Tragique : définition de tragique


Tragique : définition du Trésor de la Langue Française informatisé

TRAGIQUE, adj. et subst. masc.

I. − Adjectif
A. − HIST. LITTÉR.
1. Qui appartient, qui est propre à la tragédie. Anton. comique.Genre, sujet, masque, rôle, ton, vers tragiques. L'ample geste tragique d'un conspirateur d'opéra qui jure la mort du tyran (Courteline, Ronds-de-cuir, 1893, p. 155).Vilar est fait pour porter la robe tragique: tunique longue ou toge, plis et surplis (Serrière, T.N.P., 1959, p. 115).
[En parlant d'une pers.]
Auteur, poète tragique. Auteur, poète qui écrit des tragédies. (Dict. xixeet xxes.).
Acteur tragique. Acteur qui joue des tragédies. L'acteur tragique articule sur un rythme plus large et moins familier que l'acteur comique (Arts et litt., 1936, p. 60-6).
2. Propre à la tragédie, à une situation conflictuelle, dramatique, douloureuse, dans laquelle une personne est prise comme dans un piège dont elle ne peut s'échapper. Si ce mythe est tragique, c'est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l'espoir de réussir le soutenait? (...) Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l'étendue de sa misérable condition (Camus, Sisyphe, 1942, p. 165).
P. anal. [En parlant d'une pers.] Sur qui s'acharne le destin; qui choisit un destin contraire à ses propres désirs. L'homme tragique est un être séparé, qui refuse le monde, que sa passion ou son exigence de pureté entraîne hors de la réalité (J.-M. Domenach, Le Retour du tragique, 1967, p. 289).
B. −
1. Qui est marqué par quelque événement effroyable, désastreux; qui émeut, qui bouleverse par son caractère effroyable, désastreux. Accident, duel, fin, mort tragique; enfance, sort tragique. Un destin presque continûment tragique où les prisons, les déportations, les évasions, servent d'intermèdes à un interminable exil (Mauriac, Mém. intér., 1959, p. 135).
[P. méton.] Forêt, mer, paysage, plaine, ville tragique; date, lettre tragique. Marc sentit passer le vent tragique, dans l'obscurité du drame, comme si une affreuse nuit s'était faite tout d'un coup (Zola, Vérité, 1902, p. 17).Gomez pensa aux matins secs et tragiques de Madrid (Sartre, Mort ds âme, 1949, p. 10).
[Sens affaibli] Ce qui est tragique chez les anxieux, c'est qu'ils ont toujours raison de l'être (Montherl., Célibataires, 1934, p. 786).
C'est tragique, ce n'est pas tragique. En disant: « C'est tragique », fût-ce à propos d'un incident anodin, je mets en branle une métaphysique: la manière dont les événements arrivent, dont l'homme conçoit son existence et son rapport avec les autres, avec lui-même, avec Dieu (J.-M. Domenach, Le Retour du tragique, 1967, p. 25).
2. Qui exprime la terreur, l'angoisse, une émotion violente. Air, regard, ton tragique. Hier, à la terrasse d'un café, j'aperçois S... Figure tragique et résolue. Quelle damnation il fait de sa vie (Green, Journal, 1952, p. 172).
II. − Subst. masc.
A. − HIST. LITTÉR.
1.
a) Le tragique. Le genre de la tragédie. Cultiver le tragique; exceller dans le tragique. Le tragique est-il plus difficile que le comique? (Ac.).Que dire de l'Arioste, qui est toute perfection, qui réunit tous les tons, toutes les images, le gai, le tragique, le convenable, le tendre? (Delacroix, Journal, 1854, p. 258).
b) Auteur de tragédies. Les grands tragiques grecs; Corneille et Racine sont nos grands tragiques. Il restait, en effet à ce moment, au grand tragique [Racine] à composer les vers d'une tragédie dont le plan était complètement achevé (Arts et litt., 1936, p. 88-10).
c) Acteur qui joue la tragédie. Synon. tragédien.Les plus grands Italiens (...) sont de faibles acteurs, quand on les compare aux redoutables tragiques de Castille et d'Aragon (Suarès, Voy. Condottière, t. 3, 1932, p. 147).
2. Ce qui présente le caractère, l'atmosphère de la tragédie. V. tragi-comique A ex. de G. Marcel :
Avec Shakespeare, le tragique secoue l'encombrante et vétuste fatalité. Le mal y apparaît pour la première fois sous sa forme moderne, qui est (...) la politique (...); les hommes (...) y nourrissent un destin fait de mensonges, de violences et de meurtres, ce que nos contemporains appelleront l'Histoire. J.-M. Domenach, Le Retour du tragique, 1967, p. 63.
Tragique + adj.Il y a un tragique révolutionnaire: celui des Jacobins qui, pour faire le bonheur et la liberté du peuple, recourent à la terreur (...). Il y a un tragique colonial (J.-M. Domenach, Le Retour du tragique, 1967, p. 71).
B. − Au fig. Ce qu'il y a de malheureux, de terrible dans un événement, une situation. Le tragique de la guerre, de la mort, de la/d'une vie. Le tragique de la passion c'est qu'elle soit essentielle, et commande la vie, la mort, du héros soumis (La Varende, Roi d'Écosse, 1941, p. 187).Je fus saisi d'une pitié violente pour mon père. D'un seul coup, je compris le tragique de sa profession et de sa vie. Il luttait contre une mort dont il ne pouvait admettre l'existence (C. G. Jung, Ma vie, 1973, p. 76).
Expressions
Être au tragique. Être dans une situation de désastre. Même au moment final, l'impitoyable lutin, quasi hors de propos et quand tout est au tragique dans la maison, abuse de la circonstance (Sainte-Beuve, Port-Royal, t. 3, 1848, p. 231).
Faire du tragique. Ajouter des difficultés à une situation déjà difficile. Vous croyez que nous nous amusons à faire du tragique à vide, dit Pierre; mais je vous assure que non (Beauvoir, Invitée, 1943, p. 242).
Pousser ses sentiments au tragique. Imaginer le pire. Quand je poussais mes sentiments au tragique, je me disais que si Jacques mourait, je me tuerais, mais que si elle disparaissait [ma sœur], je n'aurais pas même besoin de me tuer pour mourir (Beauvoir, Mém. j. fille, 1958, p. 297).
(Ne pas) prendre qqc. au tragique. (Ne pas) accorder une importance excessive à quelque chose. N'exagérons pas, mon enfant! Gardons-nous de prendre les choses au tragique... L'aventure est plus banale que tu penses (Bernanos, Joie, 1929, p. 592).
Se prendre au tragique. Se voir destiné à quelque malheur. Ne te prends pas au tragique, mon petit vieux. Ton père est un distillateur pourri de fric et ton type aura une clientèle toute en or (Magnane, Bête à concours, 1941, p. 284).
Tourner au tragique. Menacer d'avoir une issue funeste; prendre une tournure très grave. Les choses ont tourné au tragique quand (...) a eu lieu l'avènement du monde industriel et mercantile, lorsque la société s'est trouvée divisée en deux classes (Maritain, Human. intégr., 1936, p. 124).
REM.
Tragisme, subst. masc.Caractère tragique de quelque chose. Cette contradiction intestine est en effet le « tragisme » fondamental de l'éthique. Pourquoi fallait-il que l'existence-propre, condition sine qua non de l'action, y fît du même coup obstacle? Mais surtout pourquoi faut-il à rebours, que l'obstacle soit précisément la condition? (Jankél., Traité des vertus, t. 1, 1968, p. 15).
Prononc. et Orth.: [tʀaʒik]. Att. ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. A. Adj. 1. 1414 « qui appartient, qui est propre à la tragédie » (Laurent de Premierfait, trad. des Cent Nouvelles, préf. ds H. Hauvette, De Laurentio de Primofato, Paris, 1903, p. 65: fables des poetes, soient comiques ou tragiques qui seulement servent aux delitz ou prouffis des personnes populaires); 1546 (Rabelais, Tiers-Livre, chap. 26, éd. M. A. Screech, p. 189, 56: c[ouillon] tragicque); 2. 1569 p. ext. « funeste, dramatique, terrible » (Ronsard, Œuvres compl., éd. P. Laumonier, t. 15, p. 112, 46: une tragique histoire); 1580 (Montaigne, Essais, II, 11, éd. P. Villey et V.-L. Saulnier, p. 425: sa mort est plus tragique). B. Subst. 1. 1550 « auteur de tragédies » (Ronsard, op. cit., t. 1, p. 130, 30: tragiques Grés); 2. 1623 « le genre de la tragédie » (J. Chapelain, Lettre sur le poème d'Adonis, p. XIV: le Suject tient de l'Heroïque et du Tragique); 3. av. 1679 « caractère de ce qui est tragique, terrible » (Retz, Mém., éd. A. Feillet, t. 4, p. 481: le tragique de cette mort); 1747 expr. prendre qqc. au tragique (J. B. Gresset, Le Méchant, II, 1, éd. 1830, p. 153); 1798 expr. tourner au tragique (Ac.). Empr. au lat.tragicus « de tragédie; véhément, pathétique, terrible, horrible »; subst. « poète tragique, acteur tragique », lui-même empr. au gr. τ ρ α γ ι κ ο ́ ς « de bouc; qui concerne la tragédie ou les tragédiens; qui a les allures de la tragédie, grave, majestueux, pathétique »; subst. ο ι ̔ τ ρ α γ ι κ ο ι ́ « les poètes tragiques »; dér. de τ ρ α ́ γ ο ς « bouc », v. tragédie. Fréq. abs. littér.: 2 298. Fréq. rel. littér.: xixes.: a) 1 878, b) 2 238; xxes.: a) 4 163, b) 4 467. Bbg. Quem. DDL t. 15.

Tragique : définition du Wiktionnaire

Adjectif

tragique \tʁa.ʒik\ masculin et féminin identiques

  1. Qui appartient à la tragédie.
    • Le premier auteur-acteur tragique, Thespis, s’enduisit le visage de blanc de céruse, puis il inventa le masque de toile, d'abord assez neutre, sans expression, […]. Peu à peu, mais sans qu'on sache dater précisément cette évolution, le masque tragique va figurer l'expression des sentiments humains […]. — (Patricia Vasseur-Legangneux, Les tragédies grecques sur la scène moderne: Une utopie théâtrale, Presses Univ. Septentrion, 2004, page 164)
  2. (Figuré) Qui est funeste, terrible.
    • Elle me revient à l’esprit, la tragique phrase de Duveyrier : « Le colonel met le pied à l’étrier et reçoit au même moment un coup de sabre… » — (Pierre Benoit, L’Atlantide, Albin Michel, 1920, p. 9-14)
    • Voici, par exemple, au bord de la route qui me conduit à Montauban, le joli bourg de Réalville, […] où, par la suite, se déroulèrent de tragiques épisodes de la vaine lutte entre catholiques et protestants. — (Ludovic Naudeau, La France se regarde : le Problème de la natalité, Librairie Hachette, Paris, 1931)

Nom commun

tragique \tʁa.ʒik\ masculin

  1. Genre tragique, tragédie.
    • Ce poète s’est voué au tragique.
    • Cet acteur est excellent dans le tragique.
  2. Auteur de tragédies.
    • Les tragiques grecs.
    • Corneille et Racine sont nos deux grands tragiques.
  3. (Figuré) (Au singulier) Ce qui a un caractère funeste, terrible, alarmant.
    • Le tragique est que là, devant moi, le passé reste mort en sa permanence et permanent en son dessèchement, tache ineffaçable ou parfum irretrouvable. — (Archives de philosophie, V.39, G. Beauchesne, 1976, page 162)
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Tragique : définition du Littré (1872-1877)

TRAGIQUE (tra-ji-k') adj.
  • 1Qui appartient à la tragédie. Un acteur tragique. Des succès fortunés du spectacle tragique, Dans Athènes naquit la comédie antique, Boileau, Art p. III. Le comique, ennemi des soupirs et des pleurs, N'admet point en ses vers de tragiques douleurs, Boileau, ib. Les personnages tragiques, Racine, Baj. Préface. Le poëme tragique vous serre le cœur dès son commencement, vous laisse à peine, dans tout son progrès, la liberté de respirer et le temps de vous remettre, La Bruyère, I. Oui, monsieur, je regarde Racine comme le meilleur de nos poëtes tragiques, sans contredit ; comme celui qui le seul a parlé au cœur et à la raison…, Voltaire, Lett. Somarokof, 26 févr. 1769. Pour les comédiens, je ne m'en mêlerai pas ; je ne suis qu'animal tragique, Voltaire, Lett. d'Argental, 1er sept. 1752. Phèdre est peut-être le seul ouvrage de ce grand homme [Racine] où l'amour soit vraiment terrible et tragique, D'Alembert, Lett. à J. J. Rouss. J'aime à voir… de l'Eschyle anglais évoquant la grande ombre, Ducis tremper de pleurs son vers tragique et sombre, Chénier M. J. la Calomnie. Mais, bonjour ; Clytemnestre m'appelle … J'arrange pour demain mes tragiques douleurs, Delavigne, les Comédiens, I, 6.

    Fig. et familièrement. Un ton tragique, un air tragique, un ton, un air qui affecte quelque chose d'alarmant. Je lui dis cela d'un air un peu tragique, Hamilton, Gram. 9.

  • 2 Fig. Funeste. Tragique fureur, Mairet, M. d'Asdr. I, 3. Quittez, quittez, madame, un dessein si tragique, Corneille, Cid, III, 3. Et moi, tout effrayé d'un si tragique sort, J'accours pour vous en faire un funeste rapport, Corneille, Rod. v, 4. N'attendez pas… que j'ouvre ici une scène tragique, que je représente ce grand homme étendu sur ses propres trophées, Fléchier, Tur. L'un ou l'autre fit-il une tragique fin ? Boileau, Sat. VII. Quittez, au nom des dieux, ces tragiques pensées, Racine, Théb. IV, 3.

    Ame tragique, homme occupé de noirs desseins. Ô toi… Dieu… Verras-tu concerter à ces âmes tragiques Leurs funestes pratiques, Et tonneras-tu point sur leur impiété ? Malherbe, VI, 26.

  • 3 S. m. Le genre tragique. Ce poëte s'est voué au tragique. Œdipe, les yeux crevés et encore sanglants, était souffert sur un théâtre immense ; sur nos petits théâtres il eût révolté ; le tragique, en s'affaiblissant, a observé les lois de la perspective, Marmontel, Œuvres, t. v, p. 37.

    Le tragique bourgeois, le drame. Souvent je bâille au tragique bourgeois, Aux vains efforts d'un auteur amphibie Qui défigure et qui brave à la fois Dans son jargon Melpomène et Thalie, Voltaire, Pauvre diable.

    Ce qu'il y a de tragique dans une composition. Je regarde Cinna comme un chef-d'œuvre, quoiqu'il ne soit pas de ce tragique qui transporte l'âme et qui la déchire, Voltaire, Lett. Duclos, 25 déc. 1761. N'est-il pas vrai que le grand tragique ne se rencontre que dans la dernière scène de Rodogune ? mais ce sublime sur quoi est-il fondé ? sur quatre actes bien défectueux, Voltaire, Lett. la Harpe, 25 mai 1764.

    Fig. Prendre les choses au tragique, les considérer d'une manière trop sérieuse, d'une façon triste, alarmante. Il a pris la chose au tragique et m'a fait ôter mon emploi, Beaumarchais, Barb. de Sév. I, 2. Après cet accident, il se retira du monde, tomba en consomption, et mourut ; c'est prendre les choses au tragique, vous en conviendrez, Genlis, Théât d'éduc. Méchant par air, I, 7.

    L'affaire tourne au tragique, menace d'avoir des suites funestes.

  • 4Auteur de tragédies. Personnage [P. Corneille] véritablement né pour la gloire de son pays, comparable, je ne dis pas, à tout ce que l'ancienne Rome a eu d'excellents tragiques, puisqu'elle confesse elle-même qu'en ce genre elle n'a pas été fort heureuse…, Racine, Rép. au disc. de réception de Th. Corneille.

HISTORIQUE

XVIe s. Quand le peuple gemit soubs le faix tyrannique, Quand ce siecle n'est rien qu'une histoire tragique, D'Aubigné, Tragiq. édit. LALANNE, p. 81.

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Tragique : définition du Encyclopédie, 1re édition (1751)

TRAGIQUE, le (Poésie dram.) Le tragique est ce qui forme l’essence de la tragédie. Il contient le terrible & le pitoyable, ou si l’on veut, la terreur & la pitié. La terreur est un sentiment vif de sa propre foiblesse à la vue d’un grand danger : elle est entre la crainte & le désespoir. La crainte nous laisse encore entrevoir, au moins confusément, des moyens d’échapper au danger. Le desespoir se précipite dans le danger même. La terreur au contraire affaisse l’ame, l’abat, l’anéantit en quelque sorte, & lui ôte l’usage de toutes ses facultés : elle ne peut ni fuir le danger ni s’y précipiter. Or c’est ce sentiment que produit dans Sophocle le malheur d’Œdipe. On y voit un homme né sous une étoile malheureuse, poursuivi constamment par son destin, & conduit au plus grand des malheurs par des succès apparens. Ce n’est point là, quoi qu’en ait dit un de nos beaux esprits, un coup de foudre qui fait horreur, ce sont des malheurs de l’humanité qui nous effraient. Quel est l’homme malheureux qui n’attribue au-moins une partie de son malheur à une étoile funeste ? Nous sentons tous que nous ne sommes pas les maîtres de notre sort ; que c’est un être supérieur qui nous guide, qui nous emporte quelquefois ; & le tableau d’Œdipe n’est qu’un assemblage de malheurs dont la plupart des hommes ont éprouvé au-moins quelque partie ou quelque degré. Ainsi, en voyant ce prince, l’homme foible, l’homme ignorant l’avenir, l’homme sentant l’empire de la divinité sur lui, craint, tremble pour lui-même, & pleure pour Œdipe : c’est l’autre partie du tragique, la pitié qui accompagne nécessairement la terreur, quand celle-ci est causée en nous par le malheur d’autrui.

Nous ne sommes effrayés des malheurs d’autrui, que parce que nous voyons une certaine parité entre le malheureux & nous ; c’est la même nature qui souffre, & dans l’acteur & dans le spectateur. Ainsi, l’action d’Œdipe étant terrible, elle est en même tems pitoyable ; par conséquent elle est tragique. Et à quel degré l’est-elle ! Cet homme a commis les plus noirs forfaits, tué son pere, epousé sa mere ; ses enfans sont ses freres ; il l’apprend, il en est convaincu dans le tems de sa plus grande sécurité ; sa femme, qui est en même-tems sa mere, s’étrangle ; il se creve les yeux dans son désespoir : il n’y a pas d’action possible qui renferme plus de douleur & de pitié.

Le premier acte expose le sujet ; le second fait naître l’inquiétude ; dans le troisieme, l’inquiétude augmente ; le quatrieme est terrible : « Me voilà prêt à dire ce qu’il y a de plus affreux,........ & moi à l’entendre » ; le cinquieme est tout rempli de larmes.

Par-tout où le tragique ne domine pas, il n’y a point de tragédie. Le vrai tragique regne, lorsqu’un homme vertueux, ou du-moins plus vertueux que vicieux, est victime de son devoir, comme le sont les Curiaces ; ou de sa propre foiblesse, comme Ariane & Phedre ; ou de la foiblesse d’un autre homme, comme Polieucte ; ou de la prévention d’un pere, comme Hippolyte ; ou de l’emportement passager d’un frere, comme Camille ; qu’il soit précipité par un malheur qu’il n’a pu éviter, comme Andromaque ; ou par une sorte de fatalité à laquelle tous les hommes sont sujets, comme Œdipe ; voilà le vrai tragique ; voilà ce qui nous trouble jusqu’au fond de l’ame, & qui nous fait pleurer. Qu’on y joigne l’atrocité de l’action avec l’éclat de la grandeur, ou l’élévation des personnages ; l’action est héroïque en même tems & tragique, & produit en nous une compassion mêlée de terreur ; parce que nous voyons des hommes, & des hommes plus grands, plus puissans, plus parfaits que nous, écrasés par les malheurs de l’humanité. Nous avons le plaisir de l’émotion, & d’une émotion qui ne va point jusqu’à la douleur ; parce que la douleur est le sentiment de la personne qui souffre, mais qui reste au point où elle doit être, pour être un plaisir.

Il n’est pas nécessaire qu’il y ait du sang répandu, pour exciter le sentiment tragique. Ariane abandonnée par Thésée dans l’île de Naxe ; Philoctete dans celle de Lemnos, y sont dans des situations tragiques, parce qu’elles sont aussi cruelles que la mort même : elles en présentent même une idée funeste, où l’on voit la douleur, le désespoir, l’abattement, enfin tous les maux du cœur humain.

Mais la punition d’un oppresseur n’opere point le tragique. Mithridate tué ne me cause pas de pitié, non plus qu’Athalie & Aman, ni Pyrrhus. De-même les situations de Monime, de Joad, d’Esther, d’Andromaque, ne me causent point de terreur. Ces situations sont très-touchantes ; elles serrent le cœur, troublent l’ame à un certain point, mais elles ne vont pas jusqu’au but. Si nous les prenons pour du tragique, c’est parce qu’on l’a donné pour tel, que nous sommes accoutumés à nous en tenir à quelque ressemblance, & qu’enfin, quand il s’agit de plaisir, nous ne croyons pas toujours nécessaire de calculer exactement ce qu’on pourroit nous donner. Où sont donc les dénouemens vraiment tragiques ? Phedre & Hippolyte, les freres ennemis, Britannicus, Œdipe, Polieucte, les Horaces, en voilà des exemples. Le héros pour qui le spectateur s’intéresse, tombe dans un malheur atroce, effrayant : on sent avec lui les malheurs de l’humanité ; on en est pénétré ; on souffre autant que lui.

Aristote se plaignoit de la mollesse des spectateurs athéniens, qui craignoient la douleur tragique. Pour leur épargner des larmes, les poëtes prirent le parti de tirer du danger le héros aimé, nous ne sommes pas moins timides sur cet article que les Athéniens. Nous avons si peur de la douleur, que nous en craignons même l’ombre & l’image, quand elle a un peu de corps. C’est ce qui amollit, abatardit le tragique parmi nous. On sent l’effet de cette altération, quand on compare l’impression que fait Polieucte avec celle d’Athalie. Elles sont touchantes toutes deux : mais dans l’une l’ame est plongée, noyée dans une tristesse délicieuse : dans l’autre, après quelques inquiétudes, quelques momens d’alarmes, l’ame est soulevée par une joie qui s’évapore, & se perd dans l’instant. (D. J.)

Tragique bourgeois. (Poëme dramat. trag.) Le tragique-bourgeois est une piece dramatique, dont l’action n’est pas héroïque, soit par elle-même, soit par le caractere de ceux qui la font ; elle n’est pas héroïque par elle-même ; c’est-à-dire, qu’elle n’a pas un grand objet, comme l’acquisition d’un trône, la punition d’un tyran. Elle n’est pas non plus héroïque par le caractere de ceux qui la font ; parce que ce ne sont pas des rois, des conquérans, des princes qui agissent, ou contre lesquels on agit.

Quoique la tragédie définisse la représentation d’une action héroïque, il n’est pas douteux qu’on ne puisse mettre sur le théatre un tragique-bourgeois. Il arrive tous les jours dans les conditions médiocres des événemens touchans qui peuvent être l’objet de l’imitation poétique. Il semble même que le grand nombre des spectateurs étant dans cet état mitoyen, la proximité du malheureux & de ceux qui le voient souffrir, seroit un motif de plus pour s’attendrir. Cependant, s’il est vrai qu’on ne peut donner le brodequin aux rois, il n’est pas moins vrai qu’on ne peut ajuster le cothurne au marchand. La tragédie ne peut consentir à cette dégradation :

Indignatur enim privatis, ac propè socco
Dignis carminibus narrari cæna Thyestæ.

D’ailleurs, l’objet des arts, qui sont tous faits pour embellir la nature, étant de viser toujours au plus grand & au plus noble, où peut-on trouver le tragique parfait, que dans les rois ? sans compter qu’étant hommes comme nous, ils nous touchent par le lien de l’humanité ; le degré d’élévation où ils sont, donne plus d’éclat à leur chute. L’espace qu’ils remplissoient par leur grandeur, semble laisser un plus grand vuide dans le monde. Enfin l’idée de force & de bonheur qu’on attache à leur nom, augmente infiniment la terreur & la compassion. Concluons qu’il n’est pas d’un habile artiste de mettre sur la scene le tragique-bourgeois, ou ce qui revient au même, des sujets non héroïques. (D. J.)

Tragique un, (Poésie dramat.) ou un poëte tragique, veut dire poëte qui a fait des tragédies, &c. Voyez Tragedie. (D. J.)

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Étymologie de « tragique »

Étymologie de tragique - Wiktionnaire

Du latin tragicus emprunté au grec τραγικός, tragikos (« relatif au bouc, tragique »), dérivé de τράγος, tragos (« bouc ») → voir tragédie.
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Étymologie de tragique - Littré

Lat. tragicus, de τραγιϰὸς, de τράγος, bouc, parce qu'un bouc fut le prix des premiers chœurs tragiques dans l'Attique.

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Phonétique du mot « tragique »

Mot Phonétique (Alphabet Phonétique International) Prononciation
tragique traʒik play_arrow

Citations contenant le mot « tragique »

  • Nous ne connaissons pas les circonstances exactes de ce tragique accident. Pensées émues à sa famille et à son entourage. ladepeche.fr, Sortie de route tragique pour un motard ardéchois dans le Gers - ladepeche.fr
  • Depuis le début de la crise du Covid-19, le registre tragique est fréquemment mobilisé. C'est que les épidémies, la mort des êtres chers, mais aussi l'héroïsme et les dilemmes éthiques sont au cœur des pièces d'Eschyle, Sophocle et Euripide, les trois auteurs dont les œuvres forment le répertoire de la tragédie grecque. Le parallèle est tentant. Marianne, Le grand retour du tragique dans l'Histoire
  • Le nouveau Musée de la Libération de Paris retrace la genèse et l’impréparation de cette fuite massive. L’exposition insiste sur la réalité tragique de cet événement et le traumatisme collectif. La Croix, Le tragique exode de juin 1940 au Musée de la Libération de Paris
  • La mort n'a rien de tragique. Dans cent ans, chacun de nous n'y pensera plus. De Boris Vian
  • L'art du clown va bien au-delà de ce qu'on pense. Il n'est ni tragique, ni comique ; il est le miroir comique de la tragédie et le miroir tragique de la comédie. De André Suarès / Remarques ; Essais sur le clown
  • Toujours mélanger le tragique et le grotesque, c’est ça qui est amusant en littérature. De Philippe Djian / Evene.fr - Décembre 2006
  • Derrière chacune des choses exquises qui existaient se cachait quelque chose de tragique. De Oscar Wilde / Le Portrait de Dorian Gray
  • Au théâtre, le tragique s'exprime principalement au travers des textes publiés dans le programme. De Roland Topor
  • Vieillir seul et pour soi est moins tragique que de vieillir pour un autre. De Françoise Tessier-Dumoulin / Le salon vert
  • Dans l'uniformité de circonstances identiques, chaque expérience prend une dimension singulière et tragique. De Madeleine Ouellette-Michalska / Le Dôme
  • La politique est une activité tragique, c'est à dire insoluble. De Paul Veyne / Comment écrit-on l'histoire
  • Le comique étant l’intuition de l’absurde, il me semble plus désespérant que le tragique. De Eugène Ionesco
  • Le tragique de la vie, c'est d'être ordinaire. De Claire de Lamirande / Le grand élixir
  • La vie serait tragique si elle n’était pas drôle. De Stephen Hawking
  • Il n'est pas tragique de ne pas atteindre son but, ce qui est tragique, c'est de ne pas avoir de but. De Benjamin E. Mays
  • La légèreté est nécessaire, sinon le tragique serait mortel. De Yasmina Reza / L’Express - 13 Janvier 2000
  • Il faut tout prendre au sérieux, mais rien au tragique. De Adolphe Thiers / Assemblée Nationale - 24 Mai 1873
  • L'art tragique tient les âmes en alerte. De Robert Kemp / Lectures dramatiques

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Traductions du mot « tragique »

Langue Traduction
Corse tragicu
Basque tragiko
Japonais 悲劇的
Russe трагический
Portugais trágico
Arabe مأساوي
Chinois 悲惨
Allemand tragisch
Italien tragico
Espagnol trágico
Anglais tragic
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Synonymes de « tragique »

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Antonymes de « tragique »



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