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Crever

Sommaire

Définitions du mot crever

Trésor de la Langue Française informatisé

CREVER, verbe.

I.− Emploi trans.
A.− [Le compl. d'obj. désigne une chose]
1. Percer violemment un objet gonflé ou tendu ou une surface continue :
1. Il se fit tout à coup un grand tumulte parmi les spectateurs du cirque, qui goûtaient une scène comique imprévue. Une bande de gamins avaient crevé la toile avec un couteau, et s'était introduite économiquement dans le cirque en passant sous les gradins. Champfleury, Les Bourgeois de Molinchart,1855, p. 177.
2. Derrière une brume bleue, le groupe des gratte-ciel se lève, grandit peu à peu, crève de la tête la brume, offre au soleil des fronts dont aucun édifice humain n'égale la hardiesse. Colette, En pays connu,1949, p. 197.
SYNT. Crever un pneu. ou absol. (en emploi quasi intrans.) crever. Avoir un pneu de son véhicule percé accidentellement. Crever le riz. Faire gonfler et ramollir le riz à l'eau bouillante, au point d'en faire ouvrir les grains. Vous passerez votre bouillon au tamis et vous y ferez crever votre riz (Viard, Cuis. royal, 1831, p. 16). Crever la peau (à qqn). Trouer la peau à quelqu'un avec une arme tranchante ou par balle, absol. tuer. Pour elle, à l'ombre du drapeau, Nous nous ferons crever la peau! (A. Bruant ds France 1907). Crever les yeux (à qqn). α) Rendre quelqu'un aveugle en lui perçant les globes oculaires. Il ne s'est pas crevé les yeux. Pourtant, plus qu'Œdipe nous le jugeons malheureux entre tous les mortels (Mauriac, Journal 2, 1937, p. 142). β) Au fig. S'imposer à l'esprit par son caractère d'évidence. Ceux qui les payent [les tueurs] obéissent à de bons gros motifs, qui crèvent les yeux tant ils sont énormes (Id., Nouv. Bloc-notes, 1961, p. 160) :
3. ... cet argent, il irait, l'insensé, s'exposer bêtement à le perdre? Allons donc! L'invraisemblance d'une telle hypothèse crèverait les yeux à un enfant de dix-huit mois, et il faut, pour que vous-même vous n'en soyez pas aveuglé, qu'un furieux amour vous possède, du sophisme et du paradoxe. Courteline, Messieurs-les-Ronds-de-cuir,1893, 4etabl., 3, p. 158.
P. métaph. Réduire à néant. J'ai crevé honnêtement les notions qui m'embarbouillaient l'esprit (Valéry, Corresp.[avec Gide], 1894, p. 218):
4. Il faudra détruire un à un, patiemment, leurs espoirs, crever leurs illusions, leur faire voir à nu leur condition épouvantable, les dégoûter de tout, de tous et, pour commencer, d'eux-mêmes. Sartre, La Mort dans l'âme,1949, p. 213.
SYNT. Crever le cœur. Causer un violent chagrin. De passer si près de Phalsbourg sans voir ceux que j'aimais me crevait le cœur (Erckm.-Chatr., Hist. paysan, t. 2, 1870, p. 133).
2. P. anal. Former un contraste violent avec quelque chose. Cinquante coups de fusil crevèrent le silence glacé des champs (Maupass., Contes et nouv.,t. 2, Souvenir, 1882, p. 170):
5. ... elle avait l'air très jeune, (...) un peu honteuse et embarrassée du luxe débordant de ses cheveux, qui crevaient la nudité de son chapeau. Zola, Au Bonheur des dames,1883, p. 522.
SYNT. Crever l'écran. Au fig. [En parlant d'un acteur de cin.] Manifester dans un jeu une grande intensité d'expression (attesté ds Lar. encyclop.). Crever le plafond. Faire œuvre originale. Je disais à un jeune écrivain qu'en littérature il fallait crever le plafond, autrement cela ne valait pas la peine de songer à écrire (Green, Journal, 1950-54, p. 169).
B.− Pop. [Le compl. d'obj. désigne un être animé] Tuer :
6. Un jour ils ont voulu me mettre de semaine aux prisonniers de guerre. J'ai dit au doublard : « Si vous me foutez avec les Fritz, j'en crève un... Je ne veux plus voir leurs sales gueules... » Dorgelès, Les Croix de bois,1919, p. 275.
P. hyperb. et affaiblissement de sens conjoints. Épuiser de fatigue. Crever de travail des hommes pauvres, cela est très honteux (Malraux, Conquér.,1928, p. 107).
SYNT. Crever un cheval. Exténuer un cheval en lui imposant des efforts excessifs. Mais dussé-je crever mon cheval; je suivrai la chasse (Ponson du Terr., Rocambole, t. 5, 1859, p. 455).
II.− Emploi pronom.
A.− Emploi pronom. réfl. Se ruiner la santé; se fatiguer à l'extrême; s'éreinter. Tu travailles comme un cheval, tu te crèves (Bernanos, Journal curé camp.,1936, p. 1101).
B.− Emploi pronom. non réfl. (le pron. agglutiné n'a pas de valeur pers.). S'ouvrir sous l'effet d'une pression excessive. À chaque heure du jour ton cœur se crevait de dégoût (Bernanos, Soleil Satan,1926, p. 203):
7. ... l'eau se gonfle, se crève en quelques bulles dont les cercles blanchâtres tournoient comme des anneaux d'argent... Du Camp, En Hollande,1859, p. 183.
III.− Emploi intrans.
A.− [Le suj. désigne une chose]
1. S'ouvrir brusquement sous l'effet d'une pression ou d'une tension excessive :
8. ... Mais les captifs furent sérieusement incommodés par les miasmes exhalés des fissures du sol et les bulles qui crevaient sous la tension des gaz intérieurs. Verne, Les Enfants du capitaine Grant,t. 3, 1868, p. 112.
9. Ah! Je voudrais qu'une nuit toutes les digues du Rhône crèvent, et que le fleuve emporte la ville d'Arles, avec celles qui y sont. A. Daudet, L'Arlésienne,1872, II, tabl. 2, 2, p. 387.
P. métaph. Disparaître subitement. La simplicité de ces innocents fera crever l'orgueil du serpent qui est logé dans ces démoniaques (Barrès, Colline insp.,1913, p. 211).
2. P. anal.
a) Regorger de quelque chose au point de paraître prêt à en éclater. Son front me parut près de crever sous l'effort du génie (Balzac, L. Lambert,1832, p. 81).Un hôtel qui crevait d'hommes et de meubles (Zola, Nana,1880, p. 1356).
b) Se manifester subitement au grand jour. Une haine de vingt années crève à présent comme un abcès (Bernanos, MmeDargent,1922, p. 12).
B.− [Le suj. désigne un animal ou, p. ext. péj., une pers.] Mourir. Le charlatanisme (...) s'est glissé dans toute profession (...) il n'y a si petit homme qu'il n'ait gonflé. − Le nombre est incalculable des grenouilles qui crèvent (Vigny, Serv. et grand. milit.,1835, p. 148):
10. Parce que je n'aurai songé qu'à moi, qu'à moi seul, (...) il faudra que tout un pays périsse! Il faudra qu'une pauvre femme crève à l'hôpital! Qu'une pauvre petite fille crève sur le pavé! Comme des chiens! Ah! Mais c'est abominable! Hugo, Les Misérables,t. 1, 1862, p. 283.
SYNT. Chaleur à crever. Chaleur étouffante. Dans l'exaltation générale et la chaleur à crever (Malraux, Espoir, 1937, p. 514). Crever d'ennui. S'ennuyer à mourir. Personne ne fait attention aux vieux libertins blasés qui crèvent d'ennui et dont Parïs est pavé (Stendhal, Amour, 1822, p. 239). Crever d'envie. Maintenant que mon chapitre est fini, je crève d'envie de dormir (Flaub., Corresp., 1868, p. 157). Crever de faim, crever la faim ou absol. la crever. α) Dépérir de faim. Dites donc, père, nous crevons de faim. Vous nous donnerez bien du pain et du fromage (Zola, Débâcle, 1892, p. 159). β) P. ext. Vivre dans la misère. Il n'avait pas envie de crever la faim, en s'échinant pour les autres (Zola, Assommoir, 1877, p. 598). Crever de jalousie. Nourrir une jalousie maladive. Je lui ai dit [à Colleville] que Thuillier crèverait de jalousie en lui voyant sa rosette (Balzac, Pts bourg., 1850, p. 120). Crever d'orgueil. Les dreyfusards devenus combistes crevaient déjà d'orgueil (Péguy, Notre jeun., 1910, p. 96). Crever de rage. MmeRebondin, véritablement asthmatique, pensa crever de rage (Aymé, Brûlebois, 1926, p. 80). Crever de rire. Rire à en éclater. Un portrait de Joseph, avec des cils comme une star de cinéma... non, c'est à crever de rire! (Green, Moïra, 1950, p. 80).
Rem. 1. Crever s'emploie à la forme subst. dans la lang. pop. : attraper la crève « prendre froid ». Il a un accent lourd et traînant qu'un enrouement aggrave. Il tousse. − J'ai attrapé la crève, c'coup-ci (Barbusse, Feu, 1916, p. 12). 2. On rencontre ds la docum. le subst. masc. creveur. Celui qui crève. La misère de ce creveur d'yeux, parricide et sacrilège, est si profonde et sa solitude si parfaite, qu'on croirait vraiment qu'il assume, à la façon d'un rédempteur, l'abomination de la multitude qui le déchire (Bloy, Femme pauvre, 1897, p. 147).
Prononc. et Orth. : [kʀ əve], (je) crève [kʀ ε:v]. Fait partie des verbes qui changent [ə] muet du rad. en [ε] ouvert, écrit è accent grave devant syll. muette. Ds Ac. 1694-1932. Étymol. et Hist. 1. 2emoitié du xes. trans. lis ols crever (Vie de Saint Léger, éd. J. Linskill, 154); 2. 1130-40 intrans. « éclater, mourir » (Wace, Sainte Marguerite, 336 ds Keller, p. 38b); 1613 faire crever (un cheval, par l'effort) (Regnier, Sat. V, éd. G. Raibaud, 223); 1867 petit crevé ou subst. crevé (ds Larch. 1880); 3. 1155 intrans. « éclater » (Wace, Brut, 12694 ds Keller, p. 352a); ca 1223 d'ire crever (G. de Coinci, éd. F. Kœnig, 1 mir 10, 201); av. 1630 crever d'en rire (A. d'Aubigné, Confession du Sieur de Sancy, VI, éd. Réaume et Caussade, II, 342); 1880 crevant « drôle » (Zola, Nana, p. 1177); 4. 1160-70 trans. « faire mourir, tuer » (Wace, Rou, 8828 ds Keller, p. 276b); 1680 se crever « se fatiguer » (Rich.); 1876 crevant « épuisant » (Zola, E. Rougon, p. 32); 5. 1554 « gaver » aussi pronom. « se gaver » (Calvin, Serm. sur le Ps. 119, p. 121). Du lat. class. crepare « rendre un son sec, éclater », attesté en b. lat. aux sens 2 et 3. Fréq. abs. littér. : 2 476. Fréq. rel. littér. : xixes. : a) 996, b) 4 247; xxes. : a) 5 505, b) 4 092. Bbg. Gottsch. Redens. 1930, passim.Mat. Louis-Philippe 1951, p. 58, 254. − Pauli 1921, p. 44. − Quem. 2es. t. 2 1971 (s.v. crève).

Wiktionnaire

Verbe

crever \kʁə.ve\ intransitif 1er groupe (voir la conjugaison) (pronominal : se crever)

  1. S’ouvrir par un effort violent.
    • Nous traversâmes un large guéret dont les mottes crevaient sous nos pas en poussière rouge ; […]. — (Octave Mirbeau, Le Père Nicolas, dans Lettres de ma chaumière, 1885)
    • Ce sac crèvera, si vous l’emplissez tant.
    • Ce tuyau est trop faible, il est à craindre qu’il ne crève.
    • Le nuage est près de crever.
    • L’orage crèvera bientôt.
    • L’abcès, la tumeur n’est pas encore près de crever.
    • Le pneu de sa bicyclette, de son auto a crevé.
  2. (Familier) Mourir.
    • Crever de faim, de soif, (Figuré) avoir une grande faim, une grande soif.
    • Crever de chaleur, (Figuré) avoir excessivement chaud.
    • D’écœurement, de dégoût et d’indigestion, Tintin vomit tripes et boyaux et faillit en crever pendant la nuit. — (Louis Pergaud, La Traque aux nids, dans Les Rustiques, nouvelles villageoises, 1921)
    • Mais le plus drôle, c'était quand les deux mâles de la tribu Sauveterre, flanqués d’Eugénie, s’esclaffaient devant une toile du peintre placée contre le mur. C'était à crever de rire, à se rouler par terre. Feu roulant de lazzis ! blagues sans nom ! — (Pierre Dominique, « Les poux du lion », dans Les Œuvres Libres, n° 69, février 1927, Paris : chez Arthème Fayard et Cie, p. 212)
    • Que cela ne vaut plus la peine de lutter, que sa carrière est finie, qu'il aime autant crever tout de suite... Car il dit crever ! — (Georges Simenon, Le Blanc à lunettes, ch. VIII, Gallimard, 1937)
    • …par anesthésie le poisson se retourne et flotte, le ventre en l’air. C’est ce qui arrive également aux poissons fatigués, sur le point de crever ou venant d’être pêchés. — (Paul Bougis, Atlas des poissons – Fascicule I : Poissons marins, Tome I., 1959)

crever transitif

  1. Ouvrir, faire éclater par un effort violent.
    • Le débordement des eaux a crevé la digue. Crever un sac à force de le remplir.
    • Un gros poisson creva les filets. Crever le fiel d’un poisson en l’éventrant.
  2. (Par extension) (Familier) Rendre malade ; faire presque mourir par un excès de fatigue ou de nourriture.
    • — Pourriez-vous me dire comment elle est devenue si rondelette.
      — Pardi, en se crevant de mangeaille comme vous et moi.
      — (Denis Diderot, Mémoires, correspondance et ouvrages inédits, Paris : Paulin, (2e éd.), 1834, t. 1, page 168)
    • Se crever les yeux, (Sens propre) Se les détruire volontairement. (Par extension) (Familier) Altérer l’organe de la vue par un travail excessif ou fait dans de mauvaises conditions d’éclairage ou autres.
    • Se crever de travail.
    • Se crever de mangeaille.
  3. (Très familier) Tuer.
    • Il l’a dit ! Il a dit le nom maudit ! Je vais le crever comme les autres ! — (Maëster, Sœur Marie-Thérèse des Batignolles : Sur la Terre comme au ciel…, AUDIE, ISBN 978-2858154012)
  4. (Figuré) Illuminer.
    • Les lumières de Pointe-à-Pitre crèvent la nuit. — (Jean-Louis Le Touzet, Francis Joyon, un marin d’un autre âge vainqueur de la Route du rhum, Le Monde. Mis en ligne le 12 novembre 2018)

Verbe

crever \Prononciation ?\ transitif (voir la conjugaison)

  1. Poindre, percer, éclater.
    • Au vallet ont les iex crevés — (L’âtre périlleux, manuscrit 1433 français de la BnF)
  2. Crever, faire périr.
    • Exemple d’utilisation manquant. (Ajouter)
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Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition (1932-1935)

CREVER. (Je crève ; nous crevons.) v. intr.
S'ouvrir par un effort violent. Ce sac crèvera, si vous l'emplissez tant. Le nuage est près de crever. L'orage crèvera bientôt. Ce tuyau est trop faible, il est à craindre qu'il ne crève. L'abcès, la tumeur n'est pas encore près de crever. Le pneu de sa bicyclette, de son auto a crevé. En termes de Cuisine, Faire crever le riz, Le faire gonfler à l'eau bouillante. Fam. et par exagération, Crever d'embonpoint, de graisse, Être excessivement gras. Fig. et fam., Crever dans sa peau, Être gras à pleine peau, à ne plus tenir dans ses habits. Fig. et fam., Crever de faim, de soif, Avoir une grande faim, une grande soif. Crever de chaleur, Avoir excessivement chaud. Fig. et fam., Crever de rire, Rire de bon cœur, largement, bruyamment. C'est à crever de rire se dit à propos de Quelque chose qui est extrêmement risible. Fig. et fam., Crever d'orgueil, de dépit, de rage, d'envie, etc., Être rempli d'orgueil, de dépit, etc. Employé familièrement, il signifie aussi Mourir. En ce sens, il ne se dit guère que des Animaux. Ce chien avala du poison et il en creva. C'est une médecine à faire crever un cheval. Pop., Dussé-je en crever, je ferai ce que j'ai résolu. Il est aussi verbe transitif et signifie Ouvrir, faire éclater par un effort violent. Le débordement des eaux a crevé la digue. Crever un sac à force de le remplir. Un gros poisson creva les filets. Crever le fiel d'un poisson en l'éventrant. Par extension, Crever les yeux à quelqu'un. Il signifie, par extension et familièrement, Rendre malade, faire presque mourir par un excès de fatigue, de nourriture. Se crever de travail. Se crever de mangeaille. Crever un cheval. Le fatiguer si fort qu'il en meure ou qu'il en reste fourbu. Se crever les yeux, Se les détruire volontairement. Par extension, il signifie, dans le langage familier, Altérer l'organe de la vue par un travail excessif ou fait dans de mauvaises conditions d'éclairage ou autres. À déchiffrer de si mauvaises écritures, à lire des livres si mal imprimés, vous vous crèverez les yeux. Fig. et fam., Crever les yeux, se dit des Choses qu'on a sous les yeux et que cependant on ne voit pas. Vous cherchez votre gant, le voilà, il vous crève les yeux. Il se dit aussi au sens moral. Cela est d'une vérité évidente, cela crève les yeux. Fig., Crever le cœur, Causer une grande compassion, mêlée quelquefois d'horreur. Ce spectacle me creva le cœur. Le participe passé

CREVÉ se dit comme nom masculin, en termes de Tailleur et de Couturière, de Certaines ouvertures pratiquées aux manches des robes de femme ou des habits à l'espagnole. Une veste, des manches à crevés.

Littré (1872-1877)

CREVER (kre-vé. La syllabe cre prend un accent grave quand la syllabe qui suit est muette : Je crève, je crèverai)
  • 1 V. n. Se rompre par excès de tension, par surcharge ; sens qui ne s'applique qu'à des objets considérés comme susceptibles d'être gonflés. Ce sac crèvera si vous l'emplissez tant. Et je veux [dit une suivante à sa maîtresse], si jamais j'ai contre vous manqué, Crever comme un boudin que l'on n'a pas piqué, Scarron, Jodelet, II, 1. … La chétive pécore S'enfla si bien qu'elle creva, La Fontaine, Fabl. I, 3. Ou ma vie ou la sienne, importunes sangsues, Doivent crever du sang dont elles sont repues, Rotrou, Antig. I, 6. … L'abondance à pleines mains Verse en leurs coffres la finance, En leurs greniers le blé, dans leurs caves les vins : Tout en crève…, La Fontaine, Fabl. VII, 6.

    Terme de jardinier fleuriste, qui se dit des œillets et de leur étui quand la quantité des feuilles les fait ouvrir et éclater. Il est difficile d'avoir de beaux œillets et de les empêcher de crever.

  • 2Éclater avec explosion. Le canon creva dès le second coup. Son fusil lui creva dans la main, Sévigné, 476. À leurs pieds aussitôt cent nuages crevèrent, La Fontaine, Phil. et Bauc.

    Fig. Je vois se former de loin un nuage de coups de bâton qui crèvera sur mes épaules, Molière, Fourberies, I, 1. Je voulus parier, quoique tout respirât la noce, qu'elle ne s'achèverait pas ; en effet, le jeudi, le temps se brouilla, et la nuée creva le soir à dix heures, Sévigné, 12. Reine, n'attendez pas que le nuage crève, Racine, Ath. II, 6.

    Crever dans la main, se dit d'une arme à feu qui éclate dans la main au moment où on la tire ; et, figurément, crever dans la main, n'être d'aucun service. Le pouvoir et l'impunité rendent les forts audacieux ; le bon droit seul est l'arme des faibles ; et cette arme leur crève ordinairement dans les mains, Rousseau, Lett. au chev. d'Éon, Corresp. t. VI, p. 255, dans POUGENS.

  • 3 Terme de médecine. Aboutir. L'abcès est près de crever.
  • 4Crever de graisse ou d'embonpoint, être excessivement gras.

    Crever se dit de ceux qui ont trop mangé. Il soupe, il crève ; on y court, On lui donne maints clystères, La Fontaine, Glout. Ils mangeront jusqu'à regorger, jusqu'à crever, Rousseau, Ém. II.

    Crever dans sa peau, être d'un embonpoint excessif ; et, figurément, enrager en secret de quelque grand dépit.

    Par extension. Crever de santé, avoir une santé florissante et de l'embonpoint. Un gros garçon qui crève de santé, Mais qui de sens a bien moins qu'une buse, Rousseau J.-B. Épigr. III, 13.

    Crever d'argent, de biens, avoir beaucoup d'argent, de biens. Mme de Coulanges, qui crève d'argent, a prêté mille francs à Mlle de Méri, Sévigné, t. VIII, Lett. 790, p. 116, dans POUGENS.

  • 5Être en proie à quelque passion qui cause du tourment, à quelque sentiment qui cause de l'impatience et que l'on renferme en soi, que l'on a honte de laisser voir. Que son cœur convoiteux d'avarice ne crève, Régnier, Sat. X. Et chacun, en riant, en parle à cœur ouvert, Dont je crève de rage, Régnier, Élég. 2. Je crève de dépit, Molière, les Préc. I, 7. Et que puisse l'envie en crever de dépit, Molière, Tart. III, 7. Pour le faire crever de honte et de ressentiment, Hamilton, Gramm. 9.

    Absolument. Il fallait crever ou communiquer ses chagrins, Hamilton, Gramm. 8. Sa mère pensa crever en la revoyant, Sévigné, 535. Le peu de fruit d'attenter sur ta vie Fera crever la haine et lassera l'envie, Rotrou, Bélis. IV, 6. [ô Boileau] J'embrasserai Quinault, en dusses-tu crever, Voltaire, Ép. 95. Les gens crèveraient plutôt que de ne pas jaser, et vous tout le premier, Courier, 2e lettre particulière.

    Crever de rire, rire excessivement de choses ridicules. Et dont les beaux discours… Feraient crever de rire un saint du paradis, Régnier, Sat X. Les sermons dont vous parlez font crever de rire, Sévigné, 398. Les étrangers crèvent de rire quand ils voient, dans nos tragédies, le seigneur Agamemnon et le seigneur Achille qui lui demande raison aux yeux de tous les Grecs, et le seigneur Oreste brûlant de tant de feux pour madame sa cousine, Courier, Trad. d'Hérod. préface.

    Crever de faim, avoir grand faim, être dans le dénûment. Je ne veux pas me défaire de mon blé autrement, dussiez-vous crever de faim, Montesquieu, Lett. pers. 11.

  • 6Mourir en parlant des bêtes, et aussi par dédain ou colère en parlant des hommes. Fait crever les courtauds en chassant aux forêts, Régnier, Sat. V. Et que vous n'êtes point crevé de toutes les médecines qu'on vous a fait prendre, Molière, Mal. imag. III, 3. Ils firent tant Qu'on les vit crever à l'instant, La Fontaine, Fabl. VIII, 25. Elle et son équipage ont pensé crever des chaleurs, Sévigné, 577. Un homme qui tombe de cheval et qui crève sur la place, Sévigné, 66. Mme d'Elbeuf a pensé crever, Sévigné, 212. Mme de Lavardin est enrhumée à crever, Sévigné, 389. Tu crèveras bientôt du venin que tu jettes, Tristan, Mort de Chrispe, IV, 7. Les Juifs faisaient boire d'une eau mêlée de cendre à leurs femmes soupçonnées d'adultère ; les coupables ne manquaient pas d'en crever, Voltaire, Mœurs, 22. Il [Satan] jure, il grimace, il se tord, Il crève comme un hérétique, Béranger, Mort du Diable.
  • 7 Terme de cuisine. Faire crever le riz, le faire gonfles à l'eau bouillante ou à la vapeur.
  • 8À certains jeux, crever c'est perdre la partie, parce qu'on a fait plus de points qu'il n'en fallait pour la gagner.
  • 9 V. a. Faire éclater, rompre avec effort, violence. Cette forte charge creva le canon. Et la foudre qui va partir, Toute prête à crever la nue, Ne peut plus être retenue, Corneille, Poly. IV, 2.
  • 10Faire manger à l'excès. Il les creva de bonne chère.
  • 11Crever les yeux, crever le globe de l'œil de manière qu'il se vide et cesse de voir. On creva les yeux à Philippique, Bossuet, Hist. I, 11. Dans une émeute populaire, un jeune homme nommé Alcandre creva un œil à Lycurgue d'un coup de bâton, Rollin, Hist. anc. Œuvres, t. II, p. 520, dans POUGENS. Il [Louis le Débonnaire] fit crever les yeux à Bernard, roi d'Italie, son neveu, qui était venu implorer sa clémence, Montesquieu, Esp. XXXI, 20.

    Se crever les yeux, se percer les yeux ou se les détruire d'une façon quelconque. Semblable en quelque chose à cet ancien que l'on dit qui se creva les yeux pour n'être pas distrait dans ses méditations philosophiques, Fontenelle, Amontons.

    Fig. Crever les yeux, se dit de choses qui sont sous les yeux et que cependant on n'aperçoit pas. Cela crève les yeux, cela est d'une évidence palpable. Les saletés y crèvent les yeux, Molière, Critique, 3. Pour moi, je ne vois pas ces exemples fameux. - Moi, je les vois si bien qu'ils me crèvent les yeux, Molière, F. sav. IV, 3. Notre propre intérêt est un merveilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement, Pascal, Imag. 5.

    Crever le cœur, faire dans la région de l'estomac une plaie qui cause la mort. Il s'est jeté comme un furieux et s'est crevé le cœur, Sévigné, 460.

    Fig. Exciter une vive compassion. Cela nous creva le cœur, Sévigné, 149.

  • 12Crever un cheval, le fatiguer à le faire mourir, le rendre fourbu… [un faix] Suffisant de crever un genet de Sardaigne, Régnier, Sat. VI. L'autre crevait son cheval pour arriver avant, Hamilton, Gramm. 5. M. Colbert pensa crever ses chevaux, Sévigné, 386. Toujours à l'avant-garde, crevant mes chevaux, et me chargeant de toutes les commissions, Courier, Lett. I, 163. Le duc d'Angoulême crève les chevaux sur la route de Bayonne, Courier, II, 268.

    Que la peste te crève, sorte d'exclamation de dépit, qui se dit à quelqu'un qui nous cause peine ou colère.

  • 13Se crever, v. réfl. Éprouver une rupture à force de distension. Le sac, trop empli, se creva.

    Se crever de boire et de manger, ou simplement, se crever. Le jeune renard mange tant qu'il se crève, et peut à peine aller mourir dans son terrier, Fénelon, XIX, 48. Soit qu'on meure de faim ou qu'on se crève, on dit toujours : ah ! si M. de Formont était là ! Voltaire, Lett. en vers et en prose, 19. Comment es-tu mort, Callidémidès ? Car, pour moi, tu sais que je me crevai en un festin chez Dinias, qui est une belle fin pour un parasite, Perrot D'Ablancourt, Lucien, Dial. de Zénophante et Callidémidès.

  • 14Être fatigué outre mesure. Se crever de travail, de fatigue, travailler avec excès. Il est vieux et usé, il s'est crevé à me suivre ; qu'en faire ? La Bruyère, IX.

REMARQUE

Crever, v. n. se conjugue avec l'auxiliaire avoir quand il indique une action : la bombe a crevé, c'est-à-dire elle a fait explosion ; avec l'auxiliaire être, quand il indique un état : la bombe est crevée, c'est-à-dire l'explosion est faite, accomplie.

HISTORIQUE

XIe s. Si alcuns crieve l'oil à l'altre…, L. de Guill. 21.

XIIe s. L'aube creva [parut], si prist à ajourner, Ronc. p. 119. Ainz lui verrez le cuer au cors crever, ib. 158. [Ils jurèrent que] Par desuz le mentun la lengue lui trarunt, E les oilz de sun chief andous [tous deux] li creverunt, Th. le mart. 135.

XIIIe s. Hé ! envieus, chose dolente, Que te vaut d'un amant grever ? Par foi, pour ce porras crever, Roman de la Poire. Et fist à cescun des arbalestriers un poing copper, et as siergans à cescun un oel crever, Chr. de Rains, p. 72. Quant povres jentiex hom demeure En son païs une seule heure, On li devroit les iex crever, Bl. et Jeh. 25. Fait Chantecler : et je le voil, La male goute li criet l'oil Qui s'entremet de someillier à l'eure que il doit veillier, Ren. 1702. Renart commence à apeler Qu'ilueques ne volt plus ester, Que jà estoit l'aube crevée, ib. 1175. En ort leu m'orent [les moines] ostelé ; De poor dui [je dus] estre crevez ; Moult ai esté par toi grevez, ib. 14370. Amors, ainc ne fu chevauchée, Tournotemens ne os banie [armée à bannières], Où on ne sentist de tes caus [coups] ; Tu fais faire chevalerie, Tu fais perdre l'ame et la vie ; Tu fais crever cors et chevaus, Hist. litt. t. XXIII, p. 613. Les ovres regarder devés, Se vous n'avez les iex crevés, la Rose, 11114. Lor piez lavez et furent oint, Qui crevé erent de mesaise, Rutebeuf, II, 203.

XIVe s. Et le comte d'Auxerre, à qui l'ueil on creva, Fu à Robin Carole, qui puis le delivra, Guesclin. 6355. Et les fossez remplis avironnéement, Et les gros murs minez et crevez laidement, ib. 19577. Picquiez d'une espingle les boudins quant ils s'enflent, ou autrement ils creveroient, Ménagier, II, 5. Et soit tant bouly que l'orge creve, ib.

XVe s. Allez, allez querre vostre comte d'Armignac, qui s'est tué et crevé à boire fontaine devant Alexandrie, Froissart, III, IV, 20.

XVIe s. Il fut blecé à travers le corps si à point que son aposteme en creva, Montaigne, I, 254. Deliberé de crever [mourir] plus tost que de luy ouvrir la porte, Montaigne, I, 278. Se crever les yeulx, Montaigne, ib. Il fault aller ou crever, Montaigne, IV, 169. Ne vous ay-je point dit que cette nuée se creveroit à la fin quelque jour, avec orage et tempeste qui tumberoit sur nous ? Amyot, Fab. 26. Il crevoit de despit, voyant que les nobles faisoient tout ce qu'ilz pouvoient à le [Sylla] poulser en avant, Amyot, Marius, 58. À force de crier après luy et de se tourmenter, il feit crever l'apostume qu'il avoit dedans le corps, Amyot, Sylla, 75. À la fin il y perdit un œil qui luy fut crevé en combatant, Amyot, Sertor. 4. En prononçant seulement une harengue qu'il a estudiée de longue main, il est en danger de crever et estouffer devant vous, Amyot, Phoc. 13. Ces choses luy creverent le cueur, Amyot, Cicéron, 41. Ilz s'encoururent devers Cleomenes en si grande haste que les chevaulx en creverent, Amyot, Agis et Cléom. 47. Les assiegez aussi tirerent un grand rempart derriere le bastion de l'evangile, où une mine creva sur six vingts pionniers, D'Aubigné, Hist. II, 46. Ils surchargerent l'artillerie de telle façon qu'elle creva toute entre les mains des Turcs, D'Aubigné, ib. II, 200. Nous lui jurerons toutte fidelité et service tant pour cet affaire en general, que pour son particulier, pour crever tous à ses pieds pour son dit service, D'Aubigné, ib. 228. Les autres crevans de rire, D'Aubigné, ib. II, 230. Eux vont pour le desgager selon que le chemin assez large permettoit ; mais tout cela estoit crevé [rempli] de cette fleur de gentils-hommes gascons, qui tous frais venus avoient eu commandement de mesler sans taster, D'Aubigné, ib. II, 254. La glace creva et enfonça plus de 120 hommes, D'Aubigné, ib. III, 203. Que, sans le respect qu'il portoit au roi, il eust faict crever de harquebuzades tous les mareschaux de logis, Carloix, III, 10.

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Encyclopédie, 1re édition (1751)

* CREVER, v. act. c’est rompre avec effort, soit en détruisant la continuité de dehors en-dedans, comme à une peau de tambour ; soit en la détruisant de dedans en-dehors, comme à une vessie ; soit d’un côté à l’autre, comme à un papier.

Crever un cheval, (Manege.) c’est l’outrer & le fatiguer extraordinairement par de trop longues courses. (V)

Crever, Crevures, Crevasses, en Gravure ; on se sert de ces termes pour exprimer les endroits où les tailles sont confondues dans l’ouvrage, soit par le défaut de l’eau-forte, ou par l’incapacité du graveur qui a donné des coups de burin qui se confondent les uns dans les autres.

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Étymologie de « crever »

Provenç. crebar ; espagn. et portug. quebrar ; ital. crepare ; du latin crepare, crever.

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Du latin crepare (« éclater [en parlant d'un son] ») ; on est passé du sens de « éclater » à celui de « fendre » (voyez le substantif une crevée) pour aboutir à celui de « mourir ». Voyez, dans un domaine plus ludique, le parallèle entre « éclater de rire », « se fendre la gueule » et « mourir de rire ».
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Du latin crepare.
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Phonétique du mot « crever »

Mot Phonétique (Alphabet Phonétique International) Prononciation
crever krǝve

Évolution historique de l’usage du mot « crever »

Source : Google Books Ngram Viewer, application linguistique permettant d’observer l’évolution au fil du temps du nombre d'occurrences d’un ou de plusieurs mots dans les textes publiés.

Citations contenant le mot « crever »

  • Crève donc, société ! Émile Augier, Les Effrontés, I, 7, le marquis , Michel Lévy
  • Crever gros... crever maigre... La différence est pour les porteurs. De Francis Blanche / Mon oursin et moi
  • Il vaut mieux péter en société que crever tout seul. De Proverbe belge
  • J'aime ta façon de crever mon gars. De Jamie Foxx / Django Unchained
  • La vérité ? Un coup de couteau qui peut débrider parfois une plaie, crever un abcès. De Henri Duvernois / Beauté
  • Que c'est long à venir, une civilisation ! Que c'est long à crever ! De Andrée Maillet / A la mémoire d'un héros
  • Partir, c’est mourir un peu, mais rester, c'est crever doucement. De Gilles Veber / Gauthier
  • L'unique droit qui reste à un homme n'est-il pas de crever comme il veut... De Stefan Zweig / Amok
  • Quand on a envie de crever, le chocolat a encore meilleur goût que d'habitude. De Romain Gary / La vie devant soi
  • Le bonheur, ça consiste à vivre penché au-dessus de deux bols à café, sur l'un on a écrit "toi", sur l'autre "moi" - et le monde peut crever la gueule ouverte. De Jacques Languirand / Tout compte fait
  • Il existe pour le pauvre en ce monde deux grandes manières de crever, soit par l'indifférence absolue de vos semblables en temps de paix, ou par la passion homicide des mêmes la guerre venue. De Louis-Ferdinand Céline / Voyage au bout de la nuit
  • C'est cela vivre, ça se résume à cela finalement, faire quelque chose de ce qui nous arrive, sinon on reste là au bord du chemin, comme une bête apeurée, et on n'a plus d'autre choix que de crever. De Lionel Duroy / Vertiges
  • « C’est pas une piqûre qui va me crever » : les mots touchants de Codi, youtubeur malgré la maladie POSITIVR, "C'est pas une piqûre qui va me crever" : les mots touchants de Codi, youtubeur malgré la maladie
  • Vingt-cinq mille morts en France faute d'hydroxychloroquine, dont son beau-frère qu'on aurait "laissé crever" en le privant de ce traitement: ces violentes accusations valent au controversé Pr Perronne d'être dans le viseur de l'Ordre des médecins et de l'AP-HP. Challenges, Covid-19: le Pr Perronne visé par Conseil Ordre Médecins - Challenges

Traductions du mot « crever »

Langue Traduction
Anglais to die
Espagnol morir
Italien crepare
Allemand sterben
Chinois 去死
Arabe حتى الموت
Portugais morrer
Russe умереть
Japonais 死ぬ
Basque hil
Corse moriri
Source : Google Translate API

Synonymes de « crever »

Source : synonymes de crever sur lebonsynonyme.fr

Antonymes de « crever »

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