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Humeur

Définitions du mot « humeur »

Trésor de la Langue Française informatisé

HUMEUR, subst. fém.

I. − Vieilli. Substance liquide sécrétée par un organisme vivant.
A. − Liquide normalement présent dans un organisme vivant, généralement humain ou animal (sang, salive, lymphe, bile, p. ex.). La circulation des humeurs; l'alcalinité d'une humeur; l'humeur pancréatique, spermatique; l'altération, la décomposition, l'empoisonnement des humeurs. Nous parlerons, dans cet article, des glandes qui versent dans la cavité de la bouche une humeur particulière qui se mêle aux alimens pendant leur mastication (Cuvier, Anat. comp., t. 3, 1805, p. 203).Quelque ridicules que soient ces opinions, on doit en quelques cas, avant de lier le cordon [du nouveau-né], en exprimer le sang et l'humeur glaireuse autant qu'on le peut (Baudelocque, Art accouch., 1812, p. 218).Le rôle des substances minérales dans l'alimentation est complexe. On croit qu'elles servent à empêcher l'acidification des humeurs, et surtout à faciliter les processus de fermentation dans lesquels se résument un grand nombre de phénomènes biologiques (Macaigne, Précis hyg., 1911, p. 215) :
1. La bile participe du caractère des autres humeurs; elle est gélatineuse, presque inodore, presque insipide; et le chyle qu'elle concourt à former, traîne avec lui, dans le torrent de la circulation, un amas muqueux, que la faiblesse des vaisseaux et des poumons ne peut corriger entièrement. Cabanis, Rapp. phys. et mor., t. 1, 1808, p. 226.
Rem. Auj. on ne considère plus le sang comme une humeur ou un liquide, mais comme un tissu.
BOT., rare. Il distille de cet arbre une humeur visqueuse et gluante (Ac.1798-1878).
Au plur., MÉD. ANC. Les quatre humeurs fondamentales ou cardinales. Le sang, le flegme (pituite), la bile, l'atrabile étaient censés gouverner l'équilibre du corps humain, toute atteinte pathologique étant le résultat d'un déséquilibre de ces humeurs. Les anciens avaient réduit à quatre toutes les humeurs du corps humain, toutes celles, du moins, qui influaient d'une manière notable sur la santé : c'étaient le sang, la pituite, la bile jaune et l'atrabile, qu'ils nommaient les humeurs cardinales (Bouillet1859).Cette division quaternaire se retrouvait dans un nombre considérable de phénomènes naturels, et notamment dans les quatre humeurs de base : lymphe, sang, bile, atrabile, dont les équilibres divers constituent le tempérament (Mounier, Traité caract., 1946, p. 179).
MÉD. MOD.
Humeur aqueuse. ,,Liquide transparent contenu dans les chambres antérieure et postérieure de l'œil, formé de composés non colloïdaux plasmatiques`` (Méd. Biol. t. 2 1971). L'acide ascorbique paraît assurer essentiellement l'approvisionnement en oxygène du cristallin baignant dans l'humeur aqueuse (R. Schwartz, Nouv. remèdes et mal. act.,1965, p. 75).
Humeur vitrée. Substance transparente semi-liquide qui remplit la cavité oculaire en arrière du cristallin. Synon. corps vitré.L'œil de l'homme est, parmi les Mammifères, celui où l'humeur vitrée est la plus abondante, à proportion; il en a vingt fois autant que d'humeur aqueuse (Cuvier, Anat. comp., t. 2, 1805, p. 381).
Littér. Sécrétion non caractérisée du corps humain. Nana restait seule, la face en l'air, dans la clarté de la bougie. C'était un charnier, un tas d'humeur et de sang, une pelletée de chair corrompue, jetée là, sur un coussin (Zola, Nana,1880, p. 1485).Dans l'homme il [Zola] voit la brute, dans l'amour l'accouplement, dans la maternité l'accouchement. Il remue longuement et tristement les glaires, les humeurs, tous les dessous de l'humanité physique (Lemaitre, Contemp.,1885, p. 265).
B. − Liquide d'origine pathologique présent dans un organisme vivant humain ou animal (pus, catarrhe, p. ex.). Humeur peccante, âcre; humeur de goutte. Je ne parle pas ici de la fausse pleurésie, qui est produite par une humeur rhumatisante, et qui ne demande que les boissons légèrement sudorifiques, mentionnées ci-dessus (Geoffroy, Méd. pratique,1800, p. 155).Mais si l'humeur lithique, goutteuse ou rhumatismale, est au contraire incertaine dans sa direction (...) : alors l'inquiétude, l'anxiété, s'emparent de tout l'être sensitif; l'esprit est sans force et sans lumière; l'âme se refuse à tous les sentimens de bonheur (Cabanis, Rapp. phys. et mor., t. 1, 1808, p. 251).Quoi qu'on en dise, la saignée est excellente pour chasser les humeurs pernicieuses. Laisse-toi saigner gentiment pour me faire plaisir et me rassurer ainsi que ta bonne mère (Adam, Enf. Aust., 1902, p. 377) :
2. Quant aux autres, comme les dartres, la gale, la lèpre, les maladies pédiculaires et vermineuses, (...) qui ne se communiquent que par un attouchement plus ou moins intime, elles paraissent devoir leur origine à des animalcules invisibles, qui vivent dans nos humeurs viciées, et s'attachent même à de simples linges. Bern. de St-P., Harm. nat.,1814, p. 189.
Humeur froide (vx). Adénite. Synon. écrouelle.La mode du triste enfermement du cou des femmes viendrait également des fanfioles avec lesquelles la princesse de Galles cacherait des humeurs froides (Goncourt, Journal,1895, p. 731).
II. − Disposition, particularité constante ou momentanée du caractère, du tempérament d'une personne.
A. − Vieilli. Tendance habituelle du caractère d'une personne liée à l'équilibre, à la prédominance des humeurs du corps. Humeur flegmatique, bilieuse. De sorte que ce qui était l'effet de son humeur atrabilaire semblait celui du mépris des personnes à l'égard de qui elle s'exerçait (Proust, Temps retr., 1922, p. 764).
B. − Tendance dominante du tempérament, du caractère d'une personne. Arnoux se lamentait devant lui sur l'humeur de sa femme, son entêtement, ses préventions injustes. Elle n'était pas comme cela autrefois (Flaub., Éduc. sent., t. 1, 1869, p. 219).Ma mère est une femme admirable, je vous l'ai dit, mais elle est d'humeur simple, c'est une âme sans détour (Duhamel, Confess. min., 1920, p. 26).Il est donc vrai de dire que le caractère enferme le tempérament et l'humeur; mais ce n'est pas tout dire. Un homme très vigoureux, très puissant, a souvent plus d'humeur que de caractère. Le caractère c'est l'humeur contrainte (Alain, Propos,1931, p. 1031) :
3. Car des hérésies en matière de foi je n'ai ni le goût ni l'autorité de les dénoncer ou simplement de m'en faire le censeur et toutes espèces de délations ou de censures ne conviennent ni à ma nature, ni à mon humeur, ni à mon tempérament, ni à mon caractère. Péguy, Argent,1913, p. 1289.
Humeur + adj. (spécifiant la qualité de cette humeur).Je suis au fond Girondin et républicain par instinct; j'ai l'humeur populaire, et à chaque émotion publique le vieux levain se remue en moi (Sainte-Beuve, Cahiers, 1869, p. 84).C'est donc à tort que, pour expliquer la décadence des proverbes, on a invoqué notre goût réaliste et notre humeur scientifique (Durkheim, Divis. trav.,1893, p. 145).Christophe s'apercevait de la fascination qu'il exerçait ainsi sur son ami; et il outrait son humeur agressive; il sapait, comme un vieux révolutionnaire, les conventions sociales et les lois de l'État (Rolland, J.-Chr., Matin, 1904, p. 160) :
4. C'est avec elle seulement que j'aime à parler. Mais toujours je me heurte à son humeur récriminante. Elle n'a parlé que pour se plaindre. Tout la ramène à ses stupides griefs... Que lui faut-il donc pour être heureuse?... Chardonne, Épithal., 1921, p. 213.
SYNT. Humeur accommodante, conciliante, débonnaire, enjouée, sociable; humeur austère, dévote, inquiète, méditative; humeur combative, frondeuse, guerrière; humeur âpre, endurante, fière, indomptable, fanatique, farouche, indépendante, indocile; humeur noire, sombre, rogue; humeur de chien, de dogue; humeur changeante, fantasque, vive, vagabonde, voyageuse; humeur caustique, goguenarde, moqueuse, médisante, querelleuse; humeur hystérique, sauvage, violente; humeur babillarde, hautaine, jalouse, paresseuse, pessimiste.
Incompatibilité d'humeur, humeur incompatible. Affrontement de deux caractères inaptes à s'accorder (motif fréquemment invoqué dans une procédure de divorce). Mais rien n'est plus contraire à l'intérêt des époux, lorsque leur humeur est incompatible, que de les réduire à l'alternative ou de vivre ensemble ou de se séparer avec éclat (Las Cases, Mémor. Ste-Hélène, t. 1, 1823, p. 594).Après avoir vu tant de ménages disjoints par incompatibilité d'humeur, il n'était pas étonnant d'en voir d'autres stériles par incompatibilité physique (Maupass., Contes et nouv., t. 1, Million, 1882, p. 394).
Égalité, saute d'humeur. Caractéristique d'un tempérament sujet à la constance ou l'inconstance de l'humeur. Elle supporte ce nouvel ennui avec l'égalité d'humeur que tu lui connais, mais moi j'en suis bien attristé pour elle (Hugo, Corresp., 1823, p. 379).Il se montra d'une humeur très égale, très empressé pour sa mère, mangea, causa d'avenir, de projets (Duranty, Mal. H. Gérard,1860, p. 326).Jacques, surpris, l'examina affectueusement. Les sautes d'humeur de l'Autrichien le trouvaient toujours plein d'indulgence (Martin du G., Thib., Été 14, 1936, p. 80) :
5. Avec Harriet les relations étaient tantôt faciles, tantôt difficiles suivant les sautes de son humeur. Elle ne manquait de rien, ayant encore un peu de l'argent de Shelley et recevant d'ailleurs une pension du vieux cafetier, mais elle était enceinte, et très malheureuse. Maurois, Ariel,1923, p. 180.
PSYCHOL. Tendance affective de base de l'état mental dont le dérèglement peut entraîner des troubles du comportement (synon. plus rare thymie). Tous nous présentons, en effet, à quelque degré, des variations d'humeur injustifiées qui ne sont que des formes très atténuées de cycloïdie (Mounier, Traité caract., 1946, p. 290).Chez le schizophrène, l'atonie de l'humeur réalise une hypothymie qui peut aller jusqu'à l'athymie, disparition totale du tonus instinctivo-émotionnel de base (Delay, Psychol. méd., 1953, p. 147).
C. − Disposition de caractère, état de réceptivité dans lequel se trouve une personne à un moment donné. J'avais, en revanche, constaté, chez Ortègue, une cordialité qui excluait toute hypothèse de jalousie; cet homme autoritaire déguisait mal ses moindres humeurs (Bourget, Sens mort, 1915, p. 39).Il est plus fantasque et mobile que jamais, souvent au bord de la folie, tout livré à la sensation. Impulsif et violent. Impossible à vivre. Son humeur du soir n'est jamais son humeur du matin (Guéhenno, Jean-Jacques, 1950, p. 278) :
6. Mais au contraire si deux mots se joignent par la coutume, et font jugement, si l'on ose dire, par mécanisme, ou si un mot devient centre, même par l'étonnement, comme ces noms de pierres précieuses qu'on n'a point vues, aussitôt le lecteur improvise selon son humeur, ce qui toujours commence bien, mais tout de suite nous laisse pauvre et seul, comme dans les contes de fées et enchantements. Alain, Beaux-arts, 1920, p. 335.
Bonne/mauvaise humeur. Disposition d'une personne tournée à un moment précis vers la gaîté ou la tristesse. Steiner haussa les épaules. Depuis la veille, sa mauvaise humeur grandissait; il avait reçu des lettres qui l'obligeaient à partir le lendemain matin; puis, ce n'était pas drôle, de venir à la campagne pour dormir sur le divan du salon (Zola, Nana, 1880, p. 1252).Et, pendant tout le temps qu'il me parle, affectant une grosse bonne humeur cordiale, j'imagine ce que sera ce voyage, bientôt plein de larmes (Gide, Journal, 1902, p. 123).Quand, à quelques kilomètres de l'ennemi, il commanda des exercices avec la même lenteur minutieuse que si la guerre n'était qu'une hypothèse lointaine, il se heurta à une mauvaise humeur têtue (Benjamin, Gaspard,1915, p. 28) :
7. ... dans plusieurs de ses alphabets et dans les dessins dont il a orné des cahiers de musique, il a su mettre une bonne humeur, une finesse d'esprit, une fantaisie de haute lice qui en font des œuvres à part, des œuvres uniques, en art. Huysmans, Art mod.,1883, p. 222.
[Fréq. avec un synon. de bonne et mauvaise] Ensuite le chrétien, qui était de joyeuse humeur, frappa sur l'épaule de son hôte et l'obligea, en quelque sorte, de faire ce que nous appellerions le tour du propriétaire (Barrès, Cahiers, t. 4, 1906, p. 260).Antoinette se laissait gagner quelquefois par la belle humeur enfantine de son frère (Rolland, J.-Chr., Antoinette, 1908, p. 907).Monsieur le Président sera reçu sans chaleur. Il sera donc, au retour, d'une humeur massacrante. Avis! (Duhamel, Passion J. Pasquier, 1945, p. 94).
P. ell. Être d'une humeur! Être de très mauvaise humeur. − Oh! mais il est d'une humeur, ce soir!... (H. Bataille, Maman Colibri, 1904, I, 13, p. 13).− Votre patron est d'une humeur! fait-elle en détournant aussitôt les yeux. Encore un après-midi gâché... (Bernanos, Mauv. rêve,1948, p. 904).
Loc. prép. Disposé à, enclin à.
D'humeur à + inf.J'étais ce jour-là d'humeur à travailler et j'avais trempé dans l'encrier le bec de ma plume, quand j'entendis qu'on sonnait (A. France, Bonnard,1881, p. 495).Je suis d'humeur à traiter n'importe quelle femme de sale grue, excepté peut-être une belle grue (Renard, Journal,1898, p. 487).
En humeur de + inf.Il ne poussa pas plus loin ses confidences, n'étant guère en humeur de subir des consolations (Malègue, Augustin, t. 2, 1933, p. 228).Le mois d'après, l'Oberleutnant Daimohl ne se trouvait pas en humeur de me servir de cicerone et délégua dans ces fonctions l'un des ses secrétaires (Ambrière, Gdes vac., 1946, p. 320).
En humeur de + subst. (rare).Elle [la France] se donne. Elle est plus souvent que les autres peuples en humeur de dévouement et de sacrifice (Hugo, Misér., t. 2, 1862, p. 488).Il aimait la patiente discrétion de ce vieux prêtre qui le laissait aller lorsqu'il était en humeur de confidence, l'écoutait avec soin, ne témoignait aucune surprise de ses réduplications charnelles et de ses chutes (Huysmans, En route, t. 1, 1895, p. 136).
L'humeur de + inf.L'envie de + inf. Quel sauvage! et remarquez qu'il avait une sorte d'amitié pour ce Sacramoro. Cela donne une idée de ce qui nous attend, le jour où l'humeur lui viendra de plaisanter avec nous (Montherl., Malatesta, 1946, I, 4, p. 441).
D. − Manière d'agir, de ressentir répondant à un élan irréfléchi, spontané. Synon. impulsion, caprice.Gouverner, discipliner, tempérer son humeur; agir selon son humeur. Si je cours dans ces montagnes du Péloponèse, c'est pour y ressentir des humeurs nouvelles et les traduire en phrases longues, brèves, lourdes, ailées, pareilles à des barques mouvementées sur mon cœur (Barrès, Voy. Sparte,1906, p. 179).Quand il refuse de servir, un grognement lui suffit : personne n'insiste. Être roi de ses humeurs, c'est le privilège des grands animaux (Camus, Chute, 1956, p. 1475) :
8. Et moi, quand j'écris, je voudrais composer mes récits comme une lettre, où l'on rapporte ce que l'on veut, au gré de son humeur, en ayant présente à l'esprit l'image de celui qui demain brisera l'enveloppe à son réveil. Aussi je vais m'offrir le plaisir, entre de graves romans qui sont difficiles, de raconter − une fois − ce qu'il me plaira... Boylesve, Leçon d'amour, 1902, p. 1.
P. méton. Extériorisation fantaisiste, imprévisible. Depuis qu'elle était arrivée à prendre d'assaut son peintre, toutes ses humeurs, toutes ses lubies avaient disparu et elle était pleine d'indulgence pour les amours de sa sœur (Huysmans, Sœurs Vatard, 1879, p. 176).Ce serait très heureux que Jean se mariât, disait-elle : il manquait à cette maison une ménagère. Ah! sans doute les jeunes femmes ont d'étranges humeurs et le régime de Jérôme subirait quelque bouleversement (Mauriac, Baiser Lépreux, 1922, p. 159).
Subst. + d'humeur(s)(vieilli). Personne, activité d'une personne soumise aux caprices, aux inégalités de l'humeur. Historien d'humeur. C'est un homme d'humeur, dit le Ministre des Finances; son associé Van Peters me l'a souvent dit (Stendhal, L. Leuwen, t. 3, 1835, p. 236).Nous avons beaucoup d'écrivains de grand renom, d'écrivains d'humeur (ce sont les plus précieux de tous), où l'on trouve un amalgame, une combinaison du latin et du grec (L. Daudet, Ét. et mil. littér.,1927, p. 97).Et néanmoins sa politique n'a jamais cessé d'être stupide. Elle a été toute sa vie une politique d'humeurs, et une petite politique au jour le jour, empirique et bornée (Montherl., Malatesta, 1946, III, 4, p. 496).
Verbe + par humeur. Agir sous le coup d'une impulsion, d'un caprice :
9. Le langage humain est comme un piano : si vous le faites sonner à coups de poing, il n'en sortira aucune combinaison qui mérite d'être retenue. Réellement, ce que je dis par humeur, dans le premier mouvement, dans l'impatience, dans la surprise, n'a jamais aucun sens pour moi; que ce soit du chinois pour vous, c'est le mieux. Alain, Propos, 1913, p. 171.
E. − Absol. Mauvaise humeur, irritation. Cette offre donna de l'humeur à Julien, elle dérangeait sa folie. Pendant tout le souper, que les deux amis préparèrent eux-mêmes comme des héros d'Homère, car Fouqué vivait seul, il montra ses comptes à Julien, et lui prouva combien son commerce de bois présentait d'avantages (Stendhal, Rouge et Noir, 1830, p. 73).Je ne puis m'empêcher de concevoir quelque humeur contre notre société si profondément divisée en hommes cultivés et en barbares (Renan, Avenir sc.,1890, p. 322).Peut-être avait-elle de l'humeur contre Gaspard même, comme s'il prenait trop bien les choses, qu'il n'y vît jamais qu'une occasion de lutte (Pourrat, Gaspard,1930, p. 200) :
10. Plusieurs prix remportés dans ses classes ne lui firent pas perdre le surnom de Bouracan, que ses camarades lui avaient donné, et qui le suivit dans le régiment où il entra en sortant du collége. L'humeur que lui donnait ce sobriquet était telle qu'il ne pouvait plus entendre prononcer ce mot sans le prendre pour une injure, et sans en demander raison... Jouy, Hermite, t. 3, 1813, p. 78.
Verbe + avec humeur.Agir avec mauvaise humeur. S'il avait l'air mécontent, elle se levait pour le prendre à part; s'il sortait avec humeur, elle s'enfermait presqu'à l'instant pour lui écrire (Staël, Corinne, t. 2, 1807, p. 266).Elle ne bougea pas, ne répondit rien, deux larmes parurent à ses longs cils. Je me penchai pour les essuyer; elle m'écarta avec humeur, et me dit d'une voix piteuse : « Laisse-moi, laisse-moi, et donne-moi une permission pour aller chez les Naïliat du Mzab! » (Tharaud, Fête arabe,1912, p. 222) :
11. « ... Je me suis appuyée au mur, j'ai essayé de faire les gestes qu'il fallait. Mais il y avait ma tante et ma mère, agenouillées au bord du lit, qui gâchaient tout par leurs sanglots. » Elle dit ces derniers mots avec humeur, comme si le souvenir en était encore cuisant. Sartre, Nausée, 1938, p. 186.
Mouvement, geste d'humeur. Acte empreint de mauvaise humeur, de colère. Quand je cherche à rentrer en moi-même et à trouver dans mes idées des motifs de courage et d'élévation, je ne trouve rien et je me laisse aller à des mouvements d'humeur, à des irritations désordonnées (Maine de Biran, Journal, 1815, p. 48).Denise dépliait les vêtements, les repliait, sans se permettre un geste d'humeur, et c'était cette sérénité dans la patience qui exaspérait davantage MmeDesforges (Zola, Bonh. dames, 1883, p. 634).
En prendre de l'humeur. S'irriter contre quelque chose. Quand il revint, dans l'après-midi, MmeJacquemart lui dit que Renée était sortie; il en prit de l'humeur, alla s'enfermer à la mairie (Arland, Ordre,1929, p. 524).Je méprisais aussi la platitude des romans de Maupassant que mon père considérait comme des chefs-d'œuvre. Je le dis poliment, mais il en prit de l'humeur : il sentait bien que mes dégoûts mettaient en jeu beaucoup de choses (Beauvoir, Mém. j. fille,1958, p. 189).
REM.
Humoreux, -euse, adj.Qui secrète une humeur (supra I). Le cheveu rare, les yeux bleu de faïence entre des paupières humoreuses, un petit nez en as de pique (...) telle était Mélie (E. de Goncourt, Élisa,1877, p. 127).
Prononc. et Orth. : [ymœ:ʀ]. Att. ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. 1. 1119 « eau (élément nécessaire à la vie, symbolisant ici l'amour) » (Ph. de Thaon, Comput, 1033 : Pluius est nostre lei, Ço est amur e fei; Por l'humur entendum L'amur qu'aveir devun Par valur de la fei), attest. isolée; 2. ca 1175 « composant liquide du corps humain » gén. au plur. (B. de Ste-Maure, Ducs Normandie, éd. C. Fahlin, 28633); spéc. ca 1265 méd. « composants au nombre de quatre dont le dosage détermine le tempérament » (Brunet Latin, Trésor, éd. F. J. Carmody, I, 99, 9 : car en aus a .IIII. humors, colera ki est chaude et seche, fleuma, ki est froide et moiste, melancolie ki est froide et seche, sanc ki est chaus et moistes); 3. a) 1555 au plur. « sentiments, attitudes, état d'esprit » (Ronsard, Hymnes, éd. P. Laumonier, Œuvres Complètes, VIII, 158, 184); 1556 au sing. humeur Pindarique (Id., Nouvelle Cout. des Amours, ibid., VII, 324, 171); b) 1559 « tempérament, caractère » (Id., Second Livre des Meslanges, ibid., X, 112, 51). Empr. au lat.humor, -oris « eau, humidité, fluide, composant liquide ». Fréq. abs. littér. : 4 674. Fréq. rel. littér. : xixes. : a) 7 250, b) 6 398; xxes. : a) 4 961, b) 7 279. Bbg. Henry 1960, p. 50, 56. - Sckomm. 1933, pp. 16-22.

Wiktionnaire

Nom commun 1

humeur (h muet)\y.mœʁ\ féminin

  1. (Vieilli) (Médecine non conventionnelle) Toute substance liquide qui se trouve dans un organisme.
    • Humeur visqueuse. Il se disait surtout dans l’ancienne médecine.
    • Les humeurs du corps humain sont la lymphe, le sang, le chyle, la bile, etc.
    • Cela vicie les humeurs.
    • Cela met les humeurs en mouvement.
    • L’altération des humeurs cause diverses maladies.
    • Humeur maligne, Humeurs peccantes, Humeurs du corps que l’on croyait viciées.
    • Humeur âcre.
    • Humeur maligne.
    • Il invoqua les Indiens du Brésil qui gardent le cadavre du grand-père pendant plusieurs mois, pour envenimer la pointe de leurs armes avec les puantes humeurs de l’aïeul. — (Marcel Pagnol, Le château de ma mère, 1958, collection Le Livre de Poche, page 270)
    • Humeurs froides, Nom vulgaire des dégénérescences tuberculeuses des glandes du cou. → voir écrouelles
  2. (Figuré) État d’esprit plus ou moins durable, particulièrement en ce qu’il est plutôt agréable ou non.
    • Quoique très instruite, elle n'avoit ni les caprices, ni l’humeur qu'on attribue aux gens de lettres, qui tantôt se livrent à une loquacité importune, tantôt se renferment dans un silence méprisant. — (E.-F. Lantier, Voyages d'Anténor en Grèce et en Asie, Paris : chez Belin & chez Bernard, 2e édition revue, an VI, tome 1er, page 35)
    • […] insensiblement la sombre humeur qu’on voyait sur leurs traits s’atténuait, s’effaçait. De menaçants, ils devenaient gouailleurs, puis doucereux, entreprenants. — (Francis Carco, Images cachées, Éditions Albin Michel, Paris, 1928)
    • Les cours de la graine de tournesol fluctuent en fonction de l’humeur des triturateurs et donc de la demande en huile. — (ÉPIS-CENTRE Infos, mai 2010)
    • Le premier passait son chemin en respirant une fleur et l’on se rendait compte qu’il était à cent lieues de partager l’humeur baroque et déconcertante du second. — (Francis Carco, L’Homme de minuit, Éditions Albin Michel, Paris, 1938)
    • Il a une humeur noire, une humeur atrabiliaire, une humeur mélancolique.
    • Être d’humeur douce, d’humeur fâcheuse, d’humeur égale, d’humeur inégale, d’humeur enjouée, d’humeur chagrine, d’humeur complaisante.
    • Il est aujourd’hui en bonne humeur, en belle humeur, de bonne humeur, de mauvaise humeur, d’une humeur agréable, d’une humeur sombre, d’une humeur chagrine, d’une humeur aigre, d’une humeur inquiète, d’une humeur bourrue, d’une humeur massacrante, etc.
    • Il est toujours de même humeur.
    • Il n’a point changé d’humeur.
    • De quelle humeur êtes-vous aujourd’hui ?
    • Ce sont deux humeurs bien différentes, bien incompatibles.
    • Incompatibilité d’humeurs.
    • Il a l’humeur impérieuse.
    • Être en humeur de faire quelque chose et Être d’humeur à faire quelque chose signifient être en disposition de le faire, avec cette différence qu’Être en humeur se dit toujours de la disposition actuelle, au lieu Qu’être d’humeur se dit plus ordinairement d’une disposition habituelle.
    • Il est en humeur de faire tout ce qu’on veut.
    • Êtes-vous en humeur d’aller vous promener, de travailler, de faire quelque chose ?
    • Il n’est pas d’humeur à se laisser gouverner.
    • Je ne suis pas d’humeur à souffrir vos injures.
    • Être en humeur de bien faire se dit particulièrement de l’heureuse disposition d’esprit où se trouvent quelquefois ceux qui travaillent d’imagination et de génie, comme les poètes, les peintres, les musiciens, etc.
    • On dit, dans le sens contraire, N’être pas en humeur. Ces façons de parler ont vieilli.
  3. (Absolument) Une disposition chagrine ; un mécontentement.
    • […] : légère, étourdie, folle même, elle riait de tout, ne s'intéressait à rien ; confondait la tristesse avec l’humeur, et ne voyait dans une personne affligée qu'une personne ennuyeuse. — (Marie-Jeanne Riccoboni, Histoire d’Ernestine, 1762, édition Œuvres complètes de Mme Riccoboni, tome I, Foucault, 1818)
    • On aurait dit qu’il en avait de l’humeur, qu’il était mécontent. — (Georges Simenon, La Fuite de Monsieur Monde, La Jeune Parque, 1945, ch. 9)
    • Par menace, Je lui ferai bien passer son humeur.
  4. Fantaisie, caprice.
    • Alors que le romancier, riche de son don d’ubiquité, peut se dédoubler en autant de personnages que son humeur daigne susciter au fil des pages, le poète reste fixé à la finitude de son expérience, à la racine de son cri. — (Jean-Pol Madou, Édouard Glissant: de mémoire d’arbres, 1996, p.16)
    • Chacun a ses humeurs.
    • Avoir des sautes d’humeur.
  5. (Familier) C’est un homme d’humeur, C’est un homme capricieux et d’humeur inégale.
    • On dit, dans le sens contraire, C’est un homme qui n’a point d’humeur, qui est sans humeur, qui a une grande égalité d’humeur.
  6. (Familier) N’avoir ni humeur ni honneur, se dit d’une personne que les affronts ne touchent plus et qui a perdu tout sentiment d’honneur.
  7. (Vieilli) Certain penchant à la plaisanterie, d’une certaine originalité facétieuse. Dans ce sens, on emploie maintenant plutôt le mot humour.

Nom commun 2

humeur (h aspiré)\y.mœʁ\ masculin (pour une femme on dit : humeuse)

  1. Personne qui hume.
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Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition (1932-1935)

HUMEUR. n. f.
Toute substance liquide qui se trouve dans un corps organisé. Humeur visqueuse. Il se disait surtout dans l'Ancienne Médecine. Les humeurs du corps humain sont la lymphe, le sang, le chyle, la bile, etc. Cela vicie les humeurs. Cela met les humeurs en mouvement. L'altération des humeurs cause diverses maladies. Humeur maligne, Humeurs peccantes, Humeurs du corps que l'on croyait viciées. Humeur âcre. Humeur maligne. Humeurs froides, Nom vulgaire des Dégénérescences tuberculeuses des glandes du cou. Voyez ÉCROUELLES. Il se dit figurément d'une Certaine disposition du tempérament ou de l'esprit, soit naturelle, soit accidentelle. Il a une humeur noire, une humeur atrabiliaire, une humeur mélancolique. Il est souvent dans ses humeurs noires. Être d'humeur douce, d'humeur fâcheuse, d'humeur égale, d'humeur inégale, d'humeur enjouée, d'humeur chagrine, d'humeur complaisante. Il est aujourd'hui en bonne humeur, en belle humeur, de bonne humeur, de mauvaise humeur, d'une humeur agréable, d'une humeur sombre, d'une humeur chagrine, d'une humeur aigre, d'une humeur inquiète, d'une humeur bourrue, d'une humeur massacrante, etc. Il est toujours de même humeur. Il n'a point changé d'humeur. De quelle humeur êtes-vous aujourd'hui? Ce sont deux humeurs bien différentes, bien incompatibles. Incompatibilité d'humeurs. Il a l'humeur impérieuse. Être en humeur de faire quelque chose et Être d'humeur à faire quelque chose signifient Être en disposition de le faire, avec cette différence qu'Être en humeur se dit toujours de la Disposition actuelle, au lieu qu'Être d'humeur se dit plus ordinairement d'une Disposition habituelle. Il est en humeur de faire tout ce qu'on veut. Êtes-vous en humeur d'aller vous promener, de travailler, de faire quelque chose? Il n'est pas d'humeur à se laisser gouverner. Je ne suis pas d'humeur à souffrir vos injures. Être en humeur de bien faire se dit particulièrement de l'Heureuse disposition d'esprit où se trouvent quelquefois ceux qui travaillent d'imagination et de génie, comme les poètes, les peintres, les musiciens, etc. On dit, dans le sens contraire, N'être pas en humeur. Ces façons de parler ont vieilli. Il se dit encore, absolument, d'une Disposition chagrine, d'un mécontentement. Cet homme a toujours de l'humeur. Cela lui donna beaucoup d'humeur. Il y a de l'humeur dans son procédé, dans sa réponse. Il met de l'humeur à ce qu'il fait. Prendre de l'humeur. Être sujet à l'humeur. Par menace, Je lui ferai bien passer son humeur. Il se prend quelquefois pour Fantaisie, caprice. Chacun a ses humeurs. Fam., C'est un homme d'humeur, C'est un homme capricieux et d'humeur inégale. On dit, dans le sens contraire, C'est un homme qui n'a point d'humeur, qui est sans humeur, qui a une grande égalité d'humeur. Fam., N'avoir ni humeur ni honneur, se dit d'une Personne que les affronts ne touchent plus et qui a perdu tout sentiment d'honneur. Il se disait autrefois d'un Certain penchant à la plaisanterie, d'une certaine originalité facétieuse. Dans ce sens, on emploie maintenant plutôt le mot HUMOUR. Voyez ce mot.

Littré (1872-1877)

HUMEUR (u-meur) s. f.
  • 1Toute espèce de liquide ; inusité en ce sens qui est le sens propre, excepté dans cette phrase du métier de la tannerie : Faire prendre humeur aux peaux, les humecter, afin de leur donner une préparation.
  • 2En un sens plus restreint. Toute substance liquide ou demi-liquide qui se trouve dans un corps organisé. Par l'exercice, on dissipe les humeurs superflues, Fénelon, Tél. XVII. Trois humeurs de différente densité, logées chacune dans une capsule transparente, partagent l'intérieur du globe de l'œil en trois parties, Bonnet, Contempl. nat. V, 10.

    Terme d'ancienne médecine. Les quatre humeurs, les humeurs fondamentales qui étaient supposées exister dans le corps humain, et dont le juste tempérament constituait la santé. Ces humeurs étaient le sang, le phlegme ou pituite, la bile et la bile noire ou mélancolie ou atrabile.

    Il s'est dit pour larmes. Ses beaux yeux… N'ont plus rien de divin comme ils souloient avoir ; Ains tout chargés d'humeur, Garnier, Hippolyte. Mes yeux toujours mouillés d'une humeur continue [de larmes], Régnier, Plainte.

  • 3Vulgairement, il se dit des humeurs viciées du corps. Humeur âcre, maligne. Fondre, évacuer les humeurs. C'était une humeur qui vous tombait sur la poitrine, Sévigné, 356. Je ne sais si cette traite à pied [du comte de Mailly] lui aigrit l'humeur de la goutte qu'il avait quelquefois, Saint-Simon, 66, 100. Peut-on avoir une humeur dartreuse, et avoir l'humeur si douce ? Voltaire, Lett. d'Argental, 20 juin 1767.

    Les humeurs froides, les écrouelles.

  • 4Disposition du tempérament ou de l'esprit, soit naturelle, soit accidentelle ; signification tirée de ce que la disposition du tempérament ou de l'esprit était attribuée à la qualité des humeurs qui sont dans le corps. Le sonnet est fort beau ; j'y ai remarqué que celui qui l'a fait devait bien connaître l'humeur de la personne [Mlle de Rambouillet] à qui il écrivait, puisqu'ayant perdu un amant, il ne lui en dit pas un mot de consolation, Voiture, Lett. 25. Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine, Corneille, Cid, II, 6. J'en voudrais connaître un de l'humeur dont il est, Corneille, Suite du Ment. III, 1. Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu Soulagerait les maux de ce cœur abattu, Corneille, Poly. II, 2. Je sais quelle est l'humeur et l'esprit d'un chrétien, Corneille, ib. III, 3. Seigneur, telle est l'humeur de la plupart des femmes, Corneille, Tite et Bérén. IV, 4. Il y a plus de défauts dans l'humeur que dans l'esprit, La Rochefoucauld, Réfl. mor. n° 290. Les fous et les sottes gens ne voient que par leur humeur, La Rochefoucauld, ib. n° 414. Un certain homme avait trois filles, Toutes trois de contraire humeur, La Fontaine, Fabl. II, 20. Mais le désir de voir et l'humeur inquiète L'emportèrent enfin, La Fontaine, ib. IX, 2. Des hommes en amour d'une humeur si souffrante [endurante], Qu'ils vous verraient sans peine entre les bras de trente, Molière, Fâch. II, 4. Nous joindrons après nos forces pour attaquer la dureté de son humeur, Molière, l'Avare, I, 2. De l'humeur dont je les connais, Molière, Impr. 3. Vous êtes dans une humeur désobligeante, Molière, Sicil. 7. Si vous êtes encore de l'humeur dont vous étiez, Sévigné, 27. Qu'on ne dise pas que c'était une chose aisée à deviner à qui connaissait l'humeur de la nation, Bossuet, Hist. II, 9. Mais, direz-vous, j'ai à converser avec une sœur qui est d'une humeur si rustique et si insupportable, qu'il me faut toute ma patience…, Bossuet, Instr. aux ursul. de Meaux, sur le silence, 2. Ces humeurs farouches sont fort à charge…, Bossuet, ib. Pourquoi vois-je parmi vous des haines bizarres, des oppositions d'humeur à humeur et de personne à personne ? Bossuet, Méd. sur l'Év. la Cène, 75e jour. Nous agissons par humeur et non par raison ; c'est pourquoi l'ambition ni l'avarice ne se changent pas pour avoir ce qu'elles demandent, parce que l'humeur demeure toujours, Bossuet, Pensées détachées, 30. Les tempéraments ne sont pas les mêmes, et rien n'est plus différent que les humeurs ; il y a des humeurs douces et paisibles, et il y en a de violentes et d'impétueuses, Bourdaloue, Instruct. Paix avec le proch. Exhort. t. II, p. 341. Les climats font souvent les diverses humeurs, Boileau, Art p. III. Tout a l'humeur gasconne en un auteur gascon, Boileau, ib. Le temps, qui change tout, change aussi nos humeurs, Boileau, ib. Votre état est de fâcher tout le monde, et votre humeur de ne mécontenter personne, Maintenon, Lett. au card. de Noailles, 30 avril 1697. Je lis sur son visage Des fiers Domitius l'humeur triste et sauvage, Racine, Brit. I, 1. Le fruit de leur longue vertu était d'avoir si bien dompté leurs humeurs, qu'ils goûtaient sans peine le doux et noble plaisir d'écouter la raison, Fénelon, Tél. V. Dire d'un homme colère, inégal, querelleur, chagrin, pointilleux, capricieux, c'est son humeur, n'est pas l'excuser, comme on le croit, La Bruyère, XI. Ils avaient l'humeur libérale et magnifique, Hamilton, Gramm. 2. L'esprit qui ne nous apprend pas à vaincre notre humeur devient inutile, Mme de Caylus, Souvenirs, p. 87, dans POUGENS. Son humeur [du prince d'Orange] était froide et sévère ; son génie actif et perçant, Voltaire, Louis XIV, 10. Le tigre s'irrite de tout ; le temps, loin de l'amollir en tempérant ses humeurs féroces, ne fait qu'aigrir le fiel de sa rage, Buffon, Tigre. On attribue les combats de gladiateurs à un esprit politique : c'était, dit-on, pour entretenir l'humeur guerrière parmi les Romains ; mais l'humeur guerrière et l'humeur meurtrière sont très différentes : l'humeur guerrière est généreuse, c'est l'honneur et l'amour de la patrie qui l'inspirent, Saint-Foix, Ess. Paris, Œuv. t. IV, p. 226, dans POUGENS.

    Être d'humeur à, être habituellement disposé à. Je ne suis pas d'humeur à mourir de constance, Corneille, Ment. II, 2. Mon père est d'une humeur à consentir à tout ; Mais il met peu de poids aux choses qu'il résout, Molière, F. sav. I, 3. Je ne suis point d'humeur à payer les violons pour faire danser les autres, Molière, Comtesse, 21. Les Carthaginois rétablis n'étaient plus d'humeur à céder, Bossuet, Hist. I, 8, p. 67.

    Être en humeur de, être actuellement disposé à… En humeur de nous faire un assez mauvais tour, Régnier, Sat. X. J'étais sur le théâtre en humeur d'écouter, Molière, Fâcheux, I, 1. On n'est pas en humeur de se promener, Sévigné, 185. Elle n'est pas toujours en humeur de souffrir ces hauteurs, Sévigné, 581. Jamais je ne fus tant en humeur de rire, Montfleury, Fille capt. I, 1. Une fois mis en humeur de conter (Car on se plaît à conter à cet âge), Malfilâtre, Narcisse, ch. II.

    Humeur de, disposition à. Ce n'est point une humeur de médire Qui m'ait fait rechercher cette façon d'écrire, Régnier, Sat. XI. Je n'écouterai plus cette humeur de conquête, Corneille, Illus. comique, II, 3. Et [je] trouverai pour vous quelques autres vengeances, Quand l'humeur me prendra de punir tant d'offenses, Corneille, Attila, V, 3.

    Être en humeur de bien faire, être en bonne disposition pour travailler d'imagination, pour composer ; se dit des poëtes, des musiciens, des peintres. On dit, dans le sens contraire : N'être pas en humeur. Ces locutions vieillissent.

    Être en humeur, se dit aujourd'hui, surtout par plaisanterie, de gens qui se mettent à table avec un grand appétit. Nous étions tous en humeur de bien faire.

  • 5Belle humeur, disposition de gaieté et de satisfaction. Hier, dans sa belle humeur, elle entretint Valère, Corneille, Hor. I, 1. Elle ne nous a pas consolées, quoiqu'elle fût dans ses belles humeurs, Sévigné, 35. Jugez par la longueur de la lettre si je suis de belle humeur, Maintenon, Lettre à l'abbé Gobelin, 8 mai 1675. Je ne suis pas en belle humeur : les affaires de Flandres prennent un mauvais tour, Maintenon, Lett. au duc de Noailles, 15 août 1711. Il se mit de la plus belle humeur du monde, Hamilton, Gramm. 4. Le chevalier sortit de belle humeur, Hamilton, ib. 4. Il avait toujours remarqué que cette belle humeur est incompatible avec la cruauté, Voltaire, l'Ingénu, 19.

    Bonne humeur, bonne disposition de l'âme qui se manifeste par le ton, les manières, le langage. Je ne suis pas d'assez bonne humeur pour lui répondre, Sévigné, 83. Soit qu'il ait su le prendre en bonne humeur, Bossuet, Var. 4. Je voudrais qu'on rassemblât beaucoup d'enfants de bonne humeur, Rousseau, Ém. II.

    Mauvaise humeur, mauvaise disposition de l'âme, qui se manifeste également par le ton, les manières, le langage. Une mauvaise humeur, un peu de jalousie, Corneille, Hor. III, 4. La plupart sont entrés en mauvaise humeur, Pascal, Prov. 3. Mais, dites-vous, cette sœur est si ombrageuse et pointilleuse, que la moindre chose la met en mauvaise humeur, Bossuet, Instr. aux ursul. de Meaux, sur le silence, 2. Quand elle est dans sa mauvaise humeur, Bossuet, ib. Ces objets l'irritèrent et allumèrent en lui [Lally] cette mauvaise humeur qui sied si mal à un chef et qui nuit toujours aux affaires, Voltaire, Louis XV, 34.

    Humeur noire, mélancolie, tristesse, locution tirée de ce qu'on attribuait la tristesse à l'humeur noire ou bile noire, dite aussi mélancolie ou atrabile, qui était supposée avoir son siége dans la rate. Là, par un saint motif et non par humeur noire, Notre ermite nouveau…, La Fontaine, Oies. Quant à cette humeur noire, vous ne devez en attendre la guérison…, Bossuet, Lett. abb. 146.

  • 6 Absolument. Humeur se dit pour mauvaise humeur, disposition chagrine, impatience. Ce qu'on appelle humeur est une chose trop négligée parmi les hommes, La Bruyère, XI. L'humeur est de tous les poisons le plus amer ; les fripons sont emmiellés ; faut-il que les honnêtes gens soient difficiles ? Voltaire, Lett. d'Argens. 1752. Ce qui me donne de l'humeur, c'est qu'on ne les regarde jamais que du mauvais côté, Diderot, Pens. phil. 1. En lui l'humeur gâtait tout, et cette humeur était quelquefois hérissée de rudesse et de brusquerie, Marmontel, Mém. V.

    Avoir de l'humeur, être mécontent, piqué, en colère. Notre Salomon a de l'humeur, et je le crois mécontent ou malade, D'Alembert, Lett. à Voltaire, 27 décembre 1777. Elle avait quelquefois de l'humeur dont elle faisait toujours de la tristesse, Staël, Corinne, XII, 1. Quant à l'Ilissus, il est sans eau ; Chandler sort, à cette occasion, de sa modération naturelle, et se récrie contre les poëtes qui donnent à l'llissus une eau limpide et bordent son cours de saules touffus ; à travers son humeur, on voit qu'il a envie d'attaquer un dessin de Leroy…, Chateaubriand, Itin. part. I. Morbleu ! qui n'aurait de l'humeur En pensant que madame De monsieur fera le bonheur, Bien qu'elle soit sa femme ? Béranger, Célib.

    Prendre de l'humeur, s'irriter, concevoir de la colère, du mécontentement. Oui, ma tante souvent prend de l'humeur pour rien, Collin D'Harleville, Optimiste, I, 2.

    Par menace. Je lui ferai passer son humeur.

    Familièrement. Humeur de dogue, humeur de chien, très mauvaise humeur. On ne peut lui parler, il est ce matin d'une humeur de dogue.

  • 7Caprice, bouderie, fantaisie. …Je suis Enclin à des humeurs qu'éviter je ne puis, Régnier, Sat. V. Je suis plus ami de la vérité que de votre humeur, Guez de Balzac, liv. VI, Lett. 4. Mon humeur ne dépend guère du temps : j'ai mes brouillards et mon beau temps au dedans de moi, Pascal, Pens. art. IV, 47, édit. HAVET. Les tristes humeurs d'une femme grondeuse, Fléchier, Serm. I, 310. Combien de superbes humeurs faut-il essuyer ! Fléchier, ib. 321. Supportez certaines petites humeurs fâcheuses du prochain, Fléchier, Panég. II, p. 499. Des humeurs qui échappent, et sur lesquelles il est malaisé d'être toujours en garde contre soi-même, Massillon, Carême, Pardon des offenses. La vertu prudente et solide tient toujours un milieu juste et équitable ; c'est l'humeur toute seule qui aime les extrémités, Massillon, Carême, Vérit. culte. Montrons au monde, en mettant chaque chose à sa place dans nos actions, que la piété n'est pas une humeur ou une faiblesse, mais la règle de tous les devoirs, Massillon, ib. Nos humeurs éternelles dont ils souffrent tant, Massillon, Carême, Dégoût. Les humeurs qui nous possèdent, les inégalités qui nous entraînent, Massillon, Carême, Pâques. Il ne vous eût pas été permis de vivre d'humeur, de tempérament, et de ne prendre que ce qui vous plaît pour la règle de ce que vous devez faire, Massillon, Profess. relig. serm. 3. Fort raisonnable, à quelques petites humeurs près qui se passaient à pleurer, Rousseau, Confess. IV. Ses duretés, ses humeurs, ses caprices affermissaient la constance de sa maîtresse, Duclos, Mém. rég. Œuvres, t. V, p. 389, dans POUGENS.

    Par humeur, par caprice, en se piquant. On se sépare par humeur, on se réunit par politique, Bossuet, Var. XV, § 124.

    C'est un homme d'humeur, c'est un homme capricieux, inégal. L'un se fait philosophe, un autre plaisant, un troisième homme d'humeur, Duclos, Consid. sur les mœurs, ch. IX.

    En un sens contraire. C'est un homme qui n'a point d'humeur, qui est sans humeur, c'est un homme égal, qui n'a point de caprices, d'impatiences, de violences inattendues.

    Familièrement. N'avoir ni humeur ni honneur, n'être pas touché des affronts et être privé des sentiments de l'honneur. Tiens, Gotte, j'ai lu dans un livre relié que, pour faire fortune dans le monde, il suffit de n'avoir ni honneur, ni humeur, Sedaine, Gageure imprévue, sc. 15.

  • 8Penchant à la plaisanterie, originalité facétieuse, à peu près dans le sens de l'anglais humour (voy. ce mot), qui est d'ailleurs un emprunt fait à la langue française. [Matamore, achevant de vanter ses hauts faits, voit approcher sa maîtresse en compagnie de son rival ; tout de suite il tourne les talons]. Clindor : Où vous retirez-vous ? - Matamore : Le fat n'est pas vaillant ; Mais il a quelque humeur qui le rend insolent, Corneille, Illus. com. II, 2. Cliton : Par exemple, voyez, aux traits de ce visage Mille dames m'ont pris pour homme de courage, Et, sitôt que je parle, on devine à demi Que le sexe jamais ne fut mon ennemi. - Cléandre : Cet homme a de l'humeur. - Dorise : C'est un vieux domestique Qui, comme vous voyez, n'est pas mélancolique, Corneille, Suite du Ment. III, 1. De ce qu'elles ont moins, c'est dont plus je les loue : Aux sottes, de l'esprit ; aux vieilles, de l'humeur, Scarron, Jodelet duelliste, I, 1. Ils [les Anglais] ont un terme pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu'il s'en doute ; et ils rendent cette idée par le mot humeur, humour, qu'ils prononcent yumor, et ils croient qu'ils ont seuls cette humeur, que les autres nations n'ont point de terme pour exprimer ce caractère d'esprit ; cependant c'est un ancien mot de notre langue, employé en ce sens dans plusieurs comédies de Corneille, Voltaire, Mélanges littér. Lettre à l'abbé d'Olivet, 21 avril 1762.

    Humeur a vieilli en ce sens ; cependant le voisinage du mot anglais humour lui a redonné faveur ; et déjà Diderot avait recommencé à l'employer. Toute la scène du confessionnal voulait être mieux dessinée ; cela demandait plus d'humeur, plus de force, Diderot, Salons, dans GÉNIN, Récréat. t. I, p. 213. La gaieté, chez M. de Chateaubriand, n'a rien de naturel et de doux ; c'est une sorte d'humeur ou de fantaisie qui se joue sur un fond triste, Sainte-Beuve, Causeries, 18 mars 1850.

    Belle humeur s'est dit en ce sens. L'Ovide en belle humeur de d'Assouci.

    Par humeur, s'est dit pour : par inspiration originale. Un auteur, né copiste… doit… éviter comme un écueil de vouloir imiter ceux qui écrivent par humeur, que le cœur fait parler…, La Bruyère, I. Ceux qui écrivent par humeur sont sujets à retoucher leurs ouvrages ; comme elle n'est pas toujours fixe et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu'ils ont le plus aimés, La Bruyère, ib.

REMARQUE

On lit dans Raynal : Si M. Pitt quitta sa place par humeur, il est blâmable de ne l'avoir pas étouffée ou maîtrisée, Raynal, Hist. phil. X, 26. Raynal a ici péché contre la règle qui veut qu'un nom pris indéterminément, sans article, ne soit pas représenté subséquemment par un pronom. Il faut éviter cette tournure, qui quelquefois et à la rigueur peut s'admettre, quand le sens est clair, mais qui ici est mauvaise, surtout à cause de place, autre substantif féminin auquel on croit d'abord que le pronom féminin se rapporte.

SYNONYME

HUMEUR, CAPRICE. Ces deux mots, en tant que synonymes, désignent un sentiment vif et passager dont nous sommes affectés, sans que la cause soit égale à l'effet. Il y a cette différence que le caprice n'implique pas nécessairement quelque chose de déplaisant, tandis que la déplaisance est inhérente à l'humeur.

HISTORIQUE

XIIIe s. Li fust [les arbres] del champ seront saoulé d'humor, Psautier, f° 124. L'une nature est de complexion sanguine, l'autre de melancolie ou de flemme ou de colere, selonc ce que les humors habondent plus, Latini, Trésor, p. 106. Li semere [semeur] a apparillié Autre semenche k'il sema, Mais deseur pierre le [la] jeta ; Qua nt sa rachine dut conquerre, Si lor failli humeurs et terre, Gui de Cambrai, Barl. et Jos. p. 34.

XVe s. Chantre de table et buveur M'est injure ordinaire ; Mais chascun a son humeur ; Je n'y sauroy que faire, Basselin, X. Faulte d'humeur nos choux sont morts En nos jardins par seicheresse, Basselin, XVII.

XVIe s. Quand on purge du cors humain quelque humeur nuysant, avant sa concoction, Rabelais, Pant. III, 41. On y retrouvera aucuns traits de mes conditions et humeurs, Montaigne, Au lect. p. 11. Parmi ses humeurs il avoit cette cy…, Montaigne, I, 16. Je veoy louer cette humeur [fantaisie], Montaigne, I, 17. Malice ennemie de mon humeur, Montaigne, I, 34. Ce feut une humeur prompte et curieuse qui me convia à tel effet esloingné de ma nature, Montaigne, I, 96. Diogenes estoit, à mon humeur, juge plus poignant que Timon, Montaigne, I, 379. Toutes les fievres putrides sont faites d'humeurs putrefiés et corrompus au corps humain, Paré, Introd. 6. Quels sont les humeurs, telles sont les inclinations des mœurs, Paré, ib. L'humeur pechant, Paré, V, 13. Nettoyant la ville des plus seditieux et plus mutins, ne plus ne moins que d'une superfluité de mauvais humeurs qui causoient ceste maladie, Amyot, Cor. 17. Il descouvrit une source d'humeur grasse et huileuse, Amyot, Alex. 96.

SUPPLÉMENT AU DICTIONNAIRE

1. HUMEUR. - HIST. Ajoutez :

XIIe s. En la secunde nuit après Qu'il out eissi esté confès, Li es força si sa dolors Que toz li sancs e les humors Li espandirent par le cors, Benoit de Sainte-Maure, Chronique, t. II, p. 381, V. 26438.

XIVe s. Por ces quatre [fleuves] de lor rousées Sont maintes terres arousées, Et por lor ymor se deportent, Tant que mout grant valor en portent, Macé, Traduction de la Bible, f° 2, verso, 2e col. (On remarquera ymor ; Macé était du Berry, et dans le Berry on dit encore himeur).

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Encyclopédie, 1re édition (1751)

HUMEUR, s. f. (Econ. anim. Med.) le corps humain est composé de deux sortes de parties, dont les unes sont celles qui contiennent, & les autres celles qui sont contenues : les unes sont essentiellement solides, ou absolument, ou respectivement ; les autres sont pour la plûpart fluides, ou susceptibles de fluidité. Voyez à l’article Fibre, la digression sur les solides & sur les fluides en général, considerés dans le sens des Physiologistes. Les solides sont sous la forme de canaux, de conduits, de vases ou réservoirs, & constituent ce qu’on entend par vaisseaux dans la structure des animaux. Les fluides sont ce qu’on appelle communément humeurs, en terme vulgairement usité & assez reçû parmi les Medecins, qui répond à ce que les Grecs entendoient par leur τὰ Ἐνιχόμενα.

Ainsi tous les fluides, de quelque espece qu’ils soient, ont des qualités propres au corps animal, c’est-à-dire qu’étant le produit des alimens & de la boisson, ils ont éprouvé de tels changemens, qu’ils forment un composé d’une nature qui non-seulement n’existe nulle part hors le corps humain, mais encore est particuliere à chaque individu ; en sorte que le sang, la bile de Pierre, ne sont pas absolument composés de parties combinées de la même maniere que le sang, la bile de Paul : d’où il suit que chaque homme a son idiosyncrasie, sa constitution particuliere, soit que ces fluides, sous forme de colonne continue, coulent dans les vaisseaux, & se distribuent sans interruption en rameaux proportionnés à leur capacité, soit qu’ils soient contenus dans des cellules qui ont de la communication entre elles, de maniere à pouvoir passer des unes dans les autres, ou qu’ils coulent dans des réservoirs particuliers, pour être retenus & renfermés pendant quelque tems dans leur cavité, jusqu’à ce qu’ils prennent un autre cours, ou pour circuler de nouveau, ou pour être portés hors du corps ; enfin ces différens fluides considérés tous ensemble, forment ce qu’on entend par la masse des humeurs.

Elles ont tout cela de commun, de n’être sensibles ordinairement que par leur masse, dont les parties intégrantes ne tombent pas naturellement sous les sens ; d’être composées d’un véhicule aqueux plus ou moins abondant, & de molécules de différent volume, mais qui sont figurées de maniere qu’elles ne se touchent que par des surfaces très-peu étendues, ensorte qu’elles ont très-peu de force de cohésion entre elles, & que la seule action de la vie dans les parties contenantes, suffit pour les tenir séparées les unes des autres, ou au moins leur laisser si peu de consistence, qu’elles en acquierent une véritable fluidité, quoiqu’accidentelle seulement dans la plûpart, qui empêche qu’elles ne forment des concrétions tant qu’elles sont rassemblées : d’où il suit cependant qu’elles ne tiennent cette fluidité que de l’action des parties contenantes, puisque toutes les humeurs, excepté celles qui abondent en véhicule, perdent cette qualité, dès que cette action cesse d’être suffisante pour cet effet, ou qu’elles n’y sont plus exposées. Voyez Fluidité, (Econ. anim.)

Les humeurs, telles qu’on vient d’en donner l’idée, ne sont donc pas d’une nature homogene dans leur composition : soit que l’on cherche à la connoître par le raisonnement méchanique, soit qu’on tâche de la découvrir en les observant par le moyen du microscope, on trouve qu’elles sont formées de deux sortes de parties en général, dont les unes sont fluides de leur nature, c’est-à-dire par les causes communes de leur liquidité. Voyez Liquidité. Les autres sont visqueuses & disposées à perdre la fluidité qu’elles ne tiennent, comme il a été dit, que du mouvement, de l’agitation dans laquelle les met l’action des solides qui les contiennent ; d’où il suit qu’on ne doit pas les regarder comme des liquides proprement dits, mais seulement comme des fluides par accident : ainsi on conçoit, & on peut même l’observer, que plus elles ont de fluidité, plus on y voit en grand nombre de petites spheres ou globules de différent genre ; mais tout étant égal, de plus petits volumes plus ou moins polis, qui entrent dans leur composition, & que plus elles ont de consistence, plus les globules s’éloignent de la figure sphérique, & plus il s’y trouve de parties fibreuses mucilagineuses, mélées avec ces globules, lesquelles sont susceptibles de s’unir entre elles par un plus grand nombre de points qu’on ne l’observe par rapport à ceux-ci.

Ensorte que la fluidité des humeurs doit être dans les unes relativement aux autres, en raison du plus ou du moins d’étendue dans les contacts des parties qui les composent ; ainsi elle est différente à proportion qu’elles sont formées de parties hétérogenes plus ou moins fluides par elles-mêmes ; puisqu’on y observe en effet des parties bien différentes entre elles, aërienes, aqueuses, huileuses, mucilagineuses, salines, terreuses, qui différemment combinées, constituent conjointement, ou quelques-unes d’elles, la diversité des fluides du corps humain, en tant qu’elles ont un véhicule plus ou moins abondant, qui renferme des molécules de différente grosseur & de différente gravité specifique, figurées de maniere à être plus ou moins susceptibles de cohésion, par conséquent de différente consistence.

Comme il résulte donc qu’il y a un grand nombre d’especes de fluides ou d’humeurs dans le corps humain, à proportion des différentes combinaisons de leurs différentes parties, les Medecins tant anciens que modernes, les ont distinguées en plusieurs classes pour établir plus d’ordre dans la théorie de leur art, en tant qu’elle a pour objet de considérer leur origine, leur élaboration, leurs qualités, & les usages auxquels la nature les a destinées, soit par rapport à l’état de santé, soit par rapport à celui de maladie.

La distinction entre les humeurs étoit déja connue dès le tems d’Hippocrate : après avoir établi trois principes particuliers du corps humain, savoir le solide, l’humide & les esprits, c’est-à-dire ce qui contient, ce qui est contenu, & ce qui donne le mouvement à l’un & à l’autre, il donne à entendre que par ce qui est contenu, il a en vue quatre sortes d’humeurs, ou de matieres fluides qui se trouvent dans le corps, qui sont le sang, la pituite ou le flegme, la bile jaune & l’humeur mélancholique, ou la bile noire ; il attribuoit ensuite à ces quatre sortes d’humeurs quatre qualités principales ; il prétendoit que le sang est chaud & humide, la pituite froide & humide, la bile chaude & seche, & la mélancholie froide & seche : il pensoit ensuite que la combinaison de ces différentes qualités en formoit d’autres, telles que l’amer, le doux, le salé, l’âcre, l’insipide, & une infinité d’autres matieres qui ont diverses qualités, selon qu’elles sont abondantes ou qu’elles sont fortes ; ces différentes qualités selon lui, ne s’apperçoivent point, & ne font de mal à qui que ce soit, tant que les humeurs sont mélées également, & que par ce mélange elles se temperent l’une l’autre ; mais s’il arrive que les humeurs se séparent, qu’elles prédominent entre elles, & qu’elles demeurent à part, alors leurs qualités deviennent sensibles & incommodes en même tems.

C’est de là que s’est formé le système des tempéramens & des intempéries qui correspondent à ces différentes humeurs & à leurs qualités dominantes, système qui nous a été pleinement développé dans les ouvrages de Galien, attendu qu’il avoit des humeurs la même idée qui vient d’être tracée d’après la doctrine d’Hippocrate. Voyez Qualité, Galénisme, Tempérament, Intempérie.

Ce qui vient d’être dit de la maniere de penser des anciens sur la nature des humeurs, suffit pour faire juger que la distinction qu’ils en faisoient en conséquence, ne pouvant être que systématique, il n’est point utile d’entrer ici dans un plus grand détail à cet égard. On se bornera donc à exposer celle qui présente les idées les plus précises que l’on puisse se faire sur ce sujet, qui d’ailleurs étant susceptible d’être traité d’une maniere fort arbitraire, ne peut jamais être d’une grande importance, parce que la connoissance qu’on acquiert par là, sert très-peu à celle qu’il est nécessaire d’avoir de chaque humeur en particulier.

La division des humeurs qui paroît la plus naturelle, est donc celle qui est tirée de la différence de leur destination ; ainsi on peut d’abord les considérer, en tant qu’elles servent à la conservation de l’individu & à la propagation de l’espece ; les unes sont formées & continuellement renouvellées depuis l’instant de la conception jusqu’à la mort, comme le sang & toutes les humeurs qui en dérivent, pour servir à la préparation du suc nourricier, & celles qui le forment ; les autres ne sont produites que lorsqu’elles sont nécessaires dans l’âge où elles peuvent être employées utilement, comme la liqueur séminale & le lait.

Les humeurs de la premiere classe sont de trois especes différentes. On les distingue en alibiles ou nourricieres, en recrémentitielles & excrémentitielles : les nourricieres sont celles qui sont susceptibles d’être changées en la propre substance de l’individu ; telle est la lymphe, lorsqu’elle a acquis son dernier dégré d’élaboration nécessaire. Les humeurs recrémentitielles sont séparées du sang, pour servir à quelque fonction directement ou indirectement utile à la conservation de l’individu, & sont ensuite reportées dans la masse des humeurs, d’où elles peuvent encore être tirées utilement jusqu’à ce qu’elles dégénerent de leurs bonnes qualités par les effets de la chaleur animale : telles sont celles qui forment les sucs digestifs. Les humeurs excrémentielles sont celles qui étant fournies à la masse du sang, ou ne sont pas susceptibles d’acquérir des qualités qui les rendent utiles à l’économie animale, ou qui ayant eu ces bonnes qualités, les ont ensuite perdues par leur disposition naturelle ou acquise, à dégénérer, à devenir nuisibles, si elles étoient plus longtems retenues dans le corps animal ; ensorte qu’il est nécessaire à la conservation de l’état sain, qu’elles en soient totalement séparées par une excrétion convenable ; telles sont l’urine, la matiere de la transpiration.

Les humeurs de la seconde classe sont recrémentitielles de leur nature, quoiqu’elles soient destinées à être portées hors de l’individu dans lequel elles ont été préparées ; mais elles n’en sont pas expulsées ou tirées à titre d’excrément, & seulement pour servir à des fonctions utiles & nécessaires dans d’autres individus ; ainsi la semence virile sert à féconder la femme, & le lait à nourrir les enfans, qui sont une suite de cette fécondation.

Voilà tout ce qu’on peut dire pour donner une idée générale des humeurs, qu’il est plus intéressant de connoître chacune en particulier, relativement à leur composition, leurs qualités & leur destination spéciale, sur-tout à l’égard du sang, qui est comme l’assemblage des matériaux dont sont formées toutes les autres humeurs : ainsi voyez Sang, Lymphe, Sérosité, Mucosité, Bile, &c.

Il este à dire quelque chose en général des vices des humeurs ; elles deviennent morbifiques lorsqu’elles dégénerent tellement de l’état naturel, qu’elles procurent du désordre dans les fonctions.

Les mauvaises qualités que sont susceptibles de contracter les humeurs dans leur composition & dans leur consistence, sont les vices simples que l’on peut y concevoir indépendamment de ceux des parties qui les contiennent. Ainsi on peut se représenter avec les Pathologistes, la dégénération des humeurs, en tant qu’elles pechent par acrimonie muriatique ou aromatique, par acescence ou par alkalescence. Voyez Acrimonie, Acide, Alkali. Ou en tant qu’elles n’ont pas une consistence convenable, proportionnée à l’âge, au tempérament, aux forces de l’individu, parce qu’elles pechent à cet égard par excès ou par défaut ; ce qui consiste dans l’épaississement ou la dissolution. Voyez Sang & ses vices, Epaississement, Dissolution.

La dépravation générale des humeurs est connue assez communément sous le nom de cacochymie. Voyez Cacochymie. Et pour un plus grand détail sur les vices dominans dans la masse des humeurs, consultez les œuvres medicales de Boerhaave, leurs commentaires, & le traité des fievres continues de M. Quesnay.

Humeurs animales, (Chimie.) Voyez Substances animales.)

* Humeur, (Morale.) On donne ce nom aux différens états de l’ame, qui paroissent plus l’effet du tempérament, que de la raison & de la situation.

On dit des hommes qu’ils agissent par humeur, quand les motifs de leurs actions ne naissent pas de la nature des choses : on donne le nom d’humeur à un chagrin momentané, dont la cause morale est inconnue. Quand les nerfs & le physique ne s’en mêlent pas, ce chagrin a sa source dans un amour-propre, délicat, trop humilié du mauvais succès d’une prétention déçue ou du sentiment d’une faute commise. L’humeur est quelquefois le chagrin de l’ennui. Courir chez un malheureux pour le soulager ou pour le consoler, se livrer à une occupation utile, faire une action qui doive plaire à l’ami qu’on estime, s’avouer à soi-même la faute qu’on a faite ; voilà les meilleurs remedes qu’on ait trouvé jusqu’à présent contre l’humeur.

Humeur, bonne, (Morale.) La bonne-humeur est une espece d’épanouissement de l’ame contente, produit par le bon état du corps & de l’esprit.

Cette heureuse disposition, dirai-je, ce beau don de la nature, a quelque chose de plus calme que la joie ; c’est une sorte de gaieté plus douce, plus égale, plus uniforme, & plus constante ; celui qui la possede, est le même intérieurement, soit qu’il se trouve tout seul ou en compagnie ; il goûte, il savoure les biens que le hazard lui présente, & ne s’abat point sous le poids du chagrin dans les malheurs qu’il éprouve.

Si nous considérons cet homme avec les autres, sa bonne-humeur passe dans l’ame de ceux qui l’approchent ; sa présence inspire un plaisir secret à tous ceux qui en jouissent, sans même qu’ils s’en doutent, ou qu’ils en devinent la cause. Ils se portent machinalement à prendre du goût ou de l’amitié, pour celui dont ils reçoivent de si bénignes influences.

Quand j’envisage physiquement la bonne-humeur, je trouve qu’elle contribue beaucoup à la santé, chez les vieillards, qui ont peu d’infirmités ; j’en ai vû plusieurs qui conservoient toujours ce caractere de bonne-humeur, qu’ils avoient montré dans leur belle saison ; j’ai vû même, assez souvent, régner la bonne-humeur dans des personnes dont la santé étoit fort délicate, parce que ces personnes jouissoient du calme de l’esprit, & de la sérénité de l’ame. Il n’y a guere que deux choses qui puissent détruire la bonne humeur, le sentiment du crime, & les douleurs violentes ; mais encore si l’ame d’une personne douée naturellement de bonne-humeur, éprouve de l’angoisse dans les maux corporels, cette angoisse finit avec le mal, & la bonne-humeur reprend bientôt ses droits.

Je voudrois, s’il étoit possible, munir les mortels contre les malignes influences de leur tempérament, les engager à écarter les réfléxions sinistres qui les rongent, & à peser sur celles qui peuvent leur donner du contentement. Il y en a plusieurs, prises de la morale & de la raison, très propres à produire dans notre ame cette gaieté douce, cette bonne-humeur, qui nous rend agréables à nous-mêmes, aux autres, & à l’auteur de la nature ; jamais la Providence n’a eu dessein que le cœur de l’homme s’enveloppât dans la tristesse, les craintes, les agitations, & les soucis pleins d’amertumes. L’univers est un théatre dont nous devons tirer des ressources de plaisirs & d’amusemens, tandis que le philosophe y trouve encore mille objets dignes de son admiration. (D. J.)

Humeur, terme de Mégissier : faire prendre de l’humeur aux peaux, est un terme qui signifie tirer de la riviere les peaux de mouton qu’on veut passer en mégie, les mettre dans une cuve seche, & ses y laisser s’humecter, afin de les préparer à recevoir une façon qui se nomme ouvrir les peaux. Voyez Mégie.

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Étymologie de « humeur »

(Nom commun 1) Emprunté au latin humor (« liquide, fait d’être « mouillé ») → voir humide.
À l’origine, le mot humeur a un sens purement médical ; mais avec l’évolution de la médecine les chercheurs isolèrent et définirent les liquides du corps humain ; peu à peu le terme humeur tomba en désuétude. Le langage courant, petit à petit, conduit à l’utiliser pour évoquer des émotions. Ceci est essentiellement dû au manque d’éducation médicale populaire. Le peuple pensait encore au XIXe siècle que les troubles du comportement ou les tempéraments provenaient de certains fluides coulant dans les veines, d’où la dérive et l’amalgame qui se sont opérés sur le terme. → voir colère.
(Nom commun ) De humer.
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Picard, himeur, humeur, souffrance physique ; wallon, imeûre ; Berry, himeur ; bourg. heumeu ; provenç. humor, umor, ymor ; espagn. humor ; ital. umore ; du lat. humorem, liquide, humeur ; comp. χυμὸς, humeur, χῦμα, effusion ; au contraire, Curtius le rattache à ὑγρὸς, supposant un radical ug (sanscrit uk-shāmi, arroser) ; humor serait pour hug-mor. Au XVIe siècle, on essaya, par latinisme et contre l'analogie française, de donner à humeur le genre masculin.

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Phonétique du mot « humeur »

Mot Phonétique (Alphabet Phonétique International) Prononciation
humeur ymœr

Citations contenant le mot « humeur »

  • […] Comme tous les êtres réellement forts, il avait l'humeur égale. Honoré de Balzac, Les Paysans
  • La fortune et l'humeur gouvernent le monde. François, duc de La Rochefoucauld, Maximes
  • Les Italiens sont des Français de bonne humeur. De Jean Cocteau
  • Que le Millenium ne nous empêche de rester de bogue humeur. De André Babst
  • La bonne humeur a quelque chose de généreux : elle donne plutôt qu’elle ne reçoit. De Alain / Propos
  • L'humoriste, c'est un homme de bonne mauvaise humeur. De Jules Renard / Journal
  • Un homme, véritablement homme, ne hait point ; sa colère et sa mauvaise humeur ne vont point au-delà de la minute. Napoléon Ier, Cité par Las Cases dans le Mémorial de Sainte-Hélène
  • La bonne humeur est aussi contagieuse que la rougeole. De Baden-Powell
  • C’est justement quand on a de l’humeur qu’on déguise le moins ses sentiments. De Théodore Leclercq / Proverbes dramatiques
  • Qui est mécontent des autres est toujours mécontent de soi ; nos flèches rebondissent sur nous. Émile Chartier, dit Alain, Propos d'un Normand, tome III , Gallimard
  • Le pessimisme est d'humeur ; l'optimisme est de volonté. Émile Chartier, dit Alain, Propos sur le bonheur, Gallimard
  • La plus légère économie de mauvaise humeur a son prix. Henri Frédéric Amiel, Journal intime, 13 septembre 1866
  • Si vous voulez que la vie vous sourie, apportez-lui d'abord votre bonne humeur. De Baruch Spinoza
  • Cette humeur protectrice, cette adresse à soigner, cette maternité délicate dans le geste - apanage des femmes. De Colette / La Vagabonde
  • Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la fortune. De François de La Rochefoucauld
  • Le pessimisme est d'humeur ; l'optimisme est de volonté. De Alain / Propos sur le bonheur
  • L'humeur des juges n'entre pas dans le code pénal. De François Mitterrand / Le Monde - 19 Juin 1990
  • La modération des personnes heureuses vient du calme que la bonne fortune donne à leur humeur. De François de La Rochefoucauld / Maximes
  • Les gens qui se plaignent constamment vivent leurs malheurs deux fois. D’où leur humeur chagrine. De Jean Dutourd / Dutouriana

Traductions du mot « humeur »

Langue Traduction
Anglais mood
Espagnol estado animico
Italien umore
Allemand stimmung
Chinois 心情
Arabe مزاج
Portugais humor
Russe настроение
Japonais 気分
Basque aldarte
Corse umore
Source : Google Translate API

Synonymes de « humeur »

Source : synonymes de humeur sur lebonsynonyme.fr

Humeur

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