans y découvrir bien des torts envers autrui, bien des défaillances en présence du devoir (Coppée, Bonne souffr., 1898, p.155).
SYNT. Renier, revoir, revivre son passé; confesser son passé; être cramponné à son passé; cohabiter, rompre, garder des attaches avec son passé; fouiller dans son passé; être guéri, libéré de son passé; se pencher, garder le silence sur son passé; avoir le passé qui saute au visage; liquider les dettes de son passé; remonter le passé de qqn; pardonner, reprocher à qqn son passé; jeter son passé à la face de qqn; arracher qqn à son passé.
Ne pas avoir de passé; être sans passé. Avoir effacé, être libéré de son passé. Je puis alors fermer les yeux, et rêver que je pars, avec lui, pour un pays inconnu où je n'aurais pas de passé, pas de nom, où je renaîtrais avec un visage nouveau et un coeur ignorant (Colette, Vagab., 1910, p.217):
13. Nous n'avions ni organisation, ni troupes, ni cadres, ni armes, ni avions, ni navires. Nous n'avions point d'administration, de budget, de hiérarchie, de règlements. Bien peu, en France, nous connaissaient et nous n'étions, pour l'étranger, que des risque-tout sympathiques sans passé et sans avenir. De Gaulle, Mém. guerre, 1954, p.629.
Sur le plan artist. N'avoir aucune référence, être un novateur. Raphaël représente la tradition de l'Église. Il y a en lui du Perugin, du Masaccio et du frère Angélique. Tout autre est Michel-Ange. Il n'a ni maître ni passé (Quinet, All. et Ital., 1836, p.192).
Avoir un passé. Avoir vécu, plus particulièrement en parlant d'une femme, avoir eu des aventures, avoir mené une vie dissolue; gén. en parlant d'un homme, avoir été mêlé à des affaires louches, avoir eu affaire avec la justice. Et puis, pour tout dire, elle avait un passé, et George pouvait connaître ce passé (Bourget, Cruelle énigme, 1885, p.146).Alors vous avez une chance avec lui. Il aime bien avoir des gens qui aient un passé (Aymé, Tête autres, 1952, p.209).Le 12 avril, Spielmann décide de «se débarrasser» de sa compagne. Il s'adresse à Gilles Charpentier, son aîné d'un an et qui a déjà «un passé»: problèmes familiaux, centres d'éducation, prison (L'Est Républicain, 7 juin 1986, p.19, col. 3):
14. Quand tu auras un passé, Vovonne, tu t'apercevras quelle drôle de chose que c'est. D'abord y en a des coins entiers d'éboulés: plus rien. Ailleurs, c'est les mauvaises herbes qui ont poussé au hasard, et l'on n'y reconnaît plus rien non plus. Et puis il y a des endroits qu'on trouve si beaux qu'on les repeint tous les ans, des fois d'une couleur, des fois d'une autre, et ça finit par ne plus ressembler du tout à ce que c'était. Queneau, Pierrot, 1942, p.97.
b) Le passé d'un couple ou d'un groupe lié par des relations amicales. Voici pourtant vingt et un ans que nous nous connaissons. C'est effrayant à calculer. Ce passé me paraît déjà un rêve (Amiel, Journal, 1866, p.256).Il y avait entre eux tout un passé de passion violente, de dégoûts, de périls, de victoires et de défaites, de haines, de coups et de déchirements réciproques, de trahisons et de rancoeurs, qui les liaient malgré eux (Van der Meersch, Invas. 14, 1935, p.156):
15. Que de rires, dans ce passé nourri pourtant d'un présent maussade, détestable! Octave, qui possède un petit talent d'imitation, faisait revivre à nos yeux, à nos oreilles, une foule de personnages falots, déformés par vingt ans de récits. C'étaient des souvenirs usés jusqu'à la corde. Il n'en est pas de meilleurs. Duhamel, Confess. min., 1920, p.69.
c) Le passé d'une institution. Les hospices civils de Lyon (...) ont derrière eux un long passé de charité hospitalière dont les origines remontent au VIIesiècle (Organ. hospit. Fr., 1957, p.35).
d) Le passé d'une population, d'une région, d'un pays. C'est toujours un peu le passé de la France qui est le présent de l'élite des populations du Portugal, de l'Espagne et de l'Italie (Cousin, Hist. philos. mod., t.2, 1846, p.295).Tout ce que nous savons du passé de l'Europe tend à montrer quel rôle ont joué, dans la marche de sa civilisation, l'imitation et l'exemple (Vidal de La Bl., Princ. géogr. hum., 1921, p.78):
16. Éclipsées par Paris, les provinces françaises font preuve d'une activité discrète, et envoient leurs jeunes se former dans les meilleurs ateliers de la capitale. Quelques grandes villes cependant restent agissantes grâce à l'héritage d'un riche passé... Grandjean, Orfèvr. XIXes., 1962, p.86.
[Avec un déterm. exprimant]
[le contenu, la coloration du passé (v. aussi supra II B 1 a α)] . Passé de sang versé. Deux pays fiers, jaloux d'un long passé de gloire (Gracq, Syrtes, 1951, p.14):
17. Les monuments caractéristiques du passé sont, avec les abbayes, des ruines féodales debout à la lisière des bois, dominant les passages, surveillant les horizons, évoquant je ne sais quel passé d'inquiétude et de brigandage. Vidal de La Bl., Tabl. géogr. Fr., 1908, p.138.
[un domaine, un aspect particulier du passé] Passé culturel, intellectuel, littéraire, musical, politique, rural, universitaire. Inde, Indochine, Chine, Japon (...) [sont] des pays riches de passé historique, (...) gonflés de sève humaine, (...) [des] berceaux de civilisations rivales de la nôtre en grandeur et en rayonnement (L. Febvre, J. Sion, A. Demangeon, [1941] ds Combats, 1953, p.378).Le (...) service des Archives (...) conserve tous les documents concernant, à un titre ou à un autre, l'histoire et le passé administratif, religieux, économique ou social du département (Belorgey, Gouvern. et admin. Fr., 1967, p.316):
18. Cette véritable «rétrospective» du passé mobiliaire [du Second Empire] condamne à l'impuissance tout talent original et étouffe toute initiative pour faire du neuf; après vingt ans de copie et de pastiche, l'art du meuble aura un mal inouï à s'affranchir de ces formes surannées. Viaux, Meuble Fr., 1962, p.160.
Pays sans passé. Pays jeune, sans traditions:
19. ... [le capitalisme] installé d'abord surtout en Angleterre, s'est étendu progressivement à toute l'Europe occidentale, puis à des pays de vieille civilisation comme la Russie et le Japon, à des pays neufs sans passé comme les États-Unis, le Canada ou l'Australie... Lesourd, Gérard, Hist. écon., 1968, p.29.
2. P. anal. Le passé d'un domaine de l'activité humaine. Le passé de la littérature, de la science. Les linguistes, «si haut qu'ils remontent dans l'histoire, n'ont jamais affaire qu'à des langues très évoluées, qui ont derrière elles un passé considérable dont nous ne savons rien (...)» (Arts et litt., 1935, p.50-10).Dans les galeries princières, l'Italie était reine. Ni Watteau, ni Fragonard, ni Chardin ne souhaitaient peindre comme Raphaël; mais ils ne se tenaient pas pour ses égaux. Il y avait un «passé d'or» de l'art (Malraux, Voix sil., 1951, p.16):
20. Dans son essence première et dans son éthique, la médecine de demain demeurera semblable à celle d'hier: faite par l'homme pour l'homme. Elle ne pourra donner sa vraie mesure future qu'à la condition de regarder de temps à autre en arrière, de se pencher à ses heures sur son passé édifiant. Bariéty, Coury, Hist. méd., 1963, p.826.
Ne pas avoir de passé, être sans passé. Ne pas avoir de référence, avoir effacé toute référence. Les poèmes ont toujours de grandes marges blanches, de grandes marges de silence où la mémoire ardente se consume pour recréer un délire sans passé (Éluard, Donner, 1939, p.74).L'acte poétique n'a pas de passé, du moins pas de passé proche le long duquel on pourrait suivre sa préparation et son avènement (Bachelard, Poét. espace, 1957, p.1).
Littéraire
Le passé d'un lieu où quelqu'un a vécu. Mon palais (...) est digne de te recevoir. Il n'a pas été construit avec du diamant et des pierres précieuses, car ce n'est qu'une pauvre chaumière mal bâtie; mais cette chaumière célèbre a un passé historique que le présent renouvelle et continue sans cesse (Lautréam., Chants Maldoror, 1869, p.156).
Le passé d'un temps. La lumière s'adoucit. Dans cette heure instable, quelque chose annonçait le soir. Déjà ce dimanche avait un passé (Sartre, Nausée, 1938, p.75).
III. − Spécialement
A. − BROD. ,,Point de soie plate couvrant l'étoffe à l'envers comme à l'endroit`` (Leloir 1961). Broderie au passé. On brode beaucoup de robes au passé (J. femmes, janv. 1847, p.45).Le secrétaire en bois de rose regorgeait de merveilles inaccessibles (...) les bobines de soie couleur de paon, et l'oiseau chinois peint sur riz, que ma soeur copiait «au passé» sur un panneau de velours (Colette, Mais. Cl., 1922, p.119).
Passé empiétant (ou empiété). ,,Broderie de soie sans bourrage, dont les points s'intercalent les uns dans les autres`` (Lar. encyclop.):
21. Le passé empiété est un point facile à exécuter. Il suffit d'enjamber un espace plus ou moins grand du tissu à broder par un trait de soie, de coton, de laine ou de ce que l'on veut, puis on revient sous ce point afin de lancer le point suivant plus loin, et ainsi de suite: on empiète dans le passé pour se lancer dans l'avenir. Le passé empiété. M. Cardinal, Le Passé empiété, Paris, Grasset, 1983, p.249.
P. anal. On pourrait rapprocher des dentelles à l'aiguille la dentelle au passé, qui se fait en blanc ou en couleur, et qui se réduit à un point de reprise sur un fond de tulle (Doresse, Tissus fém., 1949, p.86).
B. − CHORÉGR. ,,Trajet accompli par une jambe lorsque la danseuse veut envoyer sa jambe en arabesque [v. ce mot I B 2 a] sans effectuer le grand tour de jambes`` (Reyna 1967).
REM.
Passéité, subst. fém.,philos. Fait d'avoir été. Mon passé n'apparaît jamais dans l'isolement de sa «passéité», il serait même absurde d'envisager qu'il puisse exister comme tel: il est originellement passé de ce présent (Sartre, Être et Néant, 1943, p.154).Aucun critère univoque ne permet de différencier l'événement et la simple possibilité romanesque de cet événement, comme aucun indice matériel ou transcendant, en dépit de toute critériologie, ne permet de différencier l'extériorité réelle et une hallucination bien liée, la perception et un rêve cohérent, le présent et la passéité du passé (Jankél., Je-ne-sais-quoi, 1957, p.97).
Prononc. et Orth.: [pɑse], [-a-]. Att. ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist.1. a) 1524 «le temps passé, les faits écoulés» (P. Gringore, Blason des Heretiques ds OEuvres, éd. Ch. d'Héricault et A. de Montaiglon, p. 319); b) 1656 «ce qu'on a fait dans le passé» (Pascal, Lettre aux Roannez ds OEuvres, éd. Lafuma, p.270); 2. 1550 gramm. (L. Meigret, Tretté de la grammere françoeze, p.142: passé indeterminé, passé perfect); 3. 1580 «défunt» (B. Palissy, Discours admirable ds OEuvres, éd. A. France, p.427); 4. 1826 broder au passé (Peuchet, Hist. philos. et pol. des etablissemens et du comm. des Européens dans l'Afrique septentrionale, t.2, p.407). Part. passé de passer* pris subst. Fréq. abs. littér.: 7241. Fréq. rel. littér.: xixes.: a) 9382, b) 10605; xxes.: a) 10305, b) 10525.

PASSÉ, -ÉE, part. passé et adj.

I. − Part. passé de passer*.
II. − Adjectif
A. − [Dans le temps]
1. [Corresp. à passer12esection II A 1]
a) [En parlant du temps ou d'une fraction du temps] Qui s'est écoulé antérieurement à l'époque dans laquelle se trouve le locuteur ou à celle qui fait l'objet du propos. Anton. futur.Les siècles passés; les temps passés. [L'histoire] procède en dressant des répertoires particuliers des faits d'une époque passée, et en leur appliquant des questionnaires généraux fondés sur l'étude du présent (Langlois, Seignobos, Introd. ét. hist., 1898, p.276).Je mettais (...) une certaine complaisance à me poser des questions insolubles, à me rappeler les jours passés, à craindre ceux qui suivraient (Sagan, Bonjour tristesse, 1954, p.91):
1. ... où en serait-on? Que deviendrait le monde, si chaque âge respectait, révérait, consacrait, à titre d'ancienneté, tout oeuvre des âges passés, n'osait toucher à rien, défaire ni mouvoir quoi que ce soit? Courier, Pamphlets pol., Au réd. «Censeur», 1819, p.19.
Rem. Le subst. qualifié est fréq. au pluriel.
[P. méton.] Qui a existé, qui a été (dans une période, à une époque aujourd'hui révolue, d'autrefois). La mémoire n'est autre chose qu'un fait passé de notre vie perçu par nous comme présent (P. Leroux, Humanité, t.1, 1840, p.276).Des histoires (...) couraient sur son existence passée (Genevoix, Raboliot, 1925, p.89).À la recherche d'un homme nouveau, les instructeurs étudiaient le monde passé pour essayer de préparer l'avenir (Cacérès, Hist. éduc. pop., 1964, p.133).V. déduire ex. 3 et futur I B ex. de Chateaubriand:
2. La Déclaration des Droits de l'Homme avait été (...) une affirmation de la vie, un appel à la vie. C'étaient les droits de l'homme vivant que proclamait la Révolution. Elle ne reconnaissait pas à l'humanité passée le droit de lier l'humanité présente. Jaurès, Ét. soc., 1901, p.139.
SYNT. Générations, peuples, sociétés passé(e)s; civilisation passée; grandeur, splendeur passée; élégances, espérances, gloires, prospérités passées; chefs d'oeuvre passés; vie passée; activité, attitude, conduite passée; actes, actions, aventures, serments passé(e)s; affection, amitié, amour, bonheur, émotion, intimité, luxe, plaisir passé(e); chagrin, douleur, mal, préoccupation, souffrance passé(e); bontés, services, succès passé(e)s; amertumes, angoisses, conflits, déboires, échecs, errements, erreurs, faiblesses, faillites, fautes, humiliation, illusions, péchés, peines, tâtonnements passé(e)s; phénomènes, réalisations, sensations passé(e)s; éclat, évolution, réalité passé(e); aspects, effets passés; mode passée; idiomes passés.
Loc. (exprimant l'irréversibilité du passé). Ce qui est passé est passé. J'ai du chagrin à vous revoir ainsi. −C'est ma faute, Rodolphe, je ne me plains pas; ce qui est passé est passé, n'y songez pas plus que moi (Murger, Scènes vie boh., 1851, p.292).
b) [En parlant d'une fraction du temps] Qui vient juste de s'écouler, qui précède immédiatement le moment actuel. Synon. dernier (v. ce mot II B 3).Dimanche passé; l'hiver passé; la semaine, la saison passée. Notre famille, originaire d'Allemagne, vint s'établir à Genève dans le siècle passé (Toepffer, Nouv. genev., 1839, p.189).À mesure qu'il avançait, le Survenant s'étonna devant le paysage, différent de celui qu'il avait aperçu, l'automne passé (Guèvremont, Survenant, 1945, p.190):
3. Il (...) s'attarda comme il l'avait souvent fait l'année précédente, à considérer le même peuplier au travers de plusieurs fenêtres (...): ces divers aspects du même arbre avaient été l'an passé l'origine de maintes réflexions (...) sur la notion d'échelle dans la perception du monde... Vailland, Drôle de jeu, 1945, p.131.
2. [En parlant d'un instant précis ou d'une fraction du temps; corresp. à passer11resection I D 1 b] Qui est dépassé de façon sensible. Il y avait deux jours passés qu'elle n'avait pris aucun aliment (Borel, Champavert, 1833, p.30).Il était dix heures passées quand il sonna chez son ami (Maupass., Bel-Ami, 1885, p.66).Elle était d'une fraîcheur étonnante, vraiment appétissante encore, en dépit de ses cinquante ans passés (Simenon, Vac. Maigret, 1948, p.72).V. anglais ex. 6.
3. GRAMMAIRE:
4. Le passé englobe tous les temps qui réfèrent effectivement à une époque révolue par rapport au moment de l'énoncé du locuteur pris comme origine. En français on distingue, d'après leur forme et leur signification, un passé simple ou défini (J'attendis), un passé composé ou indéfini (J'ai attendu), un passé antérieur (J'eus attendu), deux passés du conditionnel (J'aurais attendu, J'eusse attendu), un subjonctif passé (Que j'aie attendu), un participe passé (Attendu), un infinitif passé (Avoir attendu), voire un impératif passé (Aie fini d'ici une heure). Mounin1974.
B. − [Comme une conséquence ou comme la marque du temps écoulé; corresp. à passer12esection II A 2]
1. [En parlant d'une fleur, d'un fruit] Qui a dépassé le point optimum de maturité. Cet honnête homme ne regardait pas comme au-dessous de lui d'acheter lui-même les melons, alléguant qu'une femme est incapable de connaître un cantaloup parvenu au moment fugitif de sa maturité savoureuse d'avec un autre encore vert ou déjà passé (A. France, Vie fleur, 1922, p.486).
Fleur passée. Fleur fanée demeurée sur pied (d'apr. Bén.-Vaesk. Jard. 1981).
P. anal.
[En parlant d'un aliment] Qui a perdu sa fraîcheur, ses qualités gustatives; qui n'est plus tout à fait consommable. Viande passée. Quand un vin devient trop vieux, il perd sa sève, il meurt, il est passé (Ali-Bab., Gastr. prat., 1907, p.131).
Bois passé. Synon. de bois échauffé (v. ce mot II A 2) (d'apr. Lar. encyclop.).Le bois trop passé ne vaut pas mieux que celui qui a été coupé trop récemment (Maigne, Maugin, Nouv. manuel luthier, 1929 [1869], p.18).
2. [En parlant d'une couleur, d'un ton] Qui a pâli, qui a perdu sa teinte, son intensité initiale. Synon. décoloré, fané.C'est un manuscrit d'environ cent pages, au papier jauni, à l'encre déteinte, dont les feuilles sont réunies avec des faveurs d'un rose passé (Nerval, Filles feu, Angélique, 1854, p.524).
Sans connotation péj. et p.oppos. à vif, éclatant. Pâle, atténué. De grands bouquets, des guirlandes minces (...) suivent le bas de la jupe, des branches (...) grimpent sur le corsage, tout cela en soies violettes nuancées, passées (Colette, Cl. école, 1900, p.253).Les belles mottes [de beurre] blondes sont (...) découpées dans la masse onctueuse, toutes ici de cette couleur or passé que j'ai signalée, sans qu'il soit jamais besoin de les colorer (Pesquidoux, Livre raison, 1928, p.221):
5. ... l'homme pénètre «dans ce mystérieux jardin des couleurs lapidaires, plus séduisant peut-être, avec leurs tons passés et leurs nuances éteintes, que les parterres de fleurs éblouissantes»... L. Febvre, C. Jullian, [1931] ds Combats, 1953, p.354.
Empl. subst. masc. sing. à valeur de neutre. C'est, dans le coloriage [des estampes japonaises anciennes], un assoupissement du ton, un passé de la nuance, une harmonie délicieusement discrète (E. de Goncourt, Mais. artiste, t.1, 1881, p.235).
[P. méton.] Qui a perdu sa couleur. Drap, indienne passé(e); habit, pull over, robe de chambre passé(e). La gorge s'encadrait dans le pur corsage aux tulles jaunis, aux rubans passés, qui n'avait serré que bien peu les charmes évanouis de la tante (Nerval, Filles feu, Sylvie, 1854, p.606).La table se couvrit (...) de jolies laines rajeunissant de leurs tons éclatants les fleurs passées du vieux tapis (A. Daudet, Nabab, 1877, p.167).V. encerclé ex. de Barbusse, rem. b s.v. encercler:
6. L'action de la lumière a beaucoup affaibli la vivacité des teintes: on peut s'en convaincre en comparant les peintures de la nef exposées au jour, avec celles de la crypte, qui sont demeurées dans une obscurité continuelle: les premières sont passées, tandis que les autres ont conservé toute leur fraîcheur. Mérimée, Ét. arts Moy. Âge, 1870, p.155.
3. [En parlant d'une pers. sur le plan physique] Qui a perdu sa fraîcheur, l'éclat de la jeunesse ou de la maturité. Synon. fané, flétri.Quand Joseph expliqua la position de Philippe à sa mère (...) il lui sentit trembler le bras sur le sien, la joie illumina ce visage passé (Balzac, Rabouill., 1842, p.343).Une forte dame, très bien vêtue de noir, promenait avec assurance le teint passé de ses quarante ans, devant les sourires cruels de ses jeunes rivales (Hamp, Champagne, 1909, p.219):
7. Je suis allé hier chez MmeMerlin où nous avons eu une collection impossible à trouver ailleurs; des femmes passées et engraissées, Mmede Toreno était parmi les minces. Elle marche maintenant comme la tour de Babel. Mérimée, Lettres ctessede Montijo, t.1, 1843, p.64.
4. [En parlant d'un vêtement et, p.anal., d'une manifestation de l'activité hum.] Passé de mode (v. mode1II B 1 a) et p.ell., rare, vx passé. Démodé. [Les vieilles femmes] ont des mantelets en dentelles noires, et des chapeaux de formes passées en harmonie avec leur démarche lente et solennelle (Balzac, U. Mirouët, 1841, p.53).La polytonalité (...) n'est ni «passée de mode» comme certains voudraient le faire accroire, ni particulièrement «moderne» (Arts et litt., 1935, p.34-13).
C. − [Impliquant une qualité acquise]
1. [Corresp. à passer11resection IV B 3 a ; en parlant du cuir, d'une étoffe] Vieilli. Qui a subi le traitement approprié (d'apr. Littré). Ces trois nations (...) peuvent armer cent vingt hommes. Ils sont bien faits, très-braves, agiles et passionnés pour la chasse. Ils peuvent fournir tous les ans deux mille peaux de chevreuil bien passées (Baudry des Loz., Voy. Louisiane, 1802, p.251).
2. Passé maître, maître passé , adj. et subst. masc. [Corresp. à passer11resection II B 4 b; dans le système corporatif] (Artisan) qui a reçu les lettres de maîtrise (v. maître1II B 1 a, maîtrise B 2 a). Bien que blasé j'ai trouvé à m'extasier devant l'église de Surgères (...) je ne connais rien de plus beau que sa façade. Le sculpteur qui l'a faite était un passé maître (Mérimée, Lettres L. Vitet, 1840, p.23).
[Avec compl. prép.] Qui est particulièrement habile, compétent (dans un domaine, une activité). César, passé maître en toute tromperie, a écrit sur les Gaulois ce qu'il convenait de faire croire aux Romains (Stendhal, Mém. touriste, t.2, 1838, p.21).
Au fém. Au reste (...) comme [les indifférentes] ne brillent pas par une grande puissance d'imagination, c'est surtout dans l'expression des riens qu'elles sont maîtresses passées (Delacroix, Journal, 1853, p.9).
Passé singe (arg.). ,,Fin matois, rusé, qui ne se laisse pas prendre`` (France 1907 [v. passe-singe s.v. passe- B 2 b ]). Je vous connais, vous êtes marlou [malin], mais je suis passé singe [très malin] (Vidocq, Vrais myst. Paris, t.7, 1844, p.14).
Prononc.: [pase]. Fréq. abs. littér.: 13461. Fréq. rel. littér.: xixes.: a) 18956, b) 19576; xxes.: a) 19118, b) 19084.

Wiktionnaire

Nom commun

passé \pɑ.se\ ou \pa.se\ masculin

  1. Le temps écoulé.
    • Je fus entraîné vers les sciences historiques, petites sciences conjecturales qui se défont sans cesse après s’être faites, et qu’on négligera dans cent ans. On voit poindre, en effet, un âge où l’homme n’attachera plus beaucoup d’intérêt à son passé. Je crains fort que nos écrits de précision de l’académie des inscriptions et belles-lettres, destinés à donner quelque exactitude à l’histoire, ne pourrissent avant d’avoir été lus. — (Ernest Renan, Souvenirs d’enfance et de jeunesse, 1883, collection Folio, page 151.)
    • Dans le passé, beaucoup de révolutions furent le résultat de coalitions entre groupes mécontents ; […]. — (Georges Sorel, Réflexions sur la violence, 1908, chapitre V, La grève générale politique, page 218)
    • Elle se dit qu’elle avait eu tort d’entreprendre ce voyage : on ne poursuit pas impunément son passé, et tout ce qu’on en peut retrouver ne sert qu’à mieux convaincre qu’il n’est plus. — (José Cabanis, Les cartes du temps, Gallimard, 1962, Le Livre de Poche, page 118.)
    • Le passé, le présent et l’avenir.
    • On rappela tout ce qu’il avait fait par le passé.
  2. Ce qui a été fait ou dit autrefois.
    • Le tragique est que là, devant moi, le passé reste mort en sa permanence et permanent en son dessèchement, tache ineffaçable ou parfum irretrouvable. — (Archives de philosophie, V. 39, G. Beauchesne, 1976, page 162)
    • Pour les hommes de Chronos, l’avoir d’un passé ne saurait être analogue à l’avoir des choses ; bien que mort et irretrouvable, ou plutôt parce que mort et irretrouvable, notre passé nous possède plus que nous ne le possédons, […]. — (Micheline Sauvage, Le cas Don Juan, 1953, page 102)
    • Alors que la réponse attendue devrait être, au minimum minimorum, de réhabiliter les grands auteurs, le pouvoir enchaîne des décisions allégeant les exigences en lettres et en langues, pour les élèves comme pour les enseignants, au nom d’un utilitarisme ringardisant le passé. — (Ivan Rioufol, bloc-notes, blog.lefigaro.fr/rioufol/2010/01/)
  3. (Conjugaison) Plusieurs temps du verbe exprimant une action qui a eu lieu, ou un état qui a existé dans un temps écoulé par rapport au moment où l’on parle.
    • Passé antérieur.
    • Passé défini.
    • Passé indéfini.
    • Passé récent: Elle vient juste de lui aborder. → voir venir de
  4. (Broderie) Point de broderie où la soie ou le coton passent en dessus et en dessous de l’étoffe.
    • Broderie au passé.
    • […] et l’oiseau chinois, peint sur riz, que ma sœur copiait au « passé » sur un panneau de velours… — (Colette, La maison de Claudine, Hachette, 1922, coll. Livre de Poche, 1960, page 68.)
    • — Il brode, madame ! Une vraie fée ! Il finit un dessus de piano au passé, on l’exposerait ! Ma fille a relevé le dessin… — (Colette, La maison de Claudine, Hachette, 1922, coll. Livre de Poche, 1960, page 78.)

Adjectif

passé \pɑ.se\

  1. Qui est périmé.
    • T’as vu sa couleur, à ton lait ? Il est complètement passé !
  2. Qui a été autrefois et qui n’est plus.
    • Le temps passé.
    • Au temps passé.
    • Se ressouvenir de ses fautes passées.
    • On connaît sa vie passée.
  3. Qui a perdu sa fraîcheur, son éclat.
    • Il avait le teint hâlé, une petite moustache, et sur sa poitrine deux rangées de décorations si passées qu’on n'en distinguait plus les couleurs. — (Robert Merle, Week-end à Zuydcoote, 1949, réédition Le Livre de Poche, page 68)
    • […] ; l'air est chaud et humide, la foule animée, la latérite omniprésente rouge passé, même si les bords des flaques d'eau du dernier orage donnent l'impression de lèvres de blessure en cours de cicatrisation. — (Alain Rochegude, « Anthropologue du Droit ou Juriste anthropologue ? », dans Anthropologie et Droit, intersections et confrontations, Cahiers d'anthropologie du droit 2004 & Droit et Cultures hors-série 2004/4, Paris : Karthala, 2004, page 329)
    • Une étoffe passée.
  4. (Conjugaison) Relatif au temps verbal qui exprime une action antérieure.
    • Participe passé.
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Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition (1932-1935)

PASSÉ. n. m.
Le temps écoulé. Le passé, le présent et l'avenir. On rappela tout ce qu'il avait fait par le passé. Il signifie aussi Ce qui a été fait ou dit autrefois. L'Évangile nous recommande d'oublier le passé quand il s'agit de nos ennemis. Ne parlons plus du passé. En termes de Grammaire,

PASSÉ se dit de Plusieurs temps du verbe exprimant une action qui a eu lieu, ou un état qui a existé dans un temps écoulé par rapport au moment ou l'on parle. Passé antérieur. Passé défini. Passé indéfini. Voyez ANTÉRIEUR, DÉFINI, INDÉFINI. Adjectivement, Participe passé. Voyez PARTICIPE.

PASSÉ se dit aussi d'un Point de broderie où la soie ou le coton passent en dessus et en dessous de l'étoffe. Broderie au passé.

Littré (1872-1877)

PASSÉ (pâ-sé, sée) part. passé de passer
  • 1Traversé. Une rivière passée à la nage.
  • 2Percé. Leurs habitants passés au fil de l'épée, Bossuet, Mar -Th.
  • 3Qui a été porté au delà de… Les morts passés de l'autre côté du Styx par Charon.
  • 4Qu'on a fait cheminer, aller. La main passée sur le dos du chat. Une lame de fer ou d'acier passée sur l'aimant en reçoit une certaine mesure de vertu magnétique…, Buffon, Min. t. IX, p. 177.
  • 5Introduit, ajusté. Un anneau passé au doigt. Un habit passé à la hâte. C'est Ajax, fils d'Oïlée, le bras gauche passé dans son bouclier, Diderot, Mém. t. III, p. 286, dans POUGENS.

    Terme de coutellerie. À jonction passée, se dit de pièces qui sont fixées à demeure l'une avec l'autre et ne peuvent se démonter.

  • 6 Terme de blason. Épées passées en sautoir, épées croisées.

    Queue de lion passée en sautoir, queue de lion fourchue, dont les fourches se croisent.

  • 7Filtré. Une liqueur passée avec beaucoup de soin.
  • 8Qui s'est écoulé, en parlant du temps. Trois ans déjà passés, théâtre de la guerre, J'exerce de deux chefs les funestes combats, Malherbe, IV, 7. Ce peu d'heures saintement passées dans les plus rudes épreuves, Bossuet, Duch. d'Orl. Huit ans déjà passés, une impie étrangère Du sceptre de David usurpe tous les droits, Racine, Athal. I, 1.
  • 9Qui vient de passer (par ellipse ; on sous-entend dernièrement). Je suis allé à Saint-Cloud la semaine passée. Et je sais que de moi tu médis l'an passé, La Fontaine, Fabl. I, 10.
  • 10Qui a été autrefois et qui n'est plus. Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées N'est pas toujours écrit dans les choses passées, Corneille, Cinna, II, 1. Ce sont des feux bientôt passés Que ceux qui ne sont point dans leur cours traversés, La Fontaine, Fiancée. Voilà cette première race [génération] passée ; nous irons après, mon cher comte, Sévigné, 18 mars 1689. Voir tant de personnes affligées, songer que la guerre n'est pas encore passée, Sévigné, 12 juill. 1690. Aurait-elle oublié vos services passés ? Racine, Andr. I, 4.

    Participe passé, voy. PARTICIPE.

  • 11Qui a perdu sa fraîcheur ; qui est flétri. Des étoffes passées. Une viande passée. On voit des poires mûrir, quand d'autres sont passées, Fénelon, t. XXI, p. 362. Oui, elle est fort passée, mais je pense qu'elle a été assez jolie, Marivaux, Pays. parv. part. III. Madame, faites-moi la grâce de me dire si c'est pour rire que vous appelez cette demoiselle, qui est à l'autre table, votre nièce ; vous êtes aussi jeune qu'elle ; elle a même quelque chose dans le visage de passé que vous n'avez certainement pas, Montesquieu, Lett. pers. 52. Un jour le temps jaloux, d'une haleine glacée, Fanera tes couleurs comme une fleur passée Sur ces lits de gazon, Lamartine, Méd. II, 24.
  • 12Qui a traversé les conditions légales, les formalités voulues. La loi passée à une grande majorité. Il m'envoie un pouvoir passé devant notaire, Th. Corneille, Baron d'Albikrac, I, 9.

    Être maître passé, être très habile (locution qui provient de passer maître). Et je demeurerais tranquille, Moi maîtresse passée en tout enchantement ! Gherardi, Théât. ital. t. I, p. 162 (Arlequin Jason). Et moi, maître passé, quand j'attrape un vieux coq, Je suis au comble de la joie ! La Fontaine, Fabl. XI, 3.

    On dit dans le même sens : passé maître. L'autre [le renard] était passé maître en fait de tromperie, La Fontaine, ib. III, 5.

  • 13Conclu. Le public est garant d'une convention passée en sa présence, Rousseau, Hél. III, 18.
  • 14Passé en habitude, devenu habituel. La victoire chez vous passée en habitude Met jusque dans ses murs Rome en inquiétude, Corneille, Suréna, III, 2.
  • 15Apprêté d'une certaine façon, en parlant du cuir, des étoffes, etc. (parce qu'en effet dans ces préparations on passe l'objet par certaines substances, certains instruments). La chair de cet animal [le renne] est très bonne à manger ; son poil fait une excellente fourrure, et la peau passée devient un cuir très souple et très durable, Buffon, Quadrup. t. v, p. 249.
  • 16Passé, prép. Au delà. Passé l'équateur, l'homme n'est ni Anglais, ni Hollandais, ni Français, ni Espagnol, ni Portugais, Raynal, Hist. phil. IX, 1.

    Après. Passé le mois de juin, le rossignol ne chante plus. Ma fille, passé aujourd'hui, je vous promets de ne plus écrire qu'un mot, Sévigné, 355. Les liqueurs bouillantes acquièrent un degré de chaleur, passé lequel on ne peut les échauffer, Voltaire, Feu, II, III, 8.

  • 17 S. m. Sorte de broderie dans laquelle la soie embrasse autant d'étoffe en dessus qu'en dessous.
Version électronique créée par François Gannaz - http://www.littre.org - licence Creative Commons Attribution

Encyclopédie, 1re édition (1751)

PASSÉ, s. m. (Gramm.) il se dit de toute la durée qui s’est écoulée, jusqu’au moment où l’on parle. La vieillesse fatigue le présent des éloges du passé.

Passé, s. m (Broderie.) point de broderie par lequel on forme sous un ouvrage le même dessein que dessus. Il differe du point épargné en ce que le dessein ne se fait que d’un côté.

Passé, (Jardinage.) se dit d’un fruit qui ayant passé le tems de sa maturité, devient insipide, mou ou cotonneux. On peut encore le dire d’une fleur qui n’est plus dans sa beauté.

Passé en sautoir, en termes de Blason, se dit des choses qui sont mises en forme de croix de S. André. Angenoust en Champagne, d’azur à deux épées passées en sautoir d’argent, les pointes en haut, les gardes & les poignées d’or.

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Phonétique du mot « passé »

Mot Phonétique (Alphabet Phonétique International) Prononciation
passé pase

Citations contenant le mot « passé »

  • L'ex-minimum dépressionnaire, Danilo, n'apportera pas toute la pluie espérée, ni le vent redouté. Le système est passé à 205 km dans le Nord-Nord-Est du département. Des averses, parfois soutenues, et des rafales de vent de plus 70 km/h sont prévus. La prudence reste recommandée. Réunion la 1ère, Ex-Danilo est passé à plus de 200 km dans le Nord de La Réunion - Réunion l
  • On en a jamais su si la panthère de Cormeilles en Parisis était rose, la dernière fois qu’un tel fait divers a eu lieu à Paris, il y a trois ans, un tigre s’était échappé d’un cirque, il a traversé le boulevard des Maréchaux, puis il est passé devant des locaux de France Télévisions. Bref, le tigre a été abattu par des gendarme au fusil à pompe dans le célèbre square Carlo Sarabezolles du 15e arrondissement.  France Bleu, Ca s'est passé un 12 Janvier, à Paris

Traductions du mot « passé »

Langue Traduction
Anglais past
Espagnol pasado
Italien passato
Allemand vergangenheit
Chinois 过去
Arabe الماضي
Portugais passado
Russe мимо
Japonais 過去
Basque iragana
Corse passatu
Source : Google Translate API

Antonymes de « passé »

Passé

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