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Dialogue

Définitions du mot « dialogue »

Trésor de la Langue Française informatisé

DIALOGUE, subst. masc.

A.− Gén. Communication le plus souvent verbale entre deux personnes ou groupes de personnes; p. méton., le contenu de cette communication. Anton. monologue, soliloque.Ne confondons pas les termes : ceux de « conversation », de « dialogue » et d'« entretien » ne sont pas synonymes (J. de Maistre, Soirées St-Pétersb.,t. 2, 1821, p. 104).Les deux hommes se recrièrent, et un dialogue s'ensuivit sur les femmes, sur l'amour (Flaub., Bouvard, t. 1, 1880, p. 108):
1. ... deux fumeurs, et deux fumeurs allemands, n'ont jamais souci de presser le dialogue; la pipe les absorbe; la conversation va à tâtons, comme elle peut, dans la fumée. Hugo, Le Rhin,1842, p. 294.
SYNT. Avoir, entamer, interrompre, poursuivre, soutenir un dialogue avec qqn; rester en dialogue avec qqn; être un homme de dialogue; un dialogue qui roule sur.
P. anal. et au fig. Dialogue intérieur; dialogue entre le feu et l'eau. Le dialogue aérien des nids qui se disaient bonsoir dans les ormes des Champs-Élysées (Hugo, Misér.,t. 2, 1862, p. 562).Ces dialogues par onomatopées, que les paysans conduisent avec leurs bêtes (Malègue, Augustin,t. 1, 1933, p. 203):
2. Il est probable qu'une des choses dont j'aurai le plus de mal à me défaire, c'est ce besoin de la communication, de l'échange, de l'intimité; (...) ce dialogue perpétuellement conduit, repris, relancé, entre mon esprit et moi, au sein duquel alors, de par la plénitude même, toute sensation de solitude disparaît. Du Bos, Journal,1928, p. 225.
Le plus souvent dans le vocab. syndical ou politique. Conversation, discussion, négociation menée avec la volonté commune d'aboutir à une solution acceptable par les deux parties en présence. Établir, nouer, refuser, rompre le dialogue. Cf. également entretiens, pourparlers, table ronde, tapis vert.L'action a beaucoup plus d'importance que le dialogue (Le Figaro,19-20 janv. 1952, p. 9, col. 4):
3. Nous allions faire nos premières armes lors des grèves et des barrages de routes en 1953. Ce n'est pas d'un cœur léger que nous participions à ces sortes de manifestations. Nous aurions cent fois préféré le dialogue à la bagarre. Debatisse,La Révolution silencieuse,1963,p. 136.
Expr. Dialogue de sourds. Conversation qui, au bout d'un certain temps, se révèle impossible entre deux ou plusieurs personnes par refus mutuel d'écouter le point de vue de l'autre. On a beaucoup exagéré les contradictions qui nous divisent : en fait, nous parvenons à nous persuader les uns les autres et les discussions qui nous opposent entre spécialistes, pour être animées et parfois passionnées, n'ont rien d'un dialogue de sourds entre points de vue irréductibles (Marrou, Connaiss. hist.,1954, p. 227).
B.− P. méton.
1. [Dans une œuvre littér., récit, roman ou le plus souvent pièce de théâtre, p. oppos. aux parties descriptives ou analytiques du récit] Suite de paroles, de répliques échangées par les personnages et rapportées au style direct; manière de conduire un développement, caractérisée par l'usage de ce procédé. Mettre un récit en dialogue(s); la densité, la vérité d'un dialogue :
4. En analysant les diverses formes de composition, variées selon le sujet de ses romans [de Henri James] où le dialogue scénique, vivant, s'incorpore au récit d'une façon de plus en plus souple, on remarque combien notre précieux styliste était un observateur. Blanche, Mes modèles,1928, p. 153.
Dialogue de film. Cf. dialoguiste.« Marius » à l'écran. Jeu merveilleux des acteurs. Raimu magistral. Excellent dialogue (Gide, Journal,1931, p. 1083).
2. Œuvre didactique, littéraire ou philosophique, écrite sous forme de conversation entre deux ou plusieurs interlocuteurs ou groupes d'interlocuteurs, de manière à mettre en évidence la contradiction ou, le cas échéant, la convergence entre les opinions, les idées, les thèses que l'auteur les charge d'exposer. Les dialogues de Platon :
5. Ce volume [Drames philosophiques], dans ma pensée, fait suite à mes Dialogues philosophiques. La forme du dialogue est, en l'état actuel de l'esprit humain, la seule qui, selon moi, puisse convenir à l'exposition des idées philosophiques. Renan, Drames philos.,1888, préf., p. 371.
P. anal. Composition musicale dans laquelle on fait alterner le plus souvent à égalité deux voix ou deux instruments. Des cantilènes de clarinettes et de flûtes reprenant fréquemment leur dialogue liturgique (Stravinsky, Chron. vie,1931, p. 22):
6. Les instruments à vent (...) donnent (...) l'accord d'ut majeur; les violons répondent par traits rapides et ce dialogue (...) se poursuit pendant quelques mesures... Prod'homme, Les Symphonies de Beethoven,1921, p. 12.
Rem. On rencontre ds la docum. l'adj. dialogal, ale, aux. Qui est de l'ordre du dialogue, c'est-à-dire avec contradiction, opposition donc relation dialectique. Pour le prophétisme, les problèmes humains sont constamment « dialogaux », et l'économie prophétique ne saurait être, elle aussi, que dialogale, dialectique (Univers écon. et soc., 1960, p. 6406).
Prononc. et Orth. : [djalɔg]. Enq. : /djalog/. Ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. Ca 1200 dialoge « entretien entre deux ou plusieurs personnes » (Dialogue Grégoire, 5, 1 ds T.-L.). Empr. au lat. class.dialogus « id. », gr. δ ι α ́ λ ο γ ο ς. Fréq. abs. littér. : 1 618. Fréq. rel. littér. : xixes. : a) 1 514, b) 2 167; xxes. : a) 1 830, b) 3 326. Bbg. Dubois (E.). Petit lex. des expr. abusives et des impropriétés. Déf. Lang. fr. 1972, no65, p. 14. − Mots dans le vent. Vie Lang. 1969, pp. 693-695. − Wehrlin (É). Le Nouv. lang. de l'Église. Vie Lang. 1972, pp. 155-157.

Wiktionnaire

Nom commun

dialogue \dja.lɔɡ\ masculin

  1. Conversation, entre deux ou plusieurs personnes.
    • Elle se leva pour allumer deux bougies sur la commode, puis elle vint se rasseoir.
      – Eh bien ? fit Léon.
      – Eh bien ? répondit-elle.
      Et il cherchait comment renouer le dialogue interrompu, quand elle lui dit :
      – D’où vient que personne, jusqu’à présent, ne m’a jamais exprimé des sentiments pareils ?
      — (Flaubert, Madame Bovary , 1857)
    • Un site de dialogue en ligne, pour gens qui n'osent plus sortir le soir.
    • Elles ont eu un long dialogue au téléphone.
    • Le dialogue est le contraire d’une discussion, qui correspond au langage du plus fort : quand le conjoint exprime une idée, avant même qu’il ne l’ait exprimée à fond, l’autre entre en discussion. Il a son avis sur la chose, et il émet jugements et/ou [sic] critiques. […] Le dialogue est d’abord écoute active de ce que le conjoint vit à plusieurs niveaux […] Quelle que soit la technique, le bon dialogue permet une rencontre des conjoints à un même niveau. — (Robert Henckes, Au rendez-vous de Cana, éditions Fidélité, Namur, 1999, p. 153)
  2. Discussion ou négociation, souvent dans un contexte social ou politique.
    • Le dialogue social a débouché sur une amélioration des conditions de travail.
    • Renouer le dialogue, privilégier le dialogue, préférer le dialogue à la confrontation brutale.
    • le dialogue Nord – Sud est dans une impasse.
  3. (En particulier) Mot à la mode, dévoyé, détourné de son sens premier, mais néanmoins très répandu.
    • Je n’aime pas tous ces prétendus dialogues qui traînent en longueur sur la toile ; je préfère "Plus belle la vie".
  4. (Par analogie) Répliques échangées par les personnages d’une pièce de théâtre, d’un film, d’une églogue.
    • Ce dialogue manque de vérité.
    • Cet auteur ne soigne pas assez le dialogue dans ses romans.
    • Dialogue vif, rapide et animé.
    • Michel Audiard excelle dans l’art du dialogue.
    • Sa pièce est toute en dialogues métaphysiques, il n’y a presque pas d’action.
    • En résumé, pour réussir le dialogue, il faut le châtier le plus possible, retrancher le plus de mots qu'on peut, viser la concision, varier les tournures, se demander comment on dirait cela à haute voix, couler ses phrases dans le moule parlé. — (Antoine Albalat, L'art d'écrire enseigné en vingt leçons (dix-neuvième leçon), 1899)
  5. Ouvrage qui adopte la forme d’un entretien, d’une conversation entre deux ou plusieurs personnes.
    • Traité philosophique en forme de dialogue.
    • Les dialogues de Platon, de Cicéron, de Montesquieu.
    • Les Dialogues des morts de Lucien, de Fontenelle, et de beaucoup d'autres.
    • Adopter la forme du dialogue pour exposer ses idées.
    • Les Dialogues des Carmélites, œuvre de Bernanos (1949) et opéra de Francis Poulenc (1957).
  6. (Musique) Deux parties qui se répondent l’une à l’autre et qui souvent se réunissent.

Forme de verbe

dialogue \dja.lɔɡ\

  1. Première personne du singulier du présent de l’indicatif de dialoguer.
  2. Troisième personne du singulier du présent de l’indicatif de dialoguer.
  3. Première personne du singulier du présent du subjonctif de dialoguer.
  4. Troisième personne du singulier du présent du subjonctif de dialoguer.
  5. Deuxième personne du singulier de l’impératif de dialoguer.
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Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition (1932-1935)

DIALOGUE. n. m.
Entretien entre deux personnes. Ils ont eu un long dialogue. Je n'aime pas tous ces dialogues. En ce sens, il est familier. Il désigne par analogie Ce que disent entre eux les personnages d'une pièce de théâtre, d'une églogue, d'un entretien supposé, et la manière dont l'auteur fait parler entre eux les personnages qu'il met en scène. Ce dialogue manque de vérité. Cet auteur ne soigne pas assez le dialogue. Dialogue rapide et animé. Il excelle dans l'art du dialogue. Sa pièce est toute en dialogue, il n'y a point d'action. Il se dit aussi de Certains ouvrages d'esprit qui ont la forme d'un entretien, d'une conversation entre deux ou plusieurs personnes. Les dialogues de Platon, de Cicéron. Les dialogues des morts de Lucien, de Fontenelle. Adopter la forme du dialogue. Traité en forme de dialogue. Les personnages, les interlocuteurs d'un dialogue. Il se dit, en termes de Musique, de Deux parties qui se répondent l'une à l'autre et qui souvent se réunissent.

Littré (1872-1877)

DIALOGUE (di-a-lo-gh') s. m.
  • 1Entretien entre deux personnes. Voici le dialogue qui s'établit entre le père et le fils. Il a eu un dialogue admirable avec Rahuel, Sévigné, 171.
  • 2 Par extension, ouvrage littéraire en forme de conversation. Les dialogues des morts de Lucien, de Fontenelle. Sa pièce est toute en dialogue.

    Dialogues de Platon, entretiens sous la forme desquels Platon a exposé toute sa philosophie.

  • 3La manière dont un auteur dramatique fait parler ses personnages. Le dialogue de cette pièce manque de vérité.
  • 4 Terme de musique. Parties qui se répondent, et qui souvent se réunissent.

HISTORIQUE

XVIe s. Platon me semble avoir aimé cette forme de philosopher par dialogues, à escient, pour loger plus decemment en diverses bouches la diversité et variation de ses propres fantaisies, Montaigne, II, 240.

SUPPLÉMENT AU DICTIONNAIRE

DIALOGUE. Ajoutez :
5Demi-dialogue, une lettre dans une correspondance. Réjouissons-nous d'avoir trouvé le moyen de nous parler à trois sous le demi-dialogue, Galiani, Correspond. 9 mai 1772.
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Encyclopédie, 1re édition (1751)

DIALOGUE, s. m. (Belles-lettres.) entretien de deux ou de plusieurs personnes, soit de vive voix, soit par écrit. Voyez Dialectique.

Ce mot vient du latin dialogus, & celui-ci du grec διαλόγος, qui signifie la même chose.

Le dialogue est la plus ancienne façon d’écrire, & c’est celle que les premiers auteurs ont employée dans la plûpart de leurs traités. M. de Fenelon archevêque de Cambray, a très-bien fait sentir le pouvoir & les avantages du dialogue, dans le mandement qui est à la tête de son instruction pastorale en forme de dialogue. Le saint Esprit même n’a pas dédaigné de nous enseigner par des dialogues. Les saints peres ont suivi la même route ; saint Justin, saint Athanase, saint Basile, saint Chrysostome, &c. s’en sont servis très-utilement, tant contre les Juifs & les Payens, que contre les hérétiques de leur siecle.

L’antiquité prophane avoit aussi employé l’art du dialogue, non-seulement dans les sujets badins, mais encore pour les matieres les plus graves. Du premier genre sont les dialogues de Lucien, & du second ceux de Platon. Celui-ci, dit l’auteur d’une préface qu’on trouve à la tête des dialogues de M. de Fenelon sur l’éloquence, ne songe en vrai philosophe qu’à donner de la force à ses raisonnemens, & n’affecte jamais d’autre langage que celui d’une conversation ordinaire ; tout est net, simple, familier. Lucien au contraire met de l’esprit par-tout ; tous les dieux, tous les hommes qu’il fait parler, sont des gens d’une imagination vive & délicate. Ne reconnoît-on pas d’abord que ce ne sont ni les hommes ni les dieux qui parlent, mais Lucien qui les fait parler ? On ne peut cependant pas nier que ce ne soit un auteur original qui a parfaitement réussi dans ce genre d’écrire. Lucien se mocquoit des hommes avec finesse, avec agrément ; mais Platon les instruisoit avec gravité & sagesse. M. de Fenelon a sû imiter tous les deux, selon la diversité de ses sujets : dans ses dialogues des morts on trouve toute la délicatesse & l’enjouement de Lucien ; dans ses dialogues sur l’éloquence il imite Platon : tout y est naturel, tout est ramené à l’instruction ; l’esprit disparoît, pour ne laisser parler que la sagesse & la vérité.

Parmi les anciens, Cicéron nous a encore donné des modeles de dialogues dans ses admirables traités de la vieillesse, de l’amitié, de la nature des dieux, ses tusculanes, ses questions académiques, son Brutus, ou des orateurs illustres. Erasme, Laurent Valle, Textor & d’autres, ont aussi donné des dialogues ; mais parmi les modernes, personne ne s’est tant distingué en ce genre que M. de Fontenelle, dont tout le monde connoît les dialogues des morts. (G)

Quoique toute espece de dialogue soit une scene, il ne s’ensuit pas que tout dialogue soit dramatique. Le dialogue oratoire ou philosophique n’est que le développement des opinions ou des sentimens de deux ou de plusieurs personnages ; le dialogue dramatique forme le tissu d’une action. Le premier ne tend qu’à établir une vérité, le second a pour objet un évenement : l’un & l’autre a son but, vers lequel il doit se diriger par le chemin le plus court ; mais autant que les mouvemens du cœur sont plus rapides que ceux de l’esprit, autant le dialogue dramatique doit être plus direct & plus précis que le dialogue philosophique ou oratoire.

Dialogue sans objet, mauvais dialogue. Tels sont les églogues en général, & particulierement celles de Virgile. Qu’on se rappelle l’entretien de Melibée avec Titire dans la premiere des bucoliques. Mel. Titire, vous joüissez d’un plein repos. Tit. C’est un dieu qui me l’a procuré. Mel. Quel est ce dieu bienfaisant ? Tit. Insensé, je comparois Rome à notre petite ville. Mel. Et quel motif si pressant vous a conduit à Rome ? Tit. Le desir de la liberté, &c. Les admirateurs de Virgile, du nombre desquels nous faisons gloire d’être, ne peuvent se dissimuler que Titire ne répond point à cette question de Mélibée, quel est ce dieu ? C’est-là qu’il devoit dire : je l’ai vû à Rome, ce jeune héros, pour qui nos autels fument douze fois l’an. Melib. A Rome ! & qui vous y conduit ? Titire. Le desir de la liberté, &c. Ce défaut est encore plus sensible dans la troisieme églogue où deux bergers parlent tour-à tour & sans suite, l’un de Jupiter, l’autre d’Apollon ; l’un de sa Galatée, l’autre de son Amintas ; & puis d’une Philis, & puis encore d’Amintas & de Galatée, de Pollion, de Bavius, de Mevius, &c. Il ne s’agit point ici du naturel & des images qui font le charme de ces pastorales, & que nous admirons d’aussi bonne foi que leurs plus zélés partisans. Il s’agit du dialogue dont les modernes ont infiniment mieux connu l’artifice dans ce genre de poésie. Voyez le Pastor fido, & l’Aminte.

Qu’on ne dise pas qu’un dialogue sans suite peint mieux un entretien de bergers. On doit choisir la belle nature dans le pastoral comme dans l’héroïque, & la naïveté n’exclud pas la justesse.

C’est sur-tout, comme nous l’avons dit, dans la poésie dramatique que le dialogue doit tendre à son but. Comme l’objet en intéresse vivement chacun des interlocuteurs, il est hors de la vraissemblance qu’aucun d’eux s’oublie ou s’en écarte. Un personnage qui, dans une situation intéressante, s’arrête à dire de belles choses qui ne vont point au fait, ressemble à une mere qui cherchant son fils dans les campagnes, s’amuseroit à cueillir des fleurs en chemin.

Cette regle qui n’a point d’exception réelle, en a quelques-unes d’apparentes. Il est des scenes, où ce que dit l’un des personnages, n’est pas ce qui occupe l’autre. Celui-ci plein de son objet se répond à lui-même. On flate Armide sur sa beauté, sur sa jeunesse, sur le pouvoir de ses enchantemens. Rien de tout cela ne dissipe la rêverie où elle est plongée. On lui parle de ses triomphes, & des captifs qu’elle a faits. Ce mot seul touche à l’endroit sensible de son ame, sa passion se réveille & rompt le silence.

Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous,
Renaud, &c.

Mérope, à l’exemple d’Armide, entend, sans l’écouter, tout ce qu’on lui dit de ses prospérités & de sa gloire. Elle avoit un fils ; elle l’a perdu ; elle l’attend. Ce sentiment seul intéresse.

Quoi, Narbas ne vient point ! Reverrai-je mon fils ?

Il est des situations où l’un des personnages détourne exprès le cours du dialogue, soit crainte, ménagement, ou dissimulation ; mais alors même le dialogue tend à son but, quoiqu’il semble s’en écarter. Toutefois il ne prend ces détours que dans des situations modérées : quand la passion devient impétueuse & rapide, les replis du dialogue ne sont plus dans la nature. Un ruisseau serpente, un torrent se précipite.

Suivant le même principe, une des qualités essentielles du dialogue, c’est d’être coupé à-propos. Il est, comme nous l’avons dit dans l’art. Déclamation, des situations où le respect, la crainte, &c. retiennent la passion, & lui imposent silence. Dans tous autres cas le dialogue est vicieux dès que la replique se fait attendre : défaut que les plus grands maîtres n’ont pas toûjours évité. Corneille a donné en même tems l’exemple & la leçon de l’attention qu’on doit apporter à la vérité du dialogue. Dans la scene d’Auguste avec Cinna, Auguste va convaincre de trahison & d’ingratitude un jeune homme fier & bouillant, que le seul respect ne sauroit contraindre à l’écouter sans l’interrompre, à moins d’une loi expresse. Corneille a donc préparé le silence de Cinna par l’ordre le plus important ; & ces vers qu’on a tant & si mal-à-propos condamnés comme superflus, sont la plus digne préparation de la plus belle scene qui soit au théatre. Cependant malgré la loi que fait Auguste à Cinna de tenir sa langue captive, dès qu’il arrive à ce vers :

Cinna, tu t’en souviens, & veux m’assassiner.

Cinna s’emporte, & veut répondre : mouvement naturel & vrai, que le grand peintre des passions n’a pas manqué de saisir. C’est ainsi que la replique doit partir sur le trait qui la sollicite. Les récapitulations ne sont placées que dans les délibérations & les conférences politiques.

On peut distinguer par rapport au dialogue quatre formes de scenes dans la tragédie : dans la premiere, les interlocuteurs s’abandonnent aux mouvemens de leur ame, sans autre motif que de l’épancher. Ce sont autant de monologues qui ne conviennent qu’à la violence de la passion, & qui dans tout autre cas, sans en excepter les expositions, doivent être exclus du théatre comme froids & superflus. Dans la seconde, les interlocuteurs ont un dessein commun qu’ils concertent ensemble, ou des secrets intéressans qu’ils se communiquent. Telle est la belle scene d’exposition entre Emilie & Cinna : cette forme de dialogue est froide & lente, à moins qu’elle ne porte sur un intérêt très-pressant. La troisieme, est celle où l’un des interlocuteurs a un projet, ou des sentimens qu’il veut inspirer à l’autre. Telle est la scene de Nerestan avec Zaïre : comme l’un des personnages n’y est point en action, le dialogue ne sauroit être ni rapide, ni varié. & ces sortes de scenes ont besoin de beaucoup d’éloquence. Dans la quatrieme, les interlocuteurs ont des vûes, des sentimens, ou des passions qui se combattent, & c’est la forme de scene la plus favorable au théatre : il arrive souvent dans celle-ci que tous les personnages ne se livrent pas au dialogue, quoiqu’ils soient tous en action & en situation. Telle est dans le sentiment la scene de Burrhus avec Néron ; dans la véhémence, celle de Palamede avec Oreste & Electre ; dans la politique, celle de Cléopatre avec Antiochus & Seleucus ; dans la passion, la déclaration de Phedre : & alors cette forme, comme la précédente, demande d’autant plus de force & de chaleur dans le style, qu’elle est moins animée par le dialogue. Quelquefois tous les interlocuteurs se livrent aux mouvemens de leur ame, & se heurtent à découvert. Voilà, ce me semble, les scenes qui doivent le plus échauffer l’imagination du poëte, cependant on en voit peu d’exemples, même dans nos meilleurs tragiques ; si l’on excepte Corneille qui a poussé la vivacité, la force, & la justesse du dialogue au plus haut degré de perfection. L’extrème difficulté de ces scenes vient de ce qu’il faut à la fois que le sujet en soit très-important, que les caracteres soient parfaitement contrastés, qu’ils ayent des intérêts opposés, également vifs, & fondés sur des sentimens qui se balancent ; enfin, que l’ame des spectateurs soit tour-à-tour entraînée vers l’un & l’autre parti, par la force des repliques. On peut citer pour modele, en ce genre, la délibération entre Auguste, Cinna & Maxime ; la premiere scene de la mort de Pompée, ce chef-d’œuvre des expositions ; la scene entre Horace & Curiace ; celle entre Felix & Pauline ; la conférence de Pompée avec Sertorius ; enfin, plusieurs scenes d’Héraclius & du Cid, & sur-tout cette admirable scene entre Chimene & Rodrigue, où l’on a relevé, d’après le malheureux Scudéri, quelques jeux trop recherchés dans l’expression, sans dire un mot de la beauté du dialogue, de la noblesse & du naturel des sentimens, qui rendent cette scene une des plus pathétiques du théatre.

En général, le desir de briller a beaucoup nui au dialogue de nos tragédies : on ne peut se résoudre à faire interrompre un personnage à qui il reste encore de bonnes choses à dire, & le goût est la victime de l’esprit. Cette malheureuse abondance n’étoit pas connue de Sophocle & d’Euripide ; & si les modernes ont quelque chose à leur envier, c’est l’aisance, la précision, & le naturel qui regnent dans leur dialogue.

Le dialogue est encore plus négligé dans les comédies modernes. Nous n’avons point ce reproche à faire à Moliere ; il dialogue comme la nature, & l’on ne voit pas dans toutes ses pieces un seul exemple d’une replique hors de propos : mais autant que ce maître des comiques s’attache à la vérité, autant ses successeurs s’en éloignent ; la facilité du public à applaudir les tirades, les portraits, a fait de nos scenes de comédie des galeries en découpure. Un amant reproche à sa maîtresse d’être coquette ; elle répond par une définition de la coquetterie. C’est sur le mot qu’on répond, & presque jamais sur la chose. La repartie sur le mot est quelquefois plaisante, mais ce n’est qu’autant qu’elle va au fait. Qu’un valet, pour appaiser son maître qui menace un homme de lui couper le nez, lui dise :

Que feriez-vous, Monsieur, du nez d’un marguillier ?

le mot est lui-même une raison. La lune toute entiere de Jodelet est encore plus comique. C’est une naïveté excellente, & l’on sent bien que ce n’est pas là un de ces jeux de mots que nous condamnons dans le dialogue.

Ces écarts du dialogue viennent communément de la stérilité du fond de la scene, & d’un vice de constitution dans le sujet. Si la disposition en étoit telle, qu’à chaque scene on partît d’un point pour arriver à un point déterminé, ensorte que le dialogue ne dût servir qu’aux progrès de l’action, chaque replique seroit un nouveau pas vers le dénouement des chaînons de l’intrigue ; en un mot, un moyen de noüer ou de développer, de préparer une situation, ou de passer à une situation nouvelle ; mais dans la distribution primitive, on laisse des intervalles vuides d’action. Ce sont ces vuides qu’on veut remplir, & de-là les excursions du dialogue. Voyez Intrigue. Article de M. Marmontel.

Dialogue, en terme de Musique, est une composition au moins à deux voix ou à deux instrumens qui se répondent l’un à l’autre, & qui souvent se réunissent en duo. La plûpart des scenes des opéra, sont en ce sens des dialogues. Mais ce mot en Musique s’applique plus précisément à l’orgue ; c’est sur cet instrument qu’un organiste joue des dialogues en se répondant avec différens jeux, ou sur différens claviers. (S)

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Étymologie de « dialogue »

Lat. dialogus, de διάλογος, de διαλέγειν, discourir (voy. DIALECTE).

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(1200)[1] Du latin dialogus, provenant lui-même du grec ancien διάλογος dialogos (« discussion »). Ce mot, en français, est intéressant pour le linguiste, en ce qui concerne sa dérivation. La racine grecque propose des dérivés « naturels » en -logie, -logique qui existent (→ voir dialogique, dialogiser et dialogiste) mais sont soit désuets (les deux derniers) soit prennent un sens nouveau avec une refondation étymologique (« dialogique » : qui suit deux logiques, de dia- et logique). Le français s'approprie le mot et le suffixe selon ses propres lois de la suffixation pour créer dialogal, dialoguer, dialogueur (suffixes latins ou issus du latin) ou dialoguiste en plaquant le suffixe -iste sur le mot, là où une étymologie savante demande - et a proposé - dialogiste.
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Phonétique du mot « dialogue »

Mot Phonétique (Alphabet Phonétique International) Prononciation
dialogue djalɔg

Évolution historique de l’usage du mot « dialogue »

Source : Google Books Ngram Viewer, application linguistique permettant d’observer l’évolution au fil du temps du nombre d'occurrences d’un ou de plusieurs mots dans les textes publiés.

Citations contenant le mot « dialogue »

  • Après une nuit de dialogue avec toi-même, l'oppression infinie de ton coeur s'envolera. De Yu Dafu / Fleurs d'Osmanthe tardives
  • Le dialogue paraît en lui-même constituer une renonciation à l'agressivité. De Jacques Lacan
  • Tout l’art du dialogue politique consiste à parler tout seul à tour de rôle. De André Frossard
  • Nous sommes lucides. Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué. De Albert Camus
  • Le dialogue véritable suppose la reconnaissance de l’autre à la fois dans son identité et dans son altérité. De Proverbe africain
  • On peut lutter contre la guerre par le dialogue, la paix et l'éducation. De Malala Yousafzai / Interview avec Margaret Warner, octobre 2013
  • Peu importe le dialogue ou le monologue, les gens ne comprennent et ne saisissent que ce qui fait leur affaire. De Henri Lafrance / A l'aube du verseau
  • L'amour est un dialogue de sourds.
  • Au cinéma, bon dialogue ne se paie pas de mots. De Carlo Rim
  • Une de nos armes les plus puissantes est le dialogue. De Proverbe africain
  • Plus on légifère, moins il y a de dialogue social. De Bertrand Collomb / Le Figaro - 19 Avril 2001
  • Le langage est foncièrement lié au désir de domination sociale. Il cherche l'ascendant. Sa fonction est le dialogue et le dialogue, quoi qu'on en dise de nos jours, c'est la guerre. De Pascal Quignard / Entretien avec Catherine Argand - Février 1998
  • Le langage des yeux. Quel doux dialogue, quelle merveilleuse cascade d'idées, dites dans le silence. De Serge Côté / L'île aux oiseaux
  • Dans une unité où le soin est quotidien, s’est imposée la culture d’un potager où chacun met la main à la pâte. Augustin Biagui, encadrant, déclare : "On fait pousser le partage, la patience. Cela permet à la parole de se libérer". Car chez ces jeunes atteints de pathologies parfois sévères (autisme, psychose…), le dialogue peut être souvent compliqué. "On arrive quand même à en tenir quelques-uns sur la durée" explique Julien. À l’exemple de Sébastien, 16 ans, qui admet, en regardant les plants de tomate : "Ça me calme". ladepeche.fr, Montauban. Cultiver le dialogue - ladepeche.fr
  • Au travers d'objectifs clairs, l'accent a été mis sur la construction d'une charte cohérente avec le contexte réglementaire encadré par les textes parus en décembre 2019.  Elle a pour vocation de favoriser le dialogue entre les habitants, les élus locaux et les agriculteurs, de répondre aux enjeux de santé publique liés à l'utilisation de produits  phytopharmaceutiques en agriculture, particulièrement à proximité des lieux habités mais aussi et surtout de formaliser les engagements des agriculteurs du Tarn à respecter des mesures de protection des personnes habitant  à proximité lors de l'utilisation de produits phytosanitaires en agriculture. Le Paysan Tarnais, Charte phytos : "instaurons le dialogue avec nos voisins"
  • Sa pétition s’opposant aux centrales éoliennes dans les monts d’Arrée a recueilli plus de 1 300 signatures. L’association ARR demande « une communication claire de la municipalité sur ce projet d’envergure, qui engagerait tous les habitants de Berrien ». Elle entend également « proposer un point de vue alternatif aux promoteurs de l’éolien, indépendamment de tout intérêt financier ». L’association invite les élus et les habitants à la réflexion et au dialogue, « sur la base de données scientifiques et de témoignages de riverains d’éoliennes industrielles ». L’ARR propose de participer à la réunion publique prévue sur ce projet éolien dit « citoyen ». Durant cette réunion, tous les habitants pourront être informés et poser leurs questions. L’association souhaite un référendum. Le Telegramme, L’association Arrée Résistance Rurale souhaite un dialogue sur le projet éolien - Berrien - Le Télégramme
  • Le dialogue stratégique avec la Russie, animé côté français par le diplomate Pierre Vimont, se déclinera sous forme de groupes de travail. La liste a beau être longue – de la lutte contre le terrorisme à l’Arctique, en passant par le nucléaire civil, la stabilité stratégique et les conflits gelés en Europe, l’Iran, la cybersécurité… –, elle témoigne davantage d’une volonté de dialogue complet que d’objectifs clairement atteignables. L’Ukraine fournit l’exemple le plus flagrant, malgré la tenue du sommet de l’Elysée en décembre, de la difficulté à progresser sur le terrain. Le Monde.fr, Emmanuel Macron et Vladimir Poutine relancent le dialogue stratégique

Images d'illustration du mot « dialogue »

⚠️ Ces images proviennent de Unsplash et n'illustrent pas toujours parfaitement le mot en question.

Traductions du mot « dialogue »

Langue Traduction
Anglais dialogue
Espagnol diálogo
Italien dialogo
Allemand dialog
Chinois 对话
Arabe حوار
Portugais diálogo
Russe диалог
Japonais 対話
Basque elkarrizketa
Corse dialogu
Source : Google Translate API

Synonymes de « dialogue »

Source : synonymes de dialogue sur lebonsynonyme.fr

Antonymes de « dialogue »

Dialogue

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