La langue française

Muet, muette

Définitions du mot « muet, muette »

Trésor de la Langue Française informatisé

MUET, -ETTE, adj.

I.− [En parlant d'animés humains]
A.−
1. Qui n'a pas l'usage de la parole. Être muet de naissance, sourd et muet, sourd-muet. Mahaut, petite, fut entourée de suspicion. Comme elle ne parla qu'assez tard, sa mère la croyait muette (Radiguet, Bal,1923, p. 19):
1. Vous devriez être heureux, maître Jonas!... de désaltérer un bon serviteur de sa majesté catholique, affligé d'une infirmité pareille... car il a le malheur d'être muet, ayant perdu la langue à la bataille de Saint-Quentin. Sardou, Patrie,1869, I, 1ertabl., 3, p. 24.
Expr. fam., vieilli. N'être pas muet. ,,Parler hardiment, ou parler beaucoup`` (Littré).
[P. allus. au Médecin malgré lui de Molière II, 6 : Voilà pourquoi votre fille est muette, pour souligner le caractère incohérent ou inutile d'une explication] :
2. On est en contrebande, dit-il. En plus de ça, qu'il me dit, il y a des lois, Frédéric. Les lois de paperasse, je m'en torche, tu le vois, mais les lois humaines, je les respecte (...). Ensuite, je ne dois pas te le cacher, on n'est pas dans une très belle situation. Tu n'as pas de témoin (...). Troisièmement, une autre chose qui est mon affaire personnelle. Et il est inutile que je te l'explique. Voilà pourquoi notre fille est muette et qu'on va rester là toute la nuit. Giono, Un Roi sans divertissement,Paris, Gallimard, 1974 [1947], p. 501.
P. anal. [En parlant d'un animal] Qui n'a pas de cri. Les poissons sont muets :
3. ... certains lieux ont une vertu particulière sur certains animaux (...) à Sériphe (...) les grenouilles ne coassent point; (...) à Reggio, en Calabre, les cigales ne chantent pas; (...) les sangliers sont muets en Macédoine... Hugo, Rhin,1842, p. 158.
Emploi subst. Personne privée de l'usage de la parole. Un muet, une muette, un sourd-muet, une sourde-muette. Je suivais à mesure, fasciné, le mouvement précis et délicat de ses lèvres comme on lit sur la bouche d'un muet (Gracq, Syrtes,1951, p. 258).
Par antiphrase, fam., vieilli. Muette des halles. Femme criarde (d'apr. Littré).
2. En partic.
a) Emploi subst. masc. plur., vx. Serviteurs des anciens sultans ottomans, chargés des exécutions sommaires, et qui avaient l'obligation de ne s'exprimer que par signes. Les muets du sérail (Ac.1935).Ces monarques de l'Orient (...) qui, d'un seul signe transmis par des muets à des visirs habiles, font mouvoir tout leur empire (Bern. de St-P., Harm. nat.,1814, p. 249):
4. Soliman (...) qui suivait de l'œil la lutte des muets contre son fils, soulève un des coins du rideau de la tente, et leur lance un regard étincelant de fureur. À cet aspect, les muets se relèvent, et parviennent à étrangler le jeune prince. Lamart., Voy. Orient,t. 2, 1835, p. 369.
b) Loc. adv. À la muette. Sans parler, sans faire de bruit et, p. ext. discrètement. Se saluer à la muette (Lar. 19e-Lar. encyclop.). Le reste du voyage s'effectua prudemment à la muette (Gide, Ainsi soit-il,1951, p. 1191):
5. C'était le fusil que je voulais (...) je savais ce qu'il cherchait à faire : à dégager sa pétoire pour m'en faire éclater un coup dans la gueule. Ce fut serré, je vous en fiche mon billet, et à la muette. Giono, Baumugnes,1929, p. 191.
Parler (ou un terme du même paradigme) à la muette. S'exprimer sans s'accompagner de la voix, en usant de mimiques ou en articulant sans phonation. Le silence lui parut changé. Ses yeux cherchèrent ceux d'Anne-Marie. À la muette il la questionna (Pourrat, Gaspard,1925, p. 284).Olivier articule à la muette : « Pour Valérie » (F. Ryck, Prière de se pencher au dehors,Paris, Gallimard, 1978, p. 119).
B.− P. ext.
1. Qui est momentanément incapable de parler, parce qu'il est sous l'effet d'une émotion, d'un sentiment trop vifs. Synon. sans voix*.L'assemblée tout entière demeura muette et consternée par cette révélation et par cet aveu (Dumas père, Monte-Cristo,t. 2, 1846, p. 678).L'autre, que les vives émotions rendaient muet, subit tout congestionné (...) la remontrance de son ami (Bremond, Hist. sent. relig.,t. 4, 1920, p. 73).Le trac qui rend muet (Mounier, Traité caract.,1946, p. 196).
[P. méton.] Sa bouche resta muette (Ac.1835-1935).
En partic. [Avec un compl. prép. introduit par de et précisant la cause] Être muet d'admiration, d'étonnement, d'indignation, de peur, de surprise. Jetant un regard sur sa gorge et ses épaules nues, rouge et confuse et muette de honte, elle croisa ses deux beaux bras sur son sein pour le cacher (Hugo, N.-D. Paris,1832, p. 345).Les serviteurs rangés autour du trône restaient immobiles et muets d'effroi à la vue de ce prodige (Gautier, Rom. momie,1858, p. 323).
6. Ils comprenaient alors quel supplice les attendait le lendemain, au lever du soleil, et, sans doute, de quelles cruelles tortures une pareille mort serait précédée. Ils étaient muets d'horreur. Verne, Enf. cap. Grant,t. 3, 1868, p. 138.
2. Qui, dans une circonstance particulière, s'abstient, volontairement ou sous la contrainte, de parler, de s'expliquer, d'exprimer son opinion, ses sentiments. Corps législatif muet; assemblée, réunion muette. Une chose rassure nos ennemis; c'est que cette grande France muette (...) est depuis longtemps dominée par une petite France, bruyante et remuante (Michelet, Peuple,1846, p. 65):
7. Modèle de conscience et tombeau de discrétion, il devait assister pendant trois ans, en témoin muet et actif, à toutes les séances du conseil. De Gaulle, Mém. guerre,1956, p. 122.
Loc. Être muet comme un poisson*, comme une carpe*, comme une statue*, comme la tombe*, comme les pierres*.
Emploi subst. C'était un adage reçu, par exemple, que le corps législatif, réunion de muets, adoptait passivement, sans opposition, toutes les lois qu'on lui présentait (Las Cases, Mémor. Ste-Hélène,t. 1, 1823, p. 173).Faire le muet. Tournimire avait tué son père, il faisait le muet (Giraudoux, Lucrèce,1944, iii, 1, p. 143).
Emploi subst. fém. sing., fam. La grande muette. [P. réf. au fait que la loi apportait, jusqu'en 1945, certaines restrictions aux libertés individuelles des militaires et que ceux-ci sont encore tenus à la réserve en matière pol.] L'armée active :
8. La grande muette est devenue fort bavarde depuis que certains de ses chefs ont été pris en faute. Il lui est interdit de parler. Elle pérore. Ce n'est pas M. de Freycinet qui la rappellera au respect des lois. Clemenceau, Vers réparation,1899, p. 502.
Vx. (Être, rester, ...) muet à (qqc.). C'est le doute universel (...) qui obéit aux desseins du créateur, puisqu'il est resté muet à nos cris et a voulu que l'homme ne tînt de lui aucune notion certaine (Vigny, Journ. poète,1863, p. 1383).
(Être) muet sur (qqc.). On a le droit de s'étonner un peu que Rodrigue soit aussi muet sur sa foi que l'honnête homme sur ses amours (Brasillach, Corneille,1938, p. 211):
9. ... j'allais le voir pour l'anniversaire de la mort de Jean, et le trouvant confortablement attablé devant son assiette de salade, prêt à partir aussitôt pour les courses, muet sur la date du 25 septembre que j'alléguai pour expliquer ma visite... Du Bos, Journal,1924, p. 161.
3. Spécialement
a) CHASSE. Chien muet. ,,Chien qui quête et suit la piste sans donner de la voix`` (Vén. 1974).
b) THÉÂTRE. Personnage muet. Personnage qui figure dans une œuvre dramatique, où il participe à l'action sans prononcer une seule réplique. Deux frères, M. L., M. de G. se partageaient les rôles d'Angelino, de Roberto, de don Carlos et de Georgino. Pour le notaire, la brochure portait : personnage muet (Pesquidoux, Livre raison,1925, p. 126).
Rôle muet. Rôle joué par un personnage muet. Le cadet, incorporé une fois à une troupe de garçons entichés de tragédie, n'y accepta qu'un rôle muet : le rôle du « fils idiot » (Colette, Sido,1929, p. 131).
Jeu (de scène) muet. (Partie du) jeu d'un acteur où celui-ci exprime des sentiments par la mimique, les gestes, et non par la parole. Le jeu muet d'un mime. Jeu de scène muet. Entre deux bouffées de cigares, Crockson va botter les fesses d'Auguste. Entre deux respirations, Rascasse agit de même (Achard, Voulez-vous jouer,1924, iii, 2, p. 197):
10. Profitant de ce jeu muet, Léandre lança par-dessus la rampe son regard séducteur et le reposa sur la marquise avec une expression passionnée et suppliante qui la fit rougir malgré elle... Gautier, Fracasse,1863, p. 112.
Scène muette. Scène où les personnages ont un jeu muet. Scène muette : Fritz est très troublé par les regards de la Grande-Duchesse; celle-ci se remet assez difficilement et vient au milieu (Meilhac, Halévy, Gde-duchesse Gérolstein,1867, i, 8, p. 200):
11. Scène muette. Caligula s'arrête et regarde les conjurés. Il va de l'un à l'autre en silence, arrange une boucle à l'un, recule pour contempler un second, les regarde encore, passe la main sur ses yeux et sort, sans dire un mot. Camus, Caligula,1944, II, 3, p. 36.
P. anal. Mais y avait-il besoin de paroles violentes pour que nos sentiments fussent manifestes? Je me souviens d'une scène muette, entre nous, et qui ne fut pas moins chargée de sens (Daniel-Rops, Mort,1934, p. 239).
II.− P. anal. [En parlant d'inanimés]
A.− Qui est silencieux
1. [S'oppose à un objet sonore par destination]
a) Qui est conçu pour ne produire aucun son :
12. La pendule, elle, ne faisait aucun bruit de marche : tant l'ajustage et l'équilibre en étaient parfaits (...). Un seul défaut (...) à l'admirable ouvrage : la pendule était muette. C'est pourquoi on la plaçait en face du jour, et de sorte qu'on pût lire l'heure à la fois assis à table ou au coin du feu, en levant seulement le regard. Pesquidoux, Livre raison,1932, p. 7.
Spécialement
α) CIN. Le cinéma muet et, p. ell., le muet. Cinéma qui produisait des films sans enregistrement de la parole ni du son. Anton. le cinéma sonore, parlant et, p. ell., le parlant.Ah! les cow-boys du muet, les vampires du tacite, les maxlinder du silencieux, les charlot de l'aphone (Queneau, Loin Rueil,1944, p. 227).Dès que le film naquit, la musique l'accompagna (...). Il s'agissait d'abord, aux temps héroïques du muet, de masquer le bruit déplaisant des appareils de projection (Samuel, Arts mus. contemp.,1962, p. 758):
13. La même scène réalisée en film parlant, avec des personnages (...) qui échangent des répliques travaillées au lieu de laisser le spectateur meubler le silence, devient artificielle. Il ne faut donc pas s'étonner de voir des amateurs fervents de cinéma muet bouder encore le cinéma parlant... Arts et litt.,1935, p. 78-7.
Film muet. Film qui ne comporte pas l'enregistrement de la parole ni du son. Anton. film parlant, sonore.Jamais un sujet, tel que celui de Paquebot Tenacity, pièce de premier ordre, ne convenait mieux à un film muet (Arts et litt.,1936, p. 34-4) :
14. Un conférencier se déplaçait en province avec un film muet et un phonographe. Il avait (...) choisi les disques de musique moderne les plus propres à accompagner son film, réglé leur mise en marche et leur arrêt pour faire concorder les effets sonores et les effets visuels... Arts et litt.,1935, p. 44-1.
β) MUS. Clavier muet. Clavier silencieux, destiné aux exercices de doigté. (Dict. xxes.).
b) Qui, temporairement, ne produit pas de son. Ce jour-là, il n'y avait personne (...). Le jardinet devant la maisonnette était désert et le piano était muet (Cendrars, Bourlinguer,1948, p. 128):
15. La Cloche. Depuis longtemps je suis muette, personne ne vient plus prendre mon bourdon et faire aller ma bascule; est-ce que les hommes sont tous morts? Flaub., Smarh,1839, p. 83.
[P. méton.]
α) Littér. [En parlant d'un lieu] Où il n'y a aucun bruit. Église, maison, rue muette. Abramko, concierge de cet hôtel muet, morne et désert, occupait une loge armée de trois chiens d'une férocité remarquable (Balzac, Cous. Pons,1847, p. 132).La nuit est lourde et sans lune; Gilles s'énerve à scruter les ténèbres, à écouter le pesant repos de la campagne muette (Huysmans, Là-bas,t. 1, 1891, p. 129).
β) [Dans la liturg. cath.] La semaine muette. La semaine sainte, pendant les derniers jours de laquelle on ne sonne pas les cloches. (Dict. xixes.).
2. [En parlant d'un procès] Qui s'accomplit sans bruit. Le Dr Pasquier est secoué d'un rire muet, fort étrange (Duhamel, Nuit St-Jean,1935, p. 155):
16. Je sais, quand le midi leur fait désirer l'ombre, Entrer à pas muets sous le roc frais et sombre D'où, parmi le cresson et l'humide gravier La naïade se fraye un oblique sentier. Chénier, Bucoliques,1794, p. 32.
3. GRAMM., LING. Lettre muette. Lettre qui est présente dans l'écriture mais non prononcée dans le langage courant (d'apr. Bach.-Dez. 1882).
Emploi subst. fém. Une muette. ,,Une lettre muette`` (Littré).
PHONÉTIQUE
E muet. Synon. caduc (v. ce mot II A 2).Quand on parlait des Chenouville, l'habitude était (du moins chaque fois que la particule était précédée d'un nom finissant par une voyelle, car dans le cas contraire on était bien obligé de prendre appui sur le de, la langue se refusant à prononcer Madam' D'Ch'nonceaux) que ce fût l'e muet de la particule qu'on sacrifiât. On disait : « Monsieur D'Chenouville » (Proust, Sodome,1922, p. 818).
H muette. L'h du français est toujours muette, en ce sens qu'elle n'est jamais prononcée, mais l'usage s'est établi de la qualifier encore d'aspirée quand elle ne fait qu'empêcher la liaison, en réservant le nom d'h muette à celle dont il n'est tenu aucun compte dans l'énoncé; ainsi l'h est dite aspirée dans le héros, et muette dans l'héroïne (Mar.Lex.1951).
Syllabe muette ou subst., muette. Syllabe terminée par un e muet. Quant à l'e muet, la seule règle de la poésie, la seule pierre de touche, c'est la place de la muette (Valéry, Corresp. [avec Gide], 1891, p. 103).La synérèse se rencontre à chaque instant; quand une syllabe muette gêne pour la mesure, on la laisse tomber dans la prononciation (Gourmont, Esthét. lang. fr.,1899, p. 263).
B.− Au fig. Qui ne comporte, ne fournit aucune indication.
1. Qui ne comporte ou n'utilise aucun signe écrit :
17. L'autobus qui m'a conduit avenue de Messine (...) était « muet », comme tous les autres (comme on dit la « couverture muette » d'un livre : les indications d'itinéraire ont été enlevées à tous, peut-être parce que les manifestants les ont arrachées pour s'en armer...) Larbaud, Journal,1934, p. 281.
En partic.
Carte muette. V. carte IV A 1 b.
Clavier muet. Sur une machine à écrire, clavier dont les touches ne portent pas l'indication des lettres. (Dict. xxes.).
Médaille, monnaie muette. Médaille, monnaie qui est dépourvue de légende (d'apr. Lar. 19e).
2. Muet (sur).Qui ne fournit aucun éclaircissement concernant une matière, une question particulière. Le règlement est muet sur ce point; la législation est muette à ce sujet. L'accusation est muette sur l'heure du crime (Balzac, Annette,t. 4, 1824, p. 60).On a souvent remarqué combien l'histoire est muette sur cette longue période de l'existence d'Athènes et en général de l'existence des cités grecques (Fustel de Coul., Cité antique,1864, p. 321):
18. ... pour les mêmes raisons de secret, le texte de l'instruction est muet sur la question de la coopération anglaise, sur le rôle que pourrait éventuellement jouer l'armée belge, sur l'emploi éventuel de nos troupes venant d'Algérie... Joffre, Mém.,t. 1, 1931, p. 191.
C.− Spécialement
1. MÉD. Ménopause* muette.
2. MÉD. VÉTÉR. Rage muette. V. mue2.
3. ŒNOLOGIE. Moût, vin muet. Moût qui n'est pas encore en fermentation, ou dont la fermentation a été évitée (d'apr. Littré). V. mutage.
III.− [P. méton.]
A.− [En parlant d'émotions, de sentiments, de vertus] Dont la manifestation est retenue, qui ne s'accompagne d'aucune manifestation extérieure. Désespoir, héroïsme muet; admiration, douleur, joie, passion, résignation muette. Christophe surtout était pris pour cible des railleries de son oncle (...) Il se taisait, serrait les dents, l'air mauvais. L'autre s'amusait de sa rage muette (Rolland, J.-Chr.,Matin, 1904, p. 118).Mais sur le vieux visage gris pierre passa un bouleversement muet, où toutes les douleurs (...) se mêlaient dans une longue science de la souffrance (Malègue, Augustin,t. 2, 1933, p. 217):
19. M. Peyrony, mort dans la vie, ne peut plus faire autre chose que gagner de l'argent. Il en gagne, et pas tant que cela, avec un muet courage; sa femme le volatilise et gémit. Montherl., Olymp.,1924, p. 243.
Loc. Les grandes douleurs sont muettes. Les grandes douleurs sont muettes, a-t-on dit. Cela est vrai. Je l'éprouvai après la première grande douleur de ma vie (Lamart., Médit.,Commentaire, t. 2, 1820, p. 455).
B.− [En parlant d'opinions, de pensées] Qui n'est pas exprimé par la parole, mais dont la signification est sans équivoque. Muet reproche, muette protestation. Quoique ce mouvement n'échappât ni à Monsieur De Chessel ni à la comtesse, il ne me valut aucune observation muette, car il y eut une diversion faite par une jeune fille (...) qui entra (Balzac, Lys,1836, p. 46).Le valet de chambre (...) errait silencieusement entre la table et la desserte. L'idée qu'il ne savait rien mettait entre Odile et moi une muette complicité (Maurois, Climats,1928, p. 128):
20. ... j'appréhendais l'explication. Car j'y avais droit. Du moment où, obéissant à sa muette injonction, je ne l'avais pas dénoncé (...) j'avais acquis sur lui ce droit, que je payais en prenant une part du crime... Bosco, Mas Théot.,1945, p. 213.
Dialogue, discours, langage muet. Où l'on se fait comprendre sans utiliser la parole. Je voulais lire un sentiment, un espoir dans toutes ces phases du visage. Ces discours muets pénétraient d'âme à âme comme un son dans l'écho (Balzac, Peau chagr.,1831, p. 123).Ils se faisaient des signes et échangeaient leurs pensées dans un langage muet qu'ils avaient imaginé (A. France, Dieux ont soif,1912, p. 251):
21. Contentez-vous que je fasse miroiter, pour vous, cet œil droit, tout doré, prêt à tomber, et cet œil gauche, pareil à une bille d'aventurine... voyez mon œil droit... et mon œil gauche... et encore mon œil droit... J'interromps sévèrement le dialogue muet : − Pati-pati, c'est fini, ce dévergondage? Colette, Mais. Cl.,1922, p. 217.
C.− [En parlant d'un comportement] Qui n'est pas accompagné de paroles. Muet salut, sourire. Mais la pauvre Eugénie, triste et souffrante des souffrances de sa mère, en montrait le visage à Nanon par un geste muet, pleurait et n'osait parler de son cousin (Balzac, E. Grandet,1834, p. 205):
22. Descendent un jour place Vendôme un Anglais et une Espagnole (...). Ils exigèrent de la direction que le service fût absolument muet. Comme ils ne toléraient aucune question de la part du personnel, celui-ci devait avoir l'œil à tout, tout deviner et tout comprendre. Fargue, Piéton Paris,1939, p. 213.
D.− Emploi subst. fém. sing., arg., vieilli
1. Conscience morale. Gilbert avait compris que ce riche avait une âme fraternelle (...) qui n'était fondée sur aucune solidarité apparente, mais sur des choses mystérieuses que chacun garde pour soi, « dans sa muette » (R. Bazin, Blé,1907, p. 265):
23. Presque tous les voleurs de profession (...) exercent leur métier sans éprouver de remords; le nom qu'ils ont donné à la conscience, la Muette, prouve suffisamment (...) la vérité de ce que j'avance. Vidocq, Voleurs,t. 2, 1836, p. 231.
Expr. Avoir une puce à la muette. Éprouver un remords. Une puce à la muette comme dit l'autre (...) et pour que ça te démange il faut que ça te gratte fort (...) car tu n'es pas bégueule (Sue, Fleur de Marie,1857, p. 32).
2. Silence concerté, en signe de protestation contre les autorités. Observer la muette (Lar. Lang. fr.). Pour consoler les élèves de sa visite non faite, Napoléon III envoya du champagne; les élèves répondirent par une muette [au réfectoire] (...) un silence morne [sans toucher au champagne] (Titeux, St-Cyr,1898, p. 391).
Prononc. : [mɥ ε], [myε], fém. [-εt]. Étymol. et Hist. A. Animés. 1. a) 1174 subst. « personne privée de l'usage de la parole » (Guernes de Pont-Ste-Maxence, S. Thomas, 71 ds T.-L.); b) ca 1210 adj. (Dolopathos, 90, ibid.); 2. a) 1176-81 « qui s'abstient volontairement de parler, de répondre » (Chrétien de Troyes, Chevalier lion, éd. M. Roques, 634); b) 1585 subst. « serviteur des sultans ottomans, qui ne doit s'exprimer que par signes, et qui est chargé d'étrangler avec un lacet ceux qui ont déplu au souverain » (N. Du Fail, Contes et discours d'Eutrapel ds Œuvres facétieuses, éd. J. Assézat, t. 2, p. 71); c) 1780 à la muette « sans faire de bruit » (Buffon, Hist. nat. des oiseaux, t. 7, p. 60); d) 1832 subst. fém. « manifestation par le silence dirigée contre les autorités » (Esn.); 3. 1647 adj. « qui, sous l'effet d'une émotion violente, d'un sentiment vif, est momentanément incapable de parler, de s'exprimer » (Corneille, Héraclius, II, 5 : muet d'étonnement); 4. théâtre a) 1732 personnage muet (Lesage, Hist. de Guzman d'Alfarache, livre 5, chap. 1); b) 1760 jeu muet (Voltaire, Lett. Lekain, 16 déc. ds Littré, s.v. jeu); 5. 1899 la grande muette « l'armée » (Clemenceau, Vers réparation, p. 502). B. Inanimés. 1. a) 1550 « qui a une signification, sans recours aux paroles » (Bible, Louvain, 4 Esd 6 d d'apr. FEW t. 6, 3, p. 312a); b) 1558 douleur muette (J. Du Bellay, Les Regrets, XLVIII, éd. J. Jolliffe et M. A Screech, p. 116); c) 1836 subst. fém. « conscience » (Vidocq, Voleurs, t. 2, p. 279); 2. phonét. a) 1647 h (...) müette (Vaug., p. 1); b) 1690 consonnes muettes (Fur.); c) 1694 e muet (Ac.); 3. 1676 « qui ne produit aucun son » (Mmede Sévigné, Corresp., 1erjuill., éd. R. Duchêne, t. 2, p. 330); 4. 1792 « (lieu) où l'on n'entend aucun son » (Ducis, Othello, V, 4 ds Littré); 5. a) 1826 carte muette (Mozin-Biber, s.v. carte); b) 1874 médaille muette (Lar. 19e); 6. 1929 subst. masc. « cinéma muet » (Nouv. Litt., 29 juin, 12/3 ds Giraud); 1931 art muet (Lar. 20e). Dér., d'orig. expressive, de l'a. fr. mu « qui est privé de l'usage de la parole », qui a disparu au xvies. sauf dans l'adj. mue2*, du lat. mūtus « qui est privé de l'usage de la parole ». B 2 b est empr. au b. lat. muta (littera, consonans) (TLL t. 8, col. 1736), gr. α ́ φ ω ν α subst., qui désignaient les occlusives (cf. Mar. Lex.). Fréq. abs. littér. : 4 546. Fréq. rel. littér. : xixes. : a) 5 910, b) 8 899; xxes. : a) 7 880, b) 4 781.
DÉR.
Muettement, adv.a) Sans prononcer une parole. Quand nous pensons à l'acte de compter, nous songeons d'ordinaire à l'acte de se dire muettement : « un, deux, trois, quatre... » (Berkeley, Cerveaux géants,1957, p. 47).Au fig. Mais ils vivent, les bibelots, ils aiment qu'on s'occupe d'eux. Qui donc n'a remarqué leur air de satisfaction lorsqu'on les met à leur vraie place (...) et, au contraire, leurs reproches muettement terribles quand on les exile (Miomandre, Écrit sur eau,1908, p. 99).b) Sans bruit, d'une manière silencieuse. La tombée muettement mystérieuse de la pluie sur une route de campagne, la nuit (Goncourt, Journal,1893, p. 354).Et rien n'était plus amusant et plus étrange que de glisser ainsi muettement dans les allées du grand jardin, entre deux hauts talus de neige (Gide, Si le grain,1924, p. 401). [mɥ εtmɑ ̃], [my-]. 1reattest. 1615 (J. de Montlyard, Hieroglyphiques de Jan Pierre Valerian, XXVII, préf. ds Gdf.); de muet, suff. -(e)ment2*.
BBG. − Hasselrot 1957, p. 170; 20es. 1972, p. 10. − Pohl (J.). Contribution à l'hist. de qq. mots. Arch. St. n. Spr. 1969, t. 205, p. 367.

Wiktionnaire

Adjectif

muet \mɥɛ\, \my.ɛ\[1]

  1. Qui est privé de l’usage de la parole, naturellement ou par accident.
    • Il est sourd et muet.
    • Il est sourd-muet.
  2. (Zoologie) (Par analogie) Qui n’a pas de cri.
    • Plus loin, l’idée que le pêcheur trompe et que le pirate surprend sa proie fait attribuer aux clients des Poissons le caractère de bavards fallacieux et sans scrupules, chose d’autant plus étonnante que les poissons sont muets. — (Auguste Bouché-Leclercq, L’Astrologie grecque, Paris : Ernest Leroux, 1899, Cambridge University Press, 2014, p. 148)
  3. (Figuré) Qui est empêché momentanément de parler, par la peur, la honte, l’étonnement, ou d’autres causes morales.
    • Il est muet comme un poisson.
    • Il demeura muet d’étonnement.
    • Il fut si honteux qu’il resta muet.
    • La frayeur le rendit muet. Substantivement,
    • Il fait le muet. On dit de même Sa bouche resta muette.
  4. (Figuré) Qui se tait.
    • Plût aux dieux que Teresa fût restée muette elle aussi ! Elle ne cessait de crier : […]. — (Pierre Louÿs, Trois filles de leur mère, René Bonnel, Paris, 1926, chapitre X)
    • Et, tournant à son tour les yeux vers la portière, il s’abîma dans une soudaine et muette rêverie. Le balancement de la voiture l’engourdissait. — (Francis Carco, L’Homme de minuit, Éditions Albin Michel, Paris, 1938)
    • Les grandes joies, les grandes douleurs sont muettes.
    • Les lois sont muettes sur ce point.
  5. (Par extension) Qui est dépourvu de signe, de légende, d’indication.
    • Cette marche vous conduira à partager l’opinion de Lelewel , c’est-à-dire , comme lui , vous trouverez en quelque sorte autant d’intérêt dans l’étude des pièces muettes que de celles qui ont des légendes. — (André Jeuffrain, Essai d’interprétation des types de quelques médailles muettes émises par les Celtes-Gaulois, Tours : chez Alfred Mame & Cie, 1846, p. 51)
  6. (En particulier) (Géographie) (En parlant d’une carte géographique) Qui n’a aucun nom inscrit.
    • La carte muette est très-propre, par sa simplicité, à donner à l’élève une idée nette de la configuration et de l’aspect physique d’un pays : la carte intermédiaire lui montre la position des villes et l’étendue des divers états ; ensuite la carte parlante lui fait connaître le nom de chaque objet. — (H. Selves, La lithographie appliquée à l’enseignement : Prospectus, Paris : au Dépôt général, 1833, p. 10)
  7. (Figuré) Ayant la sorte d’expression qu’ont certains objets ou certaines attitudes sans voix.
    • Je la regardais — minutes silencieuses où l’on n’entendait que le tic-tac de l’horloge accrochée au mur — et j’essayais de lire dans son visage muet, mais rien d’elle ne m’était familier. — (Stefan Zweig, La peur, traduit de l’allemand par Alzir Hella éd. Grasset, 1935, 2002)
    • La peinture est un langage muet.
    • Ses regards étaient de muets interprètes de son amour.
  8. (Théâtre) (Cinéma) (En parlant d’une partie du jeu) Qui exprime, sans parler, les sentiments dont il doit paraître affecté.
    • Un jeu muet plein d’émotions.
  9. (Théâtre) (Cinéma) (En parlant d’une scène) Dont l’action d’un ou de plusieurs personnages se fait sans parler, mais où ils expriment leurs sentiments par le geste, le maintien, l’air du visage, etc.
    • Le cinéma de Charlie Chaplin est riche de scènes muettes.
  10. (Théâtre) (Cinéma) (En parlant d’un personnage) Qui n’a rien à dire dans une pièce, et son rôle.
    • Avoir le rôle muet, jouer un personnage muet c’est à peine mieux que de jouer les figurants.
  11. (Grammaire) Qui ne se prononce pas, bien que figurant dans un mot.
    • E muet, H muette.

Nom commun 1

muet \mɥɛ\, \my.ɛ\[1] masculin (pour une femme on dit : muette)

  1. Homme privé de la parole.
    • Aux temps anciens, les Sourds et les Muets ne pouvaient tester. Ulpien proclame l’incapacité du muet, du sourd, du furieux, du prodigue interdit. Le muet ne pourra pas tester, puisqu’il ne parle pas, et le sourd sera dans la même impossibilité, puisqu’il ne peut parvenir à entendre le langage de ses parents. — (Edmond Falgairolle, La Condition sociale et juridique des Sourds-muets, Nancy, 1901, p. 34)
    • Tout le monde médit de moi,
      Sauf les muets, ça va de soi.
      — (Georges Brassens, La Mauvaise Réputation, 1952)
  2. Homme qui ne dit rien , qui ne donne pas d’avis ou d’opinion.
    • Dans nos Sociétés médicales, il y a des chefs d’emploi, des docteurs idémistes et des muets. La séance est intéressante si les muets sont intéressés. — (Lyon médical : organe officiel de la Société médicale des hôpitaux de Lyon et de la Société médico-chirurgicale des hôpitaux de Saint-Étienne, 1893, page 309)
  3. (Histoire) (Au masculin) (Surtout au pluriel) Serviteur du sultan, qui était muet ou qui ne devait jamais parler.
    • Les muets du Sérail.
    • Le sultan lui envoya les muets, qui l’étranglèrent.
    • Soliman […] qui suivait de l’œil la lutte des muets contre son fils, soulève un des coins du rideau de la tente, et leur lance un regard étincelant de fureur. À cet aspect, les muets se relèvent, et parviennent à étrangler le jeune prince. — (Lamart., Voy. Orient, t. 2, 1835, page 369)

Forme d’adjectif

muette \mɥɛt\, \my.ɛt\

  1. Féminin singulier de muet.

Nom commun 1

muette \mɥɛt\, \my.ɛt\ féminin (pour un homme on dit : muet)

  1. Femme muette.
  2. Lettre qui ne se prononce pas.
    • mais, tandis que l’arabe renonçait à aspirer et spirantiser les muettes précédées d’une voyelle, l’araméen continuait ce procédé, mais désaspirait le θ et le δ, de sorte que ces deux langues par des moyens différents arrivaient au même but : la suppression de la confusion. — (Bibliothèque de l’École des hautes études ; Sciences historiques et philologiques, n° 230 à 232, 1921)

Nom commun 2

muette \mɥɛt\ féminin

  1. (Vieilli) Petite maison bâtie, soit pour y garder les mues du cerf, soit pour y mettre les oiseaux de fauconnerie, au temps de la mue. Depuis on a donné ce nom à des pavillons, et même à des édifices considérables, servant de rendez-vous de chasse.
    • La muette du bois de Boulogne.
    • La muette de la forêt de Germain.
Wiktionnaire - licence Creative Commons attribution partage à l’identique 3.0

Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition (1932-1935)

MUET, ETTE. adj.
Qui est privé de l'usage de la parole, naturellement ou par accident. Il est sourd et muet. Il est sourd-muet. Substantivement, Un muet, une muette. On dit de même Un sourd-muet, une sourde-muette. Fam., N'être pas muet, se dit d'une Personne qui parle hardiment ou qui parle beaucoup. Je vous assure qu'il n'est pas muet.

MUET se dit également des Personnes que la peur, la honte, l'étonnement, ou d'autres causes morales, empêchent momentanément de parler. Fig., Il est muet comme un poisson. Il demeura muet d'étonnement. Il fut si honteux qu'il resta muet. La frayeur le rendit muet. Substantivement, Il fait le muet. On dit de même Sa bouche resta muette.

MUET signifie, figurément, Qui se tait. Les grandes joies, les grandes douleurs sont muettes. Sa douleur était muette. Les lois sont muettes sur ce point. Il se dit encore de la Sorte d'expression qu'ont certains objets ou certaines attitudes. La peinture est un langage muet. Ses regards étaient de muets interprètes de son amour. En termes de Théâtre, Jeu muet, la Partie du jeu d'un acteur par laquelle il exprime, sans parler, les sentiments dont il doit paraître affecté. Scène muette, Action d'un ou de plusieurs personnages qui ne parlent pas, mais qui expriment leurs sentiments par le geste, le maintien, l'air du visage, etc. Personnage muet, Celui qui n'a rien à dire dans une pièce. Rôle muet, Rôle d'un personnage muet. En termes de Géographie, Carte muette, Carte géographique sur laquelle aucun nom; n'est inscrit. En termes de Grammaire, il se dit d'une Voyelle ou d'une consonne qui ne se prononce pas, bien que figurant dans un mot. E muet, H muette.

MUETS, au pluriel, se disait particulièrement des Serviteurs du sultan, dont les uns étaient muets et les autres ne devaient jamais parler. Les muets du Sérail. Le sultan lui envoya les muets, qui l'étranglèrent.

À LA MUETTE, loc. adv. Sans parler, sans faire de bruit.

Littré (1872-1877)

MUET (mu-è, è-t') adj.
  • 1Privé de l'usage de la parole. Sourd et muet de naissance. Il est muet comme un poisson. On lui présenta un homme muet possédé du démon ; le démon ayant été chassé, le muet parla, Sacy, Bible, Évang. St Math. IX, 32. Qu'est-ce que notre être ! dites-le-nous, Ô mort ; car les hommes trop superbes ne m'en croiraient pas ; mais, ô mort, vous êtes muette, et vous ne parlez qu'aux yeux, Bossuet, Sermons, Mort, 1.

    Familièrement. N'être pas muet, parler hardiment, ou parler beaucoup.

    Fig. Carte muette, carte géographique où il n'y a rien d'écrit.

    Personnages muets, se dit des figures qui, dans des dessins, des cartes à jouer, etc. ne portent pas d'inscription.

  • 2Que des causes morales ou autres empêchent momentanément de parler. Je demeure à vos yeux muet d'étonnement, Corneille, Héracl. II, 6. Ils furent quelque temps saisis, muets, immobiles, Fléchier, Turenne. Le vin au plus muet fournissant des paroles, Boileau, Sat. III. Et le triste orateur Demeure enfin muet aux yeux du spectateur, Boileau, Lutr. VI. Vous demeurez muette ; et, loin de me parler, Je vois, malgré vos soins, vos pleurs prêts à couler, Racine, Mithrid. II, 4. Les oracles ont duré plus de quatre cents ans après Jésus-Christ, et ils ne sont devenus tout à fait muets que lors de l'entière destruction du paganisme, Voltaire, Dict. phil. Oracles.

    On dit dans le même sens : bouche muette. Ma bouche et mes regards, muets depuis huit jours, L'auront pu préparer à ce triste discours, Racine, Bérén. III, 1. Vos bouches sont muettes, Voltaire, Oreste, III, 4.

    Demeurer muet, n'avoir rien à répondre. Interpellés d'en produire [des originaux différents des Évangiles], ils sont demeurés muets, Bossuet, Hist. II, 13.

    Muet à, qui garde le silence en voyant ou entendant… Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes, Semblait-il seulement qu'il eût part à mes larmes ? Racine, Andr. V, 1.

    Terme de vénerie. Chien muet, chien qui guette et suit la bête sans aboyer.

  • 3 Fig. Il se dit des choses morales que l'on compare à un être humain qui se tait. Mon honneur est muet, mon devoir impuissant ! Corneille, Cid, IV, 1. La nature est aveugle et la vertu muette, Corneille, Nicom. II, 1. J'entendrai des regards que vous croirez muets, Racine, Brit. II, 3. L'amour est-il muet, ou n'a-t-il qu'un langage ? Racine, ib. III, 7. Il ne pouvait ignorer qu'une assiduité muette mène à la fortune, mais il ne voulait pas de fortune à ce prix-là, Fontenelle, Lahire. Ils ont rendu muette la vaine philosophie des sages, Massillon, Carême, Doutes. Mais le dessus écrit suffit pour te confondre ; à ce témoin muet que pourras-tu répondre ? Regnard, Distr. V, 7. Vous affectez sur elle un odieux silence, Interprète muet de votre intelligence, Voltaire, Adél. du Guesclin. II, 7. Ma passion muette, étonnée et timide, Lemercier, Agamemn. III, 7.
  • 4Il se dit semblablement des choses inanimées. …n'osant vous écrire la présente, ainsi mal polie et rude comme elle est ; mais, à la fin, j'ai pensé que ce n'est pas ce que vous attendez de moi, qui fais profession de choses muettes, Poussin, Lett. 20 févr. 1639. Il me rend tout à vous par ce muet refus, Corneille, Sertor. III, 4. La terre à son pouvoir rend un muet hommage, Rotrou, St-Genest, III, 2. Voyant sur un tombeau ces muettes reliques, Rotrou, Herc. mour. IV, 3. En voyant l'aveuglement et la misère de l'homme, en regardant tout l'univers muet et l'homme sans lumière…, Pascal, Pens. XI, 8, éd. HAVET. L'arche sainte est muette et ne rend plus d'oracles, Racine, Athal. I, 1. Jésus ! qu'est-il devenu ? je le demande à toute la nature, et toute la nature est muette, Fénelon, t. XVIII, p. 148. Et je ne pense point Que le ciel de mon sort à ce point s'inquiète, Qu'il anime pour moi la nature muette, Voltaire, M. de César, III, 5. Oui, dans ces noirs cachots, dans ces muets abîmes, Où Venise engloutit le coupable et ses crimes, Ducis, Othello, V, 4. Voyez là-haut les bois dont la muette horreur Aujourd'hui même encore inspire la terreur, Delille, Én. VIII. Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure ! Lamartine, Médit. le Lac. Pour eux [les poëtes] rien n'est muet, rien n'est froid, rien n'est mort, Hugo, Voix intérieures, 19.
  • 5Se dit des choses qui ne font pas le bruit qui leur est ordinaire.

    Fontaines muettes, fontaines qui n'ont pas d'eau. Le comte de Vaux, qui avait su mon arrivée, et qui me donna un très bon souper ; et toutes les fontaines muettes, et sans une goutte d'eau, parce qu'on les raccommodait, ce petit mécompte me fit rire, Sévigné, 291.

    Armes muettes, armes incapables de faire feu. On voit, d'un côté, quatre-vingt-mille hommes… ; de l'autre côté, cinq mille soldats, une colonne traînante, morcelée, une marche incertaine, languissante, des armes incomplètes, sales, la plupart muettes et chancelantes dans des mains affaiblies, Ségur, Hist. de Nap. X, 8.

    Vin muet, moût préparé de manière à ne pas fermenter.

  • 6Au théâtre, jeu muet, la partie du jeu d'un acteur, par laquelle il exprime, sans parler, les sentiments dont il doit paraître affecté, ou par laquelle il feint certaines choses.

    Scène muette, action d'un ou plusieurs personnages qui, sans parler, expriment leurs sentiments par les gestes, par les regards, ou feignent certaines actions.

    Par extension. De sorte qu'il se passa alors entre nous deux une petite scène muette qui fut la plus plaisante chose du monde, Marivaux, Pays. parv. 1re part.

    Personnages muets, personnages qui dans une pièce ne disent rien, et ne sont là que pour figurer ; tels sont les gardes dans une tragédie.

    Fig. Ce qui le fâchait, c'est que je ne lui donnais aucun rôle à jouer dans cette comédie ; il s'en plaignit à moi, et me demanda s'il n'y ferait qu'un personnage muet, Lesage, Guzm. d'Alf. V, 1.

    Un muet langage, manière de se faire comprendre d'une manière expressive, mais sans parler. Le muet langage des yeux.

  • 7 Terme de grammaire. Lettre muette, toute lettre qui ne se prononce pas. La lettre p est muette dans compter, dompter.

    H muette, celle qui n'est point aspirée, comme dans le mot honneur.

    E muet, l'e féminin, tel qu'il se prononce dans les mots boire, flamme, etc. ; on donne aussi le nom d'e muet à l'e sans accent qui se prononce eu dans les monosyllabes je, me, que.

    S. f. Une muette, une lettre muette.

    Terme de grammaire grecque, les muettes, nom donné à neuf consonnes (β, γ, δ, π, ϰ, τ, φ, χ, θ), qui ne peuvent être articulées sans voyelle ; aujourd'hui, dans la grammaire comparée, ces lettres se nomment plutôt explosives.

  • 8Semaine muette, la semaine sainte, ainsi dite parce qu'on ne sonne pas les cloches.
  • 9 S. m. et f. Un muet, une muette. L'institution des sourds et muets. Les poissons… forment un peuple de muets chez qui le langage des signes est peu abondant, Bonnet, Contempl. nat. X, 30.

    Par antiphrase. Une muette des halles, une harengère, une femme qui n'épargne pas les injures. Les femmes de la halle, qui sont les muettes de Paris, mais qui ne laissent pas de babiller plus que le reste du monde, Patin, Lettres, t. II, p. 601.

  • 10 Au plur. Muets, gens attachés au service des sultans, et qui, sans être privés de l'usage de la parole, ne s'expriment jamais que par signes. Le sultan lui envoya les muets, qui l'étranglèrent. Cette foule de chefs, d'esclaves, de muets, Peuple que dans ses murs renferme ce palais, Racine, Bajaz. II, 1. Que la main des muets s'arme pour son supplice, Racine, ib. IV, 5. Les muets bigarrés armés du noir cordon, Hugo, Orientales, la Douleur du pacha.
  • 11Le muet, espèce de serpent à sonnettes.
  • 12À la muette, loc. adv. Sans faire de bruit. Celui-ci [l'épeiche] arrive toujours à la muette, c'est-à-dire, sans faire du bruit, et jamais d'un seul vol, Buffon, Ois. t. XIII, p. 90.

REMARQUE

Appliqué aux personnes, muet suit toujours le substantif : un homme muet, une femme muette. Appliqué aux choses, il peut le précéder : une muette horreur.

HISTORIQUE

XIIe s. Tant puet [peut] et tant set et tant vaut Mes sire Kex en totes corz [cours], Qu'il n'i est ja muez ne sorz, Chrestien de Troyes, Chev. au Lyon, V. 630.

XIIIe s. Mais l'en ne puet muet servir, Qui pert sovent par soi trop taire, Roman de la poire. Quant li bourgois oïrent çou, si furent tout esbahi, et li rois les regarda, si les vit tous mues, Chr. de Rains, p. 229.

XVe s. Aveugle fault estre, muet et sourt ; Trop de perilz sont à suir [suivre] la court, Deschamps, Douleur advenant à ceux qui suivent la cour.

XVIe s. Et n'est si grand douleur, qu'une douleur muette, Du Bellay, J. VI, 16, recto. Ne monstre que tu sois trop ennemi du vice, Et sois souvent encor muet, aveugle et sourd, Du Bellay, J. VI, 36, verso. Muet comme un francolin pris, Cotgrave Ô supplice muet [taire son amour], que ta force est terrible ! Desportes, Amours d'Hippolyte, 1.

Version électronique créée par François Gannaz - http://www.littre.org - licence Creative Commons Attribution

Encyclopédie, 1re édition (1751)

MUET, s. m. (Gram.) qui n’a point eu l’usage de la parole, ou qui l’a perdu. Les sourds de naissance sont muets.

Ce n’est point d’aujourd’hui qu’on voit confirmer par expérience la possibilité de l’art si curieux d’apprendre à parler aux muets. Wallis en Angleterre, Amman en Hollande, l’ont pratiqué avec un succès admirable dans le siecle dernier. Les ouvrages de ces deux savans sont connus de tout le monde. Il paroît par leur témoignage qu’un certain religieux s’y étoit exercé bien avant eux. Emmanuel Ramirez de Cortone, & Pierre de Castro espagnol, avoient aussi traité cette matiere long-tems auparavant, & nous ne doutons point que d’autres auteurs n’aient encore écrit & publié des méthodes sur cet article. Il est cependant vraissemblable que c’est le P. Ponce espagnol, mort en 1584, qui a inventé le premier l’art de donner la parole aux muets ; mais il n’a pas enseigné sa méthode, comme ont fait Amman & Wallis. M. Perreire, né en Espagne, doit aussi la sienne à son génie : on peut voir ses succès dans l’histoire de l’académie des sciences. (D. J.)

Muet, adj. (Gram.) cette qualification a été donnée aux lettres par les Grammairiens, en deux sens différens ; dans le premier sens, elle n’est attribuée qu’à certaines consonnes, dont on a prétendu caractériser la nature ; dans le second sens, elle désigne toute lettre, voyelle ou consonne, qui est employée dans l’orthographe, sans être rendue en aucune maniere dans la prononciation.

I. Des consonnes appellées muettes. « Les Grammairiens ont accoutumé dans toutes les langues de faire plusieurs divisions & subdivisions des consonnes ; & la division la plus commune à l’égard des langues modernes, est qu’ils en distinguent les consonnes en muettes & en demi-voyelles, appellant muettes toutes celles dont le nom commence par une consonne, comme b, c, d, g, k, p, q, t, z, & demi-voyelles toutes les autres, comme f, h, l, m, n, r, s, x ». Regnier, gramm. fr. in-12. pag. 9.

Cet academicien abandonne cette division, parce qu’elle n’est établie, dit-il, sur aucune différence fondée dans la nature des consonnes.

En effet, s’il ne s’agit que de commencer le nom d’une consonne par cette consonne même pour la rendre muette, il n’y en a pas une qui ne le soit dans le système de Port-Royal, que j’adopte dans cet ouvrage : & d’ailleurs il est démontré qu’aucune consonne n’a de valeur qu’avec la voyelle, ou si l’on veut, que toute articulation doit précéder un son ; (voyez H.) ainsi toutes les consonnes sont muettes par leur nature, puisqu’elles ne rendent aucun son, mais qu’elles modifient seulement les sons. Platon (in Cratylo.) les appelle toutes ἀφωναι ; c’est le même sens que si on les nommoit muettes, & il y a plus de vérité que dans le nom de consonnes. Au reste, telle consonne dont l’appellation commence chez nous par une voyelle, commençoit chez les Grecs par la consonne même nous disons ele, emme, enne, erre, & ils disoient lambda, mu, nu, ro ; les mêmes lettres qui étoient muettes en Grece sont donc demi-voyelles en France, quoiqu’elles soient les signes des mêmes moyens d’explosion, ce qui est absurde. Les véritables distinctions des consonnes sont détaillées au mot Lettre ; M. l’abbé de Dangeau n’en avoit pas encore donné l’idée, lorsque la grammaire de M. l’abbé Regnier fut publiée.

II. Des lettres muettes dans l’orthographe. Je ne crois pas qu’on puisse remarquer rien de plus précis, de plus vrai, ni de plus essentiel sur cet article, que ce qu’en a écrit M. Harduin, secrétaire perpétuel de l’académie d’Arras, dans ses Rem. div. sur la prononciation & sur l’orthographe, pag. 77. Je vais simplement le transcrire ici, en y insérant quelques observations entre deux crochets.

« Qu’on ait autrefois prononcé des lettres qui ne se prononcent plus aujourd’hui, cela semble prouvé par les usages qui se sont perpétués dans plus d’une province, & par la comparaison de quelques mots analogues entre eux, dans l’un desquels on fait sonner une lettre qui demeure oiseuse dans l’autre. C’est ainsi que s & p ont gardé leur prononciation dans veste, espion, bastonnade, hospitalier, baptismal, septembre, septuagenaire, quoiqu’ils l’aient perdue dans vestir, espier, baston, hospital, baptesme, sept, septïer ». [On supprime même ces lettres dans l’orthographe moderne de plusieurs de ces mots, & l’on écrit vêtir, épier, bâton, hopital.]

« Mon intention n’est cependant pas de soutenir que toutes les consonnes muettes qu’on emploie, ou qu’on employoit il n’y a pas long-tems au milieu de nos mots, se prononçassent originairement. Il est au contraire fort vraissemblable que les savans se sont plû à introduire des lettres muettes dans un grand nombre de mots, afin qu’on sentît mieux la relation de ces mots avec la langue latine » ; [ou même par un motif moins louable, mais plus naturel ; parce que comme le remarque l’abbé Girard, on mettoit sa gloire à montrer dans l’écriture françoise, qu’on savoit le latin.] « Du moins est-il constant que les manuscrits antérieurs à l’Imprimerie, offrent beaucoup de mots écrits avec une simplicité qui montre qu’on les prononçoit alors comme à présent, quoiqu’ils se trouvent écrits moins simplement dans des livres bien plus modernes. J’ai eu la curiosité de parcourir quelques ouvrages du quatorzieme siecle, où j’ai vu les mots su vans avec l’orthographe que je leur donne ici : droit, saint, traité, dette, devoir, doute, avenir, autre, mout, recevoir, votre ; ce qui n’a. pas empêché d’écrire long-tems après, droict, sainct, traicté, debte, debvoir, doubte, advenir, aultre, moult, recepvoir, vostre, pour marquer le rapport de ces mots avec les noms latins directus, sanctus, tractatus, debitum, debere, dubitatio, advenire, alter, multum, recipere, vester. On remarque même, en plusieurs endroits des manuscrits dont je parle, une orthographe encore plus simple, & plus conforme à la prononciation actuelle, que l’orthographe dont nous nous servons aujourd’hui. Au lieu d’écrire science, sçavoir, corps, temps, compte, mœurs, on écrivoit dans ce siecle éloigné, sience, savoir, cors, tans, conte, meurs. » [Je crois qu’on a bien fait de ramener science, à cause de l’étymologie ; corps & temps, tant à cause de l’étymologie, qu’à cause de l’analogie qu’il est utile de conserver sensiblement entre ces mots & leurs dérivés, corporel, corporifier, corpulence, temporel, temporalité, temporiser, temporisation, que pour les distinguer par l’orthographe des mots homogenes cors de cerf ou cors des piés, tant adverbe, tan pour les Tanneurs, tend verbe : pareillement compte, en conservant les traces de son origine, computum, se trouve différencié par-là de comte, seigneur d’une comté, mot derivé de comitis, & de conte, narration fabuleuse, mot tiré du grec barbare ϰοντὸν, qui parmi les derniers Grecs signifie abrégé.]

« Outre la raison des étymologies latines ou grecques, nos ayeux insérerent & conserverent des lettres muettes, pour rendre plus sensible l’analogie de certains mots avec d’autres mots françois. Ainsi, comme tournoyement, maniement, éternuement, dévouement, je lierai, j’employerai, je tuerai, j’avouerai, sont formés de tournoyer, manier, éternuer, dévouer, lier, employer, tuer, avouer, on crut devoir mettre ou laisser à la pénultieme syllabe de ces premiers mots un e qu’on n’y prononçoit pas. On en usa de même dans beau, nouveau, oiseau, damoiseau, chasteau & autres mots semblables, parce que la terminaison eau y a succédé à el : nous disons encore un bel homme, un nouvel ouvrage ; & l’on disoit jadis, oisel, damoisel, chastel.

Les écrivains modernes, plus entreprenans que leurs devanciers,» [nous avons eu pourtant des devanciers assez entreprenans ; Sylvius ou Jacques Dubois dès 1531 ; Louis Meigret & Jacques Pelletier quelques vingt ans après ; Ramus ou Pierre de la Ramée vers le même tems ; Rambaud en 1578 ; Louis de Lesclache en 1668, & l’Artigaut très-peu de tems après, ont été les précurseurs des réformateurs les plus hardis de nos jours ; & je ne sais si l’abbé de S. Pierre, le plus entreprenant des modernes, a mis autant de liberté dans son système, que ceux que je viens de nommer : quoi qu’il en soit, je reprens le discours de M. Harduin.] « Les écrivains modernes plus entreprenans, dit-il, que leurs devanciers, rapprochent de jour en jour l’orthographe de la prononciation. On n’a guere réussi, à la vérité, dans les tentatives qu’on a faites jusqu’ici pour rendre les lettres qui se prononcent plus conformes aux sons & aux articulations qu’elles représentent ; & ceux qui ont voulu faire écrire ampereur, acsion, au lieu d’empereur, action, n’ont point trouvé d’imitateurs. Mais on a été plus heureux dans la suppression d’une quantité de lettres muettes, que l’on a entierement proscrites, sans considérer si nos ayeux les prononçoient ou non, & sans même avoir trop d’egards pour celles que des raisons d’étymologie ou d’analogie avoient maintenues si long-tems. On est donc parvenu à écrire doute, parfaite, honnête, arrêt, ajoûter, omettre, au lieu de doubte, parfaicte, honneste, arrest, adjouter, obmettre ; & la consonne oiseuse a été remplacée dans plusieurs mots par un accent circonflexe marqué sur la voyelle précédente, lequel a souvent la double propriété d’indiquer le retranchement d’une lettre & la longueur de la syllabe. On commence aussi à ôter l’e muet de gaiement, remerciement, éternuement, dévouement, &c.

Mais malgré les changemens considérables que notre orthographe a reçus depuis un siecle, il s’en faut encore de beaucoup qu’on ait abandonné tous les caracteres muets. Il semble qu’en se déterminant à écrire sûr, mûr, au lieu de seur, meur, on auroit dû prendre le parti d’écrire aussi bau, chapau, au-lieu de beau, chapeau, & euf, beuf, au-lieu d’œuf, bœuf, quoique ces derniers mots viennent d’ovum, bovis : mais l’innovation ne s’est pas étendue jusques-là ; & comme les hommes sont rarement uniformes dans leur conduite, on a même épargné dans certains mots, telle lettre qui n’avoit pas plus de droit de s’y maintenir, qu’en plusieurs autres de la même classe d’où elle a été retranchée. Le g, par exemple, est resté dans poing, après avoir été banni de soing, loing, témoing. Que dirai-je des consonnes redoublées qui sont demeurées dans une foule de mots où nous ne prononçons qu’une consonne simple ?

Quelques progrès que fasse à l’avenir la nouvelle orthographe, nous avons des lettres muettes qu’elle pourroit supprimer sans défigurer la langue, & sans en détruire l’économie. Telles sont celles qui servent à désigner la nature & le sens des mots, comme n dans ils aiment, ils aimerent, ils aimassent, & en dans les tems où les troisiemes personnes plurielles se terminent en oient, ils aimoient, ils aimeroient, ils soient ; car à l’égard du t de ces mots, & de beaucoup d’autres consonnes finales qui sont ordinairement muettes, personne n’ignore qu’il faut les prononcer quelquefois en conversation, & plus souvent encore dans la lecture ou dans le discours soutenu, sur-tout lorsque le mot suivant commence par une voyelle.

Il y a des lettres muettes d’une autre espece, qui probablement ne disparoîtront jamais de l’écriture. De ce nombre est l’u servile qu’on met toûjours après la consonne q, à moins qu’elle ne soit finale ; pratique singuliere qui avoit lieu dans la langue latine aussi constamment que dans la françoise. Il est vrai que cet u se prononce en quelques mots, quadrature, équestre, quinquagésime ; mais il est muet dans la plûpart, quarante, querelle, quotidien, quinze.

J’ai peine à croire aussi qu’on bannisse jamais l’u & l’e qui sont presque toujours muets entre un g & une voyelle. Cette consonne g répond, comme on l’a vu (article G.) à deux sortes d’articulations bien differentes. Devant a, o, u, elle doit se prononcer durement, mais quand elle précéde un e ou un i, la prononciation en est plus douce, & ressemble entierement à celle de l’i consonne [à celle du j.] Or pour apporter des exceptions à ces deux regles, & pour donner au g en certains cas une valeur contraire à sa position actuelle, il falloit des signes qui fissent connoître les cas exceptés. On aura donc pu imaginer l’expédient de mettre un u après le g, pour en rendre l’articulation dure devant un e ou un i, comme dans guérir, collégue, orgueil, guittare, guimpe ; & d’ajouter un e à cette consonne, pour la faire prononcer mollement devant a, o, u, comme dans geai, George, gageure. L’u muet semble pareillement n’avoir été inséré dans cercueil, accueil, écueil, que pour y affermir le c qu’on prononceroit comme s, s’il étoit immédiatement suivi de l’e.

Il n’est pas démontré néanmoins que ces voyelles muettes l’aient toujours été ; il est possible absolument parlant, qu’on ait autrefois prononcé l’u & l’e dans écueil, guider, George, comme on les prononce dans écuelle, Guise ville, & géometre : mais une remarque tirée de la conjugaison des verbes, jointe à l’usage où l’on est depuis long-tems de rendre ces lettres muettes, donne lieu de conjecturer en effet qu’elles ont été placées après le g & le c, non pour y être prononcées, mais seulement pour prêter, comme je l’ai déja dit, à ces consonnes une valeur contraire à celle que devroit leur donner leur situation devant telle ou telle voyelle.

Il est de principe dans les verbes de la premiere conjugaison, comme flatter, je flatte, blâmer, je blâme, que la premiere personne plurielle du présent [indéfini] de l’indicatif, se forme en changeant l’e final de la premiere personne du singulier en ons ; que l’imparfait [c’est dans mon système, le présent antérieur simple] de l’indicatif se forme par le changement de cet e final en ois ; & l’aoriste [c’est dans mon système, le présent antérieur périodique] par le changement du même e en ai : je flatte, nous flattons, je flattois, je flattai ; je blâme, nous blâmons, je blâmois, je blâmai. Suivant ces exemples, on devroit écrire je mange, nous mangons, je mangois, je mangai ; mais comme le g doux de mange, seroit devenu un g dur dans les autres mots, par la rencontre de l’o & de l’a, il est presque évident que ce fut tout exprès pour conserver ce g doux dans nous mangeons, je mangeois, je mang ai, que l’on y introduisit un e sans vouloir qu’il fût prononcé. Par-là on crut trouver le moyen de marquer tout à la fois dans la prononciation & dans l’orthographe, l’analogie de ces trois mots avec je mange dont ils dérivent. La même chose peut se dire de nous commenceons, je commenceois, je commencèai, qu’on n’écrivoit sans doute ainsi avant l’invention de la cédille, que pour laisser au e la prononciation douce qu’il a dans je commence.

Cette cédille inventée si à propos, auroit dû faire imaginer d’autres marques pour distinguer les cas où le c doit se prononcer comme un k devant la voyelle e, & pour faire connoître ceux où le g doit être articulé d’une façon opposée aux regles ordinaires. Ces signes particuliers vaudroient beaucoup mieux que l’interposition d’un e ou d’un u, qui est d’autant moins satisfaisante qu’elle induit à prononcer écuelle comme écueil, aiguille comme anguille, & même géographe & ciguë, comme George & figue, quand l’écrivain n’a pas soin, ce qui arrive assez fréquemment ; d’accentuer le premier e de géographe, & de mettre deux points sur le second i d’aiguille & sur l’e final de cigue ». [Le moyen le plus sur & le plus court, s’il n’y avoit eu qu’à imaginer des moyens, auroit été de n’attacher à chaque consonne qu’une articulation, & de donner à chaque articulation sa consonne propre.]

« Quoi qu’il en soit de mon idée de réforme, dont il n’y a point d’apparence qu’on voye jamais l’exécution, on doit envisager la voyelle e dans beau tout autrement que dans il mangea. Elle ne fournit par elle-même aucun son dans le premier de ces mots ; mais elle est censée tenir aux deux autres voyelles, & on la regarde en quelque sorte comme faisant partie des caracteres employés à représenter le son o ; au-lieu que dans il mangea, l’e ne concourt en rien à la représentation du son : il n’a nulle espece de liaison avec l’a suivant, c’est à la seule consonne g qu’il est uni, pour en changer l’articulation, eu égard à la place qu’elle occupe. Ce que je dis ici de l’e, par rapport au mot mangea, doit s’entendre également de l’u tel qu’il est dans guerre, recueil, quotité ; & ce que j’observe sur l’e, par rapport au mot beau, doit s’entendre aussi de l’a & de l’o dans Saone & bœuf ». Voyez Lettre, Voyelle, Consonne, Diphtongue, Orthographe, & differens articles de lettres particulieres. (B. E. R. M.)

Muet, en Droit, & singulierement en matiere criminelle, s’entend également de celui qui ne peut pas parler & de celui qui ne le veut pas ; mais on procede différemment contre le muet volontaire ou le muet par nature.

Quand l’accusé est muet ou tellement sourd qu’il ne puisse aucunement entendre, le juge lui nomme d’office un curateur sachant lire & écrire, lequel prête serment de bien & fidellement défendre l’accusé, & répondra en sa présence aux interrogatoires, fournira de reproches contre les témoins, & sera reçu à faire audit nom tous actes que l’accusé pourroit faire pour se défendre. Il lui sera même permis de s’instruire secrétement avec l’accusé, par signes ou autrement ; si le muet ou sourd sait & veut écrire, il pourra le faire & signer toutes ses réponses, dires & reproches, qui seront néanmoins signés aussi par le curateur, & tous les actes de la procédure feront mention de l’assistance du curateur.

Mais si l’accusé est un muet volontaire qui ne veuille pas répondre le pouvant faire, le juge lui fera sur-le-champ trois interpellations de répondre, à chacune desquelles il lui déclarera qu’à faute de répondre son procès va lui être fait, comme à un muet volontaire, & qu’après il ne sera plus venu à répondre sur ce qui aura été fait en sa présence pendant son silence volontaire. Le juge peut néanmoins, s’il le juge à propos, lui donner un délai pour répondre de vingt-quatre heures au plus, après quoi, s’il persiste en son refus, le juge doit en effet procéder à l’instruction du procès, & faire mention à chaque article d’interrogatoire que l’accusé n’a voulu répondre ; & si dans la suite l’accusé veut répondre, ce qui aura été fait jusqu’à ses réponses subsistera, même la confrontation des témoins contre lesquels il aura fourni de reproches ; & il ne sera plus reçu à en fournir, s’ils ne sont justifiés par pieces.

Muets, (Hist. mod. turque.) Les sultans ont dans leurs palais deux sortes de gens qui servent à les divertir, savoir les muets & les nains ; c’est, dit M. de Tournefort, une espece singuliere d’animaux raisonnables que les muets du serrail. Pour ne pas troubler le repos du prince, ils ont inventé entr’eux une langue dont les caracteres ne s’expriment que par des signes ; & ces figures sont aussi intelligibles la nuit que le jour, par l’attouchement de certaines parties de leur corps. Cette langue est si bien reçue dans le serrail, que ceux qui veulent faire leur cour & qui sont auprès du prince, l’apprennent avec grand soin : car ce seroit manquer au respect qui lui est dû que de se parler à l’oreille en sa présence. (D. J.)

Wikisource - licence Creative Commons attribution partage dans les mêmes conditions 3.0

Étymologie de « muet »

Diminutif de l'anc. franç. mu (voy. MUE 2) ; wallon, mouwai ; namur. moia ; Hainaut, muau ; ces formes sont parallèles à l'anc. français muel, muiaux, autre diminutif de mu, qui, à beaucoup près, était le plus usité.

Version électronique créée par François Gannaz - http://www.littre.org - licence Creative Commons Attribution

(Date à préciser) Avec le suffixe diminutif -et, de l’ancien français mu, dérivé du latin mutus et sorti de l’usage sauf sous sa forme féminine et rare mue.
Wiktionnaire - licence Creative Commons attribution partage à l’identique 3.0

Phonétique du mot « muet »

Mot Phonétique (Alphabet Phonétique International) Prononciation
muet mµɛ

Citations contenant le mot « muet »

  • Prends garde au chien muet et à l'homme qui se tait. De Proverbe espagnol
  • Ce grand muet de temps nous vieillit en silence Et des jours débridés précipite la danse. De Ovide
  • Dieu reste muet, si seulement nous pouvions convaincre l’être humain d’en faire autant. De Woody Allen / Destins tordus
  • Si tu es muet comme une taupe et myope comme une carpe, dis-toi que ça aurait pu être pire. De Anonyme
  • L'habitude aveugle, sourde et muette, affadit la conscience. De Monique Corriveau / Compagnon du soleil
  • L'injustice est muette, et la justice crie. De Jean de Rotrou / La soeur
  • La danse est une poésie muette. De Simonide de Céos
  • La beauté est une éloquence muette. De François des Rues
  • La bêtise a deux manières d'être : elle se tait ou elle parle. La bêtise muette est supportable. Honoré de Balzac, Pierrette
  • Cinéma : muet de naissance. De Tristan Bernard / Mots croisés
  • Un muet, c’est un antiparlementaire. De Raymond Devos / Les antipodes
  • Cinéma : était muet de naissance. De Tristan Bernard / Mots-croisés
  • Gardez-vous de l’homme secret et du chien muet. De Proverbe français
  • Un sourd-muet qui a le Parkinson, les autres sourds-muets pensent qu’il bégaye. De Pierre Legaré / Mots de tête
  • L'homme intérieur n'a pas de langage ; il est muet. De Robert Schumann
  • La langue d'un muet vaut mieux que celle d'un menteur. De Proverbe turc
  • Celui qui cherche la paix doit être sourd, aveugle et muet. De Proverbe turc
  • Quand on voyage sans connaître l’anglais, on a l’impression d’être sourd-muet et idiot de naissance. De Philippe Bouvard / Maximes au minimum
  • La lutte et la révolte impliquent toujours une certaine quantité d’espérance, tandis que le désespoir est muet. De Charles Baudelaire / Les Paradis Artificiels, 1860
  • Le théâtre n'est pas muet comme est le ciné et n'est pas privé du geste comme le roman. De Tristan Bernard / Auteurs, acteurs, spectateurs - 1909
  • Il s’agit de sonoriser un film muet tiré de l’œuvre grandiose de Georges Méliès, "Le raid Paris Monte-Carlo en deux heures". La restitution de leur création collective aura lieu le jeudi 30 juillet, après leur dernier jour de préparation, à 21 h 30 au jardin public Suzanne Noël, pour une soirée de ciné-concert nommée "Méliès Mix". ladepeche.fr, Lavelanet. Ils donnent leurs sons au film muet de Georges Méliès - ladepeche.fr
  • Le rendez-vous, pour jeudi prochain est à 21 heures à l’école Lamartine, avec Les Tapas. Un amuse-gueule muet de 45 minutes, spectacle pour tout public. ladepeche.fr, Lavelanet. Amuse-gueule muet avec Les Tapas - ladepeche.fr
  • Devenu muet, Shaaban a frénétiquement essayé d’invoquer les pouvoirs magiques avec ses bibelots, ses fétiches et ses potions afin de parler à nouveau. Mais en vain. Sa femme a alors demandé conseil à leur voisin, qui lui a conseillé de demander la prière à l’un des pasteurs de l’église du ministère autochtone, a déclaré le directeur. Journal Chrétien, La guérison par Dieu d'un sorcier muet conduit 65 villageois à Jésus - Chrétiens du Kenya - Journal Chrétien
  • Avec films et séries, l’Occitanie est désormais au coeur de la production audio-visuelle hexagonale. Mais l’histoire remonte bien plus loin : Les premiers films d’aventure inspirés par la conquête de l’Ouest américain ont ainsi été tournés… en Camargue, avant la Première Guerre mondiale, par des pionniers du cinéma muet. Cette histoire singulière qui fait du delta du Rhône le décor de nombreux films est un exemple de l’éternelle histoire d’amour entre le cinéma et cette région qui allie un climat idéal et une si riche variété de décors… Dis-leur !, Cinéma : Westerns muets et naissance de la Nouvelle Vague... Silence, on tourne ! - Dis-leur !
  • Villareal s'incline contre la Real Sociedad, Getafe reste muet à Alavés Boursorama, Villareal s'incline contre la Real Sociedad, Getafe reste muet à Alavés - Boursorama
  • Jean Marais succède à Pierre-Richard Wilm en Edmond Dantès dans ce remake en couleur du film-fleuve en deux époques (« La trahison » et « La vengeance ») du même réalisateur produit sous l’Occupation. Il est à l’image des « Trois mousquetaires » du même Alexandre Dumas père, dont les adaptations aux différents écrans se comptent par dizaines, depuis le muet hollywoodien de Francis Boggs en 1908 jusqu’à « La vengeance de Monte-Christo » de Kevin Reynolds avec Jim Caviezel en 2002. Soirmag, À la télé ce soir: «Jour J» et «Les vacances de Ducobu» - Soirmag
  • Mais ce nouvel élan ne suffit pas pour la "Grande muette", qui prévoit que 2.000 de ses 14.500 postes disponibles d'ici fin 2020 ne seront pas pourvus. Une première depuis 1996, et la professionnalisation de l'armée. Europe 1, Depuis le déconfinement, l'armée de terre constate une hausse importante des candidatures
  • VIDÉO. Sourde, aveugle et muette, Helen Keller a connu un destin extraordinaire POSITIVR, VIDÉO. Sourde, aveugle et muette, Helen Keller a connu un destin extraordinaire
  • L'amitié peut être muette, et le doit être presque toujours. L'amour au contraire doit être éloquent et l'on ne peut jamais trop dire qu'on aime. De Madeleine de Scudéry / Choix de pensées
  • J’étais une actrice muette, un corps. J’appartenais aux rêves, à ceux que l’on ne peut briser. De Sylvia Kristel
  • La bêtise a deux manières d'être : elle se tait ou elle parle. La bêtise muette est supportable. De Honoré de Balzac
  • En amitié, toutes pensées, tous désirs, toutes attentes naissent sans parole et se partagent souvent dans une joie muette. De Khalil Gibran
  • Nous avons peut-être une leçon à entendre de la présence muette et immobile des objets. De Roger-Pol Droit / Dernière nouvelles des choses
  • L'affection et la naïveté muette disent bien plus en disant moins. De William Shakespeare / Le songe d'une nuit d'été
  • Mais cette année, par mesure de sécurité sanitaire, la plage de Royan restera muette... Une première depuis 33 ans.  France Bleu, “Violon sur le sable” adapte son festival à l’actualité
  • Mais Jeanne Barseghian reste plus muette sur la question de la rémunération à l'Eurométropole, expliquant auprès du quotidien que cette question fera l'objet d'une délibération ultérieure, après discussion avec la nouvelle présidente de l'Eurométropole, Pia Imbs. Car l'édile, en sa qualité de première vice-présidente et présidente déléguée de l'agglomération, pourrait engranger encore jusqu'à 2.756,07 euros, soit l'indemnité que percevait son prédécesseur en 2014. Sans compter les sociétés d'économie mixte qu'elle pourra diriger et qui pourront lui rapporter quelques milliers supplémentaires. Capital.fr, L’effort salarial en demi-teinte de la nouvelle maire de Strasbourg - Capital.fr
  • La peinture est une poésie muette et la poésie une peinture parlante. De Marie-Philippe Commetti
  • La gloire. Les petits la veulent bavarde ; les grands l'acceptent muette. De Maurice Chapelan / Amours, amour
  • La passion est sourde et muette de naissance. De Honoré de Balzac / La muse du département
  • Je rêve d'une femme sourde et muette. Sourde, elle n'entendrait plus toutes mes niaiseries. Muette, je n'entendrais plus toutes ses médisances. De Anonyme
  • Les regrets permettent la parole, mais la douleur est muette. De Georges-Louis Leclerc de Buffon / Réponse à Chastellux

Images d'illustration du mot « muet »

⚠️ Ces images proviennent de Unsplash et n'illustrent pas toujours parfaitement le mot en question.

Traductions du mot « muet »

Langue Traduction
Anglais mute
Espagnol mudo
Italien muto
Allemand stumm
Chinois 静音
Arabe كتم الصوت
Portugais mudo
Russe немой
Japonais ミュート
Basque mutu
Corse mute
Source : Google Translate API

Synonymes de « muet »

Source : synonymes de muet sur lebonsynonyme.fr

Antonymes de « muet »

Muet

Retour au sommaire ➦

Partager