Manger : définition de manger


Manger : définition du Trésor de la Langue Française informatisé

MANGER1, verbe trans.

A.− Avaler (un aliment solide ou pâteux) après (l')avoir mâché.
1. [Le compl. d'obj. est exprimé] Les chevaux mangent du foin, de l'avoine (Ac.). Gaga et Clarisse faisaient avec Blanche un repas sérieux, mangeant des sandwiches sur une couverture étalée (Zola, Nana,1880, p. 1388).Les longues vaches flamandes (...) viennent en ronflant de plaisir manger parfois l'avoine au creux de sa main (Bernanos, M. Ouine,1943, p. 1430).V. brioche ex. 1, chair ex. 10, déjeuner2ex. 6 :
1. Ce soir, Marguerite n'a pas eu le temps de faire de la cuisine, Gondran, pour son souper, mange un oignon cru. Il l'a coupé par le milieu. Il défait une à une les côtes concentriques, les trempe dans la salière et les croque. Giono, Colline,1929, p. 28.
SYNT. Manger un fruit, un gâteau, un morceau de pain, un œuf, des pommes de terre, des restes, une tartine; manger son déjeuner, son dîner; manger du fromage, du pain, du poisson, de la purée, de la viande; manger de tout; manger de la bonne cuisine; n'avoir rien mangé depuis la veille; être bon, mauvais à manger.
Loc. (souvent au fig.)
Manger son blé* en herbe/en vert. Manger des briques*. Être bête* à manger du chardon*/du foin/de l'herbe.
Région. (Canada). Manger des coups, une dégelée, une raclée, la volée. Être battu (cf. Canada 1930 et R. Ling. rom. t. 43, 1979, p. 417).
Manger le Bon Dieu*. Manger la laine* sur le dos de qqn. Avoir mangé du lion*.
Manger un morceau (fam.). Faire un petit repas. Entrer manger un morceau dans un restaurant (Maupass., Contes et nouv.,t. 2, M. Parent, 1886, p. 598).
Manger le morceau (fam. et pop.). Avouer. Un de ceux d'en face, chargé (...) de l'assassiner en simulant une fausse reddition, mangeait le morceau et réclamait une petite prime (L. Daudet, Sylla,1922, p. 119).[L'un des bandits] avait « mangé le morceau » et dénoncé ses complices (Bourget, Conflits int.,1925, p. 213).
Manger son pain blanc* le premier. Ne pas manger de ce pain*-là.
Manger les/des pissenlits par la racine (fam. et pop.). Être mort et enterré. Être mort, cela s'appelle manger des pissenlits par la racine (Hugo, Misér.,t. 1, 1862, p. 686):
2. − (...) il pense à tous les types qui essayeront de vous faire la cour pendant qu'il cassera des cailloux. − Ou qu'il mangera des pissenlits par la racine, dit Pinette qui ricanait toujours. − Je vous défends de vous faire tuer, s'écria-t-elle. Sartre, Mort ds âme,1949, p. 134.
Ne rien manger. Manger très peu. Il ne mange rien (Lexis1975).
Manger de la vache enragée*.
Vieilli. ,,Savoir bien son pain manger`` (Ac. 1835, 1878), ,,Entendre bien ses intérêts`` (Ac. 1835, 1878).
Emploi pronom. passif. Vit-on jamais gigot faire mal à personne? Il se mange sans faim (Ponchon, Muse cabaret,1920, p. 153).Une tête de veau (...) Ou une tête de n'importe quoi qui se mange (Prévert, Paroles,1946, p. 96):
3. Alexis (...) désigna du doigt une grosse courge : il ne savait pas très bien ce que c'était, mais sûrement cela devait pouvoir se manger... Triolet, Prem. accroc,1945, p. 259.
P. ext. Avaler un aliment liquide. Manger du potage :
4. Nous mangeâmes de la soupe Où lentilles et poireaux Mêlaient leurs parfums farauds À celui du pain qu'on coupe. Verlaine, Œuvres compl.,t. 3, Invect., 1896, p. 392.
Loc. fam. Manger la soupe sur la tête de qqn. Être nettement plus grand que quelqu'un. Vos élèves vous mangent la soupe sur la tête (Sartre, Sursis,1945, p. 75).
P. anal. [Le compl. d'obj. désigne un mot ou un ensemble de mots] Mal articuler, prononcer précipitamment. Synon. avaler.Manger ses mots. Un bredouillement qui lui faisait manger la moitié des mots (A. France, Vie littér.,t. 4, 1892, p. 311).V. ambassadeur ex. 10 :
5. ... un acteur qui vient de faire craquer ses bretelles, n'ose plus se présenter que de biais (...) et mange la moitié de ses répliques dans sa hâte à sortir de scène... Bernanos, Gde peur,1931, p. 137.
Vx. ,,Cette voyelle finale se mange`` (Ac. 1835, 1878), ,,se dit D'une voyelle finale qui s'élide, qui ne se prononce pas, à cause de la rencontre d'une voyelle qui commence le mot suivant`` (Ac. 1835, 1878). ,,En français, l'E muet se mange devant une voyelle`` (Ac.1835, 1878).
2. Emploi abs. L'obésité ne se trouve jamais (...) dans les classes de la société où on travaille pour manger et où on ne mange que pour vivre (Brillat-Sav., Physiol. goût,1825, p. 221).On peut juger les hommes à la quantité de sérieux qu'ils montrent dans l'acte de manger (Valéry, Suite,1934, p. 31):
6. Il faisait manger le petit, essayait de manger lui-même, coupait la viande, la mâchait et l'avalait avec effort, comme si sa gorge eût été paralysée. Maupass., Contes et nouv.,t. 2, M. Parent, 1886, p. 601.
SYNT. Manger beaucoup, peu, trop; manger bien, mal; manger lentement, (trop) vite; manger debout; manger en silence; manger avec ses doigts; manger avec appétit, de bon, de bel appétit; manger avec avidité, excès, gloutonnerie; manger à sa faim, sans avoir faim; avoir assez à manger, n'avoir rien à manger; rester (plusieurs jours) sans manger; manger comme un chancre, comme un loup, comme un ogre, comme quatre; manger comme un oiseau; manger comme un cochon; manger sur le pouce; manger du bout des dents, à belles dents.
Locutions
L'appétit* vient en mangeant. Il y a à boire* et à manger. Manger à tous les râteliers*.
Manger dans la main de qqn [Le suj. désigne un animal] Être familier (avec quelqu'un). Je me souviens d'avoir eu pour ami (...) un chien, une levrette blanche (...); elle n'avait jamais mangé que dans ma main, répondu qu'à ma voix (Lamart., Jocelyn,1836, p. 633).Je m'entendais tout à fait bien avec les pigeons (...) ils me mangeaient dans la main (Céline, Mort à crédit,1936, p. 431).
[Le suj. désigne une pers.] Au fig., fam. Être (trop) familier (avec quelqu'un), être servile. Un grand nombre m'eussent mangé dans la main ou frappé sur l'épaule. Nous sommes fort enclins, de notre nature, à la familiarité (Las Cases, Mémor. Ste-Hélène,t. 2, 1823, p. 43).Si le ministère de la guerre se laisse manger dans la main par les habits noirs, je suis mort (Balzac, Cous. Bette,1846, p. 251).
Manger à la même écuelle*.
En partic. Prendre un repas. On mange bien chez cette personne, chez ce restaurateur (Ac.1835, 1878).Un homme qui, depuis dix ans, était reçu chez son père et chez lui, avait mangé vingt fois à leur table (Goncourt, Journal,1896, p. 963).Tous ces messieurs se lèvent (...) on mène manger le ministre, allons déjeuner! (Colette, Cl. école,1900, p. 300):
7. Le soir, en mangeant, nous ne parlerons que l'anglais. Il ne sera répondu à aucune demande de pain ou de vin (...) si elle n'est pas exprimée dans la langue de Disraëli... H. Bazin, Vipère,1948, p. 48.
SYNT. Manger chaud, froid; manger gras, maigre; manger à la cuisine, à la cantine, au restaurant; manger seul, en compagnie de qqn; manger à la bonne franquette, à la fortune du pot; salle à manger.
Loc. Donner à boire* et à manger.
B.− [Le suj. désigne gén. un animal] Dévorer (une proie, un être vivant). Son quatrième enfant, mangé au bord du Nil par un crocodile (Goncourt, Journal,1885, p. 518).Ah! Le vautour a mangé la colombe; le loup a mangé le mouton; le lion a dévoré le buffle aux cornes aiguës (Maupass., Contes et nouv.,t. 2, Horla, 1886, p. 1118).
Locutions
Brebis* comptées, le loup les mange. Qui se fait brebis*, le loup le mange. Il veut le manger tout cru*. À quelle sauce* sera-t-il mangé?
Vieilli. ,,Être joli à manger, être à manger`` (Ac. 1835), ,,se dit D'un joli enfant, d'une jolie personne. On dit plus ordinairement, à croquer`` (Ac. 1835).
Vieilli. ,,Je n'ai garde de lui en parler, il me mangerait le blanc des yeux`` (Ac. 1835, 1878), ,,Il se courroucerait, il me querellerait`` (Ac. 1835, 1878).
Vieilli. ,,Manger les crucifix`` (Ac. 1835, 1878), ,,se dit en parlant Des hypocrites, des dévots outrés qu'on voit sans cesse agenouillés dans les églises`` (Ac. 1835, 1878).
Vieilli. [Par menace], ,,je le mangerais avec un grain de sel, à la croque au sel`` (Ac. 1835, 1878), ,,se dit D'un homme à qui l'on se croit très-supérieur en force`` (Ac. 1835, 1878).
,,Les gros poissons mangent les petits`` (Ac.), ,,Les puissants oppriment les faibles`` (Ac.).
Emplois pronom.
Emploi pronom. réfl. Se manger le(s) foie(s)*, les sangs*.
Emploi pronom. réciproque dir. Les bêtes féroces (...) ne se mangent pas entre elles (A. France, Vie fleur,1922, p. 499).
Loc. Les loups ne se mangent pas (entre eux). Les gens malhonnêtes ne se nuisent pas :
8. ... un homme sage va voir ses amis (...) et se fait conseiller par eux son abjuration, ils en deviennent les complices (...) et l'on convient alors (...) de se rendre des services mutuels. Les loups ne se mangent point. Balzac, Illus. perdues,1839, p. 515.
Au fig. [Le suj. désigne des pers.] Se nuire. L'abbé Faujas a roulé l'abbé Bourrette (...) c'est amusant de voir les calotins se manger entre eux (Zola, Conquête Plassans,1874, p. 1025).
Emploi pronom. réciproque indir., fam.
Se manger le nez. Se quereller. Au fond, Zola a une certaine appréhension de la publication des années où nous nous sommes légèrement mangé le nez (Goncourt, Journal,1893, p. 483).Il y a encore à Paris, des milieux charmants et libres où des gens d'opinions adverses, peuvent se rencontrer sans se manger le nez (L. Daudet, Salons et journaux,1917, p. 11).
Vieilli. Ils se sont mangé le blanc des yeux, ,,Ils se sont fortement querellés`` (Ac. 1835, 1878).
P. exagér. J'ai garde de lui en parler, il me mangerait (Ac. 1835, 1878).Combat pour l'existence, les maigres mangeant les gras, le peuple fort dévorant la blême bourgeoisie (Zola, Germinal,1885, p. 1524):
9. ... il y aura tôt ou tard une guerre finale entre la France et sa voisine d'en face (...) on aura beau faire, il faudra que nous les mangions ou qu'ils nous mangent! Feuillet, Rom. j. homme pauvre,1858, p. 310.
Fam. [Employé avec une négation, pour rassurer qqn] Il ne me mangera pas (Ac.1935).Que te voilà devenue grande, Süzel, dit-il. Mais avance donc, n'aie pas peur, on ne veut pas te manger (Erckm.-Chatr., Ami Fritz,1864, p. 29).Je ne te demande rien, moi, je n'ai pas la prétention de... que diable, je n'ai jamais mangé personne! (Van der Meersch, Invas. 14,1935, p. 316):
10. − (...) voilà un galopin que je laisse (...) en tête à tête avec notre curé. Le lendemain, plus de curé. Qu'est-ce qu'il en a fait, du curé? − Il ne l'aura pas mangé, votre curé, Madame Céleste!... Bernanos, Crime,1935, p. 815.
Fam. [Le compl. d'obj. désigne une pers. considérée du point de vue de son appartenance à un groupe quelconque] . Manger de qqn.Être violemment hostile à quelqu'un. Manger du curé. L'esprit public est unitaire. Si l'on veut qu'il mange du prêtre, il ne faut pas lui mettre du Prussien sous la dent (Maurras, Kiel et Tanger,1914, p. 158).Les patriotes professionnels (...) les littérateurs qui mettent chaque matin leur pyjama et leurs pantoufles rouges pour manger du boche (Romains, Hommes bonne vol.,1938, p. 216).
Manger des yeux. Regarder avec avidité, convoitise. MmeFouassin écoutait religieusement parler le camionneur et le mangeait des yeux (Dabit, Hôtel Nord,1929, p. 127):
11. Voici qu'un vieux renard affamé de victimes (...) Voit l'écureuil sur un rameau. Il le mange des yeux, humecte de sa langue Ses lèvres qui de sang brûlent de s'abreuver;... Florian, Fables,1792, p. 135.
Manger de baisers, de caresses. Couvrir, combler de baisers, de caresses. Il (...) se mit à lui manger les mains de baisers, comme s'il eût voulu la dévorer (Sand, Maîtres sonneurs,1853, p. 244).[Lourdes] cette terre mangée de baisers (Barrès, Amit. fr.,1903, p. 230).Vous êtes adorable, c'est bien simple, et (...) je vous mangerais de baisers si je ne craignais d'être indiscret (Courteline, Linottes,1912, X, p. 137).
Emploi pronom. réciproque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune chien. Nous nous mangerons de caresses (Renard, Poil Carotte,1894, p. 125).
[Au cond.] Être attiré (par quelqu'un ou par quelque chose). On en mangerait. Sa sœur, si tendre qu'on l'eût mangée (Cladel, Ompdrailles,1879, p. 149).
C.− Ronger; altérer, user lentement.
1. [Le suj., ou plus souvent le compl. d'agent, désigne un animal] Ronger. Étoffe mangée aux mites, aux rats; bois mangé des termites, aux vers, par les vers. Il donnait à rire par son feutre bossué et piteux, son plumet mangé des rats (Gautier, Fracasse,1863, p. 36).Des chênes malingres, mangés de chenilles et n'ayant plus que la dentelle de leurs feuilles (Goncourt, G. Lacerteux,1864, p. 197).Des généraux du XVIIIeempaillés et fortement mangés aux vers (Nizan, Conspir.,1938, p. 70).
Emploi pronom. réfl. indir. [Le suj. désigne une pers.] Il commençait à se manger un ongle, sans en avoir l'air, bien entendu. Et il a fini par avoir un panaris tournant à ce doigt-là (Duhamel, Confess. min.,1920, p. 8).
P. exagér. Mordiller, serrer entre les dents. Se manger les poings d'impatience :
12. La tante Aurélie (...) se mordait cruellement un poing, les yeux terribles et fixes (...) pourquoi tante Aurélie se mangeait-elle la main, en regardant les vitres? Adam, Enf. Aust.,1902, p. 3.
2. [Le suj. ou le compl. d'agent désigne gén. une chose] Altérer, user lentement. Plaque de fer mangée par la rouille, de rouille, par le temps. La rivière mange ses bords (Ac. 1835, 1878). La rouille mange le fer (Ac.). De vieilles, très vieilles collines, craquelées par le soleil et mangées par la pluie (Mille, Barnavaux,1908, p. 53).Une marche au rebord limé, mangé par plusieurs générations de locataires (Duhamel, Confess. min.,1920, p. 125):
13. Un grand linceul blanc couvrait le cadavre (...). Ce linceul était presque complètement mangé à l'un des bouts, et laissait passer un pied de la morte. Dumas fils, Dame Cam.,1848, p. 55.
3. [Le compl. d'obj. désigne une pers. ou une partie du corps hum.]
a) [Le suj. désigne une maladie, un mal physique] Altérer, faire éprouver une sensation pénible. Face mangée d'anémie; être mangé de goutte, de rhumatismes, de petite vérole. Un ulcère lui mange la jambe (Ac. 1835). C'est un poste terrible (...). Nous sommes obligés de renouveler nos douaniers tous les deux ans. La fièvre des marais les mange (A. Daudet, Lettres moulin,1869, p. 100).Des malheureux mangés de plaies, mordus par les rats, brûlés par les punaises (Faure, Hist. art,1921, p. 140):
14. ... il la retrouva [sa femme] de nouveau au centre de son désir, et avec un si soudain éclatement de douleur qu'il se mit à courir vers son hôtel, pour fuir cette atroce brûlure qu'il emportait pourtant avec lui et qui lui mangeait les tempes. Camus, Peste,1947, p. 1344.
b) Au fig. Altérer, modifier le comportement (de quelqu'un); posséder entièrement. Être mangé par la jalousie, la passion. Les entreprises de l'homme sont à la fois des projets et des fuites; il se laisse manger par sa carrière, par son personnage (Beauvoir, Deux. sexe,t. 2, 1949, p. 452):
15. Il m'apprend qu'il a la grippe et qu'il est forcé de garder le lit. Il me semble qu'un prêtre mangé du zèle de la maison de Dieu aurait trouvé la force de célébrer la messe... Bloy, Journal,1899, p. 319.
D.− Anéantir, faire disparaître.
1. Faire disparaître à la vue. Ce moment entre le jour et la nuit où ne se voit plus que ce qui est de l'or : l'ombre avait mangé tout le bas de l'atelier (Goncourt, Man. Salomon,1867, p. 136).Un tunnel mange les wagons de tête; Brunet regarde le trou noir où le train s'engouffre (Sartre, Mort ds âme,1949, p. 279):
16. Elles ne veulent plus savoir si tu leur mens Amour qui les courbas mieux qu'aucune prière Quand la gare de l'Est eut mangé leurs amants... Aragon, Crève-cœur,1941, p. 15.
P. anal.
Recouvrir, cacher partiellement. Visage mangé de barbe, de poils; allée mangée par les mauvaises herbes, le chiendent; arbre mangé de lichens, de lierre, de mousse. Un cabinet de travail dont les murs sont mangés d'armoires, de livres, de tableaux, de dessins (Goncourt, Journal,1856, p. 249).La dernière page du mince cahier, tout mangé de son écriture secrète et des calculs aventureux (Valéry, Variété[I], 1924, p. 276).Maurice Barrès (...) rejetant une mèche noire qui lui mangeait le front (L. Daudet, Clemenceau,1942, p. 115).V. affité ex. :
17. ... malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les manger [les marins et leur bateau] comme ils disaient : d'abord des embruns fouettant de l'arrière, puis de l'eau à paquets... Loti, Pêch. Isl.,1886, p. 83.
[Le suj. désigne les yeux] Avoir une importance très grande (au détriment du reste du visage). Ces visages, mangés par des yeux immenses, par des yeux fous (Huysmans, A rebours,1884, p. 85).Il est blême, avec de grands yeux cernés qui lui mangent les joues (Dorgelès, Croix de bois,1919, p. 129).
[Le compl. d'obj. désigne une couleur ou une chose considérée du point de vue de sa couleur] Altérer, décolorer. Le soleil mange les couleurs (Ac.1935).Son gilet rouge tout effiloqué, dont la couleur n'apparaissait que de place en place, mangée de soleil et de fange (A. Daudet, Jack,t. 1, 1876, p. 162).Ciel bleu, mangé déjà par un soleil très chaud, bien qu'il ne fût que huit heures du matin (Morand, Fin siècle,1957, p. 56):
18. Il voulut la voir [la Cité] à midi, sous le soleil frappant d'aplomb, mangée de clarté crue, décolorée et muette comme une ville morte... Zola, Œuvre,1886, p. 253.
2. [Le compl. d'obj. désigne une somme d'argent ou une chose ayant une valeur marchande] Dépenser, dilapider. Manger de l'argent; manger son argent, son capital, la dot de sa femme, sa fortune, sa paie, son patrimoine, ses rentes (jusqu'au dernier sou, en folles dépenses). Tu viendras me voir quand ta bonne maman t'aura envoyé de l'argent... Jusque-là, tu comprends, je ne veux pas te manger le peu qui te reste (Kock, Compagn. Truffe,1861, p. 23).Daguenet, un garçon qui avait mangé trois cent mille francs avec les femmes (Zola, Nana,1880, p. 1101):
19. À défaut de frais plus considérables, et moins voluptueuse que Cléopâtre, elle aurait trouvé le moyen de manger en pneumatiques et en voitures de l'Urbaine des provinces et des royaumes. Proust, Guermantes 1,1920, p. 47.
Loc. Manger la grenouille*.
[P. méton.], vieilli
[Le compl. d'obj. désigne une pers. considérée du point de vue de sa fortune] Faire faire de grosses dépenses à quelqu'un, le ruiner. Ses valets le mangent, ses chevaux, ses chiens le mangent, les femmes le mangent (Ac.1835, 1878).Elle venait de manger le prince et Steiner à des caprices d'enfant, sans qu'elle sût où l'argent passait (Zola, Nana,1880, p. 1264).Bonheur des dames (...) formidable machine vivante qui broie dans ses engrenages et qui mange les petits boutiquiers (Lemaitre, Contemp.,1885, p. 262).
[Le suj. désigne une chose] Faire dépenser (beaucoup d'argent). Les honoraires du médecin (...), les petites dettes de quinzaine (...), tout cela m'a mangé les 100 ou 150 francs d'économie que j'avais (Villiers de L'I.-A., Corresp.,1889, p. 285).
3. [Le suj. désigne une chose] Consommer, utiliser pour son fonctionnement, sa croissance. Les arbres mangent le suc de la terre (Ac.1835, 1878).Ce poêle mange bien du charbon (Ac.1935).Le foyer mangeait ses cinq mille kilogrammes de houille par jour (Zola, Germinal,1885, p. 1367):
20. Là où le patron a tort, c'est quand il s'obstine (...) à employer un calicot de mauvaise qualité. Le tissu mange plus de couleur... Romains, Hommes bonne vol.,1932, p. 78.
Loc., fam. Cela ne mange pas de pain. Cela ne coûte rien, ne demande aucun entretien. Je viendrais à vendre (...) ma petite maison de Belleville (...) j'emporterais ce tombeau. On met cela dans un grenier, ça ne mange pas de pain; c'est une bague au doigt (Leclercq, Prov. dram.,MmeSorbet, 1835, 6, p. 146).
4. [Le compl. d'obj. désigne une durée] Faire perdre, occuper. Activité qui mange du temps. J'ai à dix heures des ambassadeurs qui vont me manger ma matinée (Chateaubr., Corresp.,t. 4, 1823, p. 340).J'ai peur de votre paresse que vous nommez rêverie, de vos conceptions qui mangent tant d'heures pendant lesquelles vous regardez le ciel (Balzac, Cous. Bette,1846, p. 67):
21. Le temps mangé par les lettres, les visites, les coups de téléphone, qu'on me le rende : j'en ferais bien une petite vie, j'y retrouverais des années. Green, Journal,t. 6, 1954, p. 321.
5. Fam. Manger des kilomètres. Parcourir beaucoup de kilomètres. Synon. pop. et arg. bouffer* des kilomètres.La machine mangeait une honnête ration de kilomètres, elle escaladait vaillamment les cols (Beauvoir, Mandarins,1954, p. 218).
6. [Le compl. d'obj. désigne une chose abstr.] Oublier. Manger la consigne. Si vous voyez ma vieille bonne, ne lui dites rien (...) pour la commission mangée de ce matin (...) c'est une vieille garce, mais je tiens à elle (Vialar, Dansons,1950, p. 225).
REM. 1.
Mangearde, subst. fém.[Relevé seulement chez Flaubert] Femme qui cause du tort aux hommes. Le père du jeune homme avec qui elle a eu son aventure craint qu'elle ne l'accapare et fait tout ce qu'il peut pour rompre cette union illicite. Sens-tu la beauté du père qui a peur de la mangearde? (Flaub., Corresp.,1845, p. 163).La certaine femme dangereuse pour le bon sujet, la « mangearde » que redoute tant le bourgeois pour son enfant, celle qui lui fait perdre à la fois son temps et son argent, le dérange dans ses études, lui communique l'amour du luxe et du jeu (Flaub., 1reÉduc. sent.,1845, p. 185).
2.
Mangement, subst. masc.Action de manger, fait d'être mangé. [Correspond à supra D]. L. Daudet (...) m'entretient des folies du petit Hugo (...) et des formidables dettes qu'il contracte, et des billets fantastiques qu'il signe après une bouteille de champagne, enfin du mangement prochain de sa fortune (Goncourt, Journal,1890, p. 1125).Daudet et moi, nous nous élevons aujourd'hui avec une espèce de colère contre ce mangement de l'esprit français à l'heure actuelle par l'esprit étranger (Goncourt, Journal,1891, p. 86).
Prononc. et Orth. : [mɑ ̃ ʒe], (il) mange [mɑ ̃:ʒ]. Att. ds Ac. dep. 1694. Conjug. : prend un e devant a et o : mangeant, mangeons. Étymol. et Hist. 1. Fin xes. « mâcher et avaler des aliments » (Passion, éd. D'Arco Silvio Avalle, 101); 2. a) ca 1236 « user, entamer » (Guillaume de Lorris, Rose, éd. F. Lecoy, 377); b) 2emoitié xiiies. « dépenser (une somme d'argent) en nourriture » (Des trois avugles de Compiengne, 184 ds Fabliaux fr. du Moy. Âge, éd. Ph. Ménard, p. 114); c) 1422 (Inv. des tapiss. de Ch. VI, Bibl. Ec. des Ch., XLVIII, 431 ds Gdf. Compl. : pieces ... mengees de vers); d) av. 1679 (Retz, Mémoires, éd. A. Feillet et J. Gourdault, t. 3, p. 296 : Il mangea la moitié de ce qu'il avoit à dire); e) 1798 arg. manger le morceau (Mercier, Nouv. Par., t. II, p. 74 ds Brunot, t. 10, p. 237); 3. 2emoitié xiiies. « gratter, causer des démangeaisons » (Du plait Renart de Dammartin ds Jubinal, Nouv. rec. de contes, dits, fabliaux, t. 2, p. 26), seulement au Moy. Âge (v. T.-L.), ne subsiste que dans le dér. démanger*. Du lat. manducare de manducus désignant un personnage de comédie, caractérisé par sa gloutonnerie, attesté dep. Plaute, dér. de mandere, d'abord « mâcher » puis « dévorer, manger », littéralement « jouer des mandibules, jouer des mâchoires » d'où « mâcher » depuis Lucilius et « manger » dans une lettre de l'empereur Auguste transcrite par Suétone (duas buccas manducavi « j'ai mangé deux bouchées » expr. volontairement pop.); manducare verbe expressif, s'est substitué dans la lang. pop. à edere, en raison de l'irrégularité de la flexion de ce verbe aux formes surtout monosyllabiques et de l'homon. de certaines formes avec le verbe esse. Dès le 1ers. apr. J.-C. l'usage distingue comedere employé dans la lang. soutenue et manducare employé dans la lang. vulg.; ainsi Pétrone emploie-t-il surtout le premier et notamment dans la lang. soutenue du récit tandis qu'il place manducare dans la bouche de personnages vulgaires, v. A. Stefenelli, Die Volkssprache im Werk des Petron, pp. 64-67. Cet usage est confirmé par l'emploi nettement préférentiel de comedere dans la Vulgate auquel correspond celui de manducare dans l'Itala (v. A. Beyer, Die Verba des « Essens » ds Leipziger romanistische Studien, t. 9, 1934, p. 22). Dans les lang. rom., manducare vit dans le fr. manger, le roumain mânca, l'a. ital. man(d)ucare, man(d)icare, le logoudorien mandicare, mannicare, le prov. manjà tandis que l'esp. et le port. comer sont les représentants de comedere.
DÉR.
Mangeo(t)ter,(Mangeoter, Mangeotter) verbe intrans.,fam. Manger peu, souvent ou sans appétit. Le malade commence à mangeoter (Besch.1845).C'est là un des plus vifs plaisirs de mon enfance de buvoter, de mangeoter en lisant (Michelet, Journal,1823, p. 120).Rem. Pour les dict. (dont Ac. 1935), le verbe est trans. [mɑ ̃ ʒ ɔte], (il) mangeotte [mɑ ̃ ʒ ɔt]. Att. ds Ac. 1935. 1reattest. 1787 mangeoter (Fér. Crit.) [qui le qualifie de ,,provincial``]; de manger1, suff. -otter*.
BBG. − De Koch (J.). À propos de deux descriptions de la forme pronom. du verbe en fr. Orbis, 1971, t. 20, no1, p. 20. − Gak (V. G.). On the problem of general semantic laws. Linguistics. La Haye. 1976, no182, pp. 46-47. − Quem. DDL t. 1, 4, 9, 10, 15, 17. − Rohlfs (G.). Die lexikalische Differenzierung der romanischen Sprachen. Versuch einer romanischen Wortgeographie. München, 1974, p. 36. − Sain. Arg. 1972 [1907], p. 68. − Wartburg (W. von). Problèmes méthodes ling. 1946, p. 107.

MANGER2, subst. masc.

A. − Nourriture, mets. Les petites fèves de marais (...) quand elles sont encore vertes, c'est un manger des dieux (Brillat-Sav., Physiol. goût, 1825, p. 219).Le petit maçon (...) préparait la soupe (...). Il mettait toute son âme à bien soigner ce manger, dont les copains regardaient avidement la vapeur (Benjamin, Gaspard, 1915, p. 59):
. À toute heure du jour, des équipes d'ouvriers vont et viennent le long des cafés au front bas où l'on peut «apporter son manger»... Fargue, Piéton Paris, 1939, p. 21.
Locutions
Vx. ,,À petit manger bien boire`` (Ac. 1835, 1878). ,,Quand on a peu à manger, on s'en dédommage en buvant beaucoup`` (Ac. 1835, 1878).
En oublier, en perdre le boire* et le manger.
B. − Repas. Les idées affluent chez l'homme après le manger. La pensée sort de la digestion (Goncourt, Journal, 1864, p. 47).
Rem. V. blanc-manger, garde-manger.
Prononc. et Orth.: [mɑ ̃ ʒe]. Att. ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. Fin xes. (Passion, éd. D' Arco Silvio Avalle, 91). Substantivation de manger1*.
STAT.Manger1 et 2. Fréq. abs. littér.: 14 951. Fréq. rel. littér.: xixes.: a) 12 895, b) 27 546; xxes.: a) 30 815, b) 19 283.

Manger : définition du Wiktionnaire

Verbe

manger \mɑ̃.ʒe\ transitif, 1er groupe (voir la conjugaison)

  1. Mâcher et avaler un aliment dans le but de se nourrir.
    • Mangez donc, lui dit la jeune fille en lui servant un morceau de la hure d’un sanglier. — (Alexandre Dumas, Othon l’archer, 1839)
    • Sylvius avait déjà fait observer que les bœufs qui, pendant l'hiver, sont affectés de concrétions biliaires, se guérissent au printemps en mangeant les feuilles et les tiges de chiendent dans les pâturages. — (Le Chiendent - Triticum repens, dans la Revue de thérapeutique médico-chirurgicale, Paris : Dr Martin-Lauzer, 1865, page 17)
    • Tout dernièrement encore, un trois-mâts français, […], avait rebroussé chemin vers le Costa Rica, où il avait dû être condamné car sa coque était entièrement mangée par les tarets. — (Alain Gerbault, À la poursuite du soleil, tome 1 : De New-York à Tahiti, 1929)
    • Il mange lentement, handicapé par une mastication pénible, ne dit pas un mot, rit niaisement de loin en loin. — (Victor Méric, Les Compagnons de l’Escopette, Éditions de l’Épi, Paris, 1930, page 213)
    • J’avais neuf ans et j’attrapais avec mon frère des sauterelles que nous faisions griller dans le jardin pour les manger. — (Francis Carco, Maman Petitdoigt, La Revue de Paris, 1920)
    • Il mangea quelques mûres qu’il trouva dans les ronces de la lisière, après quoi il chercha à s’orienter. — (André Dhôtel, Le Pays où l’on n’arrive jamais, 1955)
  2. (Intransitif) (Par extension) Prendre un repas.
    • Ils mangent et boivent, font ripaille, remuent leurs membres, embrassent les filles, sonnent les cloches, s’emplissent de bruit : rudes bacchanales où l’homme se débride, et qui sont la consécration de la vie naturelle : les puritains ne s’y sont pas trompés. — (Hippolyte Taine, Histoire de la littérature anglaise, volume 1, 1856, page 255)
    • Aussi nous ne mangions pas tous les jours parce qu’il fallait d’abord que le père malade ne manquât de rien. — (Octave Mirbeau, La Bonne, dans Lettres de ma chaumière, 1885)
    • Au bout d’une vingtaine de mètres, il s’arrêta devant un restaurant, une boite à bon marché, et nous invita à entrer avec lui, histoire de manger et de boire un peu. — (Henry Miller, L’Ancien Combattant alcoolique au crâne en planche à lessive, dans Max et les Phagocytes, traduction par Jean-Claude Lefaure, éditions du Chêne, 1947)
  3. (Figuré) Consumer, dissiper en folles dépenses.
    • En quelques années il a mangé tout son patrimoine. - Il a mangé la dot de sa femme. - Il a mangé beaucoup d’argent.
    • Ils vous annoncent d’abord qu’ils sont des « fils de famille » en train de se ruiner ; ils sont à la veille de se voir donner un conseil judiciaire et, quand ils auront « tout mangé », ils se feront sauter la cervelle. — (Valery Larbaud, Fermina Márquez, 1911, réédition Le Livre de Poche, page 42)
  4. (Figuré) Consumer en absorbant, en rongeant, en minant, en détruisant d’autres choses, en parlant des choses.
    • Ce poêle mange bien du charbon. Le soleil mange les couleurs. La rouille mange le fer.
  5. (Par analogie) Occuper une grande partie de quelque chose.
    • Sa bouille ronde mange la couverture. Lunettes rectangulaires sur yeux rieurs, cheveux poivre et sel brossés en arrière, costume gris pour le sérieux, Claude Allègre se tient le menton. — (Vanessa Schneider, Claude Allègre et le climat : retour sur un flagrant déni, Le Monde. Mis en ligne le 21 décembre 2018)
    • Dans cette ville du cœur de l’Afrique du Sud, les restes de l’extraction minière mangent le paysage, stigmates d’une industrie en déliquescence. — (Adrien Barbier, En Afrique du Sud, l’industrie minière est un « dinosaure en voie d’extinction », Le Monde. Mis en ligne le 18 février 2019)
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Manger : définition du Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition (1932-1935)

MANGER. v. tr.
Mâcher et avaler quelque aliment. Manger du pain, de la viande. Ce fruit est bon à manger. Les chevaux mangent du foin, de l'avoine. Les limaçons, les chenilles mangent les feuilles. Les hirondelles mangent les moucherons, les vermisseaux. Absolument, Il n'a ni bu ni mangé aujourd'hui. Il a été trois jours sans manger. Il ne mange pas, il dévore. Manger chaud. Manger froid. Donnez à manger à cet enfant. Il y a à boire et à manger. Voyez BOIRE. Il ne me mangera pas se dit familièrement pour exprimer qu'On ne craint pas de se présenter devant quelqu'un et qu'on lui tiendrait tête au besoin. Manger de tout, N'être point difficile sur ses aliments. Cet enfant mange de tout. Pop., Manger comme quatre, Manger excessivement.

MANGER signifie, par extension, Prendre ses repas. Il mange trois fois par jour. Il mange plus souvent à son cercle que chez lui. Manger au restaurant. Ils mangent ensemble. Salle à manger. Fig., Manger quelqu'un, quelque chose des yeux, Regarder avidement quelqu'un, quelque chose. Fig., Manger quelqu'un de caresses, Lui faire de grandes caresses. Manger bien, Manger de bonnes choses. On mange bien dans cette maison, La nourriture y est abondante et de bonne qualité. Donner à manger, Tenir une maison où les gens viennent prendre leurs repas en payant. Il donne à manger à la carte, à tant par tête.

MANGER signifie aussi figurément Consumer, dissiper en folles dépenses. En quelques années il a mangé tout son patrimoine. Il mange tout en procès. Il a mangé la dot de sa femme. Il a mangé beaucoup d'argent. Il se dit aussi figurément des Choses pour signifier Consumer en absorbant, en rongeant, en minant, en détruisant d'autres choses. Ce poêle mange bien du charbon. Le soleil mange les couleurs. La rouille mange le fer. Fam., Manger ses mots, la moitié de ses mots, Omettre des lettres ou des syllabes en prononçant.

MANGER s'emploie dans un grand nombre de phrases figurées. L'appétit vient en mangeant, Le désir de s'enrichir ou de s'élever augmente à mesure qu'on acquiert de la fortune ou des honneurs. Prov., Qui se fait brebis, le loup le mange, Qui a trop de bonté, trouve bientôt des gens qui en abusent. Prov., Les gros poissons mangent les petits, Les puissants oppriment les faibles. Fig., Il a mangé son pain blanc le premier, Il a été dans un état heureux, agréable, et il n'y est plus. Prov., Les loups ne se mangent pas entre eux, Les méchants s'épargnent entre eux. Fig. et fam., Manger dans la main, Avoir des manières trop familières. Cet homme mange dans la main, vous mange dans la main. Fig., Il a mangé son blé en herbe, se dit de Celui qui a dépensé d'avance son revenu, qui a mangé d'avance une succession. Fig., Manger de la vache enragée, Éprouver beaucoup de privations et de fatigues. Il sait ce que c'est que la peine, il a mangé de la vache enragée. Ce jeune homme aime trop ses aises, il faudra qu'il mange de la vache enragée.

Manger : définition du Littré (1872-1877)

MANGER (man-jé. Le g prend un e devant a et o : mangeant, mangeons) v. a.

Résumé

  • 1° Mâcher et avaler quelque aliment.
  • 2° Absolument, prendre des aliments.
  • 3° Absolument, prendre ses repas.
  • 4° Il se dit des insectes qui rongent certains objets.
  • 5° Consumer le corps, en parlant de maladies.
  • 6° Dépenser en parties de table un certain argent.
  • 7° Dépenser d'une façon quelconque.
  • Fig. Être la cause de dépenses excessives.
  • 9° Vivre aux dépens de, ruiner, lever des contributions, faire des exactions.
  • 10° Il se dit de choses qui en rongent, détruisent, absorbent d'autres.
  • 11° Manger quelqu'un de caresses.
  • 12° Ne pas articuler nettement ; ne pas prononcer.
  • 13° Manger un ordre, l'oublier.
  • 14° Il se dit des atouts à certains jeux.
  • 15° En termes de marine, manger le vent, manger le vaisseau.
  • 16° Manger les nuages, se dit de l'action de la lune.
  • 17° Manger le chemin, en termes de manége.
  • 18° Se manger, être mangé.
  • 19° Se manger l'un l'autre.
  • 20° Être dépensé.
  • 21° Être élidé.
  • 1Mâcher et avaler quelque aliment. Manger du pain, de la viande. Celui de la race de Baasa qui mourra dans la ville sera mangé par les chiens, et celui qui mourra à la campagne sera mangé par les oiseaux du ciel, Sacy, Bible, Rois, III, XVI, 4. Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable ! La Fontaine, Fabl. VII, 1. Qu'importe qui vous mange, homme ou loup ? toute panse Me paraît une à cet égard, La Fontaine, ib. X, 4. …Il mangea deux perdrix Avec une moitié de gigot en hachis, Molière, Tart. I, 5. Là… Tout ce qu'on boit est bon, tout ce qu'on mange est sain, Boileau, Ép. VI. Un homme fort riche peut manger des entremets, faire peindre ses lambris et ses alcôves, jouir d'un palais à la campagne et d'un autre à la ville…, La Bruyère, VI. Les Iroquois même, qui mangent leurs prisonniers, en ont un [droit des gens], Montesquieu, Espr. I, 3. Juvénal rapporte que, chez les Egyptiens, ce peuple si sage, si renommé pour les lois, ce peuple si pieux qui adorait des crocodiles et des oignons, les Tentyrites mangèrent un de leurs ennemis tombé entre leurs mains, Voltaire, Dict. phil. Anthropoph. 1. La belle Anglaise a été tuée et mangée ; ma sœur a été prise et sera mangée tout de même, Voltaire, Jenni, 7. Les Africains mangent aussi la chair des panthères et des lions, Buffon, Suppl. à l'hist. nat. Œuv. t. XI, p. 130.

    Manger à, se dit pour indiquer l'assaisonnement. Ce sont des artichauts dont vous déjeunez là ? - Oui, général. - Vous, Rapp, vous les mangez à l'huile ? - Oui, général. - Et vous, Savary, à la sauce ? Moi je les mange au sel, Courier, Pamphlet des pamphlets.

    Fig. Perdre, mettre à mal, par comparaison à un loup qui dévore sa proie. Le temps est venu où tous les philosophes doivent être frères, sans quoi les fanatiques et les fripons les mangeront tous les uns après les autres, Voltaire, Lett. Duclos, 11 août 1760.

    Fig. Manger son pain dans sa poche, jouir de ses richesses, de ses avantages sans en faire part à personne. Et que les riches communiquent leurs biens aux pauvres, sans manger, comme l'on dit, leur pain dans leur poche, Perrot D'Ablancourt, Lucien, dans LE ROUX, Dict. com.

    Il sait bien son pain manger, il sait vivre, il entend bien ses intérêts.

    Manger le pain du roi, se disait autrefois pour être soldat.

    Manger son pain blanc le premier, avoir dans sa jeunesse des biens dont on est ensuite privé ; se dit aussi pour : commencer une affaire par la partie la plus agréable.

    Cela ne mange point de pain, se dit de livres, de papiers dont la conservation ne coûte aucune dépense.

    Voilà ce que les rats n'ont pas mangé, se dit quand on produit quelque chose qu'on gardait secrètement.

    Manger de la vache enragée, éprouver beaucoup de privations et de fatigues.

    Ils se sont mangé les yeux, ils se sont fortement querellés.

    Fig. Manger à quelqu'un le blanc des yeux, lui manger la vue, ou, simplement, le manger, se courroucer fortement contre lui. Dedans l'esprit il me vint aussitôt De l'étrangler, de lui manger la vue, La Fontaine, Coc. Cette madame Denis, quoique fort douce, mangerait les yeux de quiconque…, Voltaire, Lett. Damilaville, 15 juin 1761.

    On dit dans un sens analogue : manger le cœur de quelqu'un. Ah ! je vais soulever la nation, et manger le cœur d'Anytus, Voltaire, Socrate, III, 10.

    Fig. Manger des pois chauds, se disait, au XVIIe siècle, pour : ne savoir que répondre, par comparaison avec un homme qui a dans la bouche des pois chauds qui le brûlent. Il ne sait que répondre, il mange des pois chauds, Sévigné, 6 oct. 1679.

    Il ne me mangera pas, se dit populairement pour exprimer qu'on ne redoute pas de se présenter devant quelqu'un, et qu'au besoin on lui tiendra tête. Messire Jean, est-ce quelqu'un d'étrange [étranger] ? Que craignez-vous ? hé quoi ! qu'il ne vous mange ? La Fontaine, Jument.

    Fig. Manger quelqu'un, quelque chose des yeux, regarder avidement quelqu'un, quelque chose.

    Fig. Manger de la prison, être mis souvent ou longtemps en prison. Va, tu en mangeras de la prison, je te le promets, Courier, Lett. particul.

    Il mange l'or à la cuiller, il est très riche.

    Par menace, je le mangerais avec un grain de sel, à la croque au sel, se dit d'un homme à qui l'on se croit supérieur en force. Villars paya d'effronterie, et ne parlait que de manger l'armée ennemie avec ses rodomontades usées, Saint-Simon, 277, 238.

  • 2Absolument et sans régime, prendre des aliments. Ayant fait vœu avec de grands serments de ne manger ni boire qu'ils ne l'aient tué, Sacy, Bible, Actes des ap. XXIII, 21. Quand il y a à manger pour huit, il y en a pour dix, Molière, l'Avare, III, 5. Dorante : Je voudrais que le repas fût plus digne de vous être offert. - Dorimène : Je ne réponds à ce compliment qu'en mangeant comme je fais, Molière, Bourg. gent. IV, 1. Il faut manger pour vivre, et non vivre pour manger, Molière, l'Avare, III, 5. Je suis bien heureuse que le conseil que j'ai donné de la part de Fagon de manger davantage ait réussi ; cette sorte de régime, pour les personnes délicates, s'introduit beaucoup, Sévigné, Lett. 24 janv. 1680. Qu'avez-vous donc, dit-il, que vous ne mangez pas ? Boileau, Sat. III. Elles donnèrent bien à manger aux noirs marrons, qui s'en retournèrent dans leurs bois, Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virg.

    Manger de tout, n'être point difficile sur ses aliments. Cet enfant mange de tout.

    Fig. C'est dommage de laisser son esprit [du jeune de Grignan] inculte ; je ne sais s'il n'est pas encore trop jeune pour le laisser manger de tout, Sévigné, 16 juill. 1677.

    Bien manger, manger de bon appétit. Mais quand j'ai bien mangé, mon âme est ferme à tout, Et les plus grands revers n'en viendraient pas à bout, Molière, Sgan. 7. [Il] A fait, en bien mangeant, l'éloge des morceaux, Boileau, Sat. III.

    Savoir manger, être grand connaisseur dans les choses de la table. C'est un personnage illustre dans son genre et qui a porté le talent de se bien nourrir jusqu'où il pouvait aller ; on ne reverra plus un homme qui mange tant et qui mange si bien, La Bruyère, XI. Les animaux se repaissent ; l'homme mange ; l'homme d'esprit seul sait manger, Brillat-Savarin, Phys. du goût, Aph. 2.

    Manger dans la main, voy. MAIN, n° 1.

    Populairement. Manger comme un chancre, manger excessivement.

    On dit dans le même sens : manger comme quatre.

    Fig. Il y a à boire et à manger, se dit d'une affaire qui peut avoir à la fois de bons et de mauvais résultats, d'une question qui présente deux sens, d'un ouvrage où il y a du bon et du mauvais.

  • 3 Absolument. Prendre ses repas. Il ne mange jamais chez lui. Il mange chez Mme de Coulanges, Sévigné, 497. Ils ont même oublié le passé pour l'amour de moi, et l'ont priée à manger, Sévigné, 555. Les chambres du quartier se remplissaient de demi-pensionnaires qui voulaient du moins manger chez lui, Fontenelle, Leméry. Je ne vois pas pourquoi un homme qui peut et doit manger en public avec le doge et le sénat de Venise, ne pourrait pas manger en particulier avec M. le duc de Modène, Rousseau, Confess. VII.

    Manger dans sa chambre, ne pas manger, pour une raison quelconque, avec la famille, ou, dans une auberge, un hôtel, à la table d'hôte. Comme elle est malade et que j'aurai compagnie, elle mangera dans sa chambre, Marivaux, Marianne, 6e part.

    On mange bien chez cette personne, chez ce restaurateur, on y fait, on y prend de bons repas.

    Donner à manger, recevoir chez soi à dîner une personne, de la compagnie. Le comte d'Estrées est son ami et lui donne souvent à manger, Sévigné, 571. Marion était une jeune Mauriennoise dont Mme de Vercellis avait fait sa cuisinière, quand, cessant de donner à manger, elle avait renvoyé la sienne, Rousseau, Confess. II.

    Donner à manger, signifie aussi tenir une maison où les gens viennent prendre leur repas en payant.

    Terme de sucrerie. Donner à manger à un moulin, lui fournir des cannes pour en exprimer le suc.

  • 4Il se dit des insectes qui rongent certains objets. Cette fourrure a été mangée par les vers. On a laissé manger aux vers cette fourrure. Puissance des mouches : elles mangent notre corps, Pascal, Pensées, XXV, 120, édition HAVET.

    Populairement. La pauvre enfant était mangée de puces, elle en avait sur elle une grande quantité qui la piquaient.

  • 5 Fig. Consumer le corps, en parlant de maladies. Les écrouelles mangent cet enfant. Un ulcère lui mange la jambe.

    Il se dit de l'air qui agit défavorablement sur la santé. Je pense fort souvent à votre santé, à votre tête, à cet air impétueux qui vous mange, Sévigné, 27 avr. 1689.

  • 6Dépenser en parties de table un certain argent. Nous mangerons ensemble, si vous voulez, l'argent du jeu. Mangeons gaîment l'argent de mon tombeau, Béranger, Mon tomb.
  • 7 Fig. Dépenser d'une façon quelconque. Un tel vit noblement, il mange son bien avec honneur, Massillon, Carême, Mauv. riche. J'étais bien résolu, plutôt que de plier, D'y manger ma boutique et jusqu'à mon mortier, Regnard, Légat. II, 9. Celui qui mange dans l'oisiveté ce qu'il n'a pas gagné lui-même, le vole, Rousseau, Ém. III. Dépenser, avec une idée de dépense excessive, ou de prodigalité, ou de désordre. Jean s'en alla comme il était venu, Mangeant le fonds avec le revenu, La Fontaine, Épitaphe. Un débauché, un traître, qui me mange tout ce que j'ai ! Molière, Méd. m. lui, I, 1. Il a retrouvé autant de bien qu'il en avait mangé, Sévigné, c07. Il n'avait mangé du bien de sa femme que douze mille francs, Maintenon, Lett. au d. de Noailles, 11 juin 1703. Qui, ce jeune fou qui a joué et mangé tout son bien ? Dancourt, Femme d'intrigues, I, 3. Ce garçon de famille qui mange avec une femme de théâtre une maison de campagne qu'il a près de l'Escurial, Lesage, Diabl. boit. ch. 20, dans POUGENS. On me voit une disposition plus que prochaine à manger sa succession, Lesage, Turcaret, III, 5. Freind en trois jours trouva cent mille livres sterling, que la cour de Charles VI mangea en moins de trois semaines, Voltaire, Jenni, 4. Maint vieux parent me répète Que je mange ce que j'ai, Béranger, H. rangé.

    Il a mangé son blé en vert, son blé en herbe, se dit de celui qui a dépensé d'avance son revenu, qui a mangé d'avance une succession. D'amasser leur froment en gerbe, Au lieu de le manger en herbe, Scarron, Virg. dans LE ROUX, Dict. com. Cela me donna la belle pensée de vouloir être maîtresse de les vendre [des grains] quand il me plairait, et de manger mon blé en vert quand la fantaisie m'en prendrait, Sévigné, 4 juill. 1679.

    On a dit de même : manger sur le poing. Où tout apprivoisé je mangeais sur le poing, Régnier, Sat. X.

    Sa part est mangée, c'est-à-dire il ne peut plus rien espérer de cette affaire, de cette prétention. Croiriez-vous… Que ma part, comme on dit, en fût déjà mangée ? Régnier, Sat. XII.

  • 8 Fig. Être la cause de dépenses excessives, ruiner. Ses valets le mangent ; ses chevaux, ses chiens le mangent ; les femmes le mangent. Mon zèle pour les colonies [à Ferney] m'a mangé, Voltaire, Lett. d'Argental, 26 sept. 1770.
  • 9 Fig. Vivre aux dépens de, ruiner, lever des contributions, faire des exactions. Lorsqu'un roi mange son peuple jusques aux os et qu'il vit en son État comme en terre d'ennemi, Guez de Balzac, De la cour, 7e disc. Le Mazarin n'est pas à son aise ni en assurance ; il a mangé la France, les Français le mangeront, Patin, Lettres, t. II, p. 526. L'armée était à Deinse le 16 ; le roi y devait arriver ce jour-là pour la faire marcher près de Gand et manger ce bon pays, Sévigné, 20 mai 1678. Puisqu'il [Toulongeon, un cousin de Mme de Sévigné] ne m'a point fait de réponse, je ne veux plus de commerce avec lui que pour le manger jusques aux os quand j'irai en Bourgogne, Sévigné, 5 oct. 1685. Des chicaneurs viendront nous manger jusqu'à l'âme, Et nous ne dirons mot !…, Racine, Plaid. I, 7.
  • 10Il se dit de choses qui en rongent, détruisent, minent, absorbent d'autres. Cette forge mange bien du charbon. Le grand jour mange les couleurs. La rouille mange le fer. Les épinards mangent beaucoup de beurre. Mangeant ses bords, le Gange engloutit et les arbres et une grande partie du terroir, Vaugelas, Q. C. 471.
  • 11 Fig. Manger quelqu'un de caresses, lui faire de grandes caresses. Madame la duchesse eut la bonté de la manger de caresses, Saint-Simon, 262, 5.

    Absolument. Manger, accabler de caresses. Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai, Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai, Molière, Éc. des f. V, 4. Je ne m'étonne pas si, après l'avoir grondé, vous vous êtes mise à l'aimer, à le manger ; car il n'y a que cela à faire à un petit ange comme celui-là, Sévigné, 566.

    Être joli à manger, être à manger, se dit d'un joli enfant, d'une jolie personne. Cette bonne petite princesse est si tendre et si jolie que l'on voudrait la manger, Sévigné, 394. Mongobert m'a mandé des merveilles de Pauline… c'est une petite fille à manger, Sévigné, 423. Le cousin est masqué mieux que personne en France ; Il est tout à manger : les femmes dans le bal Le prendront pour l'Amour en propre original, Regnard, le Bal, 16. Lélio : Que de grâces ! et que de variété dans ces grâces ! - Arlequin : C'est une créature à manger, Marivaux, Surpr. de l'am. I, 2.

    On dit plus ordinairement : à croquer.

    Manger les crucifix, se dit en parlant des hypocrites, des dévots outrés qu'on voit sans cesse agenouillés dans les églises.

  • 12Ne pas articuler nettement. Manger ses mots, la moitié de ses mots. Il mangea la moitié de ce qu'il avait à dire, et nous comprîmes par l'autre qu'il venait de déclarer la rupture du mariage, Retz, Mém. III, 223.

    Ne pas prononcer. Ce serait que, pour la facilité de la prononciation, vous voulussiez me permettre, comme faisait ma vieille amie la comtesse de Dalets, de la maison d'Estin, de manger l'article, et, au lieu de faire dire rigoureusement madame la comtesse de Dalets, vous voulussiez bien vous contenter de la comtesse Dalets, Sévigné, 22 juin 1690.

  • 13 Familièrement. Manger un ordre, une commission, l'oublier. Je lui avais prescrit de m'attendre, mais il a mangé l'ordre.
  • 14Terme dont on se sert à quelques jeux de cartes pour indiquer que les atouts supérieurs emportent les inférieurs.

    Manger les cartes marquantes, les prendre avec les cartes supérieures.

  • 15 Terme de marine. Manger le vent à un bâtiment, se dit d'un objet, d'une hauteur sur la côte qui intercepte le vent.

    On dit, à peu près dans le même sens, être mangé par la brume ou le soleil.

    Un bâtiment est mangé par la terre, lorsque la forme et la couleur de ce navire ne se détachent pas de la terre qui est de l'autre côté du bâtiment, et que, par cette cause, il est presque impossible de le voir du large.

    Un navire est mangé par la mer quand, vu d'un autre navire, il disparaît dans le creux des lames.

    Manger un navire, se disait des flots soulevés qui l'assiégent et le submergent incessamment. L'on a toute la journée remarqué que la Vipère n'avait point chassé, mais qu'elle souffrait extrêmement ; que la mer la mangeait et la couvrait de ses vagues, Desclouzeaux à Seignelay. 1682, dans JAL.

    Manger du sable, retourner le sablier, sans attendre que tout le sable contenu dans la bouteille supérieure soit tombé dans l'autre.

  • 16Manger les nuages, se dit vulgairement de l'action de la lune dont la chaleur d'emprunt, sans pouvoir échauffer la masse de l'atmosphère, suffit pour faire brèche dans le rideau de vapeur, et, rendant la nuit claire, faire baisser la température.
  • 17 Terme de manége. Manger le chemin, se dit d'un cheval qui avance trop.
  • 18Se manger, v. réfl. Être mangé. Les choux se mangent avec du lard.
  • 19Se manger l'un l'autre, se servir de nourriture l'un à l'autre. C'est ainsi que cette destinée éternelle portait que MM Banck et Solander découvriraient de nos jours un pays immense où les hommes se mangent les uns les autres aussi communément que nous persécutons, que nous calomnions notre prochain à Paris, Voltaire, Fragm. sur l'hist. art. 23.

    Fig. Se manger l'un l'autre, se nuire l'un à l'autre autant qu'on le peut. En quel siècle suis-je venu ! L'on se déchire, l'on se mange, Gombaud, Épigr. liv. I, dans RICHELET. On a vu la liaison de Mme la duchesse avec la Choin et les nièces de Vaudemont, en attendant qu'elles se mangeassent les unes les autres à qui demeurerait l'entière autorité sur Monseigneur, Saint-Simon, 206, 23.

    Se manger des yeux, se regarder avec passion.

  • 20 Fig. Être dépensé. Ce qu'il y a de plus de revenu à Marseille, se mange bien par les voyages, Sévigné, 406.
  • 21 Terme de grammaire. Être élidé. Voyelle qui, dans la prononciation, se mange devant une autre voyelle. En français, l'e muet se mange devant une voyelle.

PROVERBES

Les gros poissons mangent les petits, c'est-à-dire les puissants oppriment et pillent les faibles.

Qui se fait brebis, le loup le mange, c'est-à-dire qui a trop de bonté trouve bientôt des gens qui en abusent.

Les loups ne se mangent pas, les méchants s'épargnent entre eux.

Brebis comptées, le loup les mange, c'est-à-dire cela porte malheur de savoir son compte, et, plus raisonnablement, il ne suffit pas de les avoir comptées, il faut savoir les garder.

Il est savant jusqu'aux dents, il a mangé son bréviaire.

L'appétit vient en mangeant, le désir de s'enrichir ou de s'élever augmente à mesure qu'on acquiert de la fortune ou des honneurs.

HISTORIQUE

XIe s. N'en mangeront [de nos corps] ne lou, ne por, ne chien, Ch. de Rol. CXXX.

XIIe s. Sauvages bestes ne les pourront mangier, Roncisv. p. 83. Quant il orent mengié, ses [si les] en [de table] convint lever, Sax. XII. Hé Dex, ce dist li rois, qui mengas à la cene, ib. XX. Idonques fu ocis et au coeu [cuisinier] fu livrez ; Li keus manja le cuer ; quant lui fu demandez, Fist au seignur acreire que sans cuer estoit nez, Th. le mart. 31.

XIIIe s. Que plus seurement guerroie cil qui a à mengier que cil qui n'en a point, Villehardouin, LXII. Et quant il lui donnoit à boire et à mengier, Berte, XI. En dormant lui sembloit que une ourse sauvage Lui menjoit le bras destre, ib. LXX. Et avint que li rois Richars manda au comte de Sancerre et as barons que il mangoient le pain le roi pour nient, Chr. de Rains, 63. Je me plains à lui [Amour] de Dangier, Qui par poi [peu s'en fallut] ne me volt [veut] mengier, la Rose, 3132. À la table le roy, manjoit emprès li le conte de Poitiers…, Joinville, 205. Mon frere le sire de Vauquelour [Vaucouleurs] et les autres riches homes qui là estoient, donnerent à manger chascun l'un après l'autre, le lundi, le mardi, le mercredi, Joinville, 208.

XIVe s. Ce qui est dict, en la venerie des rouges bestes, viander, est dict es noires bestes menger, Modus, f. XXX. Mengier une fois le jour est vie d'ange, et mengier deux fois le jour est vie humaine, et trois fois ou quatre ou plusieurs est vie de beste et non pas de creature humaine, Ménagier, I, 3. Pierre Alfons dit : une des grans adversitez de ce siecle, c'est quant un homme franc par nature est contraint par poureté de mangier l'aumosne de son ennemi, Le Chev. de la Tour, Instruct. à ses filles, f° 81, dans LACURNE. Et vous estes ici et de gent grand foison, Où vous ne trouverez vivres ne garnison ; Li païz est mangiez et pilliez environ, Guesclin, 12513.

XVe s. Bien jeune le jour qui au soir a assez à menger, Leroux de Lincy, Prov. t. II, p. 201. Les gens de guerre furent licenciés et retournerent chacun ès lieux dont ils estoient venus, en mangeant le pauvre peuple, selonc la coutume d'adonc, Monstrelet, I, 63. Mal fait mangier à l'appetit d'autrui, Deschamps, Poésies mss. f° 358. Sans sausse mangue l'en bien rost, Deschamps, ib. f° 379. Il va prendre le roy par le heaulme à force de bras et dist : Gentil roy, trop vous glorifiez en vos prouesses ; cuydez vous tout le tournoy manger ? Perceforest, t. I, f° 147. La poudre qui corrosive estoit, lui gasta et mangea trestout l'œil, Louis XI, Nouv. X.

XVIe s. Le medecin luy avoit ordonné qu'il mangeast d'une grive, Amyot, Lucull. 80. Il leur semble, quand ils voyent les ennemis en barbe, qu'ils doyvent manger (comme on dit) les charrettes ferrées, Lanoue, 318. Les armées se reculerent, tirans vers les quartiers moins mangez, Lanoue, 678. Environ trois cens hommes sortirent de la ville ; toutefois ils ne l'eslongnerent plus que d'une mousquetade, et ne voulurent attendre le capitaine Loup, combien qu'il essayast de les attaquer plusieurs fois ; voyant donc qu'ils n'en vouloient autrement manger, se retira, Beaugué, Guerre d'Escosse, I, 5. Il en mangeroit autant qu'un evesque en pourroit benir [il en mangerait beaucoup], Oudin, Curios. franç. Il faut travailler qui veut manger, Leroux de Lincy, Prov. t. II, p. 311. Qui a faim mange tout pain, Leroux de Lincy, ib. p. 381. Il y a pourtant des filles qui, lorsqu'elles commencent un peu à sentir leur cœur, elles s'apprivoisent si bien qu'elles viennent manger aussitost dans la main, Brantôme, Dames gal. t. II, p. 68, dans LACURNE. Monsieur le marechal du Biez entreprint de se saisir et ruiner la terre d'Oye, ayant tenté d'attirer l'Anglois en bataille, lequel n'en voulut manger, Monluc, Mém. t. I, p. 254, dans LACURNE. En mangeant l'appetit se perd, Cotgrave En mangeant l'appetit vient, Cotgrave Bonne beste s'eschauffe en mangeant, Cotgrave Mauvaise est la saison quand un loup mange l'autre, Cotgrave Qui a honte de manger a honte de vivre, Cotgrave Qui avec son seigneur mange poires, il ne choisit pas les meilleures, Cotgrave Un seigneur de paille mange un vassal d'acier, Cotgrave

SUPPLÉMENT AU DICTIONNAIRE

1. MANGER. Ajoutez :
22Le manger (infinitif pris substantivement), l'action de manger. Une libéralité n'est pas sitôt en leurs mains qu'ils n'en attendent une autre, comme si le manger leur faisait venir la faim, Malherbe, Lexique, éd. L. Lalanne.

En Normandie, le manger, ce qu'on mange. Mon manger m'a fait du mal.

HISTORIQUE

XIIe s. Ajoutez : Ciz qui cuidoit valor [valoir] Rolant, Vit son frere maigre et crolant, Bien an cuida maingier tieu quatre, Ocirre lou cuide et abatre, Romania, janv. 1877, p. 32.

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Manger : définition du Encyclopédie, 1re édition (1751)

MANGER, verbe ou s. m. (Méd. Diete.) se dit de l’action de prendre des alimens solides pour se nourrir : cette action se fait par l’intrusion dans la bouche, suivie de la mastication, de la déglutition & de la digestion.

On ne peut pas dire que ce soit manger, que de prendre par la bouche & d’avaler même des matieres qui ne sont pas susceptibles d’être digérées : ainsi ce n’est qu’improprement qu’on peut dire de quelqu’un, qu’il mange de la terre, de la craie, des pierres, du charbon, &c. parce que ces différentes matieres ne peuvent être prises comme aliment : il n’y a que celles qui sont alibiles, qui soient la matiere du manger, comme les fluides convenables sont celle du boire : quoiqu’on dise aussi très-improprement que l’on boit du sang, de l’urine, &c. c’est, dans l’un & l’autre cas, pour exprimer que l’on prend ces différentes choses par la bouche, & que l’on les avale par le même méchanisme qui sert à manger & à boire. Voyez Aliment, Nourriture, Mastication, Déglutition, Digestion.

Le manger & le boire sont une des six choses qu’on appelle, dans les écoles, non-naturelles. Voyez Non-naturelles, choses, Hygiene, Régime.

Manger. (Marine.) Ce terme n’est en usage qu’au passif. On dit être mangé par la mer, pour dire que la mer étant extrèmement agitée entre par les hauts du vaisseau, sans qu’on puisse s’en garantir.

Manger du sable : avoir mangé du sable. Cela se dit du timonnier qui, étant au gouvernail, a secoué le sable de l’horloge pour le faire passer plus promptement, ou qui a tourné le sablier trop-tôt & avant que tout le sable soit passé.

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Étymologie de « manger »

Étymologie de manger - Littré

Wallon, maniî ; namur. mouniî ; Hain. mégner, migner, mougner ; nivern. mezer ; bourg. maingeai ; provenç. manjar ; catal. menjar ; esp. et portug. manjar ; ital. mangiare. À côté de manger, on trouve non moins usité manjuer, en provençal manjuiar. Ces deux formes montrent qu'il y eut, au moment où se firent les langues romanes, deux prononciations du latin mandūcare : l'une correcte gardait l'u long, et a donné manjuer, manjuier ; l'autre fautive supprimait cet u et a donné manger, manjar, mangiare. Manduco est le fréquentatif de mandere, dont l'étymologie probable est ainsi donnée par Corssen, Beiträge, p. 246 : il le rapporte au radical mad, enivrer, être ivre, dont le sens primitif est mouiller, être mouillé ; de là madayâmi, enivrer, rassasier ; de là aussi madeo, madidus, le grec μαδάω, se dissoudre, se fondre, et μασάομαι, mouiller, mâcher. Mandere, avec insertion de nasale, aurait le même sens : humecter de salive, mâcher, et de là manger.

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Étymologie de manger - Wiktionnaire

Du moyen français manger, de l’ancien français mangier, issu du latin manducare (« mâcher » et « manger » en latin populaire »), lui-même issu de mandere (« manger »). L’italien mangiare est sans conteste d’origine gallo-romane. Une évolution de manducare conforme aux lois de l’évolution phonétique de l’italien aurait donné *mandocare. De même, en occitan, manjar est dû à la langue d’oïl.
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Phonétique du mot « manger »

Mot Phonétique (Alphabet Phonétique International) Prononciation
manger mɑ̃ʒe play_arrow

Conjugaison du verbe « manger »

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Citations contenant le mot « manger »

  • Léchez-vous les babines. C'est l'heure du goûter, l'heure de manger une bonne glace. Reportage au Havre. tendanceouest.com, Le Havre. Les plaisirs sucrés de l'été : manger une glace... à l'italienne
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  • Qui ne travaille pas ne devrait pas manger. De Proverbe bulgare
  • A trop parler, on en oublie de manger. De Proverbe américain
  • Bien boire et bien manger font bien travailler. De Proverbe français
  • Pour bien manger, il n'est pas obligatoire de manger bio. De Jean-Pierre Coffe / Le Figaro Magazine
  • Manger c'est sacré, ne pas manger c'est pêcher.
  • Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. De Molière / L’Avare
  • La vie doit se manger pour vivre. De Maurice Chapelan / Amoralités familières
  • L’honnêteté ne fait pas manger. De Proverbe québécois

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Traductions du mot « manger »

Langue Traduction
Corse manghjà
Basque jan
Japonais 食べる
Russe есть
Portugais comer
Arabe أكل
Chinois
Allemand essen
Italien mangiare
Espagnol comer
Anglais eat
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Synonymes de « manger »

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