Doute : définition de doute


Doute : définition du Trésor de la Langue Française informatisé

DOUTE, subst. masc.

A.− [Gén. avec l'art. déf.] État naturel de l'esprit qui s'interroge, caractérisé à des degrés différents soit par l'incertitude concernant l'existence ou la réalisation d'un fait, soit par l'hésitation sur la conduite à tenir, soit par la suspension du jugement entre deux propositions contradictoires. Le doute n'est pas permis; un air, un geste de doute; être dans le doute; laisser qqn dans le doute. Relaxe au bénéfice du doute (Nouv. répertoire de dr., Paris, Dalloz, t. 2, 1963, § 70, s.v. instructions à l'audience).Anton. certitude.− « Non, monsieur, Charles-Marie ne doit pas être coupable. » Le doute avait fini par se glisser dans l'esprit du professeur de septième (Champfl., Souffr. profess. Delteil,1853, p. 118).Et l'on ne pouvait rien, (...) rien faire même pour savoir ce qui allait arriver. Le doute était plus affolant encore que la certitude (Rolland, J.-Chr., Buisson ard., 1911, p. 1392).Cf. accepter ex. 23, crédule ex. 1 :
1. La raison et l'incrédulité viennent bien assez vite d'elles-mêmes. Je me rappelle fort bien la première année où le doute m'est venu sur l'existence réelle du père Noël. J'avais cinq ou six ans, et il me sembla que ce devait être ma mère qui mettait le gâteau dans mon soulier. Sand, Histoire de ma vie,t. 2, 1855, p. 156.
2. La liberté intellectuelle, ou sagesse, c'est le doute. (...). Douter, c'est examiner, c'est démonter et remonter les idées comme des rouages, sans prévention et sans précipitation, contre la puissance de croire qui est formidable en chacun de nous. Alain, Propos,1912, p. 134.
3. La grande affaire pour les générations précédentes, avait été le passage de l'absolu au relatif, de la certitude au doute; il s'agissait pour eux de « passer du doute à la négation sans y perdre toute valeur morale ». Massis, Jugements,1923, pp. 172-173.
1. Proverbes. Le doute est le commencement de la sagesse (Ac.1835-1932).Dans le doute, abstiens-toi. Quand on doute de la valeur de ses actes, il ne faut pas agir. Dans le doute, abstiens-toi, Proverbe français, ce me semble? − Dans le doute, éclaire-toi! et, la lumière faite, protège les bons, tape sur les autres (Farrère, Homme qui assass.,1907, p. 243).
2. Syntagmes et loc.
a) Mettre en doute qqc. En contester l'authenticité, la valeur. Cf. affirmer ex. 18.Mettre en doute l'authenticité de qqc., la parole, la sincérité, les sentiments de qqn. Je ne mets pas en doute votre mandat (Gracq, Syrtes,1951, p. 247).Mettre en doute si. Ici, peut-être, faudrait-il mettre en doute si un poète peut légitimement demander à un lecteur le travail sensible et soutenu de son esprit? (Valéry, Variété II,1929, p. 171).[Avec la négation ou l'interr.] Ne pas mettre en doute que (avec ne explétif et le subj.). Ils ne mettaient pas en doute que la guerre civile ne fût alors terminée (J. Verne, Île myst.,1874, p. 540).[Sans ne explétif pour signifier que le fait est certain] Je ne mets pas en doute que j'y parvienne (Staël, Lettres L. de Narbonne,1792, p. 35).
Rem. Littré signale cette dernière construction.
b) Il n'y a pas de doute que; il ne fait pas de doute que; point de doute que; nul doute que. [Avec ne explétif et le subj.] Il n'y a pas de doute que ce ne soit là de tous points une grande œuvre (Du Bos, Journal,1923, p. 246).[Avec le cond. pour exprimer un fait hypothétique] Nul doute qu'ils en riraient, si les anges pouvaient rire (Bernanos, Dialog. ombres,1928, 4etabl., 10, p. 1673).[Avec l'ind. pour insister sur la réalité du fait] Il n'y a pas de doute que les poissons tirent l'air de l'eau par les ouïes (Bern. de St-P., Harm. nat.,1814, p. 150).
c) Être hors de doute. Être incontestable, certain. Cela est hors de doute pour moi. [Avec l'ind.] Il est hors de doute que. Il est hors de doute que c'est à elle qu'il doit la vie (Montherl., Bestiaires,1926, p. 451).
B.− En partic.
1. MÉD., PSYCH. Folie, manie, maladie du doute. Maladie mentale qui se traduit par des manies d'interrogation de vérifications incessantes, des scrupules religieux excessifs. Ces périodes détériorées où nous prend la manie du doute : − A-t-on fermé sa porte à clef, cette nuit? on reva voir; a-t-on mis sa cravate ce matin? on tâte; boutonné sa culotte, ce soir? on s'assure (Gide, Paludes,1895, p. 121).Cf. aboulie ex. 5.
2. PHILOSOPHIE
Doute sceptique, métaphysique. Attitude philosophique qui consiste à s'établir dans un doute définitif. Doute universel. Doute perpétuel (Chateaubr., Mém.,t. 3, 1848, p. 301).Doute absolu (Flaub., Corresp.,1853, p. 183).La foi n'est pas possible (...) que si le doute métaphysique est en quelque sorte imposé à l'esprit par la nature en soi indéterminable de son objet (Marcel, Journal,1914, p. 95):
4. Bremond est le type même de ces sceptiques profonds, chez qui le doute gagne sans cesse, s'étend à tout, et même aux choses dont il n'y aurait pourtant pas lieu de douter. Du Bos, Journal,1928, p. 210.
Doute philosophique, doute méthodique de Descartes. Attitude du sujet pensant qui considère tout jugement sur tout objet de connaissance comme douteux afin de tendre vers la plus grande certitude possible, la certitude première étant celle du sujet pensant lui-même (cf. cartésien A b).Doute fictif, hyperbolique, réel. Le doute redresse l'esprit courbé par les sens. Par une ascèse, ou une purification intellectuelle, il doit rendre à la « lumière naturelle » sa rectitude perdue et sa clarté offusquée par les préjugés (R. Verneaux, Les Sources cartésiennes et kantiennes de l'idéalisme fr.,Paris, Beauchesne et fils, 1936, p. 67).Cf. également affirmer ex. 22, cogito, ex. 1, croyance ex. 9 :
5. La méthode [cartésienne] est applicable à l'édification des sciences d'observation et d'expérimentation. Il faut procéder toujours par le doute philosophique, avec précaution, avec défiance. Il faut lancer son hypothèse en avant comme un colimaçon lance ses cornes pour sonder et palper l'espace. Dès qu'il sent quelque obtacle, il les retire pour les étendre de nouveau à côté, et cette figure représente l'état de tâtonnements dans lequel se trouve l'expérimentateur. Bernard, Principes de méd. exp.,1878, p. 78.
6. Il y a un lien étroit, en stricte orthodoxie cartésienne, entre le doute et la compréhension même, dans la mesure où elle nous est accessible, de la nature divine, si bien que celui qui aurait poussé l'ascèse du doute assez loin acquerrait par là même une connaissance presque intuitive de Dieu. Lacroix, Marxisme, existentialisme, personnalisme,1949, p. 90.
Révoquer en doute. [P. réf. à Descartes] Synon. littér. de mettre en doute.Des témoignages (...) qui peuvent toujours en tous les cas être révoqués en doute (Marcel, Journal,1914, p. 83).
3. RELIG. Doute religieux. Incertitude portant sur l'existence de Dieu, sur ce qui fait l'objet de la Révélation et l'enseignement de l'Église à ce sujet. Être dans le doute ou la certitude; sombrer dans le doute. Les tourmens du doute (Lacord., Conf. N.-D.,1848, p. 126).Le mol oreiller du doute de Montaigne (Du Bos, Journal,1922, p. 103).Je n'oppose pas à la foi le doute; mais l'affirmation : ce qui ne saurait être n'est pas (Gide, Feuillets d'automne,1949, p. 309):
7. ... j'ai compris que le doute n'était pas une imagination coupable, que l'on chasse en secouant la tête, mais une hantise tenace, impérieuse comme la vérité; une pointe fichée au plus profond de la croyance, et qui l'épuise, goutte à goutte. Martin du Gard, J. Barois,1913, p. 262.
8. Lui aussi le Christ avait douté. Il y avait eu, en lui, ce dernier désespoir. Et Thérèse comprit alors qu'elle ne pourrait plus douter jamais, plus jamais désespérer, qu'il avait pris son doute, son désespoir, que seule la joie lui était demeurée. Daniel-Rops, Mort, où est ta victoire?1934, p. 119.
C.− P. méton. [Avec l'art. indéf. au sing., souvent au plur.] Ce qui fait l'objet du doute; point particulier qui laisse dans le doute. N'avoir, ne faire, ne laisser, n'offrir aucun doute; éclaircir, lever un doute; tirer quelqu'un d'un doute. Henry n'avait de doutes qu'aux endroits où le doute est indiqué; il était convaincu de ce que l'on croit communément, il niait hardiment tout ce que l'on nie (Flaub., 1reÉduc. sent.,1845, p. 269).Celui-ci (...) hésitait encore, travaillé de doutes évidents sur la question de la dot (Zola, Pot-Bouille,1882, p. 79):
9. Ainsi la raison (...) doute d'elle-même et des principes qui la constituent, non sans fondement; mais elle n'élève point (...) de doute sérieux, encore moins de doute insurmontable, sur le principe régulateur et suprême en vertu duquel elle fait la critique de ses principes constitutifs, et de toutes les autres facultés humaines, pas plus qu'elle n'élève de doute sérieux sur les axiomes mathématiques. Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances,1851, p. 133.
10. Je me demande si je suis fou. En me promenant tantôt au grand soleil, le long de la rivière, des doutes me sont venus sur ma raison, non point des doutes vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais des doutes précis, absolus. Maupassant, Contes et nouvelles,t. 2, Le Horla, 1886, p. 1112.
1. Loc. L'ombre d'un doute. Un doute très léger. Héritier du nom de mon père, je ne veux pas même que sur ce nom flotte l'ombre d'un doute (Dumas père, Monte-Cristo,t. 2, 1846, p. 286).Élever un doute. Présenter une objection, faire une réserve (supra ex. 9). Faire doute. Poser problème. Ne pas faire de doute. Être manifeste, incontestable. Cela ne fait (aucun) doute pour personne; son sort ne fait pas de doute. Ces passantes dont le triste métier ne faisait pas de doute (Bourget, Actes suivent,1926, p. 59).
SYNT. Doute sur la qualité; la solidité, le succès, la valeur de; ôter quelqu'un d'un doute; concevoir, conserver, dissiper, émettre, exprimer, inspirer, laisser un/des doute(s); jeter un doute sur; faire naître des doutes.
2. En partic.
a) Question qui fait doute en matière religieuse, philosophique. Doutes religieux, doutes sur la foi; être tourmenté de doutes et de scrupules. Cf. affirmer ex. 32, conférence ex. 2.L'angoisse, les doutes, les déchirements de Pascal (Massis, Jugements,1923, p. 53):
11. Quant à vos doutes, qu'est-ce qu'un doute, sinon une chose dont on peut douter? Si j'ai des doutes sur vos doutes, pourquoi voulez-vous que je croie à vos doutes? Vous êtes sceptique et vous voulez que, fanatique de ce que vous avouez ne pas savoir, je devienne dogmatique de votre scepticisme : la Religion de la servante du Curé est plus rationnelle que cet embrouillement. Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe,t. 1, 1848, p. 629.
b) [Ce qui fait doute à l'égard d'une pers.] Domaine affectif de la confiance et des sentiments.Doute inquiétant et pénible; être harcelé par un doute. Synon. crainte, présomption, soupçon.Pourquoi un doute, pourquoi une crainte, pourquoi des soupçons pénibles lui seraient-ils venus? (Maupass., Contes et nouvelles,t. 2, Yvette, 1884, p. 523).
− Dans le domaine de l'amour.Doute affreux, amer, cruel; doute sur la fidélité. Je préférais l'illusion dont se bercent les doutes au désenchantement qu'apporte avec soi toute certitude (Milosz, Amour. initiation,1910, p. 190).Il ne faut pas tourmenter son bonheur de doutes, d'interrogations (Chardonne, Épithal.,1921, p. 180):
12. ... je compris que, si je n'avais pas jusque-là souffert trop cruellement de mes doutes sur la vertu d'Albertine, c'est qu'en réalité ce n'était nullement des doutes. Mon bonheur, ma vie avaient besoin qu'Albertine fût vertueuse, ils avaient posé une fois pour toutes qu'elle l'était. Muni de cette croyance préservatrice, je pouvais sans danger laisser mon esprit jouer tristement avec des suppositions auxquelles il donnait une forme mais n'ajoutait pas foi. Proust, La Fugitive,1922, p. 514.
D.− Loc. adv. Sans doute
1. [À valeur affirmative] Vieilli. Assurément, certainement. C'est là sans doute une très belle action (Ac.1835-1932).Sans doute la richesse est une très-grande puissance (Destutt de Tr., Comment. sur Espr. des lois,1807, p. 172).
Rem. Cette valeur de sans doute s'est atténuée au point que, pour exprimer l'affirmation, on renforce le subst. par aucun, nul, On préférera sans nul doute la première version (Huyghe, Dialog. avec visible, 1955, p. 213). Fainéant, prodigue, coureur, ivrogne, menteur − et j'en passe − Jacques était sans aucun doute un détestable mari (Beauvoir, Mém. j. fille, 1958, p. 346).
2. [À valeur dubitative définitive ou provisoire] Probablement, certes, je vous l'accorde. Vous avez sans doute raison; il vous arrive sans doute de :
13. le prince paul. − Enfin, nous sommes donc unis! ... nous sommes donc l'un à l'autre! ... la grande duchesse, légèrement. − Sans doute... sans doute... Meilhac, Halévy, La Grande duchesse de Gérolstein,1867, IV, 2, p. 295.
[Avec dans la prop. suivante un mot comme mais corrigeant − en la limitant − l'extension du doute] Maman (...) trouva même (...) certaine maison décente, sans doute étroite de pignon, sans doute privée de jardin, mais bonne pour un docteur (Duhamel, Terre promise,1934, p. 71).
Rem. Sans doute, en tête de phrase, peut entraîner l'invers. du suj. Sans doute a-t-elle eu quelque remords de ce qu'elle a dit, car elle accourt avec un grand foulard de laine rose entre les doigts (Green, Journal, 1948, p. 220).
Sans doute que [Avec ind. et avec le cond. pour exprimer un fait hypothétique] Sans doute qu'ils ont profité de l'extinction, car quand de nouveau ça reparaît, même scène, mais le personnel a changé (Claudel, Visages radieux,1947, p. 774).
Rem. L'expr. sans doute, extrêmement fréq. forme plus des deux tiers des occurr. de la forme homogr. doute (cf. Dict. des fréq., C.N.R.S.-T.L.F. [diff. Paris, Didier], 1, 1971, table des homogr., qui évalue la fréq. de sans doute/sans aucun doute à 75 % des occurrences).
Prononc. et Orth. : [dut]. Ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. 1. Ca 1050 grant dute « crainte » (Alexis, éd. Ch. Storey, 300); 2. 1155 « hésitation, incertitude » (estre) en dote (Wace, Brut, éd. I, Arnold, 515); 3. fin xves. mille doubte « soupçon, méfiance » (Commynes, éd. J. Calmette, II-VI, t. 1, p. 128); 4. 1637 « doute philosophique » (Descartes, Discours de la méthode, éd. A. Bridoux, p. 137). Déverbal de douter*. Fréq. abs. littér. : 26 332. Fréq. rel. littér. : xixes. : a) 35 287, b) 31 023; xxes. : a) 35 368, b) 43 985.

Doute : définition du Wiktionnaire

Nom commun

doute \dut\ masculin

  1. Incertitude sur l’existence ou la vérité d’une chose, sur la vérité ou la fausseté d’une idée.
    • Mais lorsque Aimery mit pied à terre sur le trottoir de la gare, il lui resta encore un peu de doute, c'est à dire une espérance. — (Pierre Louÿs, Psyché, 1927, page 115)
    • […] : l’Atlantide. Que cette contrée ait existé, cela est hors de doute. Mais il paraît certain quelle avait déjà disparu, bien avant l'apparition de l’homme sur la terre, […]. — (René Thévenin & Paul Coze, Mœurs et Histoire des Indiens Peaux-Rouges, Payot, 1929, 2e éd., page 15)
    • Personne ne répondit. Le doute flottait dans tous les esprits. — (Pierre Lemaître, Au revoir là-haut, Albin Michel, Paris, 2013, page 134)
    • N’avoir aucun doute.
    • Lever un doute.
    • Éclaircir un doute.
    • Proposer ses doutes.
    • Laisser un doute.
    • Tirer, ôter, délivrer quelqu’un d’un doute.
    • Nul doute, point de doute que cela ne soit.
    • Ce cas de conscience me laisse encore quelque doute.
    • Maladie du doute, Maladie mentale caractérisée par la difficulté, parfois invincible, d’asseoir son esprit dans une certitude.
    • Mettre une chose en doute, la révoquer en doute, En contester la certitude.
    • Ne faire aucun doute d’une chose, L’admettre comme certaine.
    • Hors de doute, Certain, hors de toute contestation.
    • Cela est hors de doute.
    • (Proverbial) Dans le doute, abstiens-toi, Quand on doute si une action est bonne ou mauvaise, utile ou nuisible, il ne faut pas agir.
  2. (Philosophie) Méthode par laquelle l’esprit, suspendant son jugement, ne reçoit pour vrai que ce qu’il connaît évidemment être tel.
    • Le commencement de la philosophie pour Descartes, c’est le doute ; cela seul est toute sa méthode. C'est la proclamation du droit au libre examen. L'avenir de la philosophie est attaché à ce principe. — (Jules Simon, Introduction de: « Œuvres de Descartes », édition Charpentier à Paris, 1845)
  3. État d’esprit de celui qui doute des vérités de la religion.
    • Vivre dans le doute.

Forme de verbe

doute \dut\

  1. Première personne du singulier du présent de l’indicatif de douter.
    • Même si elle nous donnait son accord — et d’après ce que j’ai pu juger d’elle, j’en doute fortement — il nous faudrait l’accord du Conseil Sanitaire de Darbury dont dépend notre cimetière et celle du Conseil Sanitaire du lieu où le mort serait réenterré. — (Harry Kemelman, Samedi, le rabbin se met à table, traduction de Nelly Skhlar, Union Générale d’Éditions, collection 10/18, 1983, chapitre 18)
  2. Troisième personne du singulier du présent de l’indicatif de douter.
    • Toutes boutiques à rue, largement ouvertes; le patient regarde le public qui circule, et ne se doute évidemment pas de la figure drôle qu’il fait quand on l’ensavonne. — (J. Chalon, Mon carnet: Loreto, Naples, Palerme, Rome, Florence, La Corniche, Liège, 1875)
  3. Première personne du singulier du présent du subjonctif de douter.
  4. Troisième personne du singulier du présent du subjonctif de douter.
  5. Deuxième personne du singulier de l’impératif de douter.
Wiktionnaire - licence Creative Commons attribution partage à l’identique 3.0

Doute : définition du Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition (1932-1935)

DOUTE. n. m.
Incertitude sur l'existence ou la vérité d'une chose, sur la vérité ou la fausseté d'une idée. Être en doute. Laisser en doute. Il n'y a point de doute. Cela est hors de doute. Doute bien ou mal fondé. Il lui reste encore quelque doute. N'avoir aucun doute. Lever un doute. Éclaircir un doute. Proposer ses doutes. Laisser un doute. Tirer, ôter, délivrer quelqu'un d'un doute. Nul doute, point de doute que cela ne soit. Ce cas de conscience me laisse encore quelque doute. Maladie du doute, Maladie mentale caractérisée par la difficulté, parfois invincible, d'asseoir son esprit dans une certitude. Mettre une chose en doute, la révoquer en doute, En contester la certitude. Ne faire aucun doute d'une chose, L'admettre comme certaine. Hors de doute, Certain, hors de toute contestation. Cela est hors de doute. Prov., Dans le doute, abstiens-toi, Quand on doute si une action est bonne ou mauvaise, utile ou nuisible, il ne faut pas agir. Le doute philosophique ou méthodique, ou, absolument, Le doute, Méthode par laquelle l'esprit, suspendant son jugement, ne reçoit pour vrai que ce qu'il connaît évidemment être tel. Le doute de Descartes. On dit proverbialement Le doute est le commencement de la sagesse. Il se dit aussi spécialement de l'État d'esprit de celui qui doute des vérités de la religion. Vivre dans le doute.

SANS DOUTE, loc. adv. Assurément, certes. Viendrez-vous demain? Sans doute. C'est là sans doute une très belle action. On dit plus souvent Sans aucun doute, sans nul doute. Il signifie aussi Selon toutes les apparences, probablement. Il arrivera sans doute aujourd'hui.

Doute : définition du Littré (1872-1877)

DOUTE (dou-t') s. m.
  • 1Incertitude où l'on est sur la réalité d'un fait, la vérité d'une assertion. Avoir du doute. Lever tous les doutes. Est-ce qu'il peut y avoir du doute à cela ? …Ote-moi d'un doute ; Connais-tu bien don Diègue ? Corneille, Cid, II, 2. Otez moi donc de doute Et montrez-moi la main qu'il faut que je redoute, Corneille, Rodog. V, 4. Mille et mille témoins te mettront hors de doute, Corneille, Nicom. III, 5. Rendez sans différer mes doutes éclaircis, Gombaud, Danaïdes, I, 2. Des témoins de sa mort viennent à tous moments Condamner votre doute et vos retardements, Racine, Mithr. I, 3. Un moment quelquefois éclaircit plus d'un doute, Racine, Iphig. II, 5. Délivrez mon esprit de ce funeste doute, Racine, Phèd. I, 3.

    Être en doute, douter. Vous êtes en doute Ce qu'elle a plus parfait, ou l'esprit, ou le corps, Malherbe, V, 23. Il vous a obligé de vous expliquer une chose dont je n'étais point en doute, Guez de Balzac, liv. VI, lett. 3. En êtes-vous en doute ? Corneille, Nicom. I, 2. … tu ne meurs point de honte Qu'il faille que de lui je fasse plus de compte, Et que ton père même, en doute de ta foi, Donne plus de croyance à ton valet qu'à toi ! Corneille, Ment. V, 3.

    Laisser une chose en doute, ne pas l'éclaircir. Laissez la chose en doute, et du moins hésitez Tant qu'on ait par leur bouche appris leurs volontés, Corneille, Œd. III, 2.

    Laisser quelqu'un en doute, ne pas dissiper son incertitude. Il m'a laissé plus en doute que je n'étais, Fénelon, Tél. IX.

    Mettre en doute, révoquer en doute, contester la vérité d'un fait. Jusques ici, madame, aucun ne met en doute Les longs et grands travaux que votre amour vous coûte, Corneille, Rodog. II, 3. Je n'ai jamais mis en doute que vous ne m'ayez écrit, Sévigné, 390. Il ne révoque pas les miracles en doute, Bossuet, Hist. II, 12.

    Dans le même sens. On n'en fait aucun doute, Corneille, Suréna, I, 2.

    Mettre en doute signifie aussi contester l'obligation de quelque devoir. L'obéissance est mise en doute, Bossuet, Hist. II, 1.

  • 2 Terme de rhétorique. Figure par laquelle l'orateur paraît douter de ce qu'il doit énoncer. On dit plutôt dubitation.
  • 3Scepticisme. Une philosophie qui n'aboutit qu'au doute. Un doute éclairé peut quelquefois servir de flambeau, D'Olivet, Hist. Acad. t. II, p. 140, dans POUGENS. Le doute est bien plus le résultat des lumières vagues que de l'ignorance, Mirabeau, Collection, t. IV, p. 110.

    Doute méthodique de Descartes, méthode qui consiste à rejeter provisoirement toutes les idées qu'on a reçues.

    Défaut de croyance à. une religion révélée. Le doute est un blasphème, Voltaire, Fanat. IV, 3. Il serait à souhaiter qu'un doute universel se répandît sur la surface de la terre, et que tous les peuples voulussent bien mettre en question la vérité de leurs religions, Diderot, Pensées philos. n° 36.

  • 4Difficulté, scrupule. J'ai encore un doute à vous proposer, Pascal, Prov. 5. Mlle de Duras ayant quelque doute sur la religion, Bossuet, Conf.

    Conjecture, soupçon. J'en ai quelques doutes.

    Appréhension, crainte. Dans le doute d'un accident fâcheux, il faut prendre ses précautions. Que si j'avais le moindre doute d'avoir failli et de mériter vos menaces, Voiture, Lett. 58. Dans le doute mortel dont je suis agité, Racine, Phèd. I, 1.

  • 5Sans doute, loc. adv. Assurément, certes. Viendrez-vous demain ? sans doute.

    Ironiquement. Me prêterez-vous encore de l'argent ? - Sans doute ; je contribuerai à toutes vos folies.

    Selon toutes les apparences. Sans doute à nos malheurs ton cœur n'a pu survivre, Racine, Alex. IV, 1.

    Il est sans doute que, avec l'indicatif, on ne peut douter. Il est sans doute qu'il suffit d'avoir appris une fois…, Pascal, Prov. 3. Il est sans doute qu'il ne se servit pas des termes d'acheter ne de vendre, Pascal, ib. 12. Il est sans doute que je suis un hérétique, Pascal, ib. 15.

    Sans doute que s'emploie aussi pour probablement, tout en tête de la phrase. Sans doute qu'il n'y a plus pensé.

  • 6Hors de doute, incontestable, certain. Cela est hors de doute. Il est hors de doute qu'il réussira. Son acquittement est hors de doute. Jusqu'à ce qu'elle ait vu votre hymen hors de doute, Corneille, Perthar. II, 3.

    PROVERBE

    Dans le doute abstiens-toi, c'est-à-dire quand une action est douteuse, il est plus prudent, plus sage, plus honnête de s'en abstenir.

    Le doute est le commencement de la sagesse.

REMARQUE

1. Mettre en doute, dans une phrase négative ou interrogative, suivi de que, demande la particule ne : Lorsqu'on me trouvera morte, il n'y aura personne qui mette en doute que ce ne soit vous qui m'aurez tuée, Molière, G. Dand. III, 8. Cependant le ne peut se supprimer : Je ne mets pas en doute que cela soit.

2. Doute a été longtemps féminin ; il l'est encore dans Malherbe : Nos doutes seront éclaircies, Et mentiront les prophéties… III, 1. La seule chose Qui m'empêche la mort, c'est la doute que j'ai, V, 13. Rotrou aussi le fait féminin : Son mépris paraît trop, ma doute n'est point vaine, Bélis. I, 6.

HISTORIQUE

XIIe s. Sans doute [crainte] de perir, Couci, XVIII.

XIIIe s. Là s'aresterent-il à grant doute, car il douterent [craignirent] ceus de fors, et autant doutoient-il ceus dedens, Villehardouin, CXXXVII. Et pour chou [ce] qu'il ot paour et doute que ses chevaus ne feust mors ou meshaignés, il s'en tourna le petit pas, H. de Valenciennes, IV. Car donc, quel part la pointe [de l'aiguille aimantée] vise, La tresmontaigne [le nord] est là sans doute, Lais inédits, p. IV. Et li autre [larrecins] sont en doute, à savoir se c'est larrecins ou non, Beaumanoir, XXXI, 1.

XIVe s. Eustrace fait ici une doubte…, Oresme, Eth. 51. Une doubte semble apparoir en ce qu'il dient, Oresme, ib. VI, 11.

XVe s. Pour la doute [crainte] des rebellions, Froissart, II, II, 27. Sans doute, si ce n'eust esté… le roy n'eust jamais souffert…, Commines, VI, 2. Et y mettoient grans doubtes aucuns, veu que à leurs dos n'avoyent nulles places pour eux retirer, Commines, I, 2. Le duc [de Bourgongne] lui fist faire [à Louis XI] son logis [à Péronne], et l'asseura fort de n'avoir nulle doubte (le roy estoit entré en grant paour apprenant l'arrivée de ses malvueillans auprès du duc de Bourgongne), Commines, II, 5.

XVIe s. N'en faictes doubte aucune, Marot, J. V, 21. Cela ne se peut revoquer en doute, Calvin, Instit. 784. Il n'y a nulle doute que c'est une exhortation que Dieu lui fait, Calvin, ib. 266. Vous m'en avés escript si honnestement que jamais je n'en ay faict une seule doubte, Marguerite de Navarre, Lett. 101. Puisqu'on est en doubte du plus court chemin, il fault tenir le droict, Montaigne, I, 132. Il n'y a point de doubte qu'il ne soit plus beau de pardonner…, Montaigne, I, 132. Qui y peult faire doubte [qui peut en douter] ? Montaigne, I, 174. La chose est de soy tant notoire, que la doute en seroit trop plus deraisonnable, que la preuve necessaire, Amyot, Préf. XVIII, 47. Non seulement le commun peuple flottoit et branloit en ce doubte, mais aussi les senateurs, Amyot, Numa, 4. Les reformez, eslevez de leur droict, estimoient toutes doutes effacées, D'Aubigné, Hist. I, 129. On l'empeschoit, tant sur la reverence du traitté, comme sur le doute de l'execution, D'Aubigné, ib. I, 185.

SUPPLÉMENT AU DICTIONNAIRE

DOUTE. - REM. Ajoutez :

3. J. J. Rousseau a employé doute au sens de crainte ; c'est un archaïsme. Je suis ainsi toujours dans le doute de manquer à vous ou à moi, d'être familier ou rampant, Lettre au maréchal de Luxembourg, 30 avril 1759.

4. On trouve aussi dans des textes anciens : doute que, pour : de peur que. Mais doute qu'autres le voulussent faire imprimer…, Privilége en 1636, dans BAYLE, article Neufgermain, note A.

Version électronique créée par François Gannaz - http://www.littre.org - licence Creative Commons Attribution

Doute : définition du Encyclopédie, 1re édition (1751)

DOUTE, s. m. (Log. & Mét.) Les Philosophes distinguent deux sortes de doutes, l’un effectif & l’autre méthodique. Le doute effectif est celui par lequel l’esprit demeure en suspens entre deux propositions contradictoires, sans avoir aucun motif dont le poids le fasse pencher d’un côté plûtôt que d’un autre. Le doute méthodique est celui par lequel l’esprit suspend son consentement sur des vérités dont il ne doute pas réellement, afin de rassembler des preuves qui les rendent inaccessibles à tous les traits avec lesquels on pourroit les attaquer.

Descartes naturellement plein de génie & de pénétration, sentant le vuide de la philosophie scholastique, prit le parti de s’en faire une toute nouvelle. Etant en Allemagne, & se trouvant fort desœuvré dans l’inaction d’un quartier d’hyver, il s’occupa plusieurs mois de suite à repasser les connoissances qu’il avoit acquises, soit dans ses études, soit dans ses voyages ; il y trouva tant d’obscurité & d’incertitude, que la pensée lui vint de renverser ce mauvais édifice, & de rebâtir, pour ainsi dire, le tout à neuf, en mettant plus d’ordre & de liaison dans ses principes.

Il commença par mettre à l’écart les vérités revélées, parce qu’il pensoit, disoit-il, que pour entreprendre de les examiner, & pour y réussir, il étoit nécessaire d’avoir quelque extraordinaire assistance du ciel, & d’être plus qu’Homme. Il prit donc pour premiere maxime de conduite, d’obéir aux lois & aux coûtumes de son pays, retenant constamment la religion dans laquelle Dieu lui avoit fait la grace d’être instruit dès son enfance, & se gouvernant en toute autre chose selon les opinions les plus modérées ; il crut qu’il étoit de la prudence de se prescrire par provision cette regle, parce que la recherche successive des vérités qu’il vouloit savoir, pouvoit être très longue, & que les actions de la vie ne souffrant aucun délai, il falloit se faire un plan de conduite ; ce qui lui fit joindre une seconde maxime à la précedente, qui étoit d’être le plus ferme & le plus résolu dans ses actions qu’il le pourroit, & de ne pas suivre moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsqu’il s’y seroit une fois déterminé, que si elles eussent été très-assûrées. Sa troisieme maxime fut de tâcher toûjours de se vaincre plûtôt que la fortune, & de changer plûtôt ses desirs que l’ordre du monde.

Descartes s’étant assûré de ces maximes, & les ayant mises à part avec les vérités de foi, qui ont toûjours été les premieres en sa créance, jugea que pour tout le reste de ses opinions il pouvoit librement entreprendre de s’en défaire. En cela il a eu raison ; mais il s’est trompé lorsqu’il a crû qu’il suffisoit pour cela de les révoquer en doute. Douter si deux & deux font quatre, si l’homme est un animal raisonnable, c’est avoir des idées de deux, de quatre, d’homme, d’animal, de raisonnable. Le doute laisse donc subsister les idées telles qu’elles sont ; ainsi nos erreurs venant de ce que nos idées ont été mal faites, il ne les sauroit prévenir. Il peut pendant un tems nous faire suspendre nos jugemens ; mais enfin nous ne sortirons d’incertitude qu’en consultant les idées qu’il n’a pas détruites ; & par conséquent si elles sont vagues & mal déterminées, elles nous égareront comme auparavant. Le doute de Descartes est donc inutile : chacun peut éprouver par lui-même qu’il est encore impraticable ; car si l’on compare des idées familieres & bien déterminées, il n’est pas possible de douter des rapports qui sont entr’elles : telles sont, par exemple, celles des nombres. Si l’on peut douter de tout, ce n’est que par un doute vague & indéterminé, qui ne porte sur rien du tout en particulier.

Si Descartes n’avoit pas été prévenu pour les idées innées, il auroit vû que l’unique moyen de se faire un nouveau fonds de connoissances, étoit de détruire les idées mêmes, pour les reprendre à leur origine, c’est-à-dire aux sensations. La plus grande obligation que nous puissions avoir à ce philosophe, c’est de nous avoir laissé l’histoire des progrès de son esprit. Au lieu d’attaquer directement les scholastiques, il représente le tems où il étoit dans les mêmes préjugés ; il ne cache point les obstacles qu’il a eus à surmonter pour s’en dépoüiller ; il donne les regles d’une méthode beaucoup plus simple qu’aucune de celles qui avoient été en usage jusqu’à lui, laisse entrevoir les découvertes qu’il croit avoir faites, & prépare par cette adresse les esprits à recevoir les nouvelles opinions qu’il se proposoit d’établir. Je crois que cette conduite a eu beaucoup de part à la révolution dont ce philosophe est l’auteur.

Le doute introduit par Descartes, est bien différent de celui dans lequel se renferment les Sceptiques. Ceux-ci, en doutant de tout, étoient déterminés à rester toûjours dans leur doute ; au lieu que Descartes ne commença par le doute, que pour mieux s’affermir dans ses connoissances. Dans la philosophie d’Aristote, disent les disciples de Descartes, on ne doute de rien, on rend raison de tout, & néanmoins rien n’y est expliqué que par des termes barbares & inintelligibles, & que par des idées obscures & confuses ; au lieu que Descartes, s’il vous fait oublier même ce que vous connoissiez déjà, fait vous en dédommager abondamment, par les connoissances sublimes auxquelles il vous mene par degrés ; c’est pourquoi ils lui appliquent ce qu’Horace dit d’Homere :

Non fumum ex fulgore, sed ex fumo dare lucem
Cogitat, ut speciosa dehinc miracula promat.

Il faut le dire ici, il y a bien de la différence entre douter & douter : on doute par emportement & par brutalité, par aveuglement & par malice, & enfin par fantaisie, & parce que l’on veut douter ; mais on doute aussi par prudence & par défiance, par sagesse & par sagacité d’esprit. Les Académiciens & les Athées doutent de la premiere façon, les vrais Philosophes doutent de la seconde. Le premier doute est un doute de ténebres, qui ne conduit point à la lumiere, mais qui en éloigne toûjours. Le second doute naît de la lumiere, & il aide en quelque façon à la produire à son tour. C’est de ce doute qu’on peut dire qu’il est le premier pas vers la vérité.

Il est plus difficile qu’on ne pense de douter. Les esprits bouillans, dit un auteur ingénieux, les imaginations ardentes ne s’accommodent pas de l’indolence du sceptique ; ils aiment mieux hasarder un choix que de n’en faire aucun, se tromper que de vivre incertains : soit qu’ils se méfient de leurs bras, soit qu’ils craignent la profondeur des eaux, on les voit toûjours suspendus à des branches dont ils sentent toute la foiblesse, & auxquelles ils aiment mieux demeurer accrochés que de s’abandonner au torrent. Ils assûrent tout, bien qu’ils n’ayent rien soigneusement examiné ; ils ne doutent de rien, parce qu’ils n’en ont ni la patience ni le courage : sujets à des lueurs qui les décident, si par hasard ils rencontrent la vérité, ce n’est point à tâtons, c’est brusquement & comme par révélation : ils sont entre les dogmatiques, ce que sont les illuminés chez le peuple dévot. Les individus de cette espece inquiete ne conçoivent pas comment on peut allier la tranquillité d’esprit avec l’indécision.

Il ne faut pas confondre le doute avec l’ignorance. Le doute suppose un examen profond & desintéressé ; celui qui doute parce qu’il ne connoît pas les raisons de credibilité, n’est qu’un ignorant.

Quoiqu’il soit d’un esprit bien fait de rejetter l’assertion dogmatique dans les questions qui ont des raisons pour & contre, & presqu’à égale mesure, ce seroit néanmoins agir contre la raison, que de suspendre son jugement dans des choses qui brillent de la plus vive évidence ; un tel doute est impossible, il traîne après lui des conséquences funestes à la société, & ferme tous les chemins qui pourroient conduire à la vérité.

Que ce doute soit impossible, rien n’est plus évident ; car pour y parvenir il faudroit avoir sur toutes sortes de matieres des raisons d’un poids égal pour ou contre : or, je le demande, cela est-il possible ? Qui a jamais douté sérieusement s’il y a une terre, un soleil, une lune, & si le tout est plus grand que sa partie ? Le sentiment intime de notre existence peut-il être obscurci par des raisonnemens subtils & captieux ? On peut bien faire dire extérieurement à sa bouche qu’on en doute, parce que l’on peut mentir ; mais on ne peut pas le faire dire à son esprit. Ainsi le pyrrhonisme n’est pas une secte de gens qui soient persuadés de ce qu’ils disent ; mais c’est une secte de menteurs : aussi se contredisent-ils souvent en parlant de leur opinion, leur cœur ne pouvant s’accorder avec leur langue, comme on peut le voir dans Montaigne, qui a tâché de le renouveller au dernier siecle.

Car après avoir dit que les Académiciens étoient différens des Pyrrhoniens, en ce que les Académiciens avoüoient qu’il y avoit des choses plus vraissemblables les unes que les autres, ce que les Pyrrhoniens ne vouloient pas reconnoître, il se déclare pour les Pyrrhoniens en ces termes : or l’avis, dit-il, des Pyrrhoniens est plus hardi, & quant & quant plus vraissemblable. Il y a donc des choses plus vraissemblables que les autres ; & ce n’est point pour dire un bon mot qu’il parle ainsi, ce sont des paroles qui lui sont échappées sans y penser, & qui naissent du fond de la nature, que le mensonge des opinions ne peut étouffer.

D’ailleurs chaque action que fait un pyrrhonien, ne dément-elle pas son système ? car enfin un pyrrhonien est un homme qui dans ses principes doit douter universellement de toutes choses, qui ne doit pas même savoir s’il y a des choses plus probables les unes que les autres ; qui doit ignorer s’il lui est plus avantageux de suivre les impressions de la nature, que de ne pas s’y conformer. S’il suivoit ses principes, il devroit demeurer dans une perpétuelle indolence, sans boire, sans manger, sans voir ses amis, sans se conformer aux lois, aux usages & aux coûtumes, en un mot se pétrifier & être immobile comme une statue. Si un chien enragé se jette sur lui, il ne doit pas faire un pas pour le fuir : que sa maison menace ruine, & qu’elle soit prête à s’écrouler & à l’engloutir sous ses ruines, il n’en doit point sortir ; qu’il soit défaillant de faim ou de soif, il ne doit manger ni boire : pourquoi ? parce qu’on ne fait jamais une action qu’en conséquence de quelques jugemens intérieurs, par lesquels on se dit qu’il y a du danger, qu’il est bon de l’éviter ; que pour l’éviter il faut faire telle ou telle chose. Si on ne le fait pas, c’est que l’esprit demeure dans l’inaction, sans se déterminer. Heureusement pour les Pyrrhoniens, l’instinct supplée avec usure à ce qui leur manque du côté de la conviction, ou plûtôt il corrige l’extravagance de leur doute.

Mais il suffit, diront-ils, que le danger paroisse probable, pour qu’on soit obligé de le fuir : or nous ne nions pas les apparences ; nous disons seulement que nous ne savons pas que les choses soient telles en effet qu’elles nous paroissent. Mais cette réponse n’est qu’un vain subterfuge, par lequel ils ne pourront échapper à la difficulté qu’on leur fait. Je veux que le danger leur paroisse probable ; mais quelle raison ont-ils pour s’y soustraire ? Le danger qu’ils redoutent est peut-être pour eux un très-grand bien. D’ailleurs je voudrois bien savoir s’ils ont idée de danger, de doute, de probabilité ; s’ils en ont idée, ils connoissent donc quelque chose, savoir qu’il y a des dangers, des doutes, des probabilités : voilà donc pour eux une premiere marque de vérité. C’est un point fixe & constant chez eux, qu’il faut vivre comme les autres, & ne point se singulariser ; qu’il faut se laisser aller aux impressions qu’inspire la nature ; qu’il faut se conformer aux lois & aux coûtumes. Mais où ont-ils pris tous ces principes ? Sceptiques dans leur façon de penser, comment peuvent-ils être dogmatiques dans leur maniere d’agir ? Ce seul point qu’ils accordent, est un écueil où viennent se briser toutes leurs vaines subtilités.

Pyrrhon agissoit quelquefois en conséquence de son principe. Persuadé qu’il n’y avoit rien de certain, il portoit son indifférence en certaines choses aussi loin que son système le comportoit. On dit de lui qu’il n’aimoit rien, & ne se fâchoit de rien ; que quand il parloit, il se mettoit peu en peine si on l’écoutoit ou si on ne l’écoutoit pas ; & qu’encore que ses auditeurs s’en allassent, il ne laissoit pas de continuer. Si tous les hommes étoient de ce caractere, que deviendroit alors parmi eux la société ? Oüi, rien ne lui est plus contraire que ce doute. En effet, il détruit & renverse toutes les lois, soit naturelles, soit divines, soit humaines ; il ouvre un vaste champ à tous les desordres, & autorise les plus grands forfaits. De ce principe qu’il faut douter de tout, il s’ensuit qu’il est incertain s’il y a un être suprème, s’il y a une religion, s’il y a un culte qui nous soit nécessairement commandé. De ce principe qu’il faut douter de tout, il s’ensuit que toutes les actions sont indifférentes, & que les bornes sacrées qui sont posées entre le bien & le mal, entre le vice & la vertu, sont renversées.

Or qui ne voit combien ces conséquences sont pernicieuses à la société ? Jugez-en par Pyrrhon lui-même, qui voyant Anaxarque son maître tombé dans un précipice, passa outre, sans daigner lui tendre la main pour l’en retirer : Anaxarque qui étoit imbu des mêmes principes, loin de l’en blâmer, parut lui on savoir bon gré ; sacrifiant ainsi à l’honneur de son système, le ressentiment qu’il devoit avoir contre son disciple.

Ce doute n’est pas moins contraire à la recherche de la vérité ; car ce doute une fois admis, tous les chemins pour arriver à la vérité sont fermés, on ne peut s’assûrer d’aucune regle de vérité : rien ne paroît assez évident pour n’avoir pas besoin de preuve ; ainsi dans cet absurde système il faudroit remonter jusqu’à l’infini, pour y trouver un principe sur lequel on pût asseoir sa croyance.

Je vais plus loin : ce doute est extravagant, & indigne d’un homme qui pense ; quiconque s’y conformeroit dans la pratique, donneroit assûrément des marques de la plus insigne folie : car cet homme douteroit s’il faut manger pour vivre, s’il faut fuir quand on est menacé d’un danger pressant : tout doit lui paroître également avantageux ou desavantageux. Ce doute est encore indigne d’un homme qui pense, il l’abaisse au-dessous des bêtes mêmes ; car en quoi l’homme differe-t-il des bêtes ? si ce n’est en ce qu’outre les impressions des sens qui lui viennent des objets extérieurs, & qui lui sont peut-être communes avec elles, il a encore la faculté de juger & de vouloir : c’est le plus noble exercice de sa raison, la plus noble opération de son esprit ; or le scepticisme rend ces deux facultés inutiles. L’homme ne jugera point, il s’est fait une loi de s’abstenir de juger, & ils appellent cela époque. Or si l’homme ne juge point, vous concevez que sa volonté n’a plus aucun exercice, qu’elle demeure dans l’inaction, & comme assoupie ou engourdie ; car la volonté ne peut rien choisir, que l’esprit n’ait connu auparavant ce qui est bon ou mauvais ; or un esprit imbu des principes pyrrhoniens est plongé dans les ténebres. Mais il peut juger, dira-t-on, qu’une chose lui paroît plus aimable que les autres. Cela ne doit point être dans leur système ; néanmoins en leur accordant ce point, on ne leur accorde pas en même tems qu’il y ait une raison suffisante pour se déterminer à poursuivre un tel objet ; cette raison ne sauroit être que la ferme conviction où l’on seroit, qu’il faut suivre les objets les plus aimables.

Que conclure de tout ceci ? sinon qu’un pyrrhonien réel & parfait parmi les hommes, est dans l’ordre des intelligences un monstre qu’il faut plaindre. Le pyrrhonisme parfait est le délire de la raison, & la production la plus ridicule de l’esprit humain. On pourroit douter avec raison s’il y a de véritables Sceptiques ; quelques efforts qu’ils fassent pour le faire croire aux autres, il est des momens, & ces momens sont fréquens, où il ne leur est pas possible de suspendre leur jugement ; ils reviennent à la condition des autres hommes : ils se surprennent à tous momens, aussi décidés que les plus fiers dogmatiques ; témoin Pyrrhon lui-même, qui se fâcha un jour contre sa sœur, parce qu’il avoit été contraint d’acheter les choses dont elle eut besoin pour offrir un sacrifice. Quelqu’un lui remontra que son chagrin ne s’accordoit pas avec l’indolence dont il faisoit profession. Pensez-vous, répondit-il, que je veuille mettre en pratique pour une femme cette vertu ? N’allez pas vous imaginer qu’il vouloit dire qu’il ne renonçoit pas à l’amour, ce n’étoit point sa pensée ; il vouloit dire que toutes sortes de sujets ne méritoient pas l’exercice de son dogme, de ne se fâcher de rien. Voyez Pyrrhonisme, Sceptique.

Doute, (Belles-lettres.) figure de rhétorique par laquelle l’orateur paroît en suspens & indéterminé sur ce qu’il doit dire & faire ; par exemple : Que ferai-je ? aurai-je recours à ces amis que j’ai négligés ? m’adresserai-je à ceux qui m’ont à-présent oublié ?

Il n’y a peut-être jamais eu de doute si marqué & en même tems si singulier, que ce commencement d’une lettre de Tibere au sénat, rapporté par Tacite, livre VI. de ses annales, n°. 6. Quid scribam vobis, P. C. aut quomodo scribam, aut quid omnino non scribam hoc tempore, dii me deæque pejùs perdant, quàm perire quotidiè sentio, si scio. Ce n’étoit pas néanmoins pour faire une figure de rhétorique de propos délibéré, que ce prince écrivoit de la sorte ; ces expressions étoient la vive image de la perplexité, de l’agitation & des remords dont il étoit alors troublé : Adeo, ajoûte l’historien, dont les paroles & la réflexion sont trop belles pour ne mériter pas place ici ; adeo facinora atque flagitia sua ipsi quoque in supplicium verterant : neque frustra præstantissimus sapientiæ firmare solitus est, si reclu dantur tyrannorum mentes, posse aspici laniatus et ictus, quando ut corpora verberibus, ita sævitia, libidine, malis consultis animus dilaceretur. Quippe Tiberium, ajoûte-t-il, non fortuna, non solitudines protegebant quin tormenta pectoris suasque ipse panas fateretur. Le doute & la perplexité sont incontestablement le langage de la nature dans une conscience ainsi bourrelée. (G)

Wikisource - licence Creative Commons attribution partage dans les mêmes conditions 3.0

Étymologie de « doute »

Étymologie de doute - Littré

Substantif abstrait de douter ; bourguig. d"te ; proven). dopte, dubte, s. m. ; catal. dubte ; espagn. duda ; portug. duida ; ital. dotta. Doute a été d'abord féminin dans la langue ; c'est vers la fin du XVIe siècle que le genre en commence à devenir incertain, et que quelques-uns le font tantôt féminin, tantôt masculin. Palsgrave, p. 26, remarque qu'on écrit doubte, et qu'on prononce doute. Ce mot, dans l'ancienne langue, à côté du sens de doute, a aussi celui de crainte.

Version électronique créée par François Gannaz - http://www.littre.org - licence Creative Commons Attribution

Étymologie de doute - Wiktionnaire

Déverbal sans suffixe de douter, du latin dubitare.
Wiktionnaire - licence Creative Commons attribution partage à l’identique 3.0

Phonétique du mot « doute »

Mot Phonétique (Alphabet Phonétique International) Prononciation
doute dut play_arrow

Évolution historique de l’usage du mot « doute »

Source : Google Books Ngram Viewer, application linguistique permettant d’observer l’évolution au fil du temps du nombre d'occurrences d’un ou de plusieurs mots dans les textes publiés.

Citations contenant le mot « doute »

  • "La seule certitude que j’ai, c’est d’être dans le doute" disait Pierre Desproges. La période pandémique nous met face à une incertitude radicale et aux contradictions de la recherche scientifique en train de se faire. Dans le monde "post-covid", saurons-nous nous souvenir que nous ne savons pas ? France Culture, Covid : quel est le bon usage du doute ?
  • « Parce qu'on ne sait jamais », penses-tu. Il est toujours là, ce doute. Il ne te quitte plus vraiment. Pendant ces deux mois, tu t'es interrogé sur le sens de ton travail, de tes études, de ton mode de vie et de consommation… quitte à tout remettre en question. Les Echos Start, Les vertus du doute | Les Echos Start
  • La pandémie du Covid-19 en est la parfaite illustration. Port du masque, immunité, transmission ou encore apparition du virus: l’opinion publique a dû subir les discours et recommandations discordants des autorités. «La quantité d’informations, parfois contradictoires, à laquelle nous sommes confrontés joue un rôle très important. Internet nous donne beaucoup d’informations en les relayant toutes sur le même plan. Cette profusion a semé du doute», ajoute la doctorante genevoise. Le Temps, Les virus créés au labo, le doute à son paroxysme - Le Temps
  • Le Français Franck Ribéry, qui évolue au club de foot italien de la Fiorentina, a laissé planer le doute lundi sur son avenir dans la Péninsule après avoir été victime d’un cambriolage. Journal L'Union, «Je ne l’accepte pas!»: cambriolé, Ribéry laisse planer le doute sur son avenir en Italie
  • Le délire est sans conteste plus beau que le doute, mais le doute est plus solide. De Emil Michel Cioran
  • A part le doute, c'est le doute de croire qui fait le plus souffrir. De Jean-Michel Wyl / Québec Banana State
  • Je doute de ce que je sais, je me doute du reste. De Ylipe / Textes sans paroles
  • Malheureux, on doute de tout ; heureux, l'on ne doute de rien. De Joseph Roux
  • Atteindre le doute du doute, c'est le commencement de la certitude. De Léon Daudet
  • Dans le doute, dites la vérité. De Mark Twain / Le calendrier de Pudd'nhead Wilson
  • La tolérance est la fille du doute. De Erich Maria Remarque / Arc de triomphe
  • Dans le doute, nul ne désespère. De Jens Peter Jacobsen / Niels Lyhme
  • Plus on sait, plus on doute. De Pie II
  • Qui sait le plus doute le plus. De Proverbe français
  • Dans le doute abstiens-toi. De Pythagore
  • En amour, qui doute accuse. De Alexandre Dumas
  • La pensée naît du doute. De Laurent Genefort / Rézo
  • Il faut douter du doute. De Anatole France
  • La vie est doute, et la foi sans le doute n'est autre que la mort. Miguel de Unamuno y Jugo, Salmo, II
  • Dans le doute dites la vérité. Samuel Langhorne Clemens, dit Mark Twain, Pudd'nhead Wilson's Calendar
  • Quant aux adjectifs : dans le doute, biffez-les. Samuel Langhorne Clemens, dit Mark Twain, Pudd'nhead Wilson's Calendar
  • Le plus sûr est donc de n'être sûr de rien. François Marie Arouet, dit Voltaire, Singularités de la nature
  • La jeunesse est cet heureux temps où l'on devrait plutôt dire qu'on ne doute de rien plutôt que de dire qu'on n'y doute pas de soi. Marcel Proust, Jean Santeuil, Gallimard
  • Dans le doute, il faut choisir d'être fidèle. François Mauriac, Bloc-notes, III , Flammarion
  • La pensée ne commence qu'avec le doute. Roger Martin du Gard, Correspondance avec A. Gide, Gallimard
  • L'amour craint le doute, cependant il grandit par le doute et périt souvent de la certitude. Gustave Le Bon, Aphorismes du temps présent, Flammarion
  • Le doute est un hommage rendu à l'espoir. Isidore Ducasse, dit le comte de Lautréamont, Poésies, II
  • Le dieu doute et ne se survit même que par son doute. Jean Grosjean, La Gloire, Gallimard
  • Doutons même du doute. Anatole François Thibault, dit Anatole France, Discours, au banquet des Rabelaisants, 1912
  • Le suicide est le doute allant chercher le vrai. Xavier Forneret, Broussailles de la pensée de la famille des sans titre
  • Aimer sans doute est le possible le plus lointain. Georges Bataille, L'Alleluiah, Gallimard
  • Les gens qui aiment ne doutent de rien, ou doutent de tout. Honoré de Balzac, Une ténébreuse affaire

Images d'illustration du mot « doute »

⚠️ Ces images proviennent de Unsplash et n'illustrent pas toujours parfaitement le mot en question.

Traductions du mot « doute »

Langue Traduction
Corse dubbiu
Basque zalantzarik
Japonais 疑問に思う
Russe сомнение
Portugais dúvida
Arabe شك
Chinois 怀疑
Allemand zweifel
Italien dubbio
Espagnol duda
Anglais doubt
Source : Google Translate API

Synonymes de « doute »

Source : synonymes de doute sur lebonsynonyme.fr

Antonymes de « doute »


Mots similaires