Peur bleue : définition et origine de l'expression
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En 1832, une épidémie de choléra frappe Paris et emporte des milliers de victimes en quelques semaines. Sur la peau des malades, le teint vire au bleu livide, gagné par la cyanose. Selon les historiens Patrice Bourdelais et Jean-Yves Raulot, cette teinte glaçante a durablement nourri l’expression « une peur bleue ». Aujourd’hui, la formule a pourtant perdu toute trace de sa sombre origine. Reste à comprendre pourquoi le bleu, plutôt qu’une autre couleur, s’est associé à l’effroi. Bonne lecture !
Définition de l’expression « peur bleue »
Avoir une peur bleue signifie éprouver une peur intense, une frayeur violente et paralysante. L’adjectif « bleu » ne décrit ici aucune couleur réelle : il sert d’intensif, exactement comme dans « une colère bleue ». En somme, il pousse la peur à son degré extrême.
On emploie surtout la formule avec le verbe « avoir », suivi d’un complément qui désigne l’objet de la crainte. Ainsi, on dit couramment « avoir une peur bleue des araignées » ou « avoir une peur bleue de l’avion ». Par ailleurs, la locution s’utilise aussi seule, pour marquer un effroi soudain.
Parmi ses synonymes, on peut citer :
- Une frousse bleue
- Une frayeur
- Une terreur
- Une frayeur panique
- Avoir une peur au ventre
Origine de l’expression « peur bleue »
Pour comprendre cette expression, il faut d’abord se pencher sur le lien ancien entre le bleu et la peur. Depuis longtemps, en effet, le français associe cette couleur à la pâleur du corps saisi par une émotion violente. Le Trésor de la langue française rattache ainsi le bleu au teint « congestionné par un sentiment vif de colère ou de peur ». Dès 1824, Balzac écrit d’ailleurs dans Annette et le criminel qu’un personnage a « le visage tout bleu de rage et de colère ».
Une explication physiologique
Cette image possède un fondement bien réel. Sous l’effet d’une peur forte, on retient parfois sa respiration quelques instants. Le sang, alors moins oxygéné, provoque parfois un léger bleuissement des lèvres et de la base des ongles.
Auparavant, la théorie des humeurs offrait une lecture voisine : une frayeur intense « glaçait » le sang et le privait de sa chaleur rouge. De ce fait, le corps effrayé devenait bleu dans l’imaginaire commun.
Le souvenir du choléra
L’expression, elle, se répand au XIXe siècle. Sa première attestation connue semblerait remonter au 4 décembre 1846, dans la presse française. Or cette époque reste marquée par les grandes épidémies de choléra, qui ravagent la France en 1832 puis en 1854. La maladie provoque une cyanose foudroyante : le teint des mourants tourne au bleu en quelques heures. Les historiens Patrice Bourdelais et Jean-Yves Raulot ont d’ailleurs intitulé leur enquête de référence Une peur bleue. Selon eux, cette terreur collective a durablement fixé le lien entre la couleur et l’effroi.
Le bleu rejoint ainsi les autres couleurs de nos émotions. On rit jaune, on devient vert de peur, on voit rouge. Dans chacune de ces formules, une teinte traduit un état intérieur.
Usage de l’expression
L’expression reste quasiment absente des textes avant le milieu du XIXe siècle. Sa fréquence progresse ensuite sans interruption et atteint son maximum historique à la fin des années 2010 :

Exemples d’usage de « peur bleue »
[Le tailleur] avait la mer en aversion ; il en avait une peur bleue, il disait n’avoir jamais pu mettre le pied sur une barque sans être malade à en mourir.
George Sand, Contes d’une grand-mère
Ce que le petit homme se serait bien gardé de faire lui-même, parce qu’il avait une peur bleue des gendarmes.
Alphonse Daudet, Fromont jeune et Risler aîné
Je t’en parle, parce que tu m’as raconté vingt fois que, dans ton enfance, il te faisait une peur bleue.
Émile Zola, La Bête humaine
Avec ça, j’avais une peur bleue qu’il ne voulût plus partir et qu’il ne me fît manquer mon rendez-vous.
Émile Zola, Fécondité
Panurge en a une peur bleue.
Anatole France, Rabelais
Cette plongée dans les couleurs de nos émotions vous a plu ? Découvrez pourquoi l’on dit « rire jaune », une expression née, elle aussi, d’une histoire de teint.