La langue française

Richesse

Définitions du mot « richesse »

Trésor de la Langue Française informatisé

RICHESSE, subst. fém.

A. − Abondance de biens, de moyens, de revenus; état, condition d'une personne qui possède des biens très importants, qui a beaucoup de ressources, de revenus. Synon. fortune, opulence; anton. besoin, dénuement, misère, pauvreté.Signe extérieur de richesse; transmission héréditaire de la richesse. Couronné d'un dais et formé d'une superposition d'étagères garnies d'étoffe, où toutes les pièces précieuses, mises bien en vue et reluisant de leur or et de leur argent, témoignent avec éclat de la richesse du possesseur (Faral,Vie temps st Louis, 1942, p. 158).V. moelleux ex. de Theuriet.
Proverbes
Contentement* passe richesse. Embrassons-nous, Margoton, et répétons tous deux: Contentement passe richesse (Leclercq,Prov. dram., Savet. et financ., 1835, 10, p. 240).Var. Jeunesse passe richesse. Vous me rappelez, lui dis-je, le premier argent que j'ai gagné (...) je fis de cet argent un vêtement complet, avec gilet jaune, et je connus les succès mondains; il y avait en ce temps-là, dans chaque province, une cousine de Musset qui tenait salon. Jeunesse passe richesse (Alain,Propos, 1921, p. 286).
La richesse ne fait pas le bonheur. Var. de l'argent ne fait pas le bonheur*. Il en est des pays comme des individus: la richesse ne fait pas le bonheur (Verne,Enf. cap. Grant, t. 2, 1868, p. 97).
B. − P. ext.
1. [Notamment en parlant d'objets d'art, de décor.] Caractère de ce qui est de grand prix, de grande valeur, de ce qui est précieux. Objet d'une grande richesse. Sous Louis XIV, les meubles regagnent en richesse ce qu'ils ont perdu en grâce et en légèreté (Nosban,Manuel menuisier, t. 2, 1857, p. 250).
2. [À propos d'une couleur] Éclat et variété des nuances, des couleurs. Richesse de la palette d'un peintre. Tout est mélancolique dans Watteau, jusqu'aux verdures. Il a pour ses paysages la palette de l'automne, la dernière richesse des feuilles et des tons (Goncourt,Journal, 1862, p. 1154).
3. Caractère de ce qui contient quelque chose en quantité appréciable. Les ouvrières se distribuent sur les fleurs proportionnellement à la fois au nombre des plantes d'une même espèce et à leur richesse mellifère (Maeterl.,Vie abeilles, 1901, p. 124).
Richesse (de qqc.) en + subst. indiquant la chose qui est présente en abondance.Richesse en méthane d'un mélange. Dans les montagnes humides, la richesse en humus est telle que les effets de la nature de la roche mère sont effacés par le temps (Wolkowitsch,Élev., 1966, p. 99).
En partic. [À propos du sol] Possibilité, faculté de fournir des productions naturelles en abondance. Richesse naturelle. La saveur des fruits d'un arbre ne dépend pas de la figure du paysage qui l'environne, mais de la richesse invisible du terrain (Valéry,Variété IV, 1938, p. 98).V. choix ex. 10.
C. − P. méton., le plus souvent au plur.
1. Tout ce qui est susceptible de combler, de satisfaire les désirs, les besoins de l'homme. Les richesses de la nature; richesses naturelles, végétales. L'eau se trouve être la richesse économique par excellence; elle est, pour les hommes, plus richesse que la houille ou que l'or (Bruhnes,Géogr. hum., 1942, p. 31).
2. ÉCON. POL. Tout bien matériel, tout produit qui peut être un objet de propriété. Augmenter la masse des richesses nationales; circulation, consommation des richesses; production, distribution des richesses; source de richesses. Je crois en avoir dit assez pour prouver au contraire l'analogie complète qu'il y a entre le numéraire et toutes les autres richesses. Ce qui est richesse pour un particulier, l'est pour une nation (Say,Écon. pol., 1832, p. 258):
Il n'existe aucun mot adéquat pour désigner ce qui fait l'objet même de la science économique! Les jurisconsultes emploient le mot de biens (...). Les économistes emploient le mot de richesse [it. ds le texte] mais celui-ci a le grave inconvénient d'avoir reçu déjà une signification vulgaire qui est celle de fortune opposée à la pauvreté (...) le mot de richesse implique d'ailleurs une autre idée que celle de jouissance: celle de puissance. Ch. Gide, Cours d'écon. pol., Paris, Sirey, 1909, p. 47.
En partic. Les biens matériels, l'argent, les objets de valeur. Richesses excessives; de grandes richesses amoncelées; entasser des richesses incalculables. Ses caprices d'ajustement forçaient souvent Emilia de puiser dans les richesses héréditaires des comtesses de Blankenbourg: satins, brocards, dentelles, joyaux, gorgerettes de pierreries, mousselines et damaras des Indes (Bourges,Crépusc. dieux, 1884, p. 79).
P. anal. Bien, objet ayant une valeur pour quelqu'un en particulier. Je le vis mourir à l'hôpital de Mâcon, sur un grabat, ayant toute sa richesse sur une chaise au pied de son lit, avec son chien blanc (Lamart.,Nouv. Confid., 1851, p. 89).Il convenait, d'ailleurs, d'inventorier toutes les richesses contenues à bord, et de tout disposer pour leur sauvetage (Verne,Île myst., 1874, p. 455).
3. Activité, ressource qui permet de produire des biens. Tout Juvigny est en liesse. La vigne est la principale richesse du sol (Theuriet,Mariage Gérard, 1875, p. 193).L'Allemagne n'a point conquis encore la place qui devrait lui revenir dans le monde économique en raison des richesses minéralogiques de son sol (Sorel,Réflex. violence, 1908, p. 379).
4. P. anal. Ce qui possède en soi une certaine valeur. Richesses littéraires. La reconnaissance du patrimoine touristique. La France est évidemment l'un des pays les plus riches sous le rapport des beautés naturelles et des richesses artistiques (Jocard,Tour. et action État, 1966, p. 165).
D. − Au fig. Caractère de ce qui renferme, offre, présente beaucoup de matière, de ressources, de possibilités de développement, de ce qui dénote une grande activité artistique ou intellectuelle. Richesse du langage, du style; richesse de l'orchestration; richesse intellectuelle, intérieure. Le désir d'amabilité n'était pas égalé chez elle par la fertilité de l'imagination et la richesse du vocabulaire (Proust,Sodome, 1922, p. 946).
Une richesse de + subst.Une richesse de pensées. Il m'entretenait des monuments et des objets d'art avec une richesse de connaissances qui s'expliquait par la profession de son père (Lacretelle,Silbermann, 1922, p. 106).
Prononc. et Orth.: [ʀiʃ εs]. Att. ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. A. 1. 1121-34 richeise « puissance » (Philippe de Thaon, Bestiaire, 1634 ds T.-L.); 1155 richesce « id. » (Wace, Brut, 2757, ibid.); 2. ca 1140 « caractère de ce qui possède l'éclat, l'opulence, la somptuosité des choses précieuses » (Geffrei Gaimar, Hist. des Angl., éd. A. Bell, 3930: les richesces de la feste); 3. a) 1562 « fertilité agricole (d'un pays) » (Du Pinet, Hist. du monde de C. Pline Second, I, 624 d'apr. FEW t. 16, p. 714a); b) α) 1647 les richesses (de la langue) (Vaug., préf., XV, § 3); β) 1718 « qualité de ce qui contient en abondance » (Ac.: la richesse de la mine). B. 1. Plur. a) 1121-34 richeises « les possessions matérielles » (Philippe de Thaon, op. cit., 1298 ds T.-L.); 1155 richesces « id. » (Wace, op. cit., 6582, ibid.); b) 1remoit. du xiies. richeises « objets de grande valeur » (Psautier Oxford, 61, 10, ibid.); ca 1274 richesces « id. » (Adenet le Roi, Berte, éd. A. Henry, Genève, Droz, 1982, 267); 2. 1694 écon. pol. (Ac.). Dér. de riche*; suff. -esse1*. La forme -eise, -oise qui apparaît en a. fr. à côté de -e(s)ce est la continuation phonét. du suff. lat. -ĭtia (v. Fouché t. 2, pp. 282-283). Le sens de « opulence, possession de grands biens » ne semble assuré que vers 1265 (Brunet Latin, Trésor, éd. Fr. Carmody, livre II, chap. 21, 21, p. 192: richece) ou peut-être déjà à la fin du xiie-déb. xiiies., Robert de Boron, Roman de l'Estoire du Graal, éd. W. A. Nitze, 1120: richesces), v. Th. Venckeleer ds XIIIeCongrès Internat. de Ling. et Philol. Rom. (1971), Québec, 1976, t. 2, pp. 16-17). Fréq. abs. littér.: 4 162. Fréq. rel. littér.: xixes.: a) 8 322, b) 4 913; xxes.: a) 4 785, b) 5 088. Bbg. Dub. Pol. 1962, p. 411. − Maulnier (Th.). Le Sens des mots. Paris, 1976, pp. 205-209. − Mombello (G.). Les Avatars de talentum: ... Torino, pp. 77-78, 105, 161, 187, passim. − Quem. DDL t. 11. − Vardar Soc. pol. 1973 [1970], p. 304.

Wiktionnaire

Nom commun

richesse \ʁi.ʃɛs\ féminin

  1. Opulence ; abondance de biens.
    • La société enrichie la veille par des spéculations, honnêtes ou non, joignait à ses richesses des titres nobiliaires ; chacun s'improvisait comte, marquis ou baron. — (Général Ambert, Récits militaires : L'invasion (1870), page 240, Bloud & Barral, 1883)
    • Favori de l’esprit impérialiste allemand, il représentait l’idéal du nouveau sentiment aristocratique, – la chevalerie nouvelle, disait-on, – qui régna après que le socialisme, affaibli par ses divisions intestines et son manque de discipline, fut anéanti,et que la richesse se fut concentrée entre les mains de quelques familles. — (H. G. Wells, La Guerre dans les airs, 1908, traduction d’Henry-D. Davray et B. Kozakiewicz, Mercure de France, Paris, 1910, page 129 de l’éd. de 1921)
    • Quoi qu’il en soit, à Ambert, des sommes immenses sont thésaurisées. Voilà un signe évident de richesse. — (Ludovic Naudeau, La France se regarde : le Problème de la natalité, Librairie Hachette, Paris, 1931)
    • Avec le grand capitalisme commence l'inévitable collusion de la richesse et de la puissance politique. — (André Maurois, Histoire de l'Angleterre, Fayard & Cie, 1937, p.238)
    • La vie urbaine dépérit et, comme la civilisation islamique médiévale était elle-même essentiellement urbaine et que la richesse matérielle dépendait du commerce, la prospérité déclina. — (Panayiotis Jerasimof Vatikiotis, L’Islam et l’État, 1987, traduction d’Odette Guitard, 1992)
    • Toute richesse n'implique-t-elle par une forme de vol, fût-ce celle de l'exploitation? — (Pierre Bertrand, Éloge de la fragilité, page 30, éditions Liber, Montréal, 2000)
  2. Abondance des productions naturelles.
    • L’écorce de chêne, employée pour le tannage des cuirs, est un élément important de la richesse forestière du département. — (Edmond Nivoit, Notions élémentaires sur l’industrie dans le département des Ardennes, E. Jolly, Charleville, 1869, page 173)
    • La nature étale ici toute sa richesse.
  3. Chose dont la matière ou les ornements sont riches et précieux.
    • La richesse d’une étoffe.
    • La richesse d’un ameublement.
    • La richesse d’une parure.
    • La richesse des ornements.
  4. (Figuré) Fécondité en idées et en images, en parlant des ouvrages de l’esprit.
    • La richesse d’un sujet.
  5. (Linguistique) Abondance d’une langue en expressions et en tours.
    • La grande richesse du français.
  6. (Versification) Exactitude, justesse de rimes portée au-delà de ce qui suffit.
    • Certains poètes recherchent jusqu’à l’excès la richesse des rimes.
  7. (Peinture) Éclat du coloris d’un tableau ; le talent de coloriste d’un peintre.
    • La richesse du coloris d’un tableau, de la palette d’un peintre,
  8. (Musique) Puissance et variété des combinaisons harmoniques ou orchestrales.
    • La richesse de l’harmonie, de l’orchestration,
  9. (Mécanique) Rapport carburant/air du mélange qui alimente un moteur.
  10. (Au pluriel) Grands biens.
    • Ravie de cette réponse, Theodehilde fit charger sur plusieurs voitures les richesses de son mari, et partit pour Chalon-sur-Saône, résidence du roi Gonthramn. — (Augustin Thierry, Récits des temps mérovingiens, 1er récit : Les quatre fils de Chlother Ier — Leur caractère — Leurs mariages — Histoire de Galeswinthe (561-568), 1833 - éd. Union Générale d’Édition, 1965)
    • Il possède de grandes richesses. — Des richesses immenses, prodigieuses.
  11. Choses d’un grand prix.
    • Ce sont des richesses que vous avez là. — Il y a des richesses dans cette bibliothèque, dans ce musée.
Wiktionnaire - licence Creative Commons attribution partage à l’identique 3.0

Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition (1932-1935)

RICHESSE. n. f.
Opulence, abondance de biens. Un homme d'une grande richesse. C'est le commerce qui fait la richesse de ce pays. Les mines de fer sont la principale richesse de cette région. Son talent fait toute sa richesse. Prov., Contentement passe richesse, Mieux vaut être pauvre et content que riche et tourmenté par des inquiétudes. En termes d'Économie politique, La richesse publique, Le produit du sol, de l'industrie et du commerce d'un État. On dit dans un sens analogue : La richesse des nations.

RICHESSE se dit également de l'Abondance des productions naturelles. La richesse du sol. La richesse d'une mine. La nature étale ici toute sa richesse. Il se dit aussi en parlant de Certaines choses dont la matière ou les ornements sont riches et précieux. La richesse d'une étoffe. La richesse d'un ameublement. La richesse d'une parure. La richesse des ornements. Il s'emploie figurément en parlant des Ouvrages de l'esprit et signifie Fécondité en idées et en images. La richesse d'un sujet. La richesse d'une langue, L'abondance d'une langue en expressions et en tours. En termes de Versification, Richesse de rimes, Exactitude, justesse de rimes portée au-delà de ce qui suffit. Certains poètes recherchent jusqu'à l'excès la richesse des rimes. En termes de Peinture, La richesse du coloris d'un tableau, de la palette d'un peintre, L'éclat du coloris d'un tableau, le talent de coloriste d'un peintre. En termes de Musique, La richesse de l'harmonie, de l'orchestration, La puissance et la variété des combinaisons harmoniques ou orchestrales.

RICHESSES, au pluriel, signifie Grands biens. Il possède de grandes richesses. Richesses immenses, prodigieuses. Acquérir, amasser, entasser des richesses. Le mépris des richesses. Il désigne encore des Choses d'un grand prix. Ce sont des richesses que vous avez là. Il y a des richesses dans cette bibliothèque, dans ce musée.

Littré (1872-1877)

RICHESSE (ri-chè-s') s. f.
  • 1Abondance de biens, d'argent, de valeurs de toute espèce. C'est ainsi qu'à son fils un usurier habile Trace vers la richesse une route facile, Boileau, Sat. VIII. Fuyez ces lieux charmants qu'arrose le Permesse ; Ce n'est pas sur ses bords qu'habite la richesse, Boileau, Art p. IV. Son orgueil est sans borne ainsi que sa richesse, Racine, Esth. II, 9. La richesse pécuniaire n'est que relative ; et, selon des rapports qui peuvent changer par mille causes, on peut se trouver successivement riche et pauvre avec la même somme, mais non pas avec des biens en nature, Rousseau, Gouvern. de Pologne, X. Depuis que les métaux ont été pris pour mesure commune des valeurs, on est porté à ne voir des richesses que là où l'on voit beaucoup d'or et beaucoup d'argent ; et cette méprise a commencé dans les villes où l'argent fait toute la richesse, Condillac, Comm. gouv. I, 23. Vous croyez donc qu'un million en or et en argent est une plus grande richesse qu'un million de productions, ou qu'un million en matières premières mises en œuvres ! vous en êtes encore à ignorer que les productions sont la première richesse ! Condillac, ib. I, 29. Quoi ! ton or t'importune ? ô richesse impudente ! Pourquoi donc près de toi cette veuve indigente, Ces enfants dans leur fleur desséchés par la faim, Et ces filles sans dot, et ces vieillards sans pain ? Delille, Hom. des ch. I.
  • 2 Au plur. De grands biens. Qu'il est difficile que ceux qui ont des richesses entrent dans le royaume de Dieu ! Sacy, Bible, S. Marc, X, 23. Vous tenez, dites-vous, vos richesses de vos ancêtres ; mais n'est-ce pas par mille hasards que vos ancêtres les ont acquises et qu'ils les ont conservées ? Pascal, Cond. des grands, I. Les richesses nous élèvent, parce qu'elles nous donnent lieu de nous considérer nous-mêmes comme plus forts et plus grands ; nous les regardons, selon l'expression du Sage, comme une ville forte qui nous met à couvert des injures de la fortune et nous donne moyen de dominer sur les autres, Nicole, Ess. de mor. 1er traité, ch. 1. Il ne faut pas s'étonner si la passion des richesses est si violente, puisqu'elle ramasse en elle toutes les autres, Bossuet, la Vallière. Représentez-vous un homme né dans les richesses, mais qui les a dissipées par ses profusions, Bossuet, ib. Elle avait appris dans l'Écriture que ceux qui ont beaucoup sont obligés de donner beaucoup, et que la mesure de leurs aumônes doit être celle de leurs richesses, Fléchier, Aiguillon. De Claude en même temps épuisant les richesses, Ma main sous votre nom répandit ses largesses, Racine, Brit. IV, 2. Ces grandes richesses qui lui sont aussi inutiles que du sable [à Pygmalion], puisqu'il n'ose y toucher, Fénelon, Tél. III.
  • 3 Terme d'économie politique. La richesse publique, le produit du sol, de l'industrie et du commerce d'un État. C'est une mauvaise espèce de richesse qu'un tribut d'accident et qui ne dépend pas de l'industrie de la nation, du nombre de ses habitants, ni de la culture de ses terres, Montesquieu, Esp. XXI, 22. La richesse consiste dans le sol et dans le travail ; le peuple le plus riche et le plus heureux est celui qui cultive le plus le meilleur terrain, Voltaire, Dial. I.

    On dit de même : la richesse des nations.

    De la Richesse des nations, titre du grand ouvrage d'Adam Smith sur l'économie politique.

  • 4Il se dit des choses avec lesquelles on gagne de l'argent. Son talent fait toute sa richesse. Dans les familles pauvres et laborieuses, les enfants sont une richesse.
  • 5Abondance de productions naturelles. La richesse du sol. La richesse d'une mine.

    La richesse minérale d'un pays, les houilles, métaux, bitumes, pierres, etc. qu'il contient dans son sol.

    La richesse d'un minerai, se dit d'un minerai qui contient beaucoup de métal.

    Poétiquement, la richesse des vergers, les fruits. Ô des jardins douce et frêle richesse [les fleurs], à ton éclat quel œil ne s'intéresse ? Campenon, dans le Dict. de BESCHERELLE.

  • 6Magnificence, en parlant de choses dont la matière ou les ornements sont de grand prix. La richesse d'un ameublement, d'une parure, d'une étoffe.
  • 7La richesse, les gens riches. L'ardeur de se montrer, et non pas de médire, Arma la vérité du vers de la satire… Vengea l'humble vertu de la richesse altière, Boileau, Art p. III.
  • 8Choses de prix. J'avais beaucoup plus d'intérêt que vous, que les richesses que vous m'aviez envoyées ne tombassent pas en d'autres mains que les miennes, Voiture, Lett. 13.
  • 9 Fig. Richesse d'une langue, l'abondance d'une langue en expressions et en tours.

    Les richesses d'une langue, l'abondance des expressions et des locutions prises une à une. Les bons écrivains la décorent [la langue française] de nouvelles translations de mots et de nouvelles alliances ; mais son vrai fonds, ses termes propres, ses analogues, ses synonymes, ses diminutifs, ses primitifs, ses dérivés, et, si j'ose le dire enfin, ses richesses de première nécessité périssent tous les jours pour l'orateur et le poëte, Marmontel, Œuv. t. X, p. 436.

    Richesse des rimes, qualité des rimes riches.

  • 10 Terme de peinture. La richesse d'une composition, le nombre et la belle ordonnance des figures, jointe à la beauté de leurs formes et de leurs attitudes.
  • 11Il se dit d'une taille riche. La richesse de votre taille, Lesage, Diable boit. 7.
  • 12 Fig. Il se dit de ce qui est considéré comme une richesse, de ce qui tient lieu de richesse. La richesse du sage est la modération. L'épargne est une grande richesse. De saintes méditations, de bonnes œuvres, ces véritables richesses que vous enverrez devant vous au siècle futur, Bossuet, le Tellier. On équipe par ses conseils et presque à ses dépens un vaisseau qui doit porter dans la Chine les richesses de l'Évangile, Fléchier, Aiguillon. J'aime, je prise en lui de plus nobles richesses, Les vertus de son père, et non point les faiblesses, Racine, Phèd. II, 1. L'éducation, qui d'ordinaire, dans les autres hommes, embellit ou cultive un fond encore brut et ingrat, ne fit que développer les richesses de celui de M. de Villeroi, Massillon, Villeroi.

PROVERBES

Contentement passe richesse, mieux vaut être pauvre et content que riche et tourmenté par les inquiétudes.

Richesse donne hardiesse, les gens placés à l'abri du besoin sont rarement timides.

SYNONYME

RICHESSE, OPULENCE. La richesse et l'opulence ont l'une et l'autre de grands biens, mais la richesse peut les avoir sans les montrer ; l'opulence les montre toujours.

HISTORIQUE

XIIe s. Glorie e richeises en la maisun de lui, Liber psalm. p. 173.

XIIIe s. De joiaus, de richesses trestous Paris resplent, Berte, IX. Avoir et grans richesses [ils] orent tout à leur chois, ib. LXI. Et qu'à force [elle] leur tout [enlève] leur biens et leur richoise, ib. LXII.

XIVe s. Et se tu ta richesse sers, C'est trop honteuse servitute, Machaut, p. 102.

XVIe s. Il n'est richesse que de santé, Lanoue, 154. Outre la richesse des habits, deux choses y a qui accroissent beaucoup telles despenses, Lanoue, 162. Enfans sont richesses de povres gens, Cotgrave Où richesse est, peché est, Cotgrave

Version électronique créée par François Gannaz - http://www.littre.org - licence Creative Commons Attribution

Encyclopédie, 1re édition (1751)

RICHESSE, s. f. (Philosoph. morale.) ce mot s’emploie plus généralement au pluriel ; mais les idées qu’il présente à l’esprit varient relativement à l’application qu’on en fait. Lorsqu’on s’en sert pour désigner les biens des citoyens, soit acquis, soit patrimoniaux, il signifie opulence, terme qui exprime non la jouissance, mais la possession d’une infinité de choses superflues, sur un petit nombre de nécessaires. On dit aussi tous les jours les richesses d’un royaume, d’une république, &c. & alors, l’idée de luxe & de superfluités que nous offroit le mot de richesses, appliqué aux biens des citoyens, disparoit : & ce terme ne représente plus que le produit de l’industrie, du commerce, tant intérieur qu’extérieur, des différens corps politiques, de l’administration interne & externe des principaux membres qui le constituent ; & enfin de l’action simultanée de plusieurs causes physiques & morales qu’il seroit trop long d’indiquer ici, mais dont on peut dire que l’effet, quoique lent & insensible, n’est pas moins réel.

Il paroît par ce que je viens de dire, qu’on peut envisager les richesses sous une infinité de points de vue différens, de l’observation desquels il résultera nécessairement des vérités différentes, mais toujours analogues aux rapports dans lesquels on considérera les richesses.

Cette derniere réflexion conduit à une autre, c’est que l’examen, la discussion, & la solution des différentes questions de politique & de morale, tant incidentes que fondamentales, que l’on peut proposer sur cette matiere aussi importante que compliquée & mal éclaircie, doivent faire un des principaux objets des méditations de l’homme d’état & du philosophe. Mais cela seul feroit la matiere d’un livre très-étendu ; & dans un ouvrage de la nature de l’Encyclopédie, on ne doit trouver sur ce sujet que les principes qui serviroient de base à l’édifice.

Laissant donc au politique le soin d’exposer ici des vues neuves, utiles & profondes, & d’en déduire quelques conséquences applicables à des cas donnés, je me bornerai à envisager ici les richesses en moraliste. Pour cet effet, j’examinerai dans cet article une question à laquelle il ne paroît pas que les Philosophes aient fait jusqu’ici beaucoup d’attention, quoiqu’elle les intéresse plus directement que les autres hommes. En effet, il s’agit de savoir 1°. si un des effets nécessaires des richesses n’est pas de détourner ceux qui les possedent de la recherche de la vérité.

2°. Si elles n’entraînent pas infailliblement après elles la corruption des mœurs, en inspirant du dégoût ou de l’indifférence pour tout ce qui n’a point pour objet la jouissance des plaisirs des sens, & la satisfaction de mille petites passions qui avilissent l’ame, & la privent de toute son énergie.

3°. Enfin, si un homme riche qui veut vivre bon & vertueux, & s’élever en même tems à la contemplation des choses intellectuelles, & à l’investigation des causes des phénomenes & de leurs effets, peut prendre un parti plus sage & plus sûr, que d’imiter l’exemple de Cratès, de Diogene, de Démocrite & d’Anaxagore.

Ceux qui auront bien médité l’objet de ces différens problèmes moraux, s’appercevront sans peine qu’ils ne sont pas aussi faciles à résoudre qu’ils le paroissent au premier aspect. Plus on les approfondit, plus on les trouve complexes, & plus on sent que l’on erre dans un labyrinthe inextricable où l’on n’est pas toujours sûr de trouver le fil d’Ariane, & dans lequel il est par conséquent facile de s’égarer.

Nec preme, nec summum molire per æthera currum.
Altiùs egressus, cælestia tecta cremabis ;
Inferiùs, terras : medio tutissimus ibis.
Neu te dexterior pressam rota ducat ad aram :
Inter utrumque tene.

Ovide, métamorph. lib. II. 85. v. 134. & seqq.

Ainsi pour traiter ces questions avec cette sage impartialité, qui doit être la caractéristique de ceux qui cherchent sincérement la vérité, je ne ferai dans cet article que présenter simplement à mes lecteurs tout ce que la sagesse humaine la plus sublime & la plus réfléchie a pensé dans tous les tems sur cette matiere : me réservant la liberté d’y joindre quelquefois mes propres réflexions dans l’ordre où elles se présenteront à mon esprit.

Je commence par une remarque qui me paroît essentielle : c’est que les anciens philosophes ne croyoient point que les richesses considérées en elles-mêmes, & abstraction faite de l’abus & du mauvais usage qu’on en pouvoit faire, fussent nécessairement incompatibles avec la vertu & la sagesse : ils étoient trop éclairés pour ne pas voir qu’envisagées ainsi métaphysiquement, elles sont une chose absolument indifférente ; mais ils savoient aussi que, comme on s’écarte infailliblement de la vérité dans les recherches morales, lorsqu’on ne veut voir que l’homme abstrait, on court également risque de s’égarer, lorsqu’on fait les mêmes suppositions à l’égard des êtres physiques & moraux qui l’environnent, & qui ont avec lui des rapports constans, déterminés & établis par la nature des choses. Aussi enseignent-ils constamment que les richesses pouvant être & étant en effet dans une infinité de circonstances, & pour la plûpart des hommes, un obstacle puissant à la pratique des vertus morales, à leur progrès dans la recherche de la vérité, & un poids qui les empêche de s’élever au plus haut degré de connoissance & de perfection où l’homme puisse arriver, le plus sûr est de renoncer à ces possessions dangereuses, qui, multipliant sans cesse les occasions de chûte, par la facilité qu’elles donnent de satisfaire une multitude de passions déréglées, détournent enfin ceux qui y sont attachés de la route du bien & du desir de connoître la vérité.

C’est ce que Séneque fait entendre assez clairement, lorsqu’il dit que les richesses ont été pour une infinité de personnes un grand obstacle à la philosophie, & que pour jouir de la liberté d’esprit nécessaire à l’étude, il faut être pauvre, ou vivre comme les pauvres.

« Tout homme, ajoute-t-il, qui voudra mener une vie douce, tranquille & assurée, doit fuir le plus qu’il lui sera possible ces biens faux & trompeurs, à l’appas desquels nous nous laissons prendre comme à un trébuchet, sans pouvoir ensuite nous en détacher, en cela d’autant plus malheureux, que nous croyons les posséder, & qu’au contraire ce sont eux qui nous possedent & qui nous tirannisent ». Multi ad philosophandum obsistere divitiæ : paupertas expedita est, secura est….. si vis vacare animo, aut pauper sis oportet, aut pauperi similis. Non potest studium salutare fieri sine frugalitatis curâ : frugalitas autem, paupertas voluntaria est…… Munera ista fortunæ putatis ? Insidiæ sunt. Quisquis nostrum tutam agere vitam volet, quantum plurimum potest, ista viscata beneficia devitet : in quibus hoc quoque miserimi fallimur, habere nos putamus, habemur. Séneq. epist. 17. & epist. 8.

On ne peut guere douter de la certitude de ces maximes lorsqu’on voit des philosophes tels que Démocrite & Anaxagore abandonner leurs biens, & résigner tout leur patrimoine à leurs parens, pour s’appliquer tout entiers à la recherche de la vérité & à la pratique de la vertu.

Sprevit Anaxagoras, sprevit Democritus, atque
Complures alii (quorum sapientia toti est
Nota orbi) argentum atque aurum, Causasque malorum
Divitias. Quare ? Nisi quod non vera putarunt
Esse bona hæc, animum quæ curis impediunt, &
In mala præcipitant quam plurima.
[1]

Il est assez difficile, ce me semble, de ne pas se laisser entraîner par de si grands exemples, & de nier que les richesses ne soient infiniment plus nuisibles qu’utiles, quand d’un autre côté on voit Séneque peindre avec des traits de feu les maux affreux qu’elles causent nécessairement à la société, & les crimes que la soif de l’or fait commettre. Circa pecuniam, dit-il, plurimum vociferationis est : hæc, fora defatigat, patres liberosque committit, venena miscet, gladios tam percussoribus quam legionibus tradit. Hæc est sanguine nostro delibuta. Propter hanc uxorum maritorumque noctes strepunt litibus, & tribunalia magistratuum premit turba : reges sæviunt, rapiuntque, & civitates longo sæculorum labore constructas evertunt, ut aurum argentumque in cinere urbium scrutentur. Senec. de irâ, lib. III. cap. xxxij. circa fin.

« Depuis que les richesses, dit-il ailleurs, ont commencé à être en honneur parmi les hommes, & à devenir en quelque sorte la mesure de la considération publique, le goût des choses vraiment belles & honnêtes s’est entierement perdu. Nous sommes tous devenus marchands, & tellement corrompus par l’argent, que nous demandons, non point ce qu’est une chose en elle-même, mais de quel rapport elle est. Se présente-t-il une occasion d’amasser des richesses, nous sommes tour-à-tour gens de bien ou fripons, selon que notre intérêt & les circonstances l’exigent. Nous faisons le bien, & nous pratiquons la justice tant que nous espérons trouver quelque profit dans cette conduite, tout prêts à prendre le parti contraire si nous croyons gagner davantage à commettre un crime. Enfin les mœurs se sont détériorées au point que l’on maudit la pauvreté, qu’on la regarde comme un deshonneur & une infamie, en un mot qu’elle est l’objet du mépris des riches & de la haine des pauvres ».[2]

Ce ne sont point ici des idées vagues & jettées au hasard, ni de vaines déclamations, où l’imagination agit sans cesse aux dépens de la réalité, mais des faits confirmés par une expérience continuelle, & que chacun peut, pour ainsi dire, toucher par tous ses sens. Aussi le même philosophe ne craint-il pas d’avancer que les richesses sont la principale source des malheurs du genre humain, & que tous les maux auxquels les hommes sont sujets, comme la mort, les maladies, la douleur, &c. ne sont rien en comparaison de ceux que leur causent les richesses. Transeamus ad patrimonia, maximam humanarum ærumnarum materiam. Nam si omnia alia quibus angimur, compares, mortes, ægrotationes, metus, desideria, dolorum laborumque patientiam, cum iis quæ nobis mala pecunia nostra exhibet ; hæc pars multum prægravabit. Senec. de tranquill. animi, cap. viij. init. Il s’exprime encore avec plus de force dans sa 115. lettre.

« De continuelles inquiétudes, dit-il, rongent & dévorent les riches à proportion des biens qu’ils possedent. La peine qu’il y a à gagner du bien est beaucoup moindre que celle qui vient de la possession même. Tout le monde regarde les riches comme des gens heureux ; tout le monde voudroit être à leur place, je l’avoue : mais quelle erreur ! Est-il de condition pire que d’être sans cesse en butte à la misere & à l’envie ? Plût aux dieux que ceux qui recherchent les richesses avec tant d’empressement interrogeassent les riches sur leur sort, certainement ils cesseroient bientôt de desirer les richesses » ! Adjice quotidianas sollicitudines, que pro modo habendi quemque discruciant. Majore tormento pecunia possidetur, quam quæritur….. At felicem illum homines, & divitem vocant, & consequi optant, quantum ille possidet. Fateor. Quid ergo ? Tu ullos esse conditionis pejoris existimas, quam qui habent & miseriam & invidiam ? Utinam qui divitias appetituri essent cum divitibus deliberarent !….. Profecto vota mutassent.[3]

Que l’on fasse réflexion que celui qui parle dans ces passages est un philosophe qui possédoit des biens immenses, innumeram pecuniam, comme il le dit lui-même dans Tacite, annal. lib. XIV. cap. liij. & l’on sentira alors de quel poids un pareil aveu doit être dans sa bouche.

Mais consultons, si l’on veut, d’autres autorités : voyons ce que les auteurs les plus graves & les plus judicieux ont pensé de l’influence des richesses sur les mœurs, & des avantages de la pauvreté. « Ce n’est pas, disoit Diogene, pour avoir de quoi vivre simplement, avec des herbages & des fruits, qu’on cherche à s’emparer du gouvernement d’un état, qu’on saccage des villes, qu’on fait la guerre aux étrangers, ou même à ses concitoyens ; mais pour manger des viandes exquises, & pour couvrir sa table de mets délicieux ». Diogenes tyrannos, & subversores urbium bellaque vel hostilia, vel civilia, non pro simplici victu olerum pomorumque, sed pro carnium & epularum deliciis, adserit excitari. Diogen. apud Hieronym. adv. Jovinian. lib. II. pag. 77. A. tom. II. edit. Basil.

Justin faisant la description des mœurs des anciens scythes, dit qu’ils méprisent l’or & l’argent, autant que les autres hommes en sont passionnés, & que c’est au mépris qu’ils font de ces vils métaux, ainsi qu’à leur maniere de vivre simple & frugale, qu’il faut attribuer l’innocence & la pureté de leurs mœurs, parce que ne connoissant point les richesses, ils n’ont que faire de convoiter le bien d’autrui. Aurum & argentum perinde adspernantur, ac reliqui mortales adpetunt. Lacte & melle vescuntur…… Hæc continentia illis morum quoque justitiam indidit. Nihil alienum concupiscentibus. Quippe ibidem divitiarum cupido est, ubi & usus. Justin. hist. lib. II. cap. ij. num. 8 & sequent.

Zenon le stoïcien ne pensoit pas plus favorablement des richesses ; car ayant appris que le vaisseau sur lequel étoient tous ses biens, avoit fait naufrage, il ne témoigna aucun regret de cette perte, au contraire. « La fortune veut, dit-il aussi-tôt, que je puisse philosopher plus tranquillement ». Nunciato naufragio, Zeno noster, cùm omnia sua audiret submersa, lubet, inquit, me fortuna expeditiùs philosophari. Apud Senec. de tranquill. animi. cap. xvj.

« Je m’étonne, disoit Lucrece de Gonsague à Hortensio Laudo, qu’étant aussi savant que vous l’êtes, & connoissant aussi bien les vicissitudes & le train des choses humaines, vous vous attristiez aussi excessivement de votre pauvreté. Ne savez-vous pas que la vie des pauvres ressemble à ceux qui cotoyent le rivage avec un doux vent, sans perdre de vue la terre, & celle des riches à ceux qui navigent en pleine mer. Ceux-ci ne peuvent prendre terre, quelque envie qu’ils en ayent : ceux-là viennent à bord quand ils veulent ». Essendo voi persona dotta ; e tanto bene esperta ne i mondani casi ; mi maraviglio che di si strana maniera vi attristiate per la povertà ; quasi non sappiate la vita dei poveri esser simile ad una navigatione presso il lito ; e quella de ricchi, non esser differente da coloro che si ritrovano in alto mare : à gli uni e facile gittar la fune in terra, e condur la nave à sicuro luogo ; e à gli altri e sommamente difficile.[4]

Anaxagore avoit donc raison de dire que les conditions qui paroissent les moins heureuses, sont celles qui le sont le plus, & qu’il ne falloit pas chercher parmi les gens riches & environnés d’honneurs, les personnes qui goutent la félicité, mais parmi ceux qui cultivent un peu de terre, ou qui s’appliquent aux sciences sans ambition. Nec parum prudenter, Anaxagoras interroganti cuidam quisnam esset beatus : nemo, inquit, ex his quos tu felices existimas : sed eum in illo reperies, qui à te ex miseris constare creditur. Non erit ille divitiis & honoribus abundans : sed aut exigui ruris, aut non ambitiosæ doctrinæ fidelis ac pertinax cultor, in secessu quàm in fronte beatior. Valer. Maxim. lib. VII. cap. ij. num. 9. in extern. cit. Boel. ubi infra.

Finissons par un beau passage de Platon : « il est impossible, dit expressément ce philosophe, d’être tout ensemble fort riche & fort honnête homme. Or comme il n’y a point de véritable & solide bonheur sans la vertu, les riches ne peuvent pas être réellement heureux ». Plato, de legib. lib. V. pag. 742. E. & 743. A B. tom. II. edit. Henr. Steph. an. 1578. Voyez aussi sa huitieme lettre écrite aux parens & aux amis de Dion. tom. III. opp. pag. 355. C. edit. cit.

Telle est à cet égard la doctrine constante des poëtes, des philosophes, des historiens & des orateurs, dont le sens a été le plus droit. Tous ont traité de fols & insensés ceux qui faisant consister le souverain bien dans la possession des richesses, mettent le plaisir du gain au-dessus des autres, & méprisent celui qui revient de l’étude des sciences, à moins que ce ne soit un moyen d’amasser de l’argent : tous ont préféré une honnête pauvreté à ces faux biens par lesquels l’aveugle & folle cupidité des hommes se laisse éblouir : tous enfin ont regardé les richesses comme une pierre d’achoppement. Pour moi, je l’avoue, plus j’y réfléchis, & plus je suis convaincu que ce ne fut point, comme le prétend faussement Barbeyrac[5], par ostentation, ni par un désintéressement mal entendu, qu’Anaxagore & Démocrite se dépouillerent de leurs biens, mais qu’au contraire, ils agirent en cela fort sagement, & en philosophes qui savoient qu’à l’égard des choses par lesquelles il est aussi facile que dangereux de se laisser corrompre, le parti le plus sûr est toujours de se mettre dans l’impossibilité absolue d’en abuser.

En effet, tant de soins, d’inquiétudes & de chagrins, tant de petits intérêts[6] dans la discussion desquels il n’arrive que trop[7] souvent que l’on soit injuste, & que l’on fasse beaucoup de mal, même sans le savoir, & sans être méchant ; tant de circonstances où l’éclat de la fortune & le faste de l’opulence mettant entre les riches & les pauvres une distance immense, rendent nécessairement ceux-là durs, & font que leur cœur se resserre à la vue des malheureux, par l’habitude où ils sont de les voir dans un point de vue éloigné ; habitude qui étouffe[8] en eux toutes les affections qui pourroient les rapprocher de l’humanité, & réveiller dans leur ame ce sentiment de pitié & de commisération si naturel à l’homme, & qui le convainc si intimement de sa bonté[9] originelle ; tant d’occasions de se laisser corrompre, & de s’abandonner aux plus grands & aux plus honteux excès ; en un mot, tant d’inconvéniens de toute espece, suivent si nécessairement la possession des richesses, & d’un autre côté, la recherche de la vérité & l’étude de la vertu demandent un silence de passions si profond & si continuel, une méditation si forte, un esprit si pur, si fortement en garde contre les illusions des sens, si habile à démêler les erreurs, & à en rectifier les jugemens par la réflexion, si dégagé des terrestréités, & de tout ce qui est l’objet de la cupidité humaine, enfin une ame si honnête, si sensible, si compatissante, si naturellement portée au bien & si continuellement occupée à le faire, qu’il est impossible[10] à l’homme d’allier jamais des choses aussi incompatibles par leur nature.

Il y a tout lieu de croire qu’Anaxagore fit à-peu-près les mêmes réflexions, & qu’il sentit combien il est difficile d’être riche, heureux, juste & bon tout ensemble, puisque Valere Maxime nous dit, lib. VIII. cap. vij. num. 6. in extern. que c’est à l’abandon de ses richesses que ce philosophe se crut redevable de son salut : quali porro studio Anaxagoram flagrasse credimus ? Qui cum à diutinâ peregrinatione repetiisset, possessionesque desertas vidisset, non essem, inquit, ego salvus, nisi ista periissent.

Il me semble que si Barbeyrac eût réfléchi sur ce passage, il auroit été moins prompt à envenimer les motifs qui déterminerent Anaxagore à résigner tout son patrimoine à ses parens. Il auroit vu qu’il n’y a point d’ostentation, mais au contraire beaucoup d’humilité, de sagesse & de vertu dans la conduite d’un philosophe qui, sachant par un examen réfléchi des actions humaines, combien la pente du vice est douce & facile ; ou plutôt, connoissant[11] sa propre foiblesse, & craignant qu’en conservant ses richesses, il n’ait pas assez d’empire sur ses passions, pour en jouir dans l’innocence, & pour résister aux tentations toujours renaissantes d’en abuser, aime mieux s’en dépouiller entierement, que de se voir exposé sans cesse à un combat dont il ne seroit pas toujours sorti vainqueur. Car selon la remarque judicieuse d’un célebre auteur moderne, par-tout la sensation de mal faire, augmente avec la facilité. Lettre de M. Rousseau de Genève à M. d’Alembert, p. 145, édit. d’Amst. 1758.

Une autre observation non moins importante, c’est qu’un homme riche, quelque penchant naturel qu’il ait à la vertu, ne peut faire un bon usage de ses biens qu’à quelques égards : il y aura toujours par l’effet d’un vice inhérent aux richesses, une infinité de circonstances où, comme je l’insinue plus haut, il s’éloignera de l’ordre & de la rectitude morale sans s’en appercevoir, & où cette déviation devenant de jour en jour plus sensible, il s’écartera enfin de la sphere étroite de la vertu, emporté successivement malgré lui par mille petites passions, comme par une espece de force centrifuge, déterminée par ce que les anciens appelloient immutabilis causarum inter se cohœrentium series.

Il seroit inutile de dire avec Epicure, qui ce n’est point la liqueur qui est corrompue, mais le vase : car on ne peut approuver la pensée de ce philosophe, qu’en considérant les richesses en elles-mêmes, & en les séparant intellectuellement des maux qu’elles entraînent après elles, & j’ai déja dit, pag. 2. que rien n’étoit plus illusoire que cette méthode de philosopher. En effet, il s’agit de savoir, si l’abus des richesses, de quelque nature que soient les effets qu’il produit, est inséparable de leur possession, & si l’on ne peut pas dire en ce sens, que les maux qu’elles causent dans le monde, sont les effets d’un vice qui leur est inhérent, puisqu’il est incontestable que ces maux, quels qu’ils soient, n’existeroient pas sans elles, quoiqu’elles n’en soient d’ailleurs que causes occasionnelles, je veux dire, quoiqu’elles ayent besoin pour les produire & pour les déterminer, de l’intervention d’une cause physique qui est l’ame, ou pour parler plus philosophiquement, le corps modifié de telle & telle maniere : or c’est ce que je soutiens, & ce qu’on ne peut nier, ce me semble, pour peu qu’on y réfléchisse.

Ajoutez à cela que le sage peut bien, quant à lui, ne regarder l’or & l’argent que comme de simples métaux, dont il se sert comme autant d’instrumens qu’il dirige selon ses vûes ; mais dans le système social, ces métaux, source intarissable de malheurs & de désordres, changent en quelque sorte de maniere d’être. Ce ne sont plus alors aux yeux du philosophe, des substances absolument inactives & inanimées ; il sait que ces signes représentatifs & conventionnels, ont une espece de vie qui leur est propre, & dont le principe précaire se trouve dans les relations qu’ils ont avec nos penchans, notre éducation, nos usages, nos lois, nos vices, nos vertus, & avec la nature des choses en général. Or ces rapports sont le point de vûe sous lequel j’envisage ici les richesses : d’où je conclus que si l’on peut dire dans telle hypothèse que le vase corrompt la liqueur, on peut assurer plus généralement encore, & avec autant de vérité pour le moins, que la liqueur corrompt le vase. A l’égard des maux infinis qui résultent nécessairement de tout cela pour la société, ils sont si étroitement liés aux causes d’où ils émanent, par l’action de l’une & la réaction de l’autre, quelquefois même par leur tendance réciproque & co-existence à la production des mêmes effets, qu’il seroit assez difficile de mesurer la sphere d’activité de ces deux forces, & de connoître leur influence proportionnelle.

Il est, ce me semble, évident par ce que je viens de dire, que l’objection d’Epicure rapportée ci-dessus, est un coup perdu, brutum fulmen. J’en dis autant d’une autre difficulté qu’on pourroit encore me faire, en m’objectant qu’on a vû plus d’une fois des riches faire un bon usage de leurs biens, & que cela est même très-possible en soi ; car ce n’est point du-tout ce dont il s’agit ici. A l’égard des Philosophes, quand on pourroit en citer plusieurs tels que[12] Séneque, par exemple, &c. que les richesses n’ont point détourné de la pratique de la vertu, & de l’étude de la vérité, cela ne prouveroit encore rien contre mon sentiment, car je soutiens que ces Philosophes, quels qu’ils soient, auroient pû faire, je ne dirai pas seulement plus de progrès dans la découverte de la vérité ; mais ce qui est d’une toute autre importance, & infiniment préférable aux connoissances les plus vastes & les plus sublimes, que leur vertu auroit été plus pure, plus intacte, & leurs mœurs plus régulieres, s’ils n’eussent pas été riches.

Un passage admirable de Séneque va répandre un beau jour sur ce que je dis : multum est, remarque très-judicieusement ce philosophe, non corrumpi divitiarum contubernio. Magnus est ille qui in divitiis pauper est : Sed securior, qui caret divitiis[13]. Ils n’auroient eu du-moins à combattre que contre les défauts & les foiblesses inséparables de l’humanité dans l’état civil, au lieu qu’ils avoient dans les richesses un ennemi de plus, d’autant plus difficile à vaincre, que ses charmes sont plus séduisans, ses attaques plus sourdes, plus subtiles, plus continuelles, & les occasions d’y succomber plus fréquentes. Ainsi l’exemple même de ces Philosophes riches, en supposant qu’il y en ait eu plusieurs, ce que je n’ai pas le tems d’examiner, ne diminue en rien la force de mon raisonnement.

Pour l’affoiblir, il faudroit pouvoir prouver, 1° que les inconvéniens que j’ai dit accompagner la possession des richesses, n’en sont point des suites nécessaires, 2° qu’en m’accordant que ces inconvéniens en sont inséparables, il ne s’ensuit point, comme je le prétends, que les richesses, avec tous les désordres qu’elles entraînent après elles, soient incompatibles avec l’état où je suppose que doit être l’ame d’un philosophe qui veut étudier la vérité, & la vertu. Or, je défie qui que ce soit, de prouver jamais ces deux choses : on peut par des subtilités de dialectique obscurcir certaines vérités, & jetter des doutes dans l’esprit de ceux qui les admettent, lorsque les forces de leurs facultés intellectuelles les mettent hors d’état de dissiper les ténébres, qu’un raisonnement fin & adroit s’est plû à répandre sur ces vérités ; mais il n’en est pas de même des faits dont nous sommes tous les jours les témoins. Il est impossible à cet égard d’en imposer à personne, & c’est d’après ces sortes de faits que j’ai raisonné.

Cependant pour qu’on ne me soupçonne point de dissimuler dans une matiere de cette importance, rapportons ici l’éloge que Séneque fait des richesses ; c’est peut-être le plaidoyer le plus éloquent que l’on puisse faire en leur faveur ; mais aussi je doute fort qu’il y ait parmi nous un seul riche qui puisse lire sans trouble, sans émotion, & s’il faut tout dire, sans remords, à quelles conditions ce philosophe permet au sage de posseder de grands biens. Voici tout le passage tel que j’ai cru devoir l’exprimer dans notre langue.

« Le sage n’aime point les richesses avec passion, mais il aime mieux en avoir que de n’en avoir pas ; il ne les reçoit point dans son ame, mais dans sa maison ; en un mot, il ne se dépouille pas de celles qu’il possede, au contraire, il les conserve & il s’en sert pour ouvrir une plus vaste carriere à sa vertu, & la faire voir dans toute sa force. En effet, peut-on douter qu’un homme sage n’ait plus d’occasions & de moyens de faire connoître l’élévation & la grandeur de son courage avec les richesses, qu’avec la pauvreté, puisque dans ce dernier état on ne peut se montrer vertueux que d’une seule façon, je veux dire, en ne se laissant point abattre & absorber par l’indigence, au lieu que les richesses sont un champ vaste & étendu, où l’on peut, pour ainsi dire, déployer toutes ses vertus, & faire paroître dans tout son éclat sa tempérance, sa liberalité, son esprit d’ordre & d’économie, & si l’on veut sa magnificence. Cesse donc de vouloir interdire aux philosophes l’usage des richesses ; personne ne condamna jamais le sage à une éternelle pauvreté ; le philosophe peut avoir de grandes richesses, pourvu qu’il ne les ait enlevées par force à qui que ce soit, & qu’elles ne soient point souillées & teintes du sang d’autrui, pourvu qu’il ne les ait acquises au préjudice de personne, qu’il ne les ait pas gagnées par un commerce deshonnête & illégitime ; en un mot, pourvu que l’usage qu’il en fait, soit aussi pur que la source d’où il les a tirées, & qu’il n’y ait que l’envieux seul qui puisse pleurer de les lui voir posseder ; il ne refusera pas les faveurs de la fortune, & n’aura pas plus de honte que d’orgueil de posseder de grands biens acquis par des moyens honnêtes ; que dis-je ? il aura plutôt sujet de se glorifier, si, après avoir fait entrer chez lui tous les habitans de la-ville, & leur avoir fait voir toutes ses richesses, il peut leur dire : s’il se trouve quelqu’un parmi vous qui reconnoisse dans tout cela quelque chose qui soit à lui, qu’il le prenne. Oh le grand homme ! oh combien il mérite d’être riche, si les effets répondent aux paroles, & si après avoir parlé de la sorte, la somme de ses biens reste toujours la même ; je veux dire, si après avoir permis au peuple de fouiller dans ses cofres & de visiter toute sa maison, il ne se trouve personne qui réclame quelque chose comme lui appartenant ; c’est alors qu’on pourra hardiment l’appeller riche devant tout le monde. Disons donc que de même que le sage ne laissera pas entrer dans sa maison un seul denier qu’il n’ait pas gagné légitimement, il ne refusera pas non plus les grandes richesses qui sont des bienfaits de la fortune & le fruit de sa vertu ; s’il peut être riche, il le voudra, & il aura des richesses, mais il les regardera comme des biens dont la possession est incertaine, & dont il peut se voir privé d’un instant à l’autre ; il ne souffrira point qu’elles puissent être à charge ni à lui ni aux autres ; il les donnera aux bons, ou à ceux qu’il pourra rendre tels, & il en fera une juste répartition, ayant toujours soin de les distribuer à ceux qui en seront les plus dignes, & se souvenant qu’on doit rendre compte tant des biens qu’on a reçu du ciel, que de l’emploi qu’on en a fait ».[14]

Il faut avouer que ce passage renferme une théorie conforme à la plus saine philosophie, & dans laquelle Séneque donne indirectement à tous les riches, & à ceux qui travaillent ardemment à le devenir, des préceptes de morale excellens & essentiels, dont il seroit à souhaiter qu’ils ne s’écartassent jamais ; tel est par exemple ce principe : le sage ne laissera pas entrer dans sa maison un seul denier qu’il n’ait pas gagné légitimement. Quelle leçon pour cette multitude de riches de patrimoine, dont les grandes villes sont surchargées ; gens oisifs, inutiles, & bons uniquement pour eux-mêmes, qui, parce qu’ils ne cherchent point à augmenter leur revenu, mais à en jouir dans la retraite sans nuire à personne, se croyent pour cela de fort honnêtes gens ! mais ils ignorent apparemment qu’il ne suffit pas qu’un homme ait hérité de ses peres de grands biens, pour qu’il soit censé les posséder légitimement, & en droit d’en faire tel usage qu’il lui plaira ; en effet, on ne peut nier ce me semble, que le premier devoir que la conscience lui impose à cet égard, & celui qu’il est indispensablement obligé de remplir, avant de disposer de la plus petite partie de ce bien, ne soit de faire tous ses efforts pour remonter à la source d’où ses ancêtres ont tiré leurs richesses, & si, en suivant les différens canaux par lesquels elles ont passé pour arriver jusqu’à lui, il en découvre la source impure & corrompue, il est incontestable qu’il ne peut s’approprier ces biens sans se charger d’une partie de l’iniquité de ceux qui les lui ont laissés ; cependant on peut dire sans craindre de passer pour un détracteur des vertus humaines, que sur vingt mille personnes riches de patrimoine, il n’y en a peut-être pas dix qui se soient jamais avisées de faire un pareil examen, & encore moins d’agir en conséquence, après l’avoir fait, quoiqu’ils y soient engagés par tout ce qu’il y a de plus sacré parmi les hommes ; il leur paroît d’autant plus inutile d’entrer dans tous ces détails, que n’ayant pas été les instrumens de leur fortune, ils ne se croyent pas alors responsables des voies obliques & des moyens injustes & criminels dont leurs peres peuvent s’être servis pour acquérir ces biens, & en conséquence, nullement obligés de les restituer à ceux à qui ils appartiennent de droit, ou d’en faire quelqu’autre dispensation également juste & sage. Or sans vouloir prévenir les réflexions du lecteur sur une pareille conduite, il me suffit de dire qu’elle prouve bien la vérité de cette pensée de S. Jérôme ; « Tout homme riche, dit ce pere, est ou injuste lui-même, ou héritier de l’injustice d’autrui ». Omnis dives, aut indignus est, aut hæres iniqui.

Revenons à Séneque. Ceux qui auront lu avec quelque attention ses ouvrages, dans lesquels on trouve presqu’à chaque page les plus grands éloges de la pauvreté & les passages les plus formels en sa faveur, avec les peintures les plus vives de la corruption des riches, des tourmens cruels auxquels ils sont sans cesse en proie, & enfin des malheurs & des desordres affreux dont les richesses sont tous les jours la cause. Ceux, dis-je, qui se rappellent tout ce que cet auteur dit à ce sujet, seront frappés de la contradiction évidente & de l’opposition diamétrale qu’il y a entre ce passage & ceux que j’ai rapportés précédemment ; ils seront surpris avec raison, qu’un philosophe puisse avoir assez peu de fermeté dans l’esprit, & de liaison dans les idées, pour se laisser ainsi emporter à la fougue de son imagination au préjudice de la vérité, & pour souffler le froid & le chaud, sans s’appercevoir de l’incohérence de ses principes.

Mais abandonnons cet auteur à ses écarts & aux saillies de son imagination ardente. Examinons ce passage en lui-même, & voyons ce qu’on en peut raisonnablement conclure en faveur des richesses.

Si on l’analyse avec soin, on avouera, je m’assure, qu’il ne prouve au fond que trois choses que je n’ai jamais prétendu nier.

La premiere, qu’il est permis au sage de posséder de grandes richesses à telles & telles conditions : & en effet cela n’est peut-être permis qu’à lui.

La seconde, qu’il faut en faire bon usage.

Et la troisieme, que les riches seroient beaucoup plus à portée que les pauvres, de faire du bien, & de pratiquer les vertus les plus utiles, s’ils usoient de leurs richesses comme ils le doivent : trois propositions également vraies, mais desquelles, comme il est aisé de le voir, on ne peut rien conclure contre moi, puisqu’elles n’ont rien de commun avec la question que j’examine ici.

Je fais cette remarque, parce que Barbeyrac ne paroît pas avoir saisi le sens de ce passage, dont il donne même une toute autre idée, pour l’avoir lu peut-être avec trop de précipitation. C’est dans son traité du jeu, liv. I. ch. iij. §. 7. tom. I. que se trouve cette faute assez importante pour devoir être relevée. Après avoir parlé en peu de mots des richesses dans des principes peu réfléchis, & qui font voir à mon avis que ce savant homme envisageoit quelquefois les choses superficiellement, il ajoute dans une note (p. 63) « voyez ce que dit très-bien le philosophe Séneque pour faire voir que les grandes richesses ne sont nullement incompatibles avec la vertu, & que le caractere même de philosophe n’engage pas à s’en dépouiller, de vitâ beatâ, c. xxiij. xxiv. xxv ».

Je demande si, sur cet exposé, on ne s’attend pas à trouver dans ces trois chapitres des preuves directes & positives des deux propositions énoncées dans cette note. Cependant je laisse au lecteur à juger si Séneque prouve rien de tout cela dans le passage qu’on vient de lire, & si ce passage bien examiné ne se réduit pas à l’analyse que je viens d’en donner.

On pourroit peut-être croire que c’est dans les chapitres xxiv. & xxv. dont je n’ai rien traduit, que Séneque prouve ce que Barbeyrac lui fait dire. Mais j’avertis ici que des trois chapitres indiqués ici par cet auteur, il n’y a à proprement parler que le premier qui fasse au sujet ; les deux autres n’y ont que peu de rapport, c’est de quoi on pourra se convaincre en les lisant. Je ne vois donc pas ce qui a pu faire illusion à Barbeyrac, à-moins que ce ne soient les deux dernieres lignes du chap. xxiv. Encore ce qui les précede, auroit-il dû le remettre dans la bonne voie. Voici le passage entier : Divitias nego bonum esse ; nam si essent, bonos facerent. Nunc quoniam quod apud malos deprehenditur, dici bonum non potest ; hoc illis nomen nego. Ceterùm & habendas esse, & utiles, & magna commoda vitæ adferentes fateor. Senec. de vitâ beatâ, cap. xxiv. in fine. C’est-à-dire, « Je nie que les richesses puissent être mises au rang des véritables biens : car si elles étoient telles, elles rendroient bons ceux qui les possedent ; d’ailleurs on ne peut pas honorer du nom de bien ce qu’on trouve entre les mains des méchans. Du-reste j’avoue qu’il en faut avoir, qu’elles sont utiles, & qu’elles apportent de grandes commodités à la vie ».

Je voudrois pour l’honneur de Séneque, qu’il n’eût pas fait cet aveu, si peu digne d’un philosophe, si peu d’accord avec les beaux préceptes de morale qu’il donne dans mille endroits de ses ouvrages ; & qui suppose d’ailleurs comme démontrées trois choses, dont la premiere est en question, la seconde, sinon absolument fausse, du-moins fort incertaine, & qui ne peut être vraie qu’avec une infinité de limitations, de restrictions & de modifications : enfin, dont la troisieme ne pourroit prouver en faveur des richesses, qu’après qu’on auroit fait voir démonstrativement,

1°. Que les commodités qu’elles procurent sont si absolument nécessaires au bonheur de l’homme, que sans elles il est continuellement & inévitablement exposé à des extrémités dures & fâcheuses qui lui font regarder la vie comme un fardeau pesant qu’on lui a imposé malgré lui, & dont il seroit heureux d’être délivré.

2°. Que cette joie intérieure, cette tranquillité & cette paix qui font le caractere distinctif de l’ame du sage, accompagnent toujours ceux qui jouissent de ces commodités ; tandis que le chagrin, les soucis cuisans & mille peines secrettes dévorent & minent sourdement ceux qui en sont privés ; supposition absurde, insoutenable, & qui mettroit encore Séneque en contradiction avec lui-même, puisqu’il dit quelque part avec autant de vérité que d’éloquence & d’énergie : Lætiores videbis, quos nunquam fortuna respexit, quam quos deseruit. Vidit hoc Diogegenes, vir ingentis animi, & effecit ne quid sibi eripi posset…… si quis de felicitate Diogenis dubitat, potest idem dubitare et de decrum immortalium statu, an parum beatè degant : quod illis non prædia, nec horti sint, nec alieno colono rura preciosa, nec grande in foro fœnus……. Si vis scire quam nihil in illâ (paupertate) mali sit, compara inter se pauperum & divitum vultus. Soepius pauper et fidelius ridet : nulla sollicitudo in alto est : etiam si qua incidit cura, velut nubes levis transit. Horum qui felices vocantur, hilaritas ficta est, aut gravis & suppurata tristitia : & quidem gravior, quia interdum non licet palam esse miseros : sed inter ærumnas cor ipsum exedentes, necesse est agere felicem. Senec. de tranquillitate animi, cap. viij. & epist. 80.

3°. Que ces commodités sont la voie la plus sure & la plus prompte pour arriver à ce degré de sagesse & de perfection, qui est le centre où tendent toutes les actions de l’homme vertueux.

4°. Enfin qu’une chose peut être dite réellement & absolument utile, quoique les avantages qu’on en retire ne puissent pas à beaucoup près compenser ni par leur importance, ni par leur nombre, les désordres qu’elle cause, toutes propositions également fausses, & qui ne méritent pas d’être réfutées sérieusement.

L’aveu de Séneque n’est donc ici d’aucun poids, & son autorité ne sert de rien à Barbeyrac, qui auroit dû plutôt citer, comme je l’ai fait, les chapitres xxj. & xxij. dans lesquels Séneque fait l’apologie des richesses d’une maniere, non pas à la vérité plus solide (car ogni medaglia ha il suo riverso), mais du moins plus propre à séduire des lecteurs vulgaires, & qui ne savent pas qu’avant d’admettre une pensée, une proposition, un principe, ou un système, il faut, si l’on ne veut pas se faire illusion, l’envisager par toutes ses faces, & le mettre à l’épreuve des objections, faute de quoi on s’expose à prendre à tout moment l’erreur pour la vérité.

De tout cela je conclus, qu’à tout prendre, les richesses sont pour les bonnes mœurs un écueil très dangereux, & celui où vont se briser le plus souvent toutes les vertus qui caractérisent l’honnête homme. J’ai indiqué (voyez les pages précéd.) en peu de mots les causes de leurs funestes effets, sans prétendre néanmoins en épuiser la série ; je n’ai même envisagé les richesses que relativement à leur influence sur les mœurs de quelques particuliers ; mais si mesurant avec précision la plus grande quantité d’action des richesses sur ces mêmes individus, considérés comme constituant un corps politique, je voulois entrer dans de plus grands détails, & fouiller dans l’histoire des peuples qui ont fait le plus de bruit dans le monde, & qui s’y sont le plus distingués à toutes sortes d’égards, je ferois voir que la corruption des mœurs, & tous les désordres qui la suivent, ont toujours été les effets inévitables & immédiats de l’amour des richesses, & du desir insatiable d’en acquérir ; je n’en donnerai pour exemple que les Lacédémoniens, un des peuples de la terre qui eut sans doute la meilleure police, les plus belles & les plus sages institutions, & celui chez lequel la vertu fut le plus en honneur, & produisit de plus grandes choses, tant qu’il conserva les lois de son sublime législateur ; mais laissons parler Plutarque. « Après que l’amour de l’or & de l’argent se fut glissé dans la ville de Sparte, qu’avec la possession des richesses se trouverent l’avarice & la chicheté, & qu’avec la jouissance s’introduisirent le luxe, la mollesse, la dépense & la volupté, Sparte se vit d’abord déchue de la plûpart des grandes & belles prééminences qui la distinguoient, & se trouva indignement ravalée & réduite dans un état d’humiliation & de bassesse, qui dura jusqu’au tems du regne d’Agis & de Léonidas ». Plutarque, vie d’Agis & de Cléomene. Voyez le grec, p. 796. C. & 797. C. tom. I. édit. Paris 1624.

Il dit un peu plus bas que la discipline & les affaires des Lacédémoniens avoit commencé à être malades & à se corrompre, depuis le moment qu’après avoir ruiné le gouvernement d’Athènes, ils eurent commencé à se remplir d’or & d’argent.

J’ai suivi au-reste la version de Dacier, dont la note mérite d’être citée ; elle porte sur ces paroles du premier passage : Sparte se vit d’abord déchue, &c. « Cela est inévitable, dit Dacier, dès qu’un état devient riche, il déchoit de sa grandeur ; c’est une vérité prouvée par mille exemples, & une des plus grandes preuves, c’est ce qui est arrivé à l’empire romain : la vertu & la richesse font la balance ; quand l’une baisse, l’autre hausse ». Mais elle est moins d’un littérateur que d’un philosophe, & il seroit à souhaiter qu’on en pût dire autant de toutes celles que cet auteur a jointes à ses traductions.

Finissons par un beau passage de Salluste, qui confirme pleinement le sentiment de Plutarque & de son interprete. Igitur provideas oportet, dit-il à César, uti plebes, largitionibus & publico frumento, corrupta habeat negocia sua, quibus ab malo publico detineatur : juventus probitati & industriæ, non sumptibus, neque divitiis studeat. Id eveniet, si pecuniae qu ae maxima omnium pernicies est, usum atque decus dempseris. Nam sæpe ego cum animo meo reputans, quibus quisque rebus clarissimi viri magnitudinem invenissent ; quæ res populos, nationesve magnis auctoribus auxissent ; ac deinde quibus causis amplissima regna, & imperia corruissent : eadem semper bona atque mala reperiebam omnesque victores, n. b. divitias contemnisse, et victos cupivisse. Sallust. ad Cæsar. de repub. ordinandâ, orat. j.

Doit-on s’étonner après cela qu’Anaxagore & Démocrite, qui avoient devant les yeux les terribles révolutions, & la corruption extrème que la soif des richesses avoit produite dans les mœurs de leurs concitoyens, & des autres peuples de la Grece, qui d’ailleurs ne pouvoient pas ignorer que le gouvernement des uns & des autres avoit reçu par l’action de cette cause, des secousses si violentes, que la constitution en avoit été plus d’une fois non-seulement altérée, mais changée ; doit-on, dis-je, s’étonner que ces philosophes, qui co-existoient, pour ainsi dire, avec ces tristes évenemens, aient pris le sage parti d’abandonner leurs pays & leurs biens, pour se livrer tout entier à l’agrément divin, qui est attaché à la recherche & à la découverte de la vérité ? n’a-ton pas plutôt lieu d’être surpris & indigné que, dans un siecle comme le nôtre, où l’esprit philosophique a fait tant de progrès, il se soit trouvé un auteur, d’ailleurs estimable, assez aveuglé par des préjugés superstitieux, & en même tems assez injuste, pour attribuer sans aucunes preuves, à des motifs vicieux & repréhensibles, un desintéressement aussi louable, aussi rare, & qui a mérité les éloges & l’admiration des Platon, des Plutarque, des Cicéron, en un mot de tous les philosophes qui ont le plus honoré leur siecle & l’humanité ? L’illustre Bayle a eu plus d’équité & de bonne foi que le savant moderne dont je parle.

« Avant, dit-il, que l’Evangile eût appris aux hommes qu’il faut renoncer au monde & à ses richesses, si l’on veut marcher bien vîte dans le chemin de la perfection, il y avoit des philosophes qui avoient compris cela, & qui s’étoient défaits de leurs biens afin de vaquer plus librement à l’étude de la sagesse & à la recherche de la vérité : ils avoient cru que les soins d’une famille & d’un héritage étoient des entraves qui empêchoient de s’avancer vers le but qui est le plus digne de notre amour ; Anaxagore & Démocrite furent de ce nombre ». Bayle, Diction. histor. & crit. voc. Anaxagore, tit. A.

Voilà le langage de la raison, de la philosophie & de la vérité ; mais dans la remarque[15] de Barbeyrac sur ce passage, on ne trouve que des sophismes, de la superstition, & une envie demésurée & peu refléchie de chercher une cause chimérique à la perfection de la Morale, & le mérite des œuvres : espece de fanatisme mal entendu, & qui a souvent fait illusion à cet auteur, ainsi qu’à plusieurs autres. Ils n’ont pas vu que la loi & les prophetes se réduisant, comme notre législateur divin en convient lui-même, à la pratique de cette maxime sublime & fondamentale de la religion naturelle, & de la morale payenne, tout ce que vous voulez que l’on vous fasse, faites-le aussi aux autres. Il s’ensuit qu’on peut, en suivant cette regle invariable des actions humaines, s’acquitter de ses principaux devoirs[16], tant à l’égard de son être considéré individuellement, qu’envisagé dans ses relations externes, sans qu’il soit besoin pour cela, d’un secours étranger à la nature qui, loin d’être éternel & universel (comme beaucoup de gens prétendent qu’il devroit être, s’il étoit réel), est au contraire très-récent, & à peine avoué de la plus petite partie du monde, encore divisée en une infinité de sectes différentes qui s’anathématisent réciproquement.

Je passe vîte à une autre observation non moins importante, c’est que les peres de l’Église, les plus célebres commentateurs de l’Ecriture, & les plus grands critiques ont reconnu comme une vérité constante, que l’Evangile n’avoit rien ajouté à la morale des Payens. Le savant le Clerc, qui avoit fait toute sa vie sa principale occupation de l’étude des Ecritures, & du génie des langues dans lesquelles elles nous on été transmises, & qui joignoit à une érudition aussi immense que variée, une profonde connoissance des regles de la critique, ce guide si utile & si nécessaire dans la recherche de la vérité, le Clerc, dis-je, confirme pleinement ce sentiment ; & son autorité sur un point de cette importance, est d’un très grand poids.

« Dans le fonds, dit-il, la morale chrétienne ne differe principalement de la morale payenne, que par l’espérance assurée d’une[17] autre vie, sur laquelle elle est fondée. Du reste, les devoirs n’en sont pas fort différens, et l’on ne sauroit produire aucun devoir des chrétiens, qui n’ait été approuvé par quelque philosophe ». Bibliot. choisie, tom. XXII. p. 457.

Ce qu’il dit dans la page 444 est encore plus formel : le voici. « Il n’y a aucune vertu, qui ne se trouve établie dans les écrits des disciples de Socrate, qui nous ont conservé sa doctrine, ni aucun vice qui n’y soit condamné ».

Un autre auteur non moins illustre, & qui étoit aussi un grand juge dans ces sortes de matieres, parce qu’il avoit étudié la théologie payenne, non en homme simplement curieux & érudit, mais en philosophe, donne une idée aussi favorable de la morale payenne.

« Si les payens, dit-il, n’ont point[18] pratiqué la véritable vertu, ils l’ont du-moins bien connue, car ils ont loué ceux qui en faisant une belle action, ne se proposent pour récompense ni un intérêt pécuniaire, ni l’approbation publique, & ils ont méprisé ceux qui ont pour but dans l’exercice de la vertu, la réputation, la gloire & l’applaudissement de leur prochain[19] ».

A l’égard des PP. de l’Église, j’en pourrois citer plusieurs, tels que Justin martyr, S. Clément d’Alexandrie, Lactance & S. Augustin, qui n’ont fait nulle difficulté de mettre en parallele la morale des payens avec celle du Christianisme. Ils soutiennent que celui qui voudroit rassembler en forme de système, tout ce que les Philosophes ont dit conformément aux lumieres de la nature, pourroit s’assurer de connoître la vérité.

« Il est aisé de faire voir, dit expressément Lactance, que la vérité toute entiere a été partagée entre les différentes sectes des philosophes, & que s’il se trouvoit quelqu’un qui ramassât les vérités répandues parmi toutes ces sectes, & n’en fît qu’un seul corps de doctrine, certainement il ne différeroit en rien des sentimens des Chrétiens ». Docemus nullam sectam fuisse tam deviam, nec philosophorum quenquam tam inanem, qui non viderit aliquid ex vero…….. Quod si extitisset aliquis qui veritatem sparsam per singulos, per sectasque diffusam colligeret in unum, ac redigeret in corpus, is profecto non dissentiret a nobis.

Lactant. Inst. divin. lib. VII. cap. vij. num. 4. édit. Cellar. Conferen. Justin martyr, Apolog. j. pag. 34. édit. Oxon. Clément d’Alexandrie, Stromat. lib. I. pag. 288, 299. édit. Sylburg. Colon. 1688. Et S. Augustin, de verâ relig cap. iv. §. 7. pag. 559. tom. I. édit. Antuerp. epist. ad Dioscor. §. 21. pag. 255. tom. II. Voyez aussi epist. lvj. 202. & confess. lib. VII. c. ix. & lib. VIII. c. ij.

Il ne faut pas croire, au reste, que le nouveau Testament ait lui-même recueilli tous ces divers rameaux de l’arbre moral. Il suffit de le lire avec attention pour se convaincre du contraire. « En effet, comme le remarque très-bien Barbeyrac, les écrivains sacrés ne nous ont pas laissé un système méthodique de la science des mœurs : ils ne définissent pas exactement toutes les vertus : ils n’entrent presque jamais dans aucun détail : ils ne font que donner dans les occasions, des maximes générales, dont il faut tirer bien des conséquences pour les appliquer à l’état de chacun, & aux cas particuliers. En un mot, on voit clairement qu’ils ont eu plus en vûe de suppléer ce qui[20] manquoit aux idées de morale reçues parmi les hommes, ou d’en retrancher ce que de mauvaises coutumes avoient introduit & autorisé contre les lumieres mêmes de la nature, que de proposer une morale complette ».[21]

Je finis ici cette digression dans laquelle je ne me suis jetté que malgré moi, & dans la crainte que la critique & l’autorité de Barbeyrac n’en imposassent à quelques lecteurs ; inconvénient que j’ai voulu parer. Je n’ose, au reste, me flatter d’avoir toujours saisi le vrai dans l’examen que j’ai fait des différentes questions qui font le sujet de cet article ; ce que je puis assurer, c’est que j’ai du-moins cherché la vérité de bonne foi & sans préjugés : c’est au lecteur à décider si j’ai réussi. Je ne voulois que le mettre en état de choisir entre les richesses & la pauvreté, c’est-à-dire entre le vice & la vertu ; & il me semble qu’il a présentement devant les yeux les pieces instructives du procès, & qu’il peut juger. Pour moi qui y ai vraissemblablement refléchi plus que lui, je crois, tout bien examiné, devoir m’en tenir à la sage & judicieuse décision de Séneque. Angustanda certè sunt patrimonia, dit ce philosophe, ut minus ad injurias fortunæ simus expositi. Habiliora sunt corpora in bello, quæ in arma sua contrahi possunt, quam quæ superfunduntur, & undique magnitudo sua vulneribus objecit. Optimus pecuniæ modus est, qui nec in paupertatem cadit, nec procul a paupertate discedit. De tranquil. animi, cap. viij. circa fin.

En un mot, c’est le bagage de la vertu. Il peut être nécessaire jusqu’à un certain point ; mais il retarde plus ou moins la marche. Il y a sans doute des moyens légitimes d’acquérir, mais il y en a peu de bons. L’honnête épargne est entre les meilleurs, mais elle à ses défauts. Quelle sollicitude n’exige-t-elle pas ? Est-ce bien là l’emploi du tems d’un homme destine aux grandes choses ? L’agriculture est une voie de s’enrichir très légitime ; c’est, pour ainsi dire, la bénédiction de notre bonne mere nature : mais qui est ce qui a le courage de marcher sur la trace du bœuf, & de chercher laborieusement l’or dans un sillon ? Les profits des métiers sont honnêtes. Ils découlent principalement de l’industrie, de la diligence, & d’une bonne foi reconnue. Mais où sont les commerçans qui ne doivent la fortune qu’à ces seules qualités ? Les gains exorbitans de la finance ne sont que le plus pur sang des peuples exprimé par la vexation. On ne nie pas que l’opulence qui naît de la munificence des rois n’apporte avec elle une sorte de dignité. Mais combien n’est-elle pas vile, si elle n’a été que la récompense de l’artifice & de la flatterie ? Qu’on convienne donc qu’il est un très-petit nombre d’hommes qui sachent acquérir la richesse sans bassesse & sans injustice ; un beaucoup plus petit nombre à qui il soit permis d’en jouir sans remors & sans crainte, & presqu’aucun assez fort pour la perdre sans douleur. Elle ne fait donc communément que des méchans & des esclaves. Cet article est de M. Naigeon.

Richesse, (Inconol.) elle est représentée magnifiquement vêtue, couverte de pierreries, & tenant en sa main la corne d’abondance. (D. J.)

Wikisource - licence Creative Commons attribution partage dans les mêmes conditions 3.0

Étymologie de « richesse »

Riche ; provenç. riquesa ; espagn. riqueza ; ital. ricchezza. L'ancienne langue avait aussi richor et richeté.

Version électronique créée par François Gannaz - http://www.littre.org - licence Creative Commons Attribution

(Date à préciser) Dérivé de riche avec le suffixe -esse.
Wiktionnaire - licence Creative Commons attribution partage à l’identique 3.0

Phonétique du mot « richesse »

Mot Phonétique (Alphabet Phonétique International) Prononciation
richesse riʃɛs

Citations contenant le mot « richesse »

  • Suffisance fait richesse Et convoitise fait pauvresse. De Proverbe français
  • Aimer, c'est trouver sa richesse hors de soi. Émile Chartier, dit Alain, Éléments de philosophie, Gallimard
  • La richesse illumine la médiocrité. Abel Bonnard, L'Argent, Hachette
  • On se lasse d'être héros et on ne se lasse pas d'être riche. Bernard Le Bovier de Fontenelle, Lettres galantes du chevalier d'Her
  • Ce n'est pas sans raison, ô Richesse, que les hommes t'honorent plus que tout : tu t'accommodes si aisément de la bassesse. Théognis, de Mégare, Élégies, I, 523-524 (traduction J. Carrière)
  • Mieux vaut sagesse que richesse. De Proverbe français
  • Cheval vaut plus que richesse. De Proverbe espagnol
  • La vraie richesse est discrète. De Monique Bosco / New Medea
  • La vie est une richesse Conserve-la.
  • La possession des richesses a des filets invisibles où le cœur se prend insensiblement. Jacques Bénigne Bossuet, Sermon sur la providence
  • Savez-vous, Monsieur, […] ce qui fait que je vous trouve un grand philosophe ? C'est que vous êtes devenu riche ! Tous ceux qui disent qu'on peut être heureux et libre dans la pauvreté sont des menteurs, des fous et des sots. Marie de Vichy-Chamrond, marquise du Deffand, Lettre à Voltaire
  • La richesse de l'homme est dans son cœur. C'est dans son cœur qu'il est le roi du monde. Vivre n'exige pas la possession de tant de choses. Jean Giono, Les Vraies Richesses, Grasset
  • Il se croit des talents et de l'esprit : il est riche. Jean de La Bruyère, Les Caractères, Des biens de fortune
  • Le plus grand bien que nous faisons aux autres hommes n'est pas de leur communiquer notre richesse, mais de leur découvrir la leur. Louis Lavelle, L'Erreur de Narcisse, Grasset
  • On s'accoutume à tout dans l'abondance, il n'y a guère de dégoût dont elle ne console. Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, La Vie de Marianne
  • Les richesses sont un tort que l'on a à réparer, et l'on pourrait dire : Excusez-moi si je suis riche ! Charles de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, Mes pensées
  • Il faut compter ses richesses par les moyens qu'on a de satisfaire ses désirs. Antoine François Prévost d'Exiles, dit l'abbé Prévost, Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut
  • Malheureusement il y a des vertus qu'on ne peut exercer que quand on est riche. Antoine Rivaroli, dit le Comte de Rivarol, Fragments et pensées politiques
  • Je suis riche des biens dont je sais me passer. Louis Vigée, Épître à Ducis sur les avantages de la médiocrité
  • Un homme instruit a toujours en lui ses richesses. Phèdre en latin Caius Julius Phaedrus, Fables, IV, 17
  • Rien n'est plus poltron que la richesse. Aristophane, Ploutos, 203 (traduction H. Van Daële)
  • La richesse est un voile qui cache bien des plaies. Ménandre, La Béotienne, fg. 90 K (traduction G. Guizot)
  • Limiter la pauvreté sans limiter la richesse. De Victor Hugo / Les Misérables
  • Mieux vaut honneur que honteuse richesse. De Eustache Deschamps / Ballades de moralité
  • Notre richesse, ce sont nos souvenirs. De François Hertel / Mondes Chimériques
  • L'ambiguïté est une richesse. De Jorge Luis Borges / Fictions
  • La vertu est la seule richesse. De Eric-Emmanuel Schmitt / L'Evangile selon Pilate
  • La richesse mal acquise, s'évanouit. De La Bible / Le livre des proverbes
  • L’argent est une richesse morte, les enfants sont une richesse vivante. De Proverbe chinois
  • La richesse amassée est un fumier puant ; la richesse répandue est un engrais fertile. De Proverbe anglais
  • Pour les dettes de coeur, la richesse est insolvable. De Anonyme
  • Par ailleurs, comme le rappelle CNN, MacKenzie Scott a adhéré, l'année dernière, à l'initiative Giving Pledge, lancée par Warren Buffett et Bill et Melinda Gates. Elle encourage les personnes les plus riches du monde à faire don d'une grande partie de leur richesse à des causes caritatives, de leur vivant. Une initiative à laquelle n'a pas adhéré son ex-mari, Jeff Bezos, l'homme le plus riche de la planète. Capital.fr, L'ex-femme de Jeff Bezos a fait don d'une grosse partie de sa fortune l'an dernier - Capital.fr
  • Si Amazon est au cœur de multiples polémiques, cela n’empêche pas Jeff Bezos de continuer à s’enrichir. L’homme d’affaires vient d’établir un nouveau record de richesse dans le Bloomberg Billionaires Index. La fortune personnelle de Jeff Bezos s’élève à 171,6 milliards de dollars au 2 juillet 2020, le plus haut montant jamais atteint dans ce classement. Il détenait déjà le précédent record, avec une fortune de 167,7 milliards de dollars en septembre 2018. Depuis le début de l’année 2020, le PDG d’Amazon, qui avait perdu une partie de sa fortune après son divorce en juillet 2019, a gagné 56,7 milliards de dollars, assure Blomberg. Capital.fr, Jeff Bezos établit un nouveau record de richesse - Capital.fr
  • Mais alors, quelle est la principale richesse des entreprises ? Leurs clients ? Leur capital ? Leurs produits ? Non. L'Echo, Les travailleurs ne sont pas la principale richesse des entreprises | L'Echo

Images d'illustration du mot « richesse »

⚠️ Ces images proviennent de Unsplash et n'illustrent pas toujours parfaitement le mot en question.

Traductions du mot « richesse »

Langue Traduction
Anglais wealth
Espagnol riqueza
Italien ricchezza
Allemand reichtum
Chinois 财富
Arabe الثروة
Portugais riqueza
Russe богатство
Japonais
Basque aberastasuna
Corse ricchezza
Source : Google Translate API

Synonymes de « richesse »

Source : synonymes de richesse sur lebonsynonyme.fr

Antonymes de « richesse »

Richesse

Retour au sommaire ➦

Partager