Nature : définition de nature


Nature : définition du Trésor de la Langue Française informatisé

NATURE, subst. fém.

I. − Ensemble de la réalité matérielle considérée comme indépendante de l'activité et de l'histoire humaines.
A. −
1. Milieu terrestre particulier, défini par le relief, le sol, le climat, l'eau, la végétation. Une nature aride, désertique, désolée, luxuriante, tropicale, sauvage. Le ciel était pur et serein, l'air frais; la nature aussi donnait sa fête. Toute la population de Paris était sur pied (Maine de Biran, Journal, 1814, p.15).À Dettelbach réapparition des vignes. Quatre végétaux marquent la limite de quatre natures et de quatre climats: le bouleau, la vigne, l'olivier et le palmier, toujours en marchant vers le soleil (Chateaubr., Mém., t.4, 1848, p.295).C'était la continuation de la solitude avec le commencement de la liberté; un jardin fermé, mais une nature âcre, riche, voluptueuse et odorante; les mêmes songes que dans le couvent, mais de jeunes hommes entrevus; une grille, mais sur la rue (Hugo, Misér., t.2, 1862, p.83).C'était à la fois Asnières, Saardam et Puteaux, un de ces paysages parisiens des bords de la Seine, tels que les peint Hervier, sales et rayonnants, misérables et gais, populaires et vivants, où la nature passe çà et là, entre la bâtisse, le travail et l'industrie, comme un brin d'herbe entre les doigts d'un homme (Goncourt, R. Mauperin, 1864, p.12):
1. Je pourrais aller au gré de ma fantaisie, m'arrêter à l'endroit où le soir viendrait me surprendre, avoir des nuits paisibles et connaître des réveils délicieux, en pleine nature, dans la lumière de l'aube. T'Serstevens, Itinér. esp., 1933, p.15.
[Comme source d'émotions ou de sensations, dans une conception romantique] Déjà les premières ombres de la nuit commençoient à envelopper le bosquet d'orangers, et donnoient à la nature cette teinte de mélancolie qui favorise si bien les méditations religieuses et les tendres rêveries (Cottin, Mathilde, t.1, 1805, p.147).Au travers des murs de charmille on apercevait çà et là, par les trouées du feuillage, une belle lune éclairant un paysage étendu et tranquille. Cette nature ravissante était d'accord avec les nouveaux sentiments qui cherchaient à s'emparer du coeur de Madame de Chasteller (Stendhal, L. Leuwen, t.1, 1836, p.311):
2. Et que sera-ce si ces objets qui se présentent à vos yeux sont ces vallons, ces forêts, ces monts sans nombre, ces glaces infinies, en un mot cette nature tantôt riante, tantôt sublime des grandes Alpes; si à chaque instant un spectacle attachant provoque cette admiration expansive, ce besoin de partager des émotions dont le flot ne peut tenir tout entier dans le coeur, et que leur religieuse pureté affranchit du joug d'une pudique réserve? Toepffer, Nouv. genev., 1839, p.383.
[Comme milieu-refuge opposé à la ville ou à tout espace modelé par l'activité humaine, pris pour symboles de la société, de la civilisation] Le retour à la nature. Aussi, son premier soin fut-il de chercher un asile écarté aux environs des eaux. Il sentait instinctivement le besoin de se rapprocher de la nature, des émotions vraies et de cette vie végétative à laquelle nous nous laissons si complaisamment aller au milieu des champs (Balzac, Peau chagr., 1831, p.277).
Fam. Disparaître, être dans la nature. Disparaître, être dans un lieu inconnu. On m'avait parachuté quelque part dans la nature. Je suis tombé dans le noir, j'avais bien atterri, je n'avais rien de cassé (Triolet, Le Rendez-vous des étrangers, Paris, Laffont, 1973 [1956], p.32).
Se cacher, déserter, s'évader:
3. −Mauron, c'est le pitaine. Il est dans la nature. −Dans la nature? répéta-t-elle. −Il croit que c'est meilleur pour sa santé. Sartre, Mort ds âme, 1949, p.130.
2. Environnement terrestre, en tant qu'il sert de cadre de vie à l'espèce humaine, qu'il lui fournit des ressources. Les objets que la nature ne livre pas tout préparés pour satisfaire nos besoins, peuvent y être rendus propres par notre industrie (Say, Écon. pol., 1832, p.59).[Les hautes cheminées éteintes témoignaient] des combats de l'industrie et de la concurrence, dans ces profondeurs de la terre. Dans cette violente et rapide conquête de la nature par l'homme, on va, on va à l'aveugle: les règlements sont méprisés, les eaux inondent les mines, les champs, la route même s'affaissent (Michelet, Journal, 1839, p.300).Les forces et les processus que l'homme parvient maintenant à maîtriser commencent à égaler en grandeur et en intensité la nature elle-même, et la totalité de notre milieu ambiant est à présent soumise à l'influence humaine (Science, 1957, no125, p.143 ds Moscovici, Essai sur l'hist. hum. de la nature, Paris, Flammarion, 1968, p.7):
4. Or, la nature dans son ensemble, sans doute parce qu'elle a paru inépuisable, n'a pas figuré pendant fort longtemps dans la comptabilité des entreprises ni dans celle des nations d'Europe ou d'Amérique; l'eau, l'air ou les paysages ont été considérés comme des dons gratuits de la nature, dont chacun pouvait disposer à sa guise... P. Aguesse, L'Écol., Paris, Seghers, 1975 [1971], p.180.
B. −
1. Ensemble de l'univers, en tant qu'il est le lieu, la source et le résultat de phénomènes matériels. Les lois* de la nature. La physique, se délivrant peu à peu des explications vagues introduites par Descartes, comme elle s'était débarrassée des absurdités scolastiques, n'est plus que l'art d'interroger la nature par des expériences, pour chercher à en déduire ensuite, par le calcul, des faits plus généraux. La pesanteur de l'air est connue et mesurée; on découvre que la transmission de la lumière n'est pas instantanée, on en détermine la vitesse; on calcule les effets qui doivent en résulter pour la position apparente des corps célestes; le rayon solaire est décomposé en rayons plus simples, différemment réfrangibles et diversement colorés (Condorcet, Esq. tabl. hist., 1794, p.178).La loi suivant laquelle cette force [dans les atomes] varie en fonction de la distance n'est peut-être pas la loi de Newton, mais c'est une loi analogue; au lieu de l'exposant 2, nous avons probablement un exposant différent, et c'est de ce changement d'exposant que sort toute la diversité des phénomènes physiques, la variété des qualités et des sensations, tout le monde coloré et sonore qui nous entoure, toute la Nature en un mot (H. Poincaré, Valeur sc., 1905, p.191).
[Comme agent extérieur opposé au vivant] :
5. De même dans l'ordre organique, une fois admis ce pouvoir mystérieux de la vie, aussi petit et aussi élémentaire que possible, il [Lamarck] le supposait se développant lui-même, se composant, se confectionnant peu à peu avec le temps; le besoin sourd, la seule habitude dans les milieux divers faisait naître à la longue les organes, contrairement au pouvoir constant de la nature qui les détruisait: car M.de Lamarck séparait la vie d'avec la nature. La nature, à ses yeux, c'était la pierre et la cendre, le granit de la tombe, la mort! La vie n'y intervenait que comme un accident étrange et singulièrement industrieux, une lutte prolongée, avec plus ou moins de succès et d'équilibre çà et là, mais toujours finalement vaincue; l'immobilité froide était régnante après comme devant. Sainte-Beuve, Volupté, t.1, 1834, p.193.
2. [Très fréq., dans des formulations ayant une origine anthropomorphique ou finaliste] Étudiez-la, suivez-la, cette nature atroce: vous ne la verrez jamais créer que pour détruire, n'arriver à ses fins que par des meurtres, et ne s'engraisser, comme le Minotaure, que du malheur et de la destruction des hommes (Sade, La Nouvelle Justine, 1797ds Desné, Les Matérialistes fr. au 18es., Paris, éd. Buchet-Chastel, 1965, p.164).Au reste, en demeurant toujours dans les bornes que les conditions nécessaires de l'existence prescrivoient, la Nature s'est abandonnée à toute sa fécondité dans ce que ces conditions ne limitoient pas; et sans sortir jamais du petit nombre des combinaisons possibles entre les modifications essentielles des organes importans, elle semble s'être jouée à l'infini dans toutes les parties accessoires (Cuvier, Anat. comp., t.1, 1805, p.58).À l'égard des corps qui jouissent de la vie, la nature a tout fait peu à peu et successivement: il n'est plus possible d'en douter (...). En composant et compliquant de plus en plus l'organisation animale, la nature a créé progressivement les différents organes spéciaux ainsi que les facultés dont les animaux jouissent (Lamarck, Philos. zool., t.1, 1809, p.17):
6. On peut considérer le phénomène de l'explosion stellaire comme une nouvelle astuce de la nature pour avancer encore sur la voie de la complexité. Pour engendrer des noyaux lourds, il a fallu créer des lieux de grande chaleur: les creusets stellaires. H. Reeves, Patience dans l'azur, Paris, éd. du Seuil, 1981, p.88.
Qqn est une force de la nature. V. force I B 3 e.
[Comme puissance maternelle, comme principe cosmique de fécondité] Ces hauts monts que blanchit un éternel hiver, ce chaos, semblent les débris d'un monde, les Titans... on croit voir là dans ces enfantements monstrueux sans forme, sans ordre, la nature mère travaillée, agitée, déchirée, gémir dans les travaux d'un avortement (Chénier, Amérique, 1794, p.85).Je n'avais pas cette ressource; la nature, ma mère chérie, depuis que j'étais seul, me semblait au contraire plus vaste et plus vide que jamais (Musset, Confess. enf. s., 1836, p.42).
C. −
1. BIOL. Force spécifique au vivant. Synon. force vitale*.On peut donc assurer, avec vraisemblance, que la puberté de la fille naturelle ne se manifestera (au moins dans un climat semblable au nôtre) qu'après que le corps aura presque fini sa croissance, et l'on peut assurer avec certitude que, dans tous les climats, la nature, livrée à elle-même, n'accordera à une fille la faculté de devenir mère qu'après lui avoir donné la force d'en remplir les devoirs (Laclos, Éduc. femmes, 1803, p.437):
7. On peut dire certainement qu'il y a dans les êtres vivants la force vitale qui donne à l'être son évolution, sa forme. Cette forme est indépendante de la matière; c'est le pouvoir législatif qui est au-dessus de la matière et qui la dispose; mais le pouvoir exécutif de cet arrangement est tout à fait matériel et physico-chimique (...). La nature intervient donc avec ses propriétés comme une force exécutive de toute idée. Cl. Bernard, Princ. méd. exp., 1878, p.243.
HIST. DE LA MÉD. Nature curative, médicatrice. ,,Propriétés inhérentes aux tissus et aux humeurs, qui font qu'un organe lésé dans certaines limites revient peu à peu à son état naturel`` (Littré). D'ailleurs, la médecine antique ou d'observation, concluant forcément à l'expectation comme traitement, était passive et se résumait essentiellement dans le pronostic, se bornant à rechercher les bonnes influences, à éviter les mauvaises et à favoriser les bonnes dispositions de la nature curative ou médicatrice (Cl. Bernard, Princ. méd. exp., 1878, p.10).
[Dans des expr. de la lang. cour. reflétant les conceptions anciennes de la méd., et notamment de la méd. hippocratique] Laisser faire la nature. Mon remède est de rien faire, de laisser faire dame Nature qui s'en tire seule, à moins de cas aigus. La santé est comme les enfants, on la gâte par trop de soins (E. de Guérin, Lettres, 1839, p.262).
Au fig. Payer son tribut à la nature. Mourir. (Dict. xixeet xxes.).
2. Conditionnements physiologiques de l'individu. Besoins de la nature. −L'amour! −Mais qu'est-ce donc que l'amour? −On l'a poétisé à l'usage des niais. −Un grossier besoin périodique, une loi criarde de la nature, de la nature éternelle qui reproduit et multiplie, un penchant brutal, un charnel croisement de sexe, un spasme! (Borel, Champavert, 1833, p.192).
D. − ARTS PLAST., ESTHÉT.
1.
a) Réalité sensible qui constitue l'objet ou le point de départ de l'oeuvre artistique. Synon. réel, visible.L'imitation de la nature. Il ne faut pas que les objets que l'on peint soient d'une vérité matérielle; il faut que les chairs ne soient pas les chairs de la nature; en un mot, il faut rendre les vérités par des illusions (Chênedollé, Journal, 1807, p.21).Le premier [type de dessin] est négatif, incorrect à force de réalité, naturel, mais saugrenu; le second est un dessin naturaliste, mais idéalisé, dessin d'un génie qui sait choisir, arranger, corriger, deviner, gourmander la nature; enfin le troisième qui est le plus noble et le plus étrange, peut négliger la nature; il en représente une autre, analogue à l'esprit et au tempérament de l'auteur (Baudel., Salon, 1846, p.120).L'artiste, si réaliste soit-il, a planté son chevalet devant le «motif» et ce terme même, dans sa bouche, indique déjà que la Nature ne lui fournit qu'un prétexte et un départ (Huyghe, Dialog. avec visible, 1955, p.72):
8. J'embrasse d'un regard l'humanité qui a vécu et qui, devant la nature, à toute heure, sous tous les climats, dans toutes les circonstances, s'est senti l'impérieux besoin de créer humainement, de reproduire par les arts les objets et les êtres (...). Chaque grand artiste est venu nous donner une traduction nouvelle et personnelle de la nature. La réalité est ici l'élément fixe, et les divers tempéraments sont les éléments créateurs qui ont donné aux oeuvres des caractères différents. Zola, Les Paysagistesds Mon Salon/Manet, Paris, Garnier-Flammarion, 1970 [1867], p.98.
Loc. et expr.
D'après nature. À partir du réel, du modèle. Vers la rue du Renard, du côté de ces bons endroits où nous allions dessiner d'après nature (Flaub.,Corresp., 1845, p.41).
Sur (la) nature. À partir du réel, du modèle. Je vois un bel enfant qui n'est pas rose comme le Mars de M. Landi; qui n'est pas étiolé comme l'Adonis de M. Prudhon, dont le ton de couleur rappelle l'Amour du Caravage, et paraît avoir été étudié sur la nature (Jouy,Hermite,t.3, 1813, p.335).Nul abstracteur de quintessence, réfugié dans son atelier, matelassé de mépris pour les apparences, n'a atteint à l'invention plastique de Van Gogh, peignant exclusivement sur nature (Lhote,Peint. d'abord,1942, p.136).
Aussi, moins, plus ... que nature. Aussi, moins, plus... que ne l'est le modèle, le sujet. Ces miroirs qui défigurent à tel point, qu'en s'y regardant on peut se croire ou plus petit ou plus grand que nature (Balzac,Méd. camp.,1833, p.70).P.iron. [Avec des adj. d'évaluation esthétique impliquant la modification du réel par l'artiste] Plus beau, plus vrai que nature. Mon Dieu! peut-on s'amuser à faire laid... plus laid que nature! (Goncourt,R. Mauperin,1864, p.205).L'égotisme littéraire consiste finalement à jouer le rôle de soi; à se faire un peu plus nature que nature (Valéry,Variété II,1929, p.96).
Vieilli. (Tableau, statue) de demi-nature, de quart de nature, etc. (Tableau, statue) qui représente la réalité réduite à la moitié, au quart, etc. Mille cierges allumés sur le maître autel éclairent deux statues de cette Notre-Dame: l'une de demi-nature (...) l'autre, de dix-huit pouces environ (Dusaulx,Voy. Barège,t.2, 1796, p.43).Vers cent mille francs, le portrait serait un sixième de nature. −Vers deux cent mille francs, un quart de nature (Taine,Notes Paris,1867, p.170).
b) Vieilli. Réalité choisie en vertu de sa valeur significative ou à partir de conventions esthétiques. Synon. modèle, sujet.On craint de dégrader son burin, sa plume ou son pinceau, en descendant à la peinture des scènes populaires; et abusant du principe que les arts ne doivent se proposer que l'imitation d'une nature choisie, on s'expose à retomber dans l'afféterie et dans le maniéré (JouyHermite,t.3, 1813p. 26):
9. Cette pureté de trait que l'on vante tant dans les ouvrages de Raphaël et des Grecs, dépend absolument du beau genre des natures qu'ils choisissaient. Elle eût été impraticable pour eux-mêmes, s'ils n'avaient eu à exprimer que des natures communes. Ainsi, il ne faut pas confondre le trait pur avec le trait exact. Rubens est un très-grand dessinateur; mais la qualité des objets qu'il avait à peindre, leurs formes inégales et raboteuses, leurs gros contours, exigeaient qu'il donnât à son dessin une terminaison plutôt bossante, si je puis ainsi parler, que finie et arrêtée en ligne élégante et précise. Joubert, Pensées, 1824, p.17.
Belle nature. [Idéal valorisant l'art antique élaboré dans la 1remoitié du 17es. par les milieux romains en réaction contre la peinture de l'époque, et devenu un concept-clé de la critique esthétique en France aux 17eet 18esiècles (d'apr. B. Tocanne, L'Idée de nature en France dans la seconde moitié du 17es., Presses univ. de Lille, 1978, II, pp.752-755)] On pourrait comparer les proportions du corps des hommes de différentes nations, avec celles que suivent les dessinateurs, pour représenter la belle nature, en divisant la hauteur du corps en huit parties (Voy. La Pérouse,t.1, 1797, p.166).
Nature morte*.
2. Représentation du réel par les moyens spécifiques de l'art. L'auteur, dans son oeuvre, doit être comme Dieu dans l'univers, présent partout, et visible nulle part. L'art étant une seconde nature, le créateur de cette nature-là doit agir par des procédés analogues. Que l'on sente dans tous les atomes, à tous les aspects, une impassibilité cachée et infinie (Flaub., Corresp., 1852, p.62):
10. En dépit des insolentes théories modernes, défendant, ici le réalisme intégral, là l'abstraction pure (deux visages d'un Janus anti-pictural), l'artiste complet ne poursuit qu'un but: rendre ses symboles plastiques transparents, de façon qu'on perçoive, derrière leurs irisations, −inespérée, et comme silhouettée −la réalité. Cette «nature» transposée, le public ne consent à la reconnaître qu'après un siècle, ou deux. Lhote, Peint. d'abord, 1942, p.7.
3. Vieilli. Caractère de sincérité, de vérité. Sa naïveté [du conteur] pleine de sens, de force, et son ton de nature, supérieur aux règles de l'art, nous charmaient tellement, que nous resserrions notre cercle pour ne rien perdre de ses contes (Dusaulx, Voy. Barège, t.2, 1796, p.183).La littérature du dix-huitième siècle, à part quelques beaux génies qui la dominent, cette littérature, placée entre la littérature classique du dix-septième siècle et la littérature romantique du dix-neuvième, sans manquer de naturel, manque de nature (Chateaubr., Mém., t.1, 1848, p.477).
E. −
1. HIST. DE LA PHILOS. Principe (caché, immatériel) de production et de génération. Dans les philosophies du Moyen Âge, comme dans celles de l'Antiquité, un être naturel est une substance active, dont l'essence cause les opérations et les détermine avec nécessité. La nature n'est que l'ensemble des natures; ses attributs restent donc la fécondité et la nécessité (Gilson, Espr. philos. médiév., 1932, p.162).Sans être des choses en soi ou des substances comme les éléments, ces agrégats [d'atomes], ces «formes» douent les corps auxquels elles adhèrent de véritables propriétés spécifiques: Épicure les nomme «natures» (J. Vuillemin, Essai signif. mort, 1949, p.44).
2. Nature des choses. Ordre nécessaire ou gouverné par une finalité. Synon. nécessité, providence.Il est dans la nature des choses que la marche de la Raison soit lentement progressive (Robesp., Discours, Guerre, t.8, 1792, p.81).Après cela, je ne puis croire que la nature des choses permette qu'un gouvernement aussi monstrueux subsiste (Staël, Lettres div., 1794, p.613):
11. ... [une] condition servile qui résulte, selon le philosophe [Platon], d'une inégalité qui est dans la nature des choses. A. Bonnard, De l'Iliade au Parthénon, Paris, Union gén. d'éd., 1968 [1954], p.171.
II. − Nature humaine ou absol. nature (p.oppos. à civilisation, culture)
A. −
1. Ensemble des caractères qui définissent l'homme, considérés comme innés, comme indépendants à la fois des déterminations biologiques et des déterminations sociales, historiques, culturelles. Un roi est un homme ayant les facultés et les besoins de la nature humaine: un roi qui se voit ou qui pense à soi ne se voit pas roi mais homme qui cherche à se connaître (Maine de Biran, Journal, 1817, p.75).Le thème de la nature humaine n'avait cessé de susciter l'interrogation, de Socrate à Montaigne et Pascal, mais c'était pour y découvrir l'inconnu, l'incertitude, la contradiction, l'erreur (...). Lorsqu'enfin, avec Jean-Jacques, la nature humaine émergea comme plénitude, vertu, vérité, bonté, ce fut aussitôt pour nous en reconnaître exilés et la déplorer comme un paradis irrémédiablement perdu. Et il fallut peu, par la suite, pour découvrir que ce paradis était aussi imaginaire que l'autre (E. Morin, Le Paradigme perdu: la nature humaine, Paris, éd. du Seuil, 1973, p.20):
12. La civilisation, la vie est une chose apprise et inventée (...). Les hommes après quelques années de paix oublient trop cette vérité; ils arrivent à croire que la culture est chose innée, qu'elle est la même chose que la nature. La sauvagerie est toujours là à deux pas, et, dès qu'on lâche pied, elle recommence. Sainte-Beuve, Cahiers, 1869, p.99.
2. Principe normatif découlant de l'essence humaine. Que toutes ces sectes hypocrites qui s'élèvent au milieu de vous cessent de vouloir étouffer, par leurs croassements impies, la voix sacrée de la Nature et les cris touchans de l'humanité (Robesp., Discours, Guerre, t.8, 1792, p.147).Le goût du morbide, l'attirance vers les spectacles et les actes qui heurtent la saine nature (Druon, Gdes fam., t.2, 1948, p.16):
13. [L'époque moderne] fut celle des massacres religieux, des guerres sacrées, de la dépopulation du Nouveau Monde. Elle y vit rétablir l'ancien esclavage, mais plus barbare, plus fécond en crimes contre la Nature... Condorcet, Esq. tabl. hist., 1794, p.134.
Contre-nature*; cf. aussi infra IV B.
Sensibilité morale, attachement fondé sur la parenté. Roger: C'est [à] regret que je vous afflige, mais je te l'ai déjà dit, je ne puis quitter mes camarades... Un serment solemnel m'attache à eux... Clémence: Eh quoi? Tu pourrois être insensible au cri de la nature?... Victor: Ah, Roger! rends-moi mon père, je le sens à mon coeur; il m'est impossible d'étouffer la voix qui me parle pour toi (Guilbert de Pixér., Victor, 1798, iii, 10, p.50).
3. État de nature. État de l'homme antérieur à la constitution de la société. Ainsi il n'y eut rien de parfait en législation que la loi naturelle; en religion que la religion naturelle; en droit que le droit naturel; en société que la société naturelle; et même comme si la famille n'étoit pas une société ou que l'homme pût naître et vivre sans famille, on opposa l'état de pure nature à tout état de société. C'est là la grande erreur de J-J Rousseau, et même de l'Esprit des lois (Bonald,Législ. primit., t.1, 1802, p.172).
P.euphém. et p.plaisant. Être dans l'état de nature. Être nu. (Dict. xixeet xxes.). Synon. in naturalibus.
B. − Dispositions psycho-physiologiques dominantes qui déterminent la personnalité d'un individu. Synon. complexion, naturel, tempérament.Avoir, être d'une nature agressive, aimante, gaie, maladive, morbide, ouverte, passive, passionnée, renfermée, sanguine, sournoise, vicieuse. Il est des défauts de complexion, qui s'opposent au libre développement de l'âme: il est des natures sombres et grossières, où pénètre mal le rayon de Dieu (Ozanam, Philos. Dante, 1838, p.130).Je ne savais pas qu'une nature exagérément primesautière n'excluait en lui ni la sincérité ni la droiture (Billy, Introïbo, 1939, p.97).
Seconde nature. Trait de caractère acquis modifiant la personnalité originelle. La tristesse qui depuis un an est devenue ma seconde nature (Hugo, Lettres fiancée, 1821, p.43).J'y ai été soumis [à l'École des Chartes] à une certaine méthode de travail, à certaine discipline intellectuelle et morale, qui me sont devenues une seconde nature (Martin du G., Souv. autobiogr., 1955, p.li).
[P.méton.] La personne elle-même. Quelqu'une de ces natures riches et embrasées, telles qu'en produit encore Naples ou la ville aux gondoles (Toepffer, Nouv. genev., 1839, p.464).Sa marche assurée, sa taille souple, ses narines roses et ouvertes, ses grands yeux légèrement cerclés de bleu, dénotaient une de ces natures ardentes qui répandent autour d'elles un parfum de volupté (Dumas fils, Dame Cam., 1848, p.89).Oh! cette Julia!... Quelle femme! hein?... Quelle nature! (Pailleron, Âge ingrat, 1879, i, 6, p.26):
14. Je lis les conversations de Goethe par Eckermann, et je trouve que l'écrivain allemand divisait l'humanité en deux classes, les poupées jouant un rôle appris, et les natures [it. ds le texte], le petit groupe d'êtres tels que Dieu les a créés. Goncourt, Journal, 1892, p.286.
Petite nature. Personne faible, physiquement ou moralement. Visiblement, elle retrouvait en lui quelque chose de son propre goût du plaisir, mais le tempérament, hélas! est celui de sa mère. «Ta mère! Une si petite nature!» (Bernanos, Mauv. rêve, 1948, p.902).
De nature, par nature, loc. adv. Synon. par tempérament.Je conteste fort peu: j'aime la liberté par instinct, par nature (Courier, Pamphlets pol., Réponses aux anon., 1, 1822, p.148).Brave autant qu'Achille, la bravoure d'Hector est cependant d'une tout autre qualité. Non bravoure de nature, mais de raison. Courage conquis sur sa propre nature, discipline qu'il s'est imposée (A. Bonnard, De l'Iliade au Parthénon, Paris, Union gén. d'éd., 1968 [1954], p.68).
III. − [La nature d'une chose, d'un être]
A. − Ensemble des qualités, des propriétés qui définissent un être, un phénomène ou une chose concrète, qui lui confèrent son identité. Comment, en effet, connaître les causes qui procurent l'opulence aux nations, quand on n'a pas des idées claires sur la nature des richesses elles-mêmes? (Say, Écon. pol., 1832, p.28).C'est la nature de la femme d'être volontiers regardée, palpée, curieusement observée, c'est-à-dire adorée (Michelet, Journal, 1857, p.336).
La nature + adj. + compl. en de.La nature divine de Jésus-Christ. Par sa nature spongieuse (...) [la couche d'humus] filtre et retient l'eau des pluies, en ralentit l'évaporation (Pesquidoux, Livre raison, 1928, p.12).
Par nature, de nature (plus rare), loc. adv. En raison des propriétés de la chose, de l'être dont il est question. Le pouvoir n'étant qu'un homme semblable en tout aux autres hommes, sans aucun privilège, aucune supériorité de nature (Lamennaisds L'Avenir, 1831, p.179).Toute définition est par nature partielle: elle est restrictive (J. Bousquet, Trad. du silence, 1936, p.101).L'unité de mesure de son style [de J. Renard], c'est la phrase. D'une phrase à l'autre il n'y a ni mouvement, ni passage. Il n'y a rien: le vide. Il est voué par nature au discontinu (Sartre, Carnets de la drôle de guerre, nov. 1939-mars 1940, Paris, Gallimard, 1983, p.420).
[Avec art. poss.] Les biens sont immeubles, ou par leur nature, ou par leur destination, ou par l'objet auquel ils s'appliquent (Code civil, 1804, art. 517, p.95).Le pouvoir, étant répressif de sa nature, a besoin d'une grande concentration pour opposer une résistance égale au mouvement populaire (Balzac, Méd. camp., 1833, p.157).
Être de nature à, loc. verb. Être susceptible d'avoir pour effet de. Cette philosophie pouvait être vraie, mais elle était de nature à faire désirer la mort (Stendhal, Rouge et Noir, 1830, p.499).Comprises et appliquées comme elles devaient l'être, ces mesures étaient de nature à arrêter net toute menace d'épidémie (Camus, Peste, 1947, p.1258).
PHILOS., THÉOL. Essence. L'origine de la pensée a occupé tous les véritables philosophes. Y a-t-il deux natures dans l'homme? S'il n'y en a qu'une, est-ce l'âme ou la matière? (Staël, Allemagne, t.4, 1810, p.15).Le Christ s'avance, sous les traits d'un griffon, dont le corps terrestre et les ailes aériennes rappellent l'union hypostatique des deux natures humaine et divine (Ozanam, Philos. Dante, 1838, p.152).
GRAMM. La nature des constituants de la phrase est différente de leur fonction (...). Un groupe du nom peut avoir des fonctions différentes; il peut être sujet (mon père) ou objet (sa lecture) dans la phrase: mon père achève sa lecture (J. Dubois, R. Lagane,La Nouv. gramm. du fr.,Paris, Larousse, 1973, p.19).
B. − Synon. de type, sorte.Les modifications que les mêmes natures de terrain ne manquent point de faire subir à l'homme (Cabanis, Rapp. phys. et mor., t.2, 1808, p.162).Ces trois natures de dépenses formaient un total mensuel de soixante-six francs (Balzac, Cous. Pons, 1847, p.48).Les natures d'activité et les pouvoirs de négociation des entreprises (Perroux, Écon. XXes., 1964, p.400):
15. Il y a donc plusieurs natures d'espérances, plusieurs sortes de charités, diverses essences de foi? Flaub., Tentation, 1849, p.345.
[Fréq. dans un compl. introd. par de] Des obstacles de toutes natures; un tissu de même nature. On n'a distingué jusqu'à présent dans les organisations politiques, que trois pouvoirs. J'en démêle cinq, de natures diverses, dans une monarchie constitutionnelle (Constant, Princ. pol., 1815, p.19).
Rem. Le sentiment que ces expr. sont grammaticalisées entraîne parfois le sing.: Dans ces expéditions de toute nature, j'étais souvent à l'avant-garde (Latouche, L'Héritier, Lettres amans, 1821, p.30).
C. − En nature, loc. adv.
1. DR. [En parlant d'un bien meuble] Dans sa réalité physique (s'oppose à en valeur, en argent). Ils rendront la valeur estimative de ceux des meubles qu'ils ne pourraient représenter en nature (Code civil, 1804, art. 453, p.84).Mais M. de Capmas étant convenu avec vous que vous auriez deux lits de plume et ceux-ci étant les seuls existants dans notre mobilier, je vous les restituerai en nature ou en argent (Lamart., Corresp., 1831, p.133).Un négociant possède un magasin entier rempli d'indigo qui ne peut servir en nature, ni à nourrir, ni à vêtir, et qui n'en est pas moins une richesse (Say, Écon. pol., 1832, p.257).
Payer en nature. Payer avec des produits ou avec du travail. Scapin battra la caisse devant la porte promettant un spectacle extraordinaire et mirifique aux badauds ébahis avec cette facilité de payer leur place en nature (Gautier, Fracasse, 1863, p.161).P.plaisant. [En parlant d'une femme] Accorder ses faveurs en échange d'un service.
2. [En parlant de plantes, de produits] Vieilli. En l'état, sans transformation. Nous aborderons la droguerie en la révolutionnant, en vendant ses produits concentrés au lieu de les vendre en nature (Balzac, C. Birotteau, 1837, p.92).La matière glycogène serait-elle portée en nature dans tous les organes, seulement les uns la conserveraient, les autres la changeraient en sucre? (Cl. Bernard, Notes, 1860, p.167).
3. Synon. de en réalité, en vrai (p.oppos. à sous une forme représentée).Au théâtre, tu entends parler du plaisir de bien faire: ici tu vas l'éprouver et le sentir; tu vas trouver en nature la misere, la générosité et la reconnoissance (Saint-Martin, Homme désir, 1790, p.172):
16. C'est alors que je suis tombé pile sur ce livre (...) et que je l'ai ouvert sur le Martyre de Saint Maurice, qu'on voit ici mieux qu'en nature, ce tableau que j'avais longuement contemplé à l'Escorial. Aragon, Blanche ou l'oubli, Paris, Laffont, 1974 [1967], p.88.
Synon. de en chair et en os.Comment d'ailleurs ne songerais-je pas à votre jolie mine, puisque je l'ai là, devant moi, clouée sur mon armoire aux pipes! Je voudrais bien la voir en nature (Flaub., Corresp., 1867, p.336).
IV. − En emploi adj.
A. −
1. Qui est conforme à la réalité. Le Christ, mitré, rouge, à barbe fourchue, byzantin par l'immobilité, d'un idéal profond, terrible plus que noble, est pourtant réel, nature, s'il en fut jamais (Michelet, Chemins Europe, 1874, p.261).
En emploi adv. Il paraît que les Martial de La Touche y sont [dans un livre] peints nature (Benoit, Atlant., 1919, p.16).
Grandeur nature. V. grandeur I B 1.
P.méton. Banal, trivial. Tu ne sens pas que (...) tous ces personnages-là sont légers comme des rhinocéros, qu'ils parlent pour ne rien dire et que c'est trop nature? (Flaub., Corresp., 1858, p.295).Leverdet: Balbine amoureuse de ce gandin, que c'est nature! (Dumas fils, Ami femmes, 1864, v, 3, p.189).
2. [En parlant d'une pers. ou d'un comportement] Spontané. Réjane est admirable par son dramatique, tout simple, tout nature (Goncourt, Journal, 1888, p.866).
3. [En parlant d'aliments] Sans accompagnement, sans préparation particulière. Steak, yaourt nature. Le dîner (...) était composé d'un bouillon épaissi par des îles réunies de semoule, d'un boeuf nature, d'un gigot aux haricots (Huysmans, Oblat, t.1, 1903, p.58).Le mari, grand blessé de guerre, commandait un café nature, sa femme un café rhum (Dabit, Hôtel Nord, 1929, p.41).
B. − Contre nature. Qui n'est pas naturel (dans les diverses accept. normatives de l'adj.). Des amours contre nature. Quand Rome eut des vertus, ce furent des vertus contre nature. Le premier Brutus égorge ses fils, et le second assassine son père (Chateaubr., Génie, t.2, 1803, p.578).Cette interpolation [du Richard III de Shakespeare] est tout à fait de mauvais goût et contre nature (Delécluze, Journal, 1828, p.492).Est-il possible que des hommes se tuent pour une cuisinière! C'est tout à fait contre nature (Erckm.-Chatr., Ami Fritz, 1864, p.146).V. aussi contre-nature*.
V. − En emploi adv., rare, pop. Synon. de naturellement (v. ce mot).Seulement ça ne me dit pas où qu'turbine mon homme −Nature (F. Carco, Jésus-la-Caille, Paris, Le Livre de poche, 1914, pp.56-57).Alors c'est sur lui que Sulphart passa sa rage: −nature, toi tu t'en fous, bouseux, t'as pas soif. C'est pas dans l'usage de boire quand on est aux champs (Dorgelès, Croix de bois, 1919, p.233).−Je vous écoute, inspecteur: je vous serais seulement obligé de me dire ce que j'ai à voir dans l'affaire dont vous me parlez... −Oh, nature! Vous ferai pas griller. Simple. Savez-vous que la femme du professeur Beurdeley a été assassinée? (Aragon, Beaux quart., 1936, p.435).
REM.
Naturopathe, subst.,naturopathie, subst. fém.V. -pathe, -pathie.
Prononc. et Orth.: [naty:ʀ]. Att. ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. I. 1. 1119 «force active qui a établi et maintient l'ordre de l'univers» (Philippe de Thaon, Comput, éd. E. Mall, 389); 1580 les lois de nature (Montaigne, Essais, I, 33, éd. P.Villey, I, 218); 1668 payer le tribut à la nature (La Fontaine, Fables, V, XII, Les Médecins, éd. A. Régnier, I, 402); 1673 laisser faire la nature (Molière, Malade Imaginaire, III, 3); 2. 1426 «organisation particulière de chacun des êtres vivants, mouvement qui le porte vers les choses nécessaires à sa conservation» (Alain Chartier, Le Quadrilogue invectif, éd. E. Droz, 16, 22); 3. 1535 contre* nature; 4. 1580 «faculté innée qui rend l'homme capable de discerner le bien et le mal» (Montaigne, op. cit., I, 16, 70); 5. 1584 «ensemble du monde, des êtres et des choses, univers en tant qu'ordonné et régi par les lois» (Jacques de Romien, Palinodies ds Satires françaises du 16es., II, 89); d'où 1690 «opérations, productions de la nature (par opposition à celles de la civilisation)» (Fur.); 1696 «le monde physique» (La Bruyère, Des Jugements, 110, éd. G. Servois, III, 123); 6. 1580 «la nature considérée comme modèle des arts» (B. Palissy, Disc. admirables, p.194 ds IGLF); 1663 d'après nature (Molière, Critique de l'École des Femmes, VI, éd. R. Bray, 2, p.329); 1671 plus grand, plus petit que nature (Pomey); 1763 la nature inanimée (Bachaumont, Mém., t.1, p.104); 7. 1734 en nature «en objets réels, dans un échange» (Dubos, Hist. mon franc., 1, p.108). II. 1. a) 1remoitié du xiies. «ensemble des caractères, des propriétés qui définissent les objets» (Lapidaire de Marbode ds Anglo-Norman Lapidaries, éd. P.Studer et J. Evans, p.48, 496); b) ca 1165 «essences, attributs propres à un être» (Eneas, éd. Salverda de Grave, 436); spéc. xiiies. nature humaine (Isopet de Lyon, 1669 ds T.-L.); 1755 la nature animale (Mirabeau, Ami Hommes, t.1, p.14); 1761 nature végétale (Rousseau, Nouv. Héloïse, t.3, p.229); 2. ca 1170 «disposition, tendance que l'être apporte en naissant» par nature (Chrétien de Troies, Roman de Perceval, éd. Lecoy, 241); d'où a) ca 1480 «complexion, tempérament de chaque individu» (Mistere du Viel Testament, éd. J. de Rothschild, 43144); b) 1559 «la personne elle-même» (Amyot, Agésilas, 11 ds Littré); 3. début du xiiies. «constitution du corps humain, principe de vie qui l'anime et le soutient» (Li Epistle S. Bernart a Mont Deu, éd. V. Honemann, p.244); 1690 forcer nature (Fur.); 4. 1607 «affections naturelles de l'homme qui ont pour objet des personnes auxquelles il est uni par les liens du sang» (E. Pasquier, Recherches, V, 3 ds Gdf. Compl.). III. 1560 théol. «état naturel de l'homme (par opposition à la grâce)» (Bible, éd. A. Rebul, p.15 vod'apr. FEW t.7, p.46b); 1690 état de nature «état de l'homme non régénéré par le baptême» (Fur.); 1738 le pur état de nature (Argens, Lettres Juives, t.3, p.149); 1761 l'homme de la nature «homme tel que la nature le fait» (Rousseau, op. cit., t.4, p.144). IV. Emploi adj. 1. 1808, 10 déc. «conforme à la nature» c'est nature (L'Ambigu, t.23, p.473 ds R. Philol. fr. t.20, p.75); 1836 (Stendhal, L. Leuwen, t.2, p.364: ceci est moitié nature, moitié comédie); 2. 1860 «spontané» (Michelet, Journal, p.524: La dernière fut très spontanée, toute naïve et toute nature); 3. 1865 «au naturel» un boeuf-nature (Vallès, Réfract., p.11). V. Emploi adv. 1914 (Carco, loc. cit.). Empr. au lat. natura «le fait de la naissance, état naturel et constitutif des choses, tempérament, caractère, cours des choses». Fréq. abs. littér.: 29921. Fréq. rel. littér.: xixes.: a)62436, b) 37771; xxes.: a) 29876, b) 35766. Bbg. Ehrard (J.). L'Idée de nature en France dans la première moitié du 18es. Paris, 1963, passim. _ Gohin 1903, p.297, 338. _ Gritti (J.). La Notion de nature chez Bonald... Cah. Lexicol. 1969, no14, pp.26-32. _ Lenoble (R.). Hist. de l'idée de nature. Paris, 1969, pp.217-238. _ Mauzi (R.). L'Idée du bonheur au xviiies. Paris, 1965, pp.559-570. _ Merleau-Ponty (M.). Résumés de cours. Collège de France 1952-1960. Paris, 1968, pp.91-137; 171-180. _ Tocanne (B.). L'Idée de nature en France dans la seconde moitié du xviies. Lille, 1978, 1072 p.(Thèse. Paris IV. 1975. 2 vol.).

Nature : définition du Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition (1932-1935)

NATURE. n. f.
L'ensemble des êtres et des choses. Dieu est l'auteur, le maître de la nature. Toute la nature annonce, révèle, publie qu'il y a un Dieu. Il désigne aussi cet Ensemble en tant qu'ordonné et régi par des lois. Pénétrer dans les secrets de la nature. Les lois de la nature. Les mystères de la nature. Les merveilles de la nature. L'étude de la nature. Lire dans le grand livre de la nature. Il signifie encore, par une sorte de personnification, la Puissance, la force active qui a établi cet ordre. La nature ne fait rien en vain. La nature agit, opère par les voies les plus simples et les plus courtes. La nature est admirable jusque dans ses moindres ouvrages. Les jeux, les caprices de la nature. Il se dit aussi du Monde physique avec ses aspects divers, mer, montagnes, bois, champs, rivières. Les spectacles de la nature, le sentiment de la nature. La nature étale ici toute sa magnificence. Les harmonies de la nature. Il se dit en outre de Ce qui constitue tout être en général. La nature divine. La nature humaine. La nature humaine désigne par extension le Genre humain. Il veut du mal à toute la nature humaine.

NATURE désigne encore l'Essence d'un être ou d'une chose avec les attributs qui lui sont propres. La nature de Dieu est d'être bon. La nature de l'âme est de penser. La nature de la matière consiste dans l'étendue. Il est dans la nature du feu de s'élever. La nature de l'aimant est d'attirer le fer. Il se dit aussi, en parlant des Êtres animés, pour désigner l'Organisation particulière de chacun d'eux, le mouvement qui le porte vers les choses nécessaires à sa conservation. Chaque animal a sa nature particulière. Chaque animal obéit à sa nature, suit l'instinct de sa nature. On peut améliorer, corriger sa nature. Contenter la nature. Forcer la nature. Payer le tribut à la nature, Mourir. Prov., L'habitude est une seconde nature.

NATURE se dit aussi de la Constitution du corps humain, du principe de vie qui l'anime et le soutient. Ce médecin a pour système de laisser agir la nature. Il y a des maladies où il faut abandonner la nature à elle-même. Les forces de la nature ont un terme. Il se dit encore de la Complexion, du tempérament de chaque individu. Il est de nature bilieuse, lymphatique. Il désigne également une Disposition, une tendance que l'être apporte en naissant. Une nature heureuse. Une nature indolente, perverse, dépravée. C'est une belle nature. Il est triste, il est gai de sa nature. Par extension, il peut se dire, dans la même acception, des Animaux. Le singe est malin et imitateur de sa nature. De sa nature, de nature, le chien est ami de l'homme. Un mot de nature, Un mot qui révèle le caractère d'un individu. Le " sans dot " d'Harpagon est un mot de nature.

NATURE se dit, figurément, de la Faculté innée qui rend l'homme capable de discerner le bien et le mal. La nature nous ordonne de ne pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait à nous-mêmes. La nature nous donne les premières notions du juste et de l'injuste. Il faut se secourir les uns les autres, c'est la loi de la nature. Cette action, ce sentiment est conforme, est contraire à la nature. La nature se révolte à ce spectacle. Contre nature, Contraire à l'ordre naturel. Un sentiment contre nature. Un vice contre nature. Il se dit particulièrement des Affections naturelles de l'homme, de celles qui ont pour objet les personnes auxquelles on est uni par les liens du sang. Le cri, la voix, les sentiments de la nature. Brutus, en condamnant ses fils sacrifia la nature à l'amour de la patrie. En termes de Théologie, il désigne l'État naturel de l'homme, par opposition à l'État de grâce. La nature corrompue. La nature déchue et rétablie par JÉSUS-CHRIST. La nature fragile. De l'état de nature, le baptême nous fait passer à l'état de grâce. Dans ce sens, la Théologie oppose aussi Nature à Miracle. La loi de nature, par opposition à l'Ancienne loi et à la Loi de grâce. L'état de nature, L'état de l'homme tel qu'on le suppose antérieurement à toute civilisation. Jean-Jacques Rousseau imagine un chimérique état de nature où l'homme aurait été parfaitement heureux et bon.

NATURE se dit souvent des Opérations, des productions de la nature, par opposition à Celles de l'art. L'art perfectionne la nature, ajoute à la nature. Dans ce magnifique jardin, l'art l'emporte sur la nature. Il se dit aussi de la Nature, soit physique, soit morale, considérée comme modèle des arts d'imitation. Observer la nature. Prendre la nature pour guide. Cet auteur, ce peintre, ce comédien s'éloigne, s'écarte de la nature. Étudier la nature. Il se dit particulièrement, dans les arts plastiques, de l'Être ou de la chose que l'artiste a sous les yeux pour l'imiter. Dessiner, peindre, modeler d'après nature. Un paysage fait d'après nature. Un tableau de nature morte ou, par ellipse, Une nature morte. Fig., C'est plus beau que nature se dit familièrement d'un Événement, d'un acte, d'une parole qui dépasse ce qu'on voit, ce qu'on entend ordinairement. Figures plus grandes, plus petites que nature, Figures qui ont des proportions plus grandes, plus petites que les proportions naturelles. Figures de demi-nature, Figures qui n'ont que la moitié des proportions naturelles. En termes de Cuisine, on dit elliptiquement Bœuf nature pour désigner du Bœuf simplement bouilli.

NATURE se dit encore de Certaines choses considérées telles qu'elles sont matériellement, par opposition à l'argent qu'elles peuvent valoir. On lui a laissé le choix de recevoir sa nourriture en argent ou en nature On lui a ordonné de me restituer mes meubles en nature, ou de m'en payer le prix. Payer en nature, Payer avec les productions naturelles du sol. Il y a des rentes, des fermages qui sont payables en nature.

NATURE se dit aussi des Éléments constitutifs d'un objet matériel. La nature d'un terrain, du sol. La nature d'une plante. Il signifie aussi quelquefois Sorte, espèce. On n'a jamais vu d'affaires de cette nature. La nature d'un événement. On ne sait que répondre à une demande de cette nature. On ne peut tolérer une réponse de cette nature. Une nouvelle de nature inquiétante. Des affaires de nature suspecte.

NATURE se dit quelquefois des Parties qui servent à la génération, surtout dans les femelles des animaux.

Nature : définition du Littré (1872-1877)

NATURE (na-tu-r') s. f.

Résumé

  • 1° Ensemble de tous les êtres qui composent l'univers.
  • 2° Ordre établi dans l'univers, ou système des lois qui président à l'existence des choses et à la succession des êtres.
  • 3° Sorte de personnification de l'ensemble des lois naturelles, puissance des choses naturelles, force active qui établit et conserve l'ordre naturel.
  • 4° Dans un sens très lâche, l'ensemble des choses qui sont sous les yeux, sous la main de l'homme.
  • 5° Ce qui constitue tout être en général, soit incréé, soit créé.
  • 6° L'essence, les attributs, la condition propre d'un être ou d'une chose.
  • 7° La nature des choses, en général, la nécessité qui résulte de la constitution des choses.
  • 8° Ensemble des propriétés qu'un être vivant tient de sa naissance, de son organisation, de sa conformation primitive, par opposition à celles qu'il peut devoir à l'art.
  • 9° Il se dit, par extension, de ce qui est comparé à une espèce d'être vivant.
  • 10° Nature humaine.
  • 11° La condition de l'homme telle qu'on la suppose antérieurement à toute civilisation.
  • 12° Ce qui appartient d'origine à l'être humain, par opposition à coutume.
  • 13° En théologie, l'état naturel de l'homme, par opposition à l'état de grâce.
  • 14° La constitution du corps vivant, le principe qui le soutient.
  • 15° La complexion, le tempérament de chaque individu.
  • 16° L'ensemble des sentiments innés.
  • 17° Une certaine disposition ou inclination de l'âme.
  • 18° L'ensemble des affections du sang, de la famille.
  • 19° Sorte, espèce.
  • 20° Nature se dit des opérations, des productions de la nature, par opposition à celles de l'art.
  • 21° La nature soit physique, soit morale, considérée comme modèle des arts d'imitation.
  • 22° Particulièrement, en peinture et en sculpture, l'objet réel qu'on se propose de représenter.
  • 23° Les parties qui servent à la génération.
  • 24° État matériel de certaines choses par opposition à l'argent qu'elles peuvent valoir
  • 25° En métallurgie, prendre nature.
  • 26° En musique, chanter par nature.
  • 27° Bœufs de nature.
  • 28° En cuisine, bœuf, côtelette nature.
  • 29° Contre nature.
  • 1Ensemble de tous les êtres qui composent l'univers. Au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature, Descartes, Méth. VI, 2. Que l'homme contemple la nature entière dans sa haute et pleine majesté… que la terre lui apparaisse comme un point… si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre : elle se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir ; tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature, Pascal, Pens. I, 1, éd. HAVET. Qu'est-ce que l'homme dans la nature ? un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant ; un milieu entre rien et tout, Pascal, ib. I, 1. Je regarde de toutes parts, et ne vois partout qu'obscurité ; la nature ne m'offre rien qui ne soit matière de doute et d'inquiétude, Pascal, ib. XIV, 2. Non-seulement parce que je ne me sentirais pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais encore parce que cette connaissance, sans Jésus-Christ, est inutile et stérile, Pascal, ib. X, 5. C'est une chose étrange qu'ils [les hommes] aient voulu comprendre les principes des choses, et de là arriver jusqu'à connaître tout par une présomption aussi infinie que leur objet ; car il est sans doute qu'on ne peut former ce dessein sans une présomption ou sans une capacité infinie comme la nature, Pascal, ib. I, 1. Il savait parler à chacun selon ses talents… aux voyageurs curieux de ce qu'ils avaient découvert ou dans la nature, ou dans le gouvernement, ou dans le commerce, Bossuet, Louis de Bourbon. Multipliez vos jours, comme les cerfs et les corbeaux, que la fable ou l'histoire de la nature fait vivre durant tant de siècles, Bossuet, Sermons, Mort, 1. L'homme de la nature est le chef et le roi, Boileau, Sat. VIII. Votre nature n'est qu'un mot inventé pour signifier l'universalité des choses, Voltaire, Dialog. XXIX, 2. La nature est le trône extérieur de la magnificence divine, Buffon, Quadrup. t. IV, p. 12. Virgile en de riants vallons A célébré l'agriculture ; Vous, l'abbé, c'est dans les salons Que vous observez la nature, Chénier M. J. Épître à Delille. On ne rencontre point le nom de ses ancêtres [de l'homme sauvage d'Amérique] dans les fastes des empires ; les contemporains de ses aïeux sont de vieux chênes encore debout ; monuments de la nature et non de l'histoire, les tombeaux de ses pères s'élèvent inconnus dans des forêts ignorées, Chateaubriand, Itin. 3e part. Ah ! c'est là qu'entouré d'un rempart de verdure, D'un horizon borné qui suffit à mes vœux, J'aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature, à n'entendre que l'onde, à ne voir que les cieux, Lamartine, Méd. I, 6. Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime ; Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours ; Quand tout change pour toi, la nature est la même, Et le même soleil se lève sur tes jours, Lamartine, ib. I, 6. Dieu, pour le concevoir, a fait l'intelligence ; Sous la nature enfin découvre son auteur, Lamartine, ib. I, 6. L'impassible nature a déjà tout repris, Hugo, Rayons et ombres, XXXIV.

    Il n'y a rien de meilleur, de plus mauvais, de plus beau, de plus laid dans la nature, dans toute la nature, se dit d'une personne très bonne, très mauvaise, etc.

    La nature inorganique, l'ensemble des substances qui n'ont ni organisation ni vie.

    La nature végétale, l'ensemble des végétaux. Tout ce que vous voyez, c'est la nature végétale et inanimée ; et, quoi qu'on puisse faire, elle laisse toujours une idée de solitude qui attriste, Rousseau, Hél. IV, 11.

    La nature animale, l'ensemble des animaux.

    Système de la nature, titre du grand ouvrage de Linné, où tous les objets de la nature, minéraux, végétaux et animaux, sont classés suivant leurs affinités.

    Le système de la nature de d'Holbach, système d'athéisme et de matérialisme. Il y avait là [dans le système de Spinosa] de la philosophie ; mais je suis forcé de dire que je n'en trouve aucune dans le Système de la nature, Voltaire, Dict. philos. Dieu, 4.

  • 2Ordre établi dans l'univers, ou système des lois qui président à l'existence des choses et à la succession des êtres. Les merveilles de la nature. Les lois de la nature. Il ne faut pas juger la nature selon nous, mais selon elle, Pascal, Pens. XXV, 19. La nature a des perfections pour montrer qu'elle est l'image de Dieu, et des défauts pour montrer qu'elle n'en est que l'image, Pascal, ib. XXIV, 70. Notre âme est jetée dans le corps, où elle trouve nombre, temps, dimension ; elle raisonne là-dessus, et appelle cela nature, nécessité, et ne peut croire autre chose, Pascal, ib. X, 1. Réaumur, dont la main si savante et si sûre A percé tant de fois la nuit de la nature, Voltaire, 4e disc. La nature est le système des lois établies par le créateur pour l'existence des choses et pour la succession des êtres ; la nature n'est point une chose, car cette chose serait tout ; la nature n'est point un être, car cet être serait Dieu ; mais on peut la considérer comme une puissance vive, immense, qui embrasse tout, qui anime tout, et qui, subordonnée à celle du premier être, n'a commencé d'agir que par son ordre, Buffon, Quadrup. t. IV, p. 1. Il faut traduire la nature, comme elle s'offre aux sens ; et son interprète ne doit jamais être son commentateur, J. Sennebier, Ess. sur l'art d'observer, t. II, p. 35, dans POUGENS.
  • 3Sorte de personnification de l'ensemble des lois naturelles, puissance des choses naturelles, force active qui établit et conserve l'ordre naturel. C'est une œuvre où nature a fait tous ses efforts, Malherbe, V, 2. Je dois définir ce que j'entends proprement, lorsque je dis que la nature m'enseigne quelque chose ; car je prends ici la nature en une signification plus resserrée que lorsque je l'appelle un assemblage ou une complexion de toutes les choses que Dieu m'a données, Descartes, Médit. VI, 14. Souvent la nature nous dément, et ne s'assujettit pas à ses propres règles, Pascal, Pens. III, 16. La nature recommence toujours les mêmes choses, les ans, les jours, les heures… ainsi se fait une espèce d'infini et d'éternel, Pascal, ib. XXV, 9. Pourquoi ma durée à cent ans plutôt qu'à mille ? quelle raison a eue la nature de me la donner telle, et de choisir ce nombre plutôt qu'un autre dans l'infinité ? Pascal, ib. XXV, 16 bis. La nature s'imite : une graine jetée en bonne terre produit, Pascal, ib. XXV, 65. Sous le nom de nature, nous entendons une sagesse profonde qui développe avec ordre et selon de justes règles tous les mouvements que nous voyons, Bossuet, Conn. IV, 1. Quoique Dieu et la nature aient fait tous les hommes égaux, en les formant d'une même boue, Bossuet, Gornay. La simplicité d'une vie particulière qui goûte doucement et innocemment ce peu de biens que la nature nous donne, Bossuet, Duch. d'Orl. La nature, cruelle usurière, nous ôte tantôt un sens et tantôt un autre, Bossuet, Bourgoing. Toute la nature s'épuise pour la parer [une femme], Bossuet, la Vallière. Tel en un secret vallon… Croît à l'abri de l'aquilon Un jeune lis, l'amour de la nature, Racine, Ath. II, 9. Il n'est pas surprenant que les effets de la nature donnent bien de la peine aux philosophes, Fontenelle, Oracles, 1, Avant-propos. Non que la nature ait été aussi soigneuse qu'on le dit quelquefois de mettre dans chaque pays les plantes qui devaient convenir aux maladies des habitants…, Fontenelle, Tournefort. Ce sont [les goûts et dégoûts] des avis secrets de la nature, si cependant la nature a un soin de nous si exact et auquel on puisse tant se fier, Fontenelle, Tschirnhaus. J'ai pris la nature sur le fait, mot de Fonten. dans VOLT. Micromégas, 6. La nature agit toujours avec lenteur et, pour ainsi dire, avec épargne, Montesquieu, Lett. pers. 114. Et si je vous disais qu'il n'y a point de nature, que tout est art dans l'univers, et que l'art annonce un ouvrier, Voltaire, Dial. XXIX, 2. La nature, à un philosophe : Mon pauvre enfant, veux-tu que je te dise la vérité ? c'est qu'on m'a donné un nom qui ne me convient pas ; on m'appelle nature, et je suis tout art, Voltaire, Dict. phil. Nature. Tant la nature même en toute nation Grava l'être suprême et la religion, Voltaire, Orphel. I, 1. La nature est comme ces grands princes qui comptent pour rien la perte de quatre cent mille hommes, pourvu qu'ils viennent à bout de leurs augustes desseins, Voltaire, l'Homme aux 40 écus, Entretien avec un géomètre. La nature, libre au milieu des limites que nous pensons lui prescrire, est plus riche que nos idées et plus vaste que nos systèmes, Buffon, Ois. t. XIV, p. 30. Lorsqu'on nomme la nature purement et simplement, on en fait une espèce d'être idéal, auquel on a coutume de rapporter, comme cause, tous les effets constants, tous les phénomènes de l'univers, Buffon, ib. t. I, p. 3. Tout doit finir sans doute ; mais les grands ouvrages de la nature ont une vie si longue que nous vieillissons, nous mourons sans voir leurs progrès vers la décrépitude, Bailly, Hist. de l'astr. mod. t. III, p. 226, dans POUGENS. Le mot de nature est un de ces mots dont on se sert d'autant plus souvent que ceux qui les entendent ou qui les prononcent y attachent plus rarement une idée précise, Condorcet, Tronchin. La nature n'est point avare, la nature n'est point prodigue, la nature ne s'épuise point : ce sont des mots vides de sens, Marmontel, Élém. litt. Œuv. t. IX, p. 298, dans POUGENS. Telle sur un rameau durant la nuit obscure Philomèle plaintive attendrit la nature, Delille, Géorg. IV. Combien la nature est féconde En plaisirs ainsi qu'en douleurs ! Béranger, la Nature. Payer le tribut ou tribut à la nature, mourir. Tous deux [les médecins] s'étant trouvés différents pour la cure, Leur malade paya le tribut à nature, La Fontaine, Fabl. V, 12.

    Philosophie de la nature, sorte de panthéisme de quelques philosophes allemands.

    Terme de physique. Jeux de la nature, phénomènes qui, présentant quelque singularité, sont considérés comme des caprices de la nature.

  • 4Dans un sens très lâche, l'ensemble des choses qui sont sous les yeux, sous la main de l'homme. Rien n'est plus commun que les bonnes choses, il n'est question que de le discerner… la nature, qui seule est bonne, est toute familière et commune, Pascal, Géométr. II. La nature se perpétue par des reproductions ; elle se détruit par les jouissances, Mirabeau, Collection, t. V, p. 410.
  • 5Ce qui constitue tout être en général, soit incréé, soit créé. La nature de Dieu. La nature angélique. La nature humaine. Comme l'homme n'est pas une nature purement intelligente, et qu'il est, ainsi qu'il a été dit, une nature intelligente unie à un corps, Bossuet, Connaiss. IV, 1. Il faudrait être de la nature des anges, pour se maintenir dans le monde et pour se sauver de la contagion, Bourdaloue, 14e dim. après la Pentec. Dominic. t. III, p. 414.

    Terme de théologie. Les deux natures de Jésus-Christ, la nature divine et la nature humaine. La foi embrasse plusieurs vérités qui semblent se contredire… la source en est dans l'union des deux natures en Jésus-Christ, Pascal, Pens. XXIV, 12. Le mystère du Rédempteur, qui, unissant en lui les deux natures, humaine et divine, a retiré les hommes de la corruption du péché pour les réconcilier à Dieu, en la personne divine, Pascal, ib. XI, 10 bis. L'hérésie des monothélites, qui, par une bizarrerie presque inconcevable, en reconnaissant deux natures en Notre-Seigneur, n'y voulaient reconnaître qu'une seule volonté, Bossuet, Hist. I, 11.

  • 6L'essence, les attributs, la condition propre d'un être ou d'une chose. La nature du feu est de brûler. Ô vraiment divine aventure, Que ton respect fasse marcher Les astres contre leur nature, Malherbe, VI, 2. S'ils [les philosophes] vous ont donné Dieu pour objet, ce n'a été que pour exercer votre superbe : ils vous ont fait penser que vous lui étiez semblables et conformes par votre nature ; et ceux qui ont vu la vanité de cette prétention vous ont jetés dans l'autre précipice, en vous faisant entendre que votre nature était pareille à celle des bêtes, Pascal, Pens. XII, 2. La vraie nature de l'homme, son vrai bien, et la vraie vertu, et la vraie religion, sont choses dont la connaissance est inséparable, Pascal, ib. XI, 2. Notre nature est dans le mouvement ; le repos entier est la mort, Pascal, ib. XXV, 7. La nature de l'amour-propre et de ce moi humain est de n'aimer que soi, Pascal, ib. II, 8. Nous connaissons l'existence et la nature du fini, parce que nous sommes finis et étendus comme lui ; nous connaissons l'existence de l'infini, parce qu'il a étendue comme nous, mais non des bornes comme nous, Pascal, ib. X, 1. Le temps, dont la nature est de n'être jamais que dans un moment qui s'enfuit d'une course précipitée et irrévocable, Bossuet, Yol. de Monterby. Encore que notre esprit soit de nature à vivre toujours, Bossuet, Duch. d'Orl. Voulez-vous savoir en un mot ce que c'est que l'homme ? tout son devoir, tout son objet, toute sa nature, c'est de craindre Dieu, Bossuet, ib. La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place… notre chair change bientôt de nature, notre corps prend un autre nom…, Bossuet, ib. Il est impossible que nous ne rencontrions des objets qui ont des natures ou des qualités contraires aux nôtres, Fléchier, Sermons, I, 136. Ne nous emportons point contre les hommes, en voyant leur dureté, leur ingratitude, leur injustice… ils sont ainsi faits, c'est leur nature, La Bruyère, XI.

    Fig. C'est une grande querelle que celle de l'Angleterre avec ses colonies : savez-vous, mon ami, par où nature veut qu'elle finisse ? Par une rupture, Diderot, Sur les lettres d'un fermier.

  • 7La nature des choses, en général, la nécessité qui résulte de la constitution des choses. Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses, Montesquieu, Espr. I, 1.

    De la nature des choses, titre d'un poëme latin de Lucrèce, qui est une exposition du système d'Épicure.

    Il est dans la nature des choses, il arrive naturellement, inévitablement. Il est dans la nature des choses que la faveur l'emporte souvent sur le mérite.

  • 8Ensemble des propriétés qu'un être vivant tient de sa naissance, de son organisation, de sa conformation primitive, par opposition à celles qu'il peut devoir à l'art. Chaque animal obéit à sa nature. Mais on ne voit qu'à Rome une vertu si pure ; Le reste de la terre est d'une autre nature, Corneille, Nic. II, 3. Bocchoris comptait pour rien les hommes, croyant qu'ils n'étaient faits que pour lui, et qu'il était d'une autre nature qu'eux, Fénelon, Tél. II. Sa nation farouche est d'une autre nature Que les tristes humains qu'enferment nos remparts, Voltaire, Orphel. I, 3.

    Passer en nature, devenir le propre de. Le parfait parmi les parfaits … celui à qui la vertu a passé en nature, Bossuet, États d'orais. VI, 10. La contagion du premier péché par lequel la source des hommes étant infectée, la corruption nous est passée en nature, Bossuet, 1er sermon, Pentec. 1.

  • 9Il se dit, par extension, de ce qui est comparé à une espèce d'être vivant, tel qu'un peuple, un gouvernement, etc. Chaque peuple a le sien [gouvernement] conforme à sa nature, Corneille, Cinna, II, 1. Polybe a très bien conclu que Carthage devait à la fin obéir à Rome par la seule nature des deux républiques, Bossuet, Hist. III, 6. Il y a cette différence entre la nature d'un gouvernement et son principe, que sa nature est ce qui le fait être tel ; et son principe, ce qui le fait agir, Montesquieu, Espr. III, 1. Les circonstances et la nature du gouvernement font les vices et les vertus des nations, D'Alembert, Éloges, Montesquieu.
  • 10Nature humaine, ou, simplement, nature, la totalité des conditions physiques et morales de l'être humain. La nature pâtit à la vue d'un grand péril. Les besoins de la nature. Ceux qui sont dans le déréglement disent à ceux qui sont dans l'ordre que ce sont eux qui s'éloignent de la nature, et ils la croient suivre, Pascal, Pens. VI, 4, éd. HAVET. Il pourrait sembler au premier abord que la voix commune de la nature, qui désire toujours ardemment la vie, devrait décider cette question [si une longue vie est désirable], Bossuet, Yol. de Monterby. Que la fortune ne tente donc pas de nous tirer du néant, ni de forcer la bassesse de notre nature, Bossuet, Duch. d'Orl. Mais je crois bien en vérité Qu'en lui, tout comme en moi, souffrit dame nature, Dancourt, Céphale et Procris, I, 2. Nature, tu frémis… terreur d'un autre monde, Abîme de l'éternité, Saurin, Beverlei, V, 5.

    Alphabet de nature, alphabet considéré et distribué d'après les mouvements des organes de la parole, glotte, voile du palais, langue, dents, lèvres.

    Fig. Les cinq sens de nature, toutes les forces dont on dispose. M. le duc d'Orléans lui avait dit franchement [à Mme de Saint-Simon] qu'il y faisait [à sa nomination de dame d'honneur] tous ses cinq sens de nature, Saint-Simon, 273, 188. (On dit d'ordinaire mettre et non faire les cinq sens de nature.)

    On dit qu'un homme est ennemi de nature, quand il se plaît à faire du mal à soi et à autrui, ou quand il condamne toute sorte de divertissements.

    Forcer nature, vouloir faire plus qu'on ne peut.

    La nature humaine, signifie aussi le genre humain. Vous voulez un grand mal à la nature humaine ? - Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine, Molière, Mis. I, 1.

    La nature raisonnable, l'espèce humaine considérée en tant que douée de raison. C'était la véritable grandeur de la nature raisonnable, lorsque, sans avoir besoin des choses extérieures… elle faisait sa félicité par la seule innocence de ses désirs, Bossuet, Sermons, l'Honneur, 1.

  • 11La condition de l'homme telle qu'on la suppose antérieurement à toute civilisation. L'homme dans l'état de nature. Ah ! que dirait maître Pangloss, s'il voyait comme la pure nature est faite ? Tout est bien, soit ; mais j'avoue qu'il est bien cruel d'être mis à la broche par des Oreillons, Voltaire, Candide, 16. Enfant de la nature, il est libre, bon et rude comme elle, Al. Duval, Menuis. de Livonie, II, 5. Le frère d'Amélie s'était endormi l'homme de la société, il se réveillait l'homme de la nature, Chateaubriand, Natch. livre II. Dans l'état de nature… l'homme exempt de tout vice et de la corruption des temps où nous vivons, ne parlait point, mais criait, murmurait ou grognait, selon ses affections du moment, Courier, 9e lettre au censeur.

    Familièrement. Être dans l'état de pure nature, être tout nu.

  • 12Ce qui appartient d'origine à l'être humain, par opposition à coutume. Elle [la coutume] contraint la nature, et quelquefois la nature la surmonte, et retient l'homme dans son instinct, malgré toute coutume, bonne ou mauvaise, Pascal, Pens. III, 4. J'ai bien peur que cette nature ne soit elle-même qu'une première coutume, comme la coutume est une seconde nature, Pascal, ib. III, 13.
  • 13 Terme de théologie. Nature, l'état naturel de l'homme par opposition à l'état de grâce. Le baptême fait passer l'homme de l'état de nature à l'état de grâce. La foi chrétienne ne va principalement qu'à établir ces deux choses : la corruption de la nature et la rédemption de Jésus-Christ, Pascal, Pens. IX, 1. Qui ne confesserait pas devant Dieu, dans l'humiliation de son âme, que vraiment notre maladie est extrême, et que les plaies de notre nature sont bien profondes ? Bossuet, 1er sermon, Pentec. 1. La nature, quoique impuissante, n'a jamais été sans flatteurs, qui l'ont enflée par de vains éloges, parce qu'en effet ils ont vu en elle quelque chose de fort excellent ; mais ils ne se sont point aperçus qu'il en était comme des restes d'un édifice autrefois très régulier et très magnifique, Bossuet, ib. Dompter par la pénitence la délicatesse des sens et de la nature, Bossuet, Bourgoing. Si, depuis la chute de la nature, tout ce qui est en nous ou autour de nous est pour nous un nouveau péril, Massillon, Carême, prière 1. La loi de nature, se dit par opposition à l'ancienne loi et à la loi de grâce.
  • 14La constitution du corps vivant, le principe qui le soutient. La nature commence à s'affaiblir en lui. Une nature défaillante. La médecine tantôt aide la nature, tantôt la laisse agir. Des douleurs vives et longues tout ensemble… les forces de la nature usées par le soin même qu'on prend de la soutenir, Fléchier, Dauphine. Il [Hercule] conserva, par l'ordre de Jupiter, cette nature subtile et immortelle, cette flamme céleste qui est le vrai principe de vie et qu'il avait reçue du père des dieux, Fénelon, Tél. X. Ceux qui parlent de médecine font souvent de la nature une espèce d'être moral qui a des volontés, qui supporte impatiemment la contradiction, qui a quelquefois assez de sagacité pour sauver le malade et bien diriger ses efforts, mais qui, malgré les bonnes intentions qu'on lui suppose, est sujet à se tromper presque aussi souvent que les médecins, Condorcet, Tronchin.

    Nature médicatrice, ensemble des actions dérivant des propriétés inhérentes aux tissus et aux humeurs, qui font qu'un organe lésé dans de certaines limites revient peu à peu à son état naturel.

  • 15La complexion, le tempérament de chaque individu. Il est de nature bilieuse, sanguine. Sa nature est sèche, robuste.
  • 16L'ensemble des sentiments innés. Avant que la raison, s'expliquant par la voix, Eût instruit les humains, eût enseigné des lois, Tous les hommes suivaient la grossière nature, Boileau, Art p. IV. Pour moi, loin des cités, sur les bords du Permesse, Je suivais la nature, et cherchais la sagesse, Voltaire, 6e disc. Jamais la nature ne nous trompe ; c'est toujours nous qui nous trompons, Rousseau, Ém. III.

    Sorte de constitution morale qui nous fait discerner plus par sentiment que par raison le bien et le mal. La nature nous donne les premières notions du juste et de l'injuste. Crime qui fait frémir la nature. Il se faut entr'aider ; c'est la loi de nature, La Fontaine, Fabl. VIII, 17. Rois, vous foulez aux pieds les droits de la nature ! Gilbert, Au prince de Salm. Nous avons oublié la nature et ses lois ; Les cris des préjugés ont fait taire sa voix, Chénier M. J. Fén. III, 2.

  • 17Une certaine disposition ou inclination de l'âme. Une nature heureuse. Il est enclin de sa nature à tel vice. Il y a des coups de miséricorde et de grâce qui renversent la nature la plus fière, Fléchier, Serm. t. I, p. 291. Vos inégalités ne viennent que d'une légèreté de nature, Massillon, Carême, Inconst. Malgré les frémissements secrets de votre nature, accoutumez votre délicatesse à ces œuvres de religion, Massillon, Panégyr. Ste Magdeleine.

    La partie morale chez les animaux. La nature fidèle du chien.

    De nature, par une condition essentielle à l'être. Le singe est malicieux de nature. Il est bien âne de nature, qui ne sait lire son écriture.

    Par nature, même sens. Envieux par nature, et brigands par métier, Ils vendent l'infamie à qui la veut payer, Chénier M. J. la Calomnie.

  • 18L'ensemble des affections du sang, de la famille. Pour aimer un mari l'on ne hait pas ses frères. La nature en tout temps garde ses premiers droits, Corneille, Hor. III, 4. La nature est trop forte, et ses aimables traits, Imprimés dans le sang, ne s'effacent jamais, Corneille, Poly. V, 3. La nature et l'amour ont leurs droits séparés ; L'un n'ôte point à l'autre une âme qu'il possède, Corneille, Rodog. IV, 3. Qu'un père vous ait aimé, c'est un sentiment que la nature inspire, Bossuet, Louis de Bourbon. La nature pour lui n'est plus qu'une chimère, Racine, Théb. II, 3. La nature à mes yeux n'est rien que l'habitude, Voltaire, Fanat. IV, 1. Ce n'est pas aux tyrans à sentir la nature, Voltaire, Mérope, IV, 2. La nature en mon cœur est toujours entendue, Voltaire, Oreste, I, 3.
  • 19Sorte, espèce. Considérer, quand on plante, la nature du terrain. …Une grande offense est de cette nature Que toujours l'offenseur impute à l'offensé Un vif ressentiment dont il le croit blessé, Corneille, Rodog. I, 7. Car enfin cet effet est de telle nature Que sa source en doit être à nos yeux toute pure, Corneille, Perthar. II, 5. Un prêtre de Tyane alla demander à ce faux prophète Alexandre si les oracles qui se rendaient alors à Claros, à Delphes, étaient véritablement des réponses d'Apollon ; Alexandre eut des égards pour ces oracles qui étaient de la nature du sien, Fontenelle, Oracl. II, 3. La chaîne du couchant appartient aux montagnes de Judée ; moins élevée et plus inégale que la chaîne de l'est, elle en diffère encore par sa nature, Chateaubriand, Itin. 3e part.

    Terme d'alchimie. Nature fuyante au feu, le mercure.

  • 20Nature se dit des opérations, des productions de la nature, par opposition à celles de l'art. L'art perfectionne la nature. Ô maison d'Aristippe, ô jardins d'Épicure, Vous qui me présentez, dans vos enclos divers, Ce qui souvent manque à mes vers, Le mérite de l'art soumis à la nature, Voltaire, Ép. 76. J'avais vu les grands fleuves de l'Amérique avec ce plaisir qu'inspirent la solitude et la nature, Chateaubriand, Itin. 3e part.
  • 21La nature soit physique soit morale considérée comme modèle des arts d'imitation. Que la nature donc soit votre étude unique, Boileau, Art p. III. La nature, féconde en bizarres portraits, Dans chaque âme est marquée à de différents traits, Boileau, ib. Racine est presque toujours dans la nature, et Corneille n'y est presque jamais, Voltaire, Lett. Laharpe, 22 janv. 1773. Démontrez-leur qu'il est faux, ainsi qu'ils le prétendent, que toute nature soit belle, et qu'il n'y ait de laide nature que celle qui n'est pas à sa place, Diderot, Lett. sur les sourds et muets.
  • 22Particulièrement, en peinture et en sculpture, l'objet réel qu'on se propose de représenter. Quelqu'un n'a-t-il point vu Comme on dessine sur nature ? La Fontaine, Cas. Que dirait-on d'un peintre qui ne représenterait les hommes que comme ils sont faits communément, petits, mal tournés, mal proportionnés, de mauvais air ? Ce serait là pourtant la nature, Fontenelle, Réfl. poét. Œuv. t. V, p. 144, dans POUGENS. Si vous prenez des natures énormes, que votre scène soit presque immobile ; si vous prenez des natures petites, que votre scène soit tumultueuse et troublée, Diderot, Salon de 1767, Œuv. t. XIV, p. 63, dans POUGENS.

    Peindre d'après nature, peindre d'après les objets mêmes qu'on veut représenter. D'un côté du tableau c'est Madame Royale peinte en miniature… vis-à-vis de la princesse est le jeune prince, beau comme un ange, d'après nature aussi, Sévigné, 372.

    Fig. D'après nature, conformément à la réalité. Mais lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature, Molière, Critique, 7. Voilà ce qui s'appelle un ris d'après nature, Regnard, le Distr. I, 4.

    Belle nature, en termes d'art et de poésie, la nature imitée seulement dans les objets agréables à l'œil, à l'imagination, à l'oreille.

    Nature idéale, celle dont le modèle absolument parfait n'existe que dans l'imagination de l'artiste.

    Figures plus grandes, plus petites que nature, figures qui sont au-dessus, au-dessous des proportions naturelles. Les dieux d'Homère sont des hommes plus grands et plus forts que nature, soit au physique, soit au moral, Marmontel, Élém. litt. Œuv. t. VIII, p. 371, dans POUGENS.

    Figures de demi-nature, ou figures demi-nature, figures qui n'ont que la moitié des proportions naturelles.

    Nature morte, se dit des animaux tués et, particulièrement, du gibier, dont l'imitation exclusive forme un genre particulier de peinture. Ce sont des natures mortes. Peintre de nature morte.

    Nature s'emploie quelquefois adjectivement dans le langage familier. Comme cela est nature ! c'est-à-dire comme cela est naturel !

  • 23Les parties qui servent à la génération, surtout dans les femelles des animaux. La nature d'une jument.

    Nature de baleine, nom donné quelquefois au sperma ceti.

  • 24État matériel de certaines choses, par opposition à l'argent qu'elles peuvent valoir. Une dîme qui se lèverait en nature sur la récolte, Rousseau, Pologne, 11.

    Payer en nature, payer avec les productions naturelles du sol.

  • 25 Terme de métallurgie. Prendre nature, se dit de l'acier qui, dans les fours à puddler, est rouge, poreux et à l'état naissant, Comptes rendus, Acad. des sc. t. LII, p. 632.
  • 26 Terme de musique. Chanter par nature, se disait pour passer de bémol en bécarre, parce que l'on quitte le bémol pour la note naturelle.
  • 27Bœufs de nature, expression impropre dont on se sert pour caractériser les animaux de l'espèce bovine plus aptes à être soumis à l'engraissement qu'au travail.

    Diamant de nature, voy. DIAMANT.

  • 28En cuisine, bœuf nature, côtelettes nature, c'est-à-dire sans sauce, sans apprêt.
  • 29Contre nature, loc. adv. D'une manière contraire à l'ordre moral, aux sentiments. Il est contre nature qu'un père persécute ses enfants.

    Vice contre nature, la pédérastie.

PROVERBES

L'habitude est une seconde nature.

L'accoutumance est une autre nature.

Nature passe nourriture, ou, inversement, nourriture passe nature, c'est-à-dire que tantôt la nature prévaut sur l'éducation, tantôt l'éducation sur la nature.

HISTORIQUE

XIIe s. N'i [en une belle femme] perdi pas nature ses uevres [œuvres] ne son tans, Sax. V.

XIIIe s. Aristotes dit que nature est cele par cui totes choses se muevent ou se reposent par eles meismes, Latini, Trés. p. 148. Il vont tousjours touz nuz ; mais il cueuvrent leur nature d'un pou de drap, Marc Pol, p. 608. Et ma dame truis [je trouve] de merci si dure, Qu'a peu je di qu'en son cuer faut nature, Eust. Lepeintre, dans Couci. Quant la saison du douz temps s'asseüre, Que toute riens à sa douce nature Vient et retrait, se trop n'est de malaire, ib. p. 125. Mais ele par estoit de si fine nature…, Berte, XLII.

XIVe s. Regardez ces banieres en ce champ venteler ; Veez la fleur de lis qui vous vient visiter ; à vo droite nature pensez de retourner, Guesclin. 21104. Toutes choses ont en elles par nature une chose divine, Oresme, Eth. 223. À les considerer [les vices] en tant comme il ont nature de mal, et vertu en tant comme elle a nature et raison de bien, Oresme, ib. 52. Et pour ce que telz habiz [habitudes] sont vers choses singulieres et sensibles, il semble que l'en les ait de nature, Oresme, ib. 181. Dieu et nature ne font riens pour nient, H. de Mondeville, f° 12.

XVe s. Et tu me veux maintenant murdrir : il te vient de mauvaise nature, Froissart, II, III, 13. Un grand tyran, et meneur de compaignies de gens d'armes, ennemy de Dieu et de nature humaine, Boucic. III, 22. Et parleray premierement des bestes doulces qui viandent, pour ce que elles sont plus gentilz et plus nobles, et premierement du cerf et de toute sa nature, Gaston Phoebus, Livre de chasse, prol.

XVIe s. Mais c'est l'erreur des œuvres de nature : Longtemps le beau sur la terre ne dure, Desportes, Épitaphes, Diane, Complainte. On luy fera boire une drachme de nature de baleine dissoute en eau de buglosse, Paré, X, 2. Ce sont natures belles et fortes qui se maintiennent au travers d'une mauvaise institution, Montaigne, I, 147. Nostre mere nature, Montaigne, I, 200. Si tout le papier que j'ay autrefois barbouillé pour les dames estoit en nature, Montaigne, I, 293. Homme de bonne et doulce nature, Amyot, Lyc. 8. Voilà comment les grandes natures ambitieuses, ne pouvant tenir moyen et se garder d'exceder en trop ès gouvernemens des choses publiques, sont souventefois plus cause de mal que de bien, Amyot, Agés. 11. À chascun plaist le sort de sa nature, Leroux de Lincy, Prov. t. II, p. 226. Nature a produit à toute beste son ennemi, Leroux de Lincy, ib. p. 352. Nature fait chien chasser, Leroux de Lincy, ib. Nature ne puet mentir, Leroux de Lincy, ib.

Version électronique créée par François Gannaz - http://www.littre.org - licence Creative Commons Attribution

Nature : définition du Encyclopédie, 1re édition (1751)

NATURE, s. f. (Philos.) est un terme dont on fait différens usages. Il y a dans Aristote un chapitre entier sur les différens sens que les Grecs donnoient au mot φύσις, nature ; & parmi les Latins, ses différens sens sont en si grand nombre, qu’un auteur en compte jusqu’à 14 ou 15. M. Boyle, dans un traité exprès qu’il a fait sur les sens vulgairement attribués au mot nature, en compte huit principaux.

Nature signifie quelquefois le système du monde, la machine de l’univers, ou l’assemblage de toutes les choses créées. Voyez Système.

C’est dans ce sens que nous disons l’auteur de la nature, que nous appellons le soleil l’œil de la nature, à cause qu’il éclaire l’univers, & le pere de la nature, parce qu’il rend la terre fertile en l’échauffant : de même nous disons du phénix ou de la chimere, qu’il n’y en a point dans la nature.

M. Boyle veut qu’au lieu d’employer le mot de nature en ce sens, on se serve, pour éviter l’ambiguité ou l’abus qu’on peut faire de ce terme, du mot de monde ou d’univers.

Nature s’applique dans un sens moins étendu à chacune des différentes choses créées ou non créées, spirituelles & corporelles. Voyez Etre.

C’est dans ce sens que nous disons la nature humaine, entendant par-là généralement tous les hommes qui ont une ame spirituelle & raisonnable. Nous disons aussi nature des anges, nature divine. C’est dans ce même sens que les Théologiens disent natura naturans, & natura naturata ; ils appellent Dieu natura naturans, comme ayant donné l’être & la nature à toutes choses, pour le distinguer des créatures, qu’ils appellent natura naturata, parce qu’elles ont reçu leur nature des mains d’un autre.

Nature, dans un sens encore plus limité, se dit de l’essence d’une chose, ou de ce que les philosophes de l’école appellent sa quiddité, c’est-à-dire l’attribut qui fait qu’une chose est telle ou telle. Voyez Essence.

C’est dans ce sens que les Cartésiens disent que la nature de l’ame est de penser, & que la nature de la matiere consiste dans l’étendue. Voyez Ame, Matiere, Étendue. M. Boyle veut qu’on se serve du mot essence au lieu de nature. Voyez Essence.

Nature est plus particulierement en usage pour signifier l’ordre & le cours naturel des choses, la suite des causes secondes, ou les lois du mouvement que Dieu a établies. Voyez Causes & Mouvement.

C’est dans ce sens qu’on dit que les Physiciens étudient la nature.

Saint Thomas définit la nature une sorte d’art divin communiqué aux êtres créés, pour les porter à la fin à laquelle ils sont destinés. La nature prise dans ce sens n’est autre chose que l’enchaînement des causes & des effets, ou l’ordre que Dieu a établi dans toutes les parties du monde créé.

C’est aussi dans ce sens qu’on dit que les miracles sont au-dessus du pouvoir de la nature ; que l’art force ou surpasse la nature par le moyen des machines, lorsqu’il produit par ce moyen des effets qui surpassent ceux que nous voyons dans le cours ordinaire des choses. Voyez Art, Miracle.

Nature se dit aussi de la réunion des puissances ou facultés d’un corps, sur-tout d’un corps vivant.

C’est dans ce sens que les Medecins disent que la nature est forte, foible ou usée, ou que dans certaines maladies la nature abandonnée à elle-même en opere la guérison.

Nature se prend encore en un sens moins étendu, pour signifier l’action de la providence, le principe de toutes choses, c’est-à-dire cette puissance ou être spirituel qui agit & opere sur tous les corps pour leur donner certaines propriétés ou y produire certains effets. Voyez Providence.

La nature prise dans ce sens, qui est celui que M. Boyle adopte par préférence, n’est autre chose que Dieu même, agissant suivant certaines lois qu’il a établies. Voyez Dieu.

Ce qui paroît s’accorder assez avec l’opinion où étoient plusieurs anciens, que la nature étoit le dieu de l’univers, le τὸ πᾶν qui présidoit à tout & gouvernoit tout, quoique d’autres regardassent cet être prétendu comme imaginaire, n’entendant autre chose par le mot de nature que les qualités ou vertus que Dieu a données à ses créatures, & que les Poëtes & les Orateurs personnifient.

Le P. Mallebranche prétend que tout ce qu’on dit dans les écoles sur la nature, est capable de nous conduire à l’idolâtrie, attendu que par ces mots les anciens payens entendoient quelque chose qui sans être Dieu agissoit continuellement dans l’univers. Ainsi l’idole nature devoit être selon eux un principe actuel qui étoit en concurrence avec Dieu, la cause seconde & immédiate de tous les changemens qui arrivent à la matiere. Ce qui paroît rentrer dans le sentiment de ceux qui admettoient l’anima mundi, regardant la nature comme un substitut de la divinité, une cause collatérale, une espece d’être moyen entre Dieu & les créatures.

Aristote définit la nature, principium & causa motus & ejus in quo est primo per se & non per accidens ; définition si obscure, que malgré toutes les gloses de ses commentateurs, aucun d’eux n’a pu parvenir à la rendre intelligible.

Ce principe, que les Péripatéticiens appelloient nature, agissoit, selon eux, nécessairement, & étoit par conséquent destitué de connoissance ou de liberté. Voyez Fatalité.

Les Stoïciens concevoient aussi la nature comme un certain esprit ou vertu répandue dans l’univers, qui donnoit à chaque chose son mouvement ; de sorte que tout étoit forcé par l’ordre invariable d’une nature aveugle & par une nécessité inévitable.

Quand on parle de l’action de la nature, on n’entend plus autre chose que l’action des corps les uns sur les autres, conforme aux lois du mouvement établies par le Créateur.

C’est en cela que consiste tout le sens de ce mot, qui n’est qu’une façon abrégée d’exprimer l’action des corps, & qu’on exprimeroit peut-être mieux par le mot de méchanisme des corps.

Il y en a, selon l’observation de M. Boyle, qui n’entendent par le mot de nature que la loi que chaque chose a reçue du Créateur, & suivant laquelle elle agit dans toutes les occasions ; mais ce sens attaché au mot nature, est impropre & figuré.

Le même auteur propose une définition du mot de nature plus juste & plus exacte, selon lui, que toutes les autres, & en vertu de laquelle on peut entendre facilement tous les axiomes & expressions qui ont rapport à ce mot. Pour cela il distingue entre nature particuliere & nature générale.

Il définit la nature générale l’assemblage des corps qui constituent l’état présent du monde, considéré comme un principe par la vertu duquel ils agissent & reçoivent l’action selon les lois du mouvement établies par l’auteur de toutes choses.

La nature particuliere d’un être subordonné ou individuel, n’est que la nature générale appliquée à quelque portion distincte de l’univers : c’est un assemblage des propriétés méchaniques (comme grandeur, figure, ordre, situation & mouvement local) convenables & suffisantes pour constituer l’espece & la dénomination d’une chose ou d’un corps particulier, le concours de tous les êtres étant consideré comme le principe du mouvement, du repos, &c.

Nature, lois de la, sont des axiomes ou regles générales de mouvement & de repos qu’observent les corps naturels dans l’action qu’ils exercent les uns sur les autres, & dans tous les changemens qui arrivent à leur état naturel.

Quoique les lois de la nature soient proprement les mêmes que celles du mouvement, on y a cependant mis quelques différences. En effet, on trouve des auteurs qui donnent le nom de lois du mouvement aux lois particulieres du mouvement, & qui appellent lois de la nature les lois plus générales & plus étendues, qui sont comme les axiomes d’où les autres sont déduites.

De ces dernieres lois M. Newton en établit trois.

1°. Chaque corps persevere de lui-même dans son état de repos ou de mouvement rectiligne uniforme, à moins qu’il ne soit forcé de le changer par l’action de quelque cause étrangere.

Ainsi les projectiles persévetent dans leur mouvement jusqu’à ce qu’il soit éteint par la résistance de l’air & par la gravité ; de même une toupie dont les parties sont continuellement détournées de leur mouvement rectiligne par leur adhérence mutuelle, ne cesse de tourner autour d’elle-même qu’à cause de la résistance de l’air & du frottement du plan sur lequel elle se meut. De même encore les masses énormes des planetes & des cometes qui se meuvent dans un milieu non résistant, conservent long-tems leur mouvement sans altération. Voyez Force d’inertie, Résistance & Milieu.

2°. Le changement qui arrive dans le mouvement est toujours proportionnel à la force qui le produit, & se fait dans la direction suivant laquelle cette force agit.

Si une certaine force produit un certain mouvement, une force double produira un mouvement double ; une force triple un mouvement triple, soit que ce mouvement soit imprimé tout à-la-fois, ou successivement & par degrés ; & comme la direction de ce mouvement doit toujours être celle de la force motrice, il s’ensuit que si avant l’action de cette force le corps avoit un mouvement, il faut y ajouter le nouveau mouvement s’il le fait du même côté, ou l’en retrancher s’il le fait vers le côté opposé, ou l’y ajouter obliquement s’il lui est oblique, & chercher le mouvement composé de ces deux mouvemens, eu égard à la direction de chacun. Voyez Composition du mouvement.

3°. La réaction est toujours contraire & égale à l’action, c’est-à-dire que les actions de deux corps l’un sur l’autre sont mutuellement égales & de directions contraires.

Tout corps qui en presse ou en tire un autre, en est réciproquement pressé ou tiré. Si je presse une pierre avec mon doigt, mon doigt est également pressé par la pierre. Si un cheval tire un poids par le moyen d’une corde, le cheval est aussi tiré vers le poids ; car la corde étant également tendue partout, & faisant un effort égal des deux côtés pour se relâcher, tire également le cheval vers la pierre, & la pierre vers le cheval, & empêchera l’un d’avancer, autant qu’elle fait avancer l’autre.

De même si un corps qui en choque un autre en change le mouvement, il doit recevoir par le moyen de l’autre corps un changement égal dans son mouvement, à cause de l’égalité de pression.

Dans toutes ces actions des corps les changemens sont égaux de part & d’autre, non pas dans la vitesse, mais dans le mouvement, tant que les corps sont supposés libres de tout empêchement. A l’égard des changemens dans la vîtesse, ils doivent être en raison inverse des masses, lorsque les changemens dans les mouvemens sont égaux. Voyez Action & Réaction.

Cette même loi a aussi lieu dans les attractions. Voyez Attraction. Chambers. (O)

Nature de baleine, voyez Blanc de baleine.

Nature, (Mythol.) chez les Poëtes la nature est tantôt mere, tantôt fille, & tantôt compagne de Jupiter. La nature étoit désignée par les symboles de la Diane d’Ephete.

Nature, la, (Poésie.) La nature en Poésie est, 1°. tout ce qui est actuellement existant dans l’univers, 2°. c’est tout ce qui a existé avant nous, & que nous pouvons connoître par l’histoire des tems, des lieux & des hommes ; 3°. c’est tout ce qui peut exister, mais qui peut-être n’a jamais existé ni n’existera jamais. Nous comprenons dans l’Histoire la fable & toutes les inventions poétiques, auxquelles on accorde une existence de supposition qui vaut pour les Arts autant que la réalité historique. Ainsi il y a trois mondes où le génie poétique peut aller choisir & prendre ce qui lui convient pour former ses compositions : le monde réel, le monde historique, qui comprend le fabuleux, & le monde possible ; & ces trois mondes sont ce qu’on appelle la nature. (D. J.)

Nature, (Critique sacrée.) Les mots de nature & naturellement se trouvent souvent employés dans l’Ecriture, ainsi que dans les auteurs grecs & latins, par opposition à la voie de l’instruction, qui nous fait connoître certaines choses. C’est ainsi que saint Paul parlant d’une coutume établie de son tems, dit : « La nature elle-même ne nous enseigne-t-elle pas que si un homme porte des cheveux longs cela lui est honteux, au lieu qu’une longue chevelure est honorable à une femme, &c ». C’est qu’il suffit de voir des choses qui se pratiquent tous les jours, pour les regarder enfin comme des choses naturelles. A plus forte raison peut-on dire que les gentils, qui étoient privés de la révélation, connoissoient d’eux-mêmes sans ce secours les préceptes de morale que les lumieres naturelles de la raison leur faisoient découvrir, & qui étoient les mêmes que ceux que la loi de Moïse enseignoit aux Juifs ; de sorte que quand un payen agissoit selon ces préceptes, il faisoit naturellement ce que la loi de Moïse prescrivoit : il montroit par-là que l’œuvre de la loi (terme qui signifie les commandemens moraux de la loi) étoit écrite dans son cœur & dans son esprit, c’est-à-dire qu’il pouvoit aisément s’en former des idées. (D. J.)

Nature belle, la, (beaux Arts.) la belle nature est la nature embellie, perfectionnée par les beaux arts pour l’usage & pour l’agrément. Développons cette vérité avec le secours de l’auteur des Principes de littérature.

Les hommes ennuyés d’une jouissance trop uniforme des objets que leur offroit la nature toute simple, & se trouvant d’ailleurs dans une situation propre à recevoir le plaisir, ils eurent recours à leur génie pour se procurer un nouvel ordre d’idées & de sentimens, qui réveillât leur esprit, & ranimât leur goût. Mais que pouvoit faire ce génie borné dans sa fécondité & dans ses vues, qu’il ne pouvoit porter plus loin que la nature, & ayant d’un autre côté à travailler pour des hommes, dont les facultée étoient resserrées dans les mêmes bornes ? Tous ses efforts dûrent nécessairement se réduire à faire un choix des plus belles parties de la nature, pour en former un tout exquis, qui fût plus parfait que la nature elle-même, sans cependant cesser d’être naturel. Voilà le principe sur lequel a dû nécessairement se dresser le plan des arts, & que les grands artistes ont suivi dans tous les siecles. Choisissant les objets & les traits, ils nous les ont présentés avec toute la perfection dont ils sont susceptibles. Ils n’ont point imité la nature telle qu’elle est en elle-même ; mais telle qu’elle peut être, & qu’on peut la concevoir par l’esprit. Ainsi puisque l’objet de l’imitation des arts est la belle nature, représentée avec toutes ses perfections, voyons donc comment se fait cette imitation.

On peut diviser la nature par rapport aux arts en deux parties : l’une dont on jouit par les yeux, & l’autre par la voie des oreilles ; car les autres sens sont absolument stériles pour les beaux arts. La premiere partie est l’objet de la peinture qui représente en relief, & enfin celui de l’art du geste, qui est une branche des deux autres arts que je viens de nommer, & qui n’en differe, dans ce qu’il embrasse, que parce que le sujet auquel on attache les gestes dans la danse est naturel & vivant, au lieu que la toile du peintre & le marbre du sculpteur ne le sont point.

La seconde partie est l’objet de la musique, considérée seule & comme un chant ; en second lieu, de la poésie qui emploie la parole, mais la parole mesurée & calculée dans tous les tons.

Ainsi la peinture imite la belle nature par les couleurs ; la sculpture, par les reliefs ; la danse, par les mouvemens & par les attitudes du corps. La musique l’imite par les sons inarticulés, & la poésie enfin par la parole mesurée. Voilà les caracteres distinctifs des arts principaux : & s’il arrive quelquefois que ces arts se mêlent & se confondent, comme par exemple dans la poésie ; si la danse fournit des gestes aux acteurs sur le théâtre ; si la musique donne le ton de la voix dans la déclamation, si le pinceau décore le lieu de la scene, ce sont des services qu’ils se rendent mutuellement, en vertu de leur fin commune, & de leur alliance réciproque ; mais c’est sans préjudice à leurs droits particuliers & naturels. Une tragédie sans gestes, sans musique, sans décoration est toujours un poëme. C’est une imitation exprimée par le discours mesuré. Une musique sans paroles est toujours musique : elle exprime la plainte & la joie indépendamment des mots qui l’aident, à la vérité, mais qui ne lui apportent ni ne lui ôtent rien de sa nature ni de son essence. Son expression essentielle est le son, de même que celle de la peinture est la couleur, & celle de la danse le mouvement du corps.

Mais il faut remarquer ici que comme les arts doivent choisir les desseins de la nature, & les perfectionner, ils doivent choisir aussi à perfectionner les expressions qu’ils empruntent de la nature. Ils ne doivent point employer toutes sortes de couleurs, ni toutes sortes de sons : il faut en faire un juste choix, & un mélange exquis ; il faut les allier, les proportionner, les nuancer, les mettre en harmonie. Les couleurs & les sons ont entr’eux des sympathies & des répugnances. La nature a droit de les unir, suivant ses volontés ; mais l’art doit le faire selon les regles. Il faut non-seulement qu’il ne blesse point le goût, mais qu’il le flatte, & le flatte autant qu’il peut être flatté. De cette maniere on peut définir la peinture, la sculpture, la danse une imitation de la belle nature, exprimée par les couleurs, par le relief, par les attitudes ; & la musique & la poésie, l’imitation de la belle nature, exprimée par les sons ou par le discours mesuré.

Les arts dont nous venons de parler ont eu leur commencement, leur progrès & leurs révolutions dans le monde. Il y eut un tems où les hommes occupés du seul soin de soutenir ou de défendre leur vie, n’étoient que laboureurs ou soldats : sans lois, sans paix, sans mœurs, leurs sociétés n’étoient que des conjurations. Ce ne fut point dans ces tems de trouble & de ténebres qu’on vit éclore les beaux arts ; on sent bien par leur catactere qu’ils sont les enfans de l’abondance & de la paix.

Quand on fut las de s’entre-nuire, & qu’ayant appris par une funeste expérience, qu’il n’y avoit que la vertu & la justice qui pussent rendre heureux le genre humain, on eut commencé à jouir de la protection des lois, le premier mouvement du cœur fut pour la joie On se livra aux plaisirs qui vont à la suite de l’innocence. Le chant & la danse furent les premieres expressions du sentiment ; & ensuite le loisir, le besoin, l’occasion, le hasard donnerent l’idée des autres arts, & en ouvrirent le chemin.

Lorsque les hommes furent un peu dégrossis par la société, & qu’ils eurent commencé à sentir qu’ils valoient mieux par l’esprit que par le corps, il se trouva sans doute quelque homme merveilleux, qui, inspiré par un génie extraordinaire, jetta les yeux sur la nature.

Après l’avoir bien contemplée, il se considéra lui-même. Il reconnut qu’il avoit un goût né pour les rapports qu’il avoit observés ; qu’il en étoit touché agréablement. Il comprit que l’ordre, la variété, la proportion tracée avec tant d’éclat dans les ouvrages de la nature, ne devoient pas seulement nous élever à la connoissance d’une intelligence suprème, mais qu’elles pouvoient encore être regardées comme des leçons de conduite, & tournées au profit de la société humaine.

Ce fut alors, à proprement parler, que les arts sortirent de la nature. Jusques-là tous leurs élémens y avoient été confondus & dispersés, comme dans une sorte de cahos. On ne les avoit guere connus que par soupçon, ou même par une sorte d’instinct. On commença alors à démêler quelques principes : on fit quelques tentatives, qui aboutirent à des ébauches. C’étoit beaucoup : il n’étoit pas aisé de trouver ce dont on n’avoit pas une idée certaine, même en le cherchant. Qui auroit cru que l’ombre d’un corps, environné d’un simple trait, pût devenir un tableau d’Apelle ; que quelques accens inarticulés pussent donner naissance à la musique, telle que nous la connoissons aujourd’hui ? Le trajet est immense. Combien nos peres ne firent-ils point de courses inutiles, ou même opposées à leur terme ! Combien d’effets malheureux, de recherches vaines, d’épreuves sans succès ! Nous jouissons de leurs travaux ; & pour toute reconnoissance, ils ont nos mépris.

Les arts en naissant, étoient comme sont les hommes : ils avoient besoin d’être formés de nouveau par une sorte d’éducation ; ils sortoient de la Barbarie. C’étoit une imitation, il est vrai ; mais une imitation grossiere, & de la nature grossiere elle-même. Tout l’art consistoit à peindre ce qu’on voyoit, & ce qu’on sentoit ; on ne savoit pas choisir. La confusion régnoit dans le dessein, la disproportion & l’uniformité dans les parties, l’excès, la bisarrerie, la grossiereté dans les ornemens. C’étoit des matériaux plutôt qu’un édifice :cependant on imitoit.

Les Grecs, doués d’un génie heureux, saisirent enfin avec netteté les traits essentiels & capitaux de la belle nature, & comprirent clairement qu’il ne suffisoit pas d’imiter les choses, qu’il falloit encore les choisir. Jusqu’à eux les ouvrages de l’art n’avoient guere été remarquables, que par l’énormité de la masse ou de l’entreprise. C’étoient les ouvrages des Titans. Mais les Grecs plus éclairés, sentirent qu’il étoit plus beau de charmer l’esprit, que d’étonner ou d’éblouir les yeux. Ils jugerent que l’unité, la variété, la proportion, devoient être le fondement de tous les arts ; & sur ce fond si beau, si juste, si conforme aux lois du goût & du sentiment, on vit chez eux la toile prendre le relief & les couleurs de la nature ; l’ivoire & le marbre s’animer sous le ciseau. La musique, la poésie, l’éloquence, l’architecture enfanterent aussitôt des miracles ; & comme l’idée de la perfection, commune à tous les arts, se fixa dans ce beau siecle, on eut presqu’à la fois dans tous les genres des chefs-d’œuvre, qui depuis servirent de modeles à toutes les nations polies. Ce fut le premier triomphe des arts. Arrêtons-nous à cette époque, puisqu’il faut nécessairement puiser dans les monumens antiques de la Grece, le goût épuré & les modeles admirables de la belle nature, qu’on ne rencontre point dans les objets qui s’offrent à nos yeux.

La prééminence des Grecs, en fait de beauté & de perfection, n’étant pas douteuse, on sent avec quelle facilité leurs maîtres de l’art purent parvenir à l’expression vraie de la belle nature. C’étoit chez eux qu’elle se prêtoit sans cesse à l’examen curieux de l’artiste dans les jeux publics, dans les gymnases, & même sur le théâtre. Tant d’occasions fréquentes d’observer firent naître aux artistes grecs l’idée d’aller plus loin. Ils commencerent à se former certaines notions générales de la beauté, nonseulement des parties du corps, mais encore des proportions entre les parties du corps. Ces beautés devoient s’élever au-dessus de celles que produit la nature. Leurs originaux se trouvoient dans une nature idéale, c’est-à-dire, dans leur propre conception.

Il n’est pas besoin de grands efforts pour comprendre que les Grecs durent naturellement s’élever de l’expression du beau naturel, à l’expression du beau idéal, qui va au-delà du premier, & dont les traits, suivant un ancien interprete de Platon, sont rendus d’après les tableaux qui n’existent que dans l’esprit. C’est ainsi que Raphaël a peint sa Galatée. Comme les beautés parfaites, dit-il dans une lettre au Comte Balthasar Castiglione, sont si rares parmi les femmes, j’exécute une certaine idée conçue dans mon imagination.

Ces formes idéales, supérieures aux matérielles, fournirent aux Grecs les principes selon lesquels ils représentoient les dieux & les hommes. Quand ils vouloient rendre la ressemblance des personnes, ils s’attachoient toujours à les embellir en même tems ; ce qui suppose nécessairement en eux l’intention de représenter une nature plus parfaite qu’elle ne l’est ordinairement. Tel a été constamment le faire de Polygnote.

Lorsque les auteurs nous disent donc que quelques anciens artistes ont suivi la méthode de Praxitele, qui prit Cratine, sa maîtresse, pour modele de la Vénus de Gnide, ou que Laïs a été pour plus d’un peintre l’original des Graces, il ne faut pas croire que ces mêmes artistes se soient écartés pour cela des principes généraux, qu’ils respectoient comme leurs lois supremes. La beauté qui frappoit les sens, présentoit à l’artiste la belle nature ; mais c’étoit la beauté idéale qui lui fournissoit les traits grands & nobles : il prenoit dans la premiere la partie humaine, & dans la derniere la partie divine, qui devoit entrer dans son ouvrage.

Je n’ignore pas que les artistes sont partagés sur la préférence que l’on doit donner à l’étude des monumens de l’antiquité, ou à celle de la nature. Le cavalier Bernin a été du nombre de ceux qui disputent aux Grecs l’avantage d’une plus belle nature, ainsi que celui de la beauté idéale de leurs figures. Il pensoit de plus, que la nature savoit donner à toutes ses parties la beauté convenable, & que l’art ne consistoit qu’à la saisir. Il s’est même vanté de s’être enfin affranchi du préjugé qu’il avoit d’abord sucé à l’égard des beautés de la Vénus de Médicis. Après une application longue & pénible, il avoit, disoit-il, trouvé en différentes occasions les mêmes beautés dans la simple nature. Que la chose soit ou non, toujours s’ensuit-il, de son propre aveu, que c’est cette même Vénus qui lui apprit à découvrir dans la nature des beautés, que jusqu’alors il n’avoit apperçues que dans cette fameuse statue.

On peut croire aussi avec quelque fondement, que sans elle il n’auroit peut-être jamais cherché ces beautés dans la nature. Concluons de-là que la beauté des statues greques est plus facile à saisir que celle de la nature même, en ce que la premiere beauté est moins commune, & plus frappante que la derniere.

Une seconde vérité découle de celle qu’on vient d’établir ; c’est que, pour parvenir à la connoissance de la beauté parfaite, l’étude de la nature est au moins une route plus longue & plus pénible que l’étude des antiques. Le Bernini, qui de préférence recommandoit aux jeunes artistes d’imiter toujours ce que la nature avoit de plus beau, ne leur indiquoit donc pas la voie la plus abrégée pour arriver à la perfection.

Ou l’imitation de la nature se borne à un seul objet, ou elle rassemble dans un seul ouvrage ce que l’artiste a observé en plusieurs individus. La premiere façon d’imiter produit des copies ressemblantes des portraits. La derniere éleve l’esprit de l’artiste jusqu’au beau général, & aux notions idéales de la beauté. C’est cette derniere route qu’ont choisi les Grecs qui avoient sur nous l’avantage de pouvoir se procurer ces notions, & par la contemplation des plus beaux corps, & par les fréquentes occasions d’observer les beautés de la nature. Ces beautés, comme on l’a dit ailleurs, se montroient à eux tous les jours, animées de l’expression la plus vraie, tandis qu’elles s’offrent rarement à nous, & plus rarement encore de la maniere dont l’artiste desireroient qu’elles se présentassent.

La nature ne produira pas facilement parmi nous un corps aussi parfait que celui d’Antinoüs. Jamais, de même, quand il s’agira d’une belle divinité, l’esprit humain ne pourra concevoir rien au-dessus des proportions plus qu’humaines de l’Apollon du vatican. Tout ce que la nature, l’art & le génie ont été capables de produire, s’y trouvent réunis. N’est-il pas naturel de croire que l’imitation de tels morceaux doit abréger l’étude de l’art. Dans l’un, on trouve le précis de ce qui est dispersé dans toute la nature ; dans l’autre, on voit jusqu’où une sage hardiesse peut élever la plus belle nature au-dessus d’elle-même. Lorsque ces morceaux offrent le plus grand point de perfection auquel on puisse atteindre, en représentant des beautés divines & humaines, comment croire qu’un artiste qui imitera ces morceaux, n’apprendra point à penser & à dessiner avec noblesse & fermeté, sans crainte de tomber dans l’erreur ?

Un artiste qui laissera guider son esprit & sa main par la regle que les Grecs ont adoptée pour la beauté, se trouvera sur le chemin qui le conduira directement à l’imitation de la nature. Les notions de l’ensemble & de la perfection, rassemblées dans la nature des anciens, épureront en lui & lui rendront plus sensibles les perfections éparses de la nature que nous voyons devant nous. En découvrant les beautés de cette derniere, il saura les combiner avec le beau parfait ; & par le moyen des formes sublimes, toujours présentées à son esprit, il deviendra pour lui-même une regle sûre.

Que les artistes sur-tout se rappellent sans cesse que l’expression la plus vraie de la belle nature n’est pas la seule chose que les connoisseurs & les imitateurs des ouvrages des Grecs admirent dans ces divins originaux ; mais que ce qui en fait le caractere distinctif, est l’expression d’un mieux possible, d’un beau idéal, en-deçà duquel reste toujours la plus belle nature.

Ce principe lumineux peut s’étendre à tous les arts, sur-tout à la poésie, à la musique, à l’architecture, &c. mais en même tems il faut bien se mettre dans l’esprit, que le beau physique est le fondement, la base & la source du beau intellectuel, & que ce n’est que d’après la belle nature que nous voyons, que nous pouvons créer, comme les Grecs, une seconde nature, plus belle sans doute, mais analogue à la premiere ; en un mot, le beau idéal ne doit être que le beau réel perfectionné.

Rome devint disciple d’Athenes. Elle admira les merveilles de la Grece : elle tâcha de les imiter : bientôt elle se fit autant estimer par ses ouvrages de goût, qu’elle s’étoit fait craindre par ses armes. Tous les peuples lui applaudirent ; & cette approbation prouva que les Grecs qui avoient été imités par les Romains, étoient en effet les plus excellens modeles.

On sait les révolutions qui suivirent. L’Europe fut inondée de barbares ; & par une conséquence nécessaire, les sciences & les arts furent enveloppés dans le malheur des tems, jusqu’à ce qu’exilés de Constantinople, ils vinrent encore se réfugier en Italie. On y réveilla les manes d’Horace, de Virgile & de Ciceron : on alla fouiller jusque dans les tombeaux qui avoient servi à la sculpture & à la peinture. On vit reparoître l’antiquité avec les graces de la jeunesse. Les artistes s’empresserent à l’imiter ; l’admiration publique multiplia les talens ; l’émulation les anima, & les beaux arts reparurent avec splendeur. Ils vont se corrompre & se perdre. On charge déjà la belle nature, on l’ajuste, on la farde ; on la pare de colifichets, qui la font méconnoître. Ces rafinemens opposés à la grossiereté, font plus difficiles à détruire que la grossiereté même. C’est par eux que le goût s’émousse, & que commence la décadence. (Le Chevalier de Jaucourt.)

Wikisource - licence Creative Commons attribution partage dans les mêmes conditions 3.0

Étymologie de « nature »

Étymologie de nature - Littré

Provenç. espagn. et ital. natura ; du lat. natura, qui vient du radical na, pour gna, sanscr. jan, lat. gignere, du suffixe turus, tri, tor, qui fait des noms d'agent ; natura signifie donc l'engendrante, la force qui engendre.

Version électronique créée par François Gannaz - http://www.littre.org - licence Creative Commons Attribution

Phonétique du mot « nature »

Mot Phonétique (Alphabet Phonétique International) Prononciation
nature natyr play_arrow

Citations contenant le mot « nature »

  • Faut-il donner un prix à la nature pour la protéger ? La question sous-tendra les tables rondes et annonces qui doivent ponctuer le One Planet Summit, un événement organisé lundi 11 janvier par l’Élysée autour de la protection de la biodiversité. États, institutions internationales (Banque mondiale, Banque centrale européenne) et secteur privé y sont invités, en partie à distance du fait de l’épidémie de Covid-19. Mediapart, Biodiversité: rentabiliser la nature pour la protéger  | Mediapart
  • "Si nous n'agissons pas d'urgence pour protéger notre nature, il se peut que nous soyons déjà au début d'une ère de pandémies", a mis en garde lundi la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, à l'ouverture d'un sommet mondial pour la biodiversité. Site-LeVif-FR, Sans action urgente de protection de la nature, "il se peut que nous soyons au début d'une ère de pandémies" - Environnement - LeVif
  • Pratique ancestrale, la chasse apparaît de plus en plus critiquée dans une opinion publique attentive aux questions de protection de la biodiversité, de bien-être animal. L’Hérault n’échappe ni au débat ni aux tensions qui entourent le partage des espaces naturels. midilibre.fr, Hérault : le choc des cultures entre chasseurs et usagers de la nature - midilibre.fr
  • Exactement. Sauf que là, l'objectif est d'arrêter de détruire la nature. En 2007, le groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (Giec) avait obtenu le prix Nobel de la paix pour son travail. Or, il existe un groupe d'experts similaire qui se consacre aux atteintes à la biodiversité. Cela s'appelle l'IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques). C'est un peu l'équivalent du Giec de la nature. Or, les protecteurs de la nature méritent le prix Nobel de la paix. C'est pourquoi, avec la ministre allemande de l'Ecologie, nous souhaiterions que ce prix leur soit accordé. J'ai déjà rempli le formulaire pour que leur candidature soit étudiée et je vais animer cette campagne. leparisien.fr, Pascal Canfin : «Les protecteurs de la nature méritent le prix Nobel de la paix» - Le Parisien
  • Les pelleteuses, qui s’activent au pied des tas de sable, ne sont pourtant pas loin. Mais cette carrière de 200 hectares, comme les autres sites français du groupe ­HeidelbergCement, travaille selon un plan de gestion qui fait la part belle à la biodiversité locale. Pour y parvenir, GSM a signé dès 2007 un partenariat avec le comité français de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature). La Croix, Dans les carrières, la nature devient un atout business
  • La nature donne toujours la mort. De Anonyme
  • Le pouvoir est par nature, criminel. De Marquis de Sade
  • La nature aime à se cacher. De Héraclite d'Ephèse
  • La nature a horreur du vide. De Adage cartésien
  • La nature fait bien les choses. De Proverbe français
  • La nature est une théologie populaire. De N.A. Pluche / Le Spectacle de la nature
  • La nature agit, l'homme fait. De Emmanuel Kant / Opus postumum
  • La nature est une baguette magique pétrifiée. De Novalis
  • La nature hait la normalité. De Chris Carter / X Files
  • Coutume dure Vaut nature. De Proverbe français
  • La nature se suffit. De Friedrich Hegel
  • L'art fait qu'une copie offre souvent plus de charme que la nature elle-même. Johann Joachim Winckelmann, Pensées sur l'imitation des Grecs dans la peinture et la sculpture Gedanken über die Nachahmung der griechischen Werke in der Malerei und Bildhauerkunst
  • Le génie et la nature ont conclu une alliance éternelle : ce que le premier promet, la seconde l'accomplit certainement. Friedrich von Schiller, Christophe Colomb Columbus
  • Nous ne pouvons attendre de bienfaits de la nature ; notre devoir est de les lui arracher. Ivan Vladimirovitch Mitchourine, Résultats de soixante ans de travaux pour la création de nouvelles espèces de plantes à fruits
  • Ce que l'homme a uni, la nature est impuissante à le séparer. Aldous Huxley, Brave New World, 2
  • L'art est inutile où suffit la nature. Baltasar Gracián y Morales, El héroe, primor 19
  • La nature et l'art semblent se fuir et, avant qu'on y songe, ils se sont retrouvés. Johann Wolfgang von Goethe, Nature et art Natur und Kunst
  • Ce que la nature ne donna que pour être donné. Luís Vaz de Camões, Les Lusiades, IX, 76
  • La nature […] apprend à l'homme à nager lorsqu'elle fait couler son bateau. Sait Faik Abasiyanik, Un point sur la carte
  • La vertu n'est pas un don de nature. Platon, Ménon, 89a (traduction Croiset et Bodin)
  • La nature fait toujours, selon les conditions dont elle dispose et autant que possible, les choses les plus belles et les meilleures. Aristote, Problèmes, XVI, 2 (traduction J. Barthélemy Saint-Hilaire)
  • La nature ne fait rien en vain. Aristote, Politique, I, 1, 10 (traduction Thurot)
  • La nature ne fait pas de sauts. Gottfried Wilhelm Leibniz, Nouveaux Essais, IV, 16
  • Elle* me dit : Je suis l'impassible théâtre Que ne peut remuer le pied de ses acteurs […] Je sens passer sur moi la comédie humaine Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs. Alfred, comte de Vigny, Les Destinées, la Maison du berger
  • La raison nous trompe plus souvent que la nature. Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues, Réflexions et Maximes
  • L'art est une démonstration dont la nature est la preuve. Aurore Dupin, baronne Dudevant, dite George Sand, François le Champi
  • Il est un point élevé où l'art, la nature et la morale ne font qu'un et se confondent. Charles Augustin Sainte-Beuve, Causeries du lundi
  • Un de vos philosophes modernes se disait l'amant de la nature : eh bien, moi, mon ami, je m'en déclare le bourreau. Donatien Alphonse François, comte de Sade, dit le marquis de Sade, La Nouvelle Justine
  • J'imiterai [la nature], mais en la détestant ; je la copierai, elle le veut, mais ce ne sera qu'en la maudissant. Donatien Alphonse François, comte de Sade, dit le marquis de Sade, La Nouvelle Justine
  • L'impossibilité d'outrager la nature est, selon moi, le plus grand supplice de l'homme. Donatien Alphonse François, comte de Sade, dit le marquis de Sade, La Nouvelle Justine
  • Qui sait s'il ne faut pas dépasser beaucoup [la nature] pour entendre ce qu'elle veut nous dire. Donatien Alphonse François, comte de Sade, dit le marquis de Sade, Aline et Valcour
  • La nature a fait l'homme heureux et bon, mais […] la société le déprave et le rend misérable. Jean-Jacques Rousseau, Rousseau juge de Jean-Jacques
  • Nature n'endure mutations soudaines sans grande violence. François Rabelais, Gargantua, 23
  • L'habitude est une seconde nature, elle nous empêche de connaître la première dont elle n'a ni les cruautés, ni les enchantements. Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Sodome et Gomorrhe , Gallimard
  • La nature du monde change-t-elle, ou bien est-ce la véritable nature qui triomphe de l'apparence ? André Pieyre de Mandiargues, Dans les années sordides, Gallimard
  • Qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Blaise Pascal, Pensées, 72 Pensées
  • La voix du sentiment ne peut nous égarer, Et l'on n'est point coupable en suivant la nature. Évariste Désiré de Forges, chevalier puis vicomte de Parny, Élégies
  • Un roi n'est pas dans la nature ; il n'est que dans la civilisation. Il n'en est point de nu ; il n'en saurait être que d'habillé. Napoléon Ier, Cité par Las Cases dans le Mémorial de Sainte-Hélène
  • Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste. Michel Eyquem de Montaigne, Essais, III, 13
  • La nature nous est nécessaire comme le mensonge. François Mauriac, Journal, Grasset
  • Que chacun reste dans sa nature. Isidore Ducasse, dit le comte de Lautréamont, Chants de Maldoror
  • J'espère prouver que la nature possède les moyens et les facultés qui lui sont nécessaires pour produire elle-même ce que nous admirons en elle. Jean-Baptiste de Monet, chevalier de Lamarck, Philosophie zoologique
  • Dans tout ce que la nature opère, elle ne fait rien brusquement. Jean-Baptiste de Monet, chevalier de Lamarck, Philosophie zoologique
  • Nous avons changé de méthode, Jodelet n'est plus à la mode, Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas. Jean de La Fontaine, Lettre à M. de Maucroix, 1661
  • Ne vous souvient-il plus que l'amour est, comme la médecine, seulement l'art d'aider la nature. Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses
  • Nature n'a rien fait qu'on doive mépriser. Jean de La Ceppède, Théorèmes spirituels
  • Que peu de temps suffit pour changer toutes choses ! Nature au front serein, comme vous oubliez ! Victor Hugo, Les Rayons et les Ombres, Tristesse d'Olympio
  • C'est une triste chose de penser que la nature parle et que le genre humain n'écoute pas. Victor Hugo, Carnets, albums, journaux
  • La femme la plus compliquée est plus près de la nature que l'homme le plus simple. Remy de Gourmont, Promenades littéraires, Mercure de France
  • On ne donne la valeur aux troupes comme la saveur aux fruits qu'en contrariant la nature. Charles de Gaulle, Vers l'armée de métier, Plon
  • Tous ces caprices philosophiques appelés des devoirs n'ont aucun rapport avec la nature. Charles Fourier, Théorie de l'unité universelle
  • [Dans l'éducation], il faut se contenter de suivre et d'aider la nature. François de Salignac de La Mothe-Fénelon, De l'éducation des filles
  • La Nature devient la stylisation d'une vérité propre à son auteur. Raoul Dufy, Carnet, Éditions de la Galerie Carré
  • Dans la nature, toutes les espèces se dévorent : toutes les conditions se dévorent dans la société. Denis Diderot, Le Neveu de Rameau
  • La nature n'est qu'une immense ruine. Paul Claudel, Journal, Gallimard
  • L'Art, c'est la nature accélérée et Dieu au ralenti. Malcolm de Chazal, Sens plastique, Gallimard
  • Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines […] Les ruines jettent une grande moralité au milieu des scènes de la nature. François René, vicomte de Chateaubriand, Génie du christianisme
  • Une mouche ne doit pas tenir, dans la tête d'un naturaliste, plus de place qu'elle n'en tient dans la nature. Georges Louis Leclerc, comte de Buffon, Histoire naturelle, Des animaux
  • Que la nature donc soit votre étude unique. Nicolas Boileau dit Boileau-Despréaux, L'Art poétique
  • La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ; L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers. Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Correspondances
  • Quand on observe la nature, on y découvre les plaisanteries d'une ironie supérieure : elle a, par exemple, placé les crapauds près des fleurs Honoré de Balzac, Massimilla Doni
  • La mission de l'art n'est pas de copier la nature, mais de l'exprimer ! Honoré de Balzac, Le Chef-d'œuvre inconnu
  • Le vrai littéraire ne saurait être le vrai de la nature. Honoré de Balzac, Le Cabinet des antiques, Préface
  • La nature de l'homme, dont l'étude est si nécessaire, est un mystère impénétrable à l'homme même, quand il n'est éclairé que par la raison seule. Jean Le Rond d'Alembert, Discours préliminaire à l' Encyclopédie
  • La Nature sourit, mais elle est insensible : Que lui font vos bonheurs ? Louise Ackermann, Poésies philosophiques, Caisson

Traductions du mot « nature »

Langue Traduction
Corse natura
Basque natura
Japonais 自然
Russe природа
Portugais natureza
Arabe طبيعة
Chinois 性质
Allemand natur
Italien natura
Espagnol naturaleza
Anglais nature
Source : Google Translate API

Synonymes de « nature »

Source : synonymes de nature sur lebonsynonyme.fr


mots du mois

Mots similaires