Gibier : définition de gibier


Gibier : définition du Trésor de la Langue Française informatisé

GIBIER, subst. masc.

A. − Tout animal que l'on chasse, le plus souvent pour sa chair.
1. Terme générique, subst. coll., gén. au sing. Ensemble des animaux sauvages à chair comestible estimée, en particulier oiseaux et mammifères à sang chaud. Les chasseurs ne tuent guère de gibier au vol, ils tirent les perdrix au posé et les lièvres au gîte (About, Grèce,1854, p. 62).Le gibier abondait cette année. Lapins, lièvres, faisans, se succédèrent (Gide, Immor.,1902, p. 450) :
1. Cerfs, daims, faisans, perdreaux, jamais on ne pourrait nombrer toutes les espèces de gibier qui fourmillent en Corse. Si vous aimez à tirer, allez en Corse, colonel; là, comme disait un de mes hôtes, vous pourrez tirer sur tous les gibiers possibles, depuis la grive jusqu'à l'homme. Mérimée, Colomba,1840, p. 5.
SYNT. Gibier à poil, à plume(s); gros gibier (comme le cerf, le chevreuil, le sanglier); petit gibier (comme le lièvre, la perdrix, la bécasse); gibier d'eau, de plaine, de passage; traces de gibier; rabattre, tirer le gibier.
2. P. méton.
a) Bête(s) que l'on chasse. Pièce de gibier; flairer le gibier. Attaquer une superbe et terrible bête, un gibier de roi s'il en fut, le plus vieux solitaire de mes bois (Ponson du Terr., Rocambole, t. 1, 1859, p. 577).Ses narines dilatées ainsi que celles des épagneuls ou des braques suivant au galop le gibier à la piste (Cladel, Ompdrailles,1879, p. 377) :
2. Comme à l'ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnassière. Elle contient deux perdrix (...). Sœur Ernestine dépouille et plume le gibier. Quant à Poil de Carotte, il est spécialement chargé d'achever les pièces blessées. Renard, Poil Carotte,1894, p. 5.
b) Chair comestible, viande du gibier. Gibier faisandé; pâté, rôti de gibier; manger du gibier. S'il t'arrive jamais du fond de la province Quelque faisan doré, gibier digne d'un prince, Ou quelque gros pâté de fine venaison (Barbier, Satires,1865, p. 23).Une charcuterie succulente, où de blanches rivières de lard traversaient la chair brune du gibier (Maupass., Contes et nouv., t. 2, Boule de suif, 1880, p. 151) :
3. Le gibier qu'on mange en Grèce est excellent : les lièvres, les bécassines, les grives ont un fumet délicieux. La perdrix rouge, la seule qu'on ait occasion de tuer, est à peine mangeable. Sa chair est dure, cotonneuse et insipide. About, Grèce,1854, p. 153.
3. Animal poursuivi, chassé par un autre, pour devenir sa pâture, sa nourriture. Quelques chats efflanqués rôdaient (...) à la recherche sans doute d'un nourrissant gibier qui les consolerait de ces éternels repas de soupe maigre que leur servait la Trappe (Huysmans, En route, t. 2, 1895, p. 300).
B. − Au fig., fam.
1. Personne que l'on cherche à tromper; victime, proie d'un escroc. Gibier facile; gibier de choix; gibier rare. Dupe au fond, gibier des emprunteurs de divans, carotté des uns, des autres et de Murger qui ne rend jamais l'absinthe, ni un louis (Goncourt, Journal,1857, p. 423).L'hôtelier vous examine de la tête aux pieds, (...) juge d'un coup d'œil le gibier maigre et méprisable, et vous déclare qu'il n'a plus de chambre (Hugo, Fr. et Belg.,1885, p. 170) :
4. ... la classe morale du paysan des anciennes souches, tout cela est la crème de la France, mais tout cela s'en va dupe des chefs et des organes et des meneurs, et des imbéciles et des intrigants, vrai gibier de courtisans et de journalistes, pâture de toutes les déceptions les plus grossières, hélas! hélas! Lamart., Corresp.,1831, p. 206.
2. En partic. Personne qu'une force policière recherche ou qui est entre les mains de la justice. Gibier de bagne, de prison, de correctionnelle, de cour d'assises. La Gestapo consent, fait-elle dire, à libérer Dani, si on lui fournit en échange un gibier de qualité (Vailland, Drôle de jeu,1945, p. 217).La baraque disciplinaire où le gibier des tribunaux, après sentence, attendait de partir pour le lieu de son châtiment (Ambrière, Gdes vac.,1946, p. 346).
Emploi adj., rare. Et l'air gibier que prend aussitôt le prévenu. L'art de lui donner l'air coupable (Gide, Souv. Cours d'ass.,1913, p. 643).
Gibier de potence. Individu malhonnête, qui mérite d'être pendu ou de subir une peine sévère; p. ext., mauvais sujet. Il y a cent à parier contre un que ce gibier de potence, à moins que la peine de mort ne soit abolie, escaladera tôt ou tard la guillotine (Cladel, Ompdrailles,1879, p. 260) :
5. − (...) Je m'étonne que l'on ne m'ait pas fusillé. On persécute de puérils réactionnaires pleins de bons sentiments et on me laisse courir? Cela ne se voit pas que je suis un hérétique, un gibier de potence? Chardonne, Femmes,1961, p. 61.
3. Personne que l'on cherche à séduire, dont on désire faire la conquête amoureuse. Chasser le gibier. Courtiser des femmes. Anne était un gibier facile, marqué d'avance. Depuis l'apparition de François, il avait dissimulé un peu sa nature frivole (Radiguet, Bal,1923, p. 144).Il n'avait jamais fait attention à Yvonne : il savait bien que ce n'était pas du gibier pour lui. Conscient de son infériorité sociale, il n'osait lever les yeux sur elle (Queneau, Pierrot,1942, p. 103).
C. − Au fig. Objet de recherche passionnée, pour alimenter un appétit intellectuel, un goût prononcé. Les romans ne sont point gibier de dévotes (Ac.1932).Devant l'expression d'idées morales l'intérêt de Julius s'éveillait brusquement; c'était gibier pour lui (Gide, Caves,1914, p. 717).Je suis dans un de ces moments où je vois si nette la piste de ce gibier qui s'appelle le bonheur (Giraudoux, Électre,1937, II, 3, p. 138) :
6. C'est dans l'amour heureux que notre âme respire. Elle s'y vient recharger d'allégresse et de chant. Préférer quelque autre à soi-même, s'élancer avec respect derrière un gibier divin pour lui faire son bonheur, lancer au ciel des louanges et des remerciements... Barrès, Jard. Oronte,1922, p. 145.
Loc. vieillie. Cela n'est pas de son gibier. Cela n'est pas de son ressort, ou cela n'est pas son centre d'intérêt. Je lui passe donc les convictions, les principes et la science qui ne sont pas de son gibier (Amiel, Journal,1866, p. 537).Loc. mod. Ce n'est point du gibier pour lui, ce n'est pas son gibier. Il [Francis Jammes] reste devant un tableau, une symphonie, une idée, comme son chien devant les fleurs; ce n'est point du gibier pour lui (Gide, Feuillets,1921, p. 721).
Prononc. et Orth. : [ʒibje]. Ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. 1. Ca 1176 aler an gibiers « aller à la chasse » (Chr. de Troyes, Cligès, éd. A. Micha, 6349); 2. a) 1377 gibier « viande d'oiseaux » (Gace de La Buigne, Roman des Deduis, éd. A. Blomqvist, 11000); b) 1539 « animaux bons à manger qu'on prend à la chasse » (Est); 3. a) ca 1460 « personne que l'on poursuit » (Myst. Siège d'Orleans, éd. F. Guessard et E. de Certain, 764); b) 1528 gibier du prevost « malfaiteur » (Reg. cons. de Limoges, I, 169 ds Gdf. Compl.); c) 1668 gibier de potence (Molière, L'Avare, I, 3). Mot issu par substitution de suff. de l'a. fr. gibiez « chasse aux oiseaux » (xiies. ds T.-L., s.v. gibier), lui-même issu de l'a. b. frq. *gabaiti « chasse au faucon », cf. m. h. all. gebeize « id. », all. Beize « chasse aux oiseaux de proie ». Fréq. abs. littér. : 699. Fréq. rel. littér. : xixes. : a) 837, b) 1 341; xxes. : a) 996, b) 940. Bbg. Bugge (S.). Étymol. rom. Romania. 1875, t. 4, p. 358. - Lenoble-Pinson (M.). Le Lang. de la chasse. Bruxelles, 1977, pp. 19-21.

Gibier : définition du Wiktionnaire

Nom commun

gibier \ʒi.bje\ masculin

  1. (Chasse) Animaux sauvages comestibles qu’on prend à la chasse.
    • Quant au menu gibier, c’est-à-dire aux petits oiseaux sauvages, qui étaient là en profusion, on ne les servit pas sur des plats, mais en brochettes. — (Walter Scott, Ivanhoé, traduit de l’anglais par Alexandre Dumas, 1820)
    • En effet, ces territoires étaient-ils giboyeux? Pouvait-on compter avec certitude sur le gibier comestible non moins que sur le gibier à fourrure ? — (Jules Verne, Le Pays des fourrures, J. Hetzel et Cie, Paris, 1873)
    • Plus loin, une vision rapide de chevaux lancés à toute vitesse, de selles rouges et de vêtements blancs envolés dans un nuage de poussière : des chasseurs à la poursuite de quelque gibier, lièvre ou gazelle probablement. — (Frédéric Weisgerber, Trois mois de campagne au Maroc : étude géographique de la région parcourue, Paris : Ernest Leroux, 1904, p. 54)
    • Au détour d'un amas de roches buissonneuses, je tire sur une gazelle. Un bellah arrête le dernier bourriquot du convoi pour emporter ce gibier — notre repas, ce soir. — (Louis Alibert, Méhariste, 1917-1918, Éditions Delmas, 1944, page 24)
    • Ah! digne Corse que tu es ! Chez vous, vous vous régalez de merles et ici tu trouves détestable un gibier qui vaut bien mieux. — (Jean Rogissart, Passantes d’Octobre, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1958)
    • Cela n’est pas de son gibier, se dit des choses qui passent les connaissances, la capacité d’une personne, qui ne lui conviennent pas, qui ne sont pas de son goût.
  2. Viande issue de ces animaux.
    • Cependant la crevette grise, que l'on ne transporte guère, est d'un goût beaucoup plus fin que l'autre, plus généralement appelée bouquet. La crevette grise est au bouquet, pour le goût, ce qu'est le gibier à la volaille. — (Alphonse Karr, Dictionnaire du pêcheur: traitée complet de la pêche en eau douce et en eau salée, Paris : chez Garnier frères, 1855, p. 276)
    • Selon l’apprêt pour laquelle est destinée la sauce, finir la cuisson du gibier dans celle-ci. — (Benoît Violier, La cuisine du gibier à poil d’Europe, page 348, 2008)
  3. (Figuré) Personne ou groupe que l'on souhaite duper, dénigrer ou détruire.
    • L'armée républicaine est mon gibier. — (Victor Hugo, Quatrevingt-treize, 1874)

Nom commun

gibier \Prononciation ?\ masculin

  1. Chasse, chasse aux oiseaux.
Wiktionnaire - licence Creative Commons attribution partage à l’identique 3.0

Gibier : définition du Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition (1932-1935)

GIBIER. n. m.
Animaux sauvages bons à manger qu'on prend à la chasse. Un pays plein de gibier. Une pièce de gibier. Gibier à plume, à poil. Gros gibier se dit des Cerfs, daims, chevreuils, sangliers, etc. Menu gibier se dit des Lièvres, perdrix, bécasses, etc. Fig. et fam., Cela n'est pas de son gibier, se dit des Choses qui passent les connaissances, la capacité d'une personne, qui ne lui conviennent pas, qui ne sont pas de son goût. Les romans ne sont point gibier de dévotes. Fig. et fam., Gibier de potence, se dit d'un Homme dont les actions semblent mériter d'être punies en justice.

Gibier : définition du Littré (1872-1877)

GIBIER (ji-bié ; l'r ne se prononce pas et ne se lie jamais) s. m.
  • 1 Terme collectif. Animaux qu'on prend à la chasse. Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux, La Fontaine, Fabl. II, 19. En général, la qualité du gibier dépend beaucoup de la nourriture, Buffon, Ois. t. V, p. 393, dans POUGENS. Peu de jours après il me fit envoyer un panier de gibier, que je reçus comme je le devais, Rousseau, Conf. X. Corneille de la Pierre, dans ses commentaires sur l'Écriture sainte, rapporte qu'un moine soutenait et prêchait que le bon gibier avait été créé pour les religieux, et que, si les perdreaux, les faisans, les ortolans pouvaient parler, ils s'écrieraient : Serviteurs de Dieu, soyons mangés par vous, Saint-Foix, Ess. Paris, Œuv. t. IV, p. 239, dans POUGENS. Quoiqu'entre nous, Mon cher, je ne sois point de ces seigneurs jaloux Qui gardent leur gibier comme on fait sa maîtresse, Collin D'Harleville, Optimiste, III, 10.

    Gibier à plumes, les perdrix, cailles, etc. Gibier à poil, les lièvres, lapins, chevreuils, etc. Gros gibier, les cerfs, daims, sangliers, etc. Menu gibier, les lièvres, perdrix, bécasses, etc.

    Fig. Il se dit par mépris de personnes peu recommandables, dignes d'être chassées comme on fait le gibier. Vous savez que je suis quelque peu du métier à me devoir connaître en un pareil gibier, Molière, Ét. III, 2.

    Fig. et familièrement. Cela n'est pas de son gibier, cela dépasse sa portée, sa capacité, ses ressources, et aussi cela n'est pas de son goût, ne lui convient pas. La vérité n'est pas de notre portée ni de notre gibier, Pascal, dans COUSIN.

    On le dit aussi de personnes qui sont au-dessus de notre condition. Dorante : Et me dis seulement si tu connais ces dames. - Cliton : Non : cette marchandise est de trop bon aloi, Ce n'est point là gibier à des gens tels que moi, Corneille, Ment. I, 1.

  • 2 Fig. et familièrement. Personne que l'on poursuit, que l'on attrape, que l'on dupe. Nous autres fourbes de la première classe, nous ne faisons que jouer, lorsque nous trouvons un gibier aussi facile que celui-là, Molière, Pourc. II, 3. Comme le duc m'avait permis de lui parler en faveur des personnes à qui je voudrais rendre service, il me fallait un chien de chasse pour découvrir le gibier, c'est-à-dire un drôle qui eût de l'industrie et fût propre à déterrer et à m'amener des gens qui auraient des grâces à demander au premier ministre, Lesage, Gil Blas, VIII, 7.
  • 3Gibier de potence, celui qui mérite d'être pendu. Allons, que l'on détale de chez moi, maître juré filou, vrai gibier de potence, Molière, l'Avar. I, 3.

    On a dit dans le même sens : gibier à prévôt, gibier de bourreau. D'un gibier de bourreau tu prends donc l'intérêt ? Th. Corneille, Comt. d'Org. v, 10.

    Familièrement. Gibier à commissaire, fille publique, filou repris de justice.

HISTORIQUE

XIIIe s. Un jour d'aoust, après mangier, Alerent tous trois en gibier, Du Cange, gibicere.

XIVe s. Martin, escuier, allant en gibier un espervier au poing, Du Cange, ib. L'aloe de gibier, c'est l'aloe de cest an qui a courte queue sans blancheur, Ménagier, III, 2.

XVe s. Le roy luy dit que il avoit conclu que point ils ne seroient combatus ; et ainsi ne le furent ils point ; et si s'estoient ils mis au plus beau gibier que jamais furent, Hist. d'Artus III, connest. de France, p. 778, dans LACURNE. Bourgeoise hante le gibier [a des amants] ; Et pour mieux faire son debvoir, Elle aime un plaisant escuyer, Coquillart, p. 44, dans LACURNE.

XVIe s. Un soldat guascon y banda par deux fois son arbaleste et tira à ceux de dedans autant assurement que s'il eust tiré au gibier pour son plaisir, Beaugué, Guerre d'Écosse, I, 10. Leur amitié et leur concorde, lesquelles deux choses sont certes du gibier de la philosophie, l'Amant ressuscité, p. 88, dans LACURNE. Ne vous ruez si fort sur la saincte Escriture ; ce n'est votre gibier ny le mien aussi, Cholières, Contes, t. II, Après-dînée 8. Le deable dont tu es le vrai gibier, Noël Dufaïl, Cont. d'Eutrap. ch. 1.

SUPPLÉMENT AU DICTIONNAIRE

GIBIER. - HIST. XIIIe s. Ajoutez : Esperviers [ils] portent et faucons, Ostoirs, tercets, esmerillons ; Car ils vivoient de jebiers ; Quant il les vit, moult en fu liés, Li biaus desconneus, V. 3906.

XVe s. Ajoutez : Puisque nous volons nestoyer Le pays de ces Anglois ci, Et que les voyons en gibier, Pourquoy demoront il ainsi ? Myst. du siége d'Orléans, p. 764.

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Gibier : définition du Encyclopédie, 1re édition (1751)

GIBIER, s. m. (Chasse.) c’est en général tout ce qui est la proie du chasseur ; ainsi les loups, les renards, &c. sont gibier pour ceux qui les chassent ; les buzes, les corneilles, sont gibier dans la Fauconnerie, &c. Cependant ce nom est plus particulierement affecté aux animaux sauvages qui servent à la nourriture de l’homme. Si l’on parle d’une forêt bien peuplée de gibier, on veut dire qu’il y a beaucoup de cerfs, de daims, de chevreuils, &c. Une terre giboyeuse est celle où l’on trouve abondamment des lievres, des lapins, des perdrix, &c.

La propriété des terres étant établie, il paroît que celle du gibier qu’elles nourrissent devroit en être une suite : mais le droit naturel a depuis long-tems cédé à la force ; il est d’usage presque par-tout que les seigneurs seuls ayent le droit de giboyer. A l’égard du paysan il cultive la terre ; & après des travaux pénibles, il voit dévorer par le gibier le grain qu’il a semé sans pouvoir s’y opposer, & souvent sans oser s’en plaindre. Voyez Chasse.

La reserve de la chasse à la classe des nobles, a dû être une suite naturelle du gouvernement militaire. Les cultivateurs étoient serfs ; les nobles avoient en main l’autorité & la force : il leur falloit bien pendant la paix un exercice indépendant, qui ne leur laissât pas oublier la guerre. Cette police est peut-être fort avantageuse en elle-même ; la liberté de chasser donnée à tout le monde, pourroit enlever beaucoup de bras à l’Agriculture, qui déjà n’en a pas assez. Mais ce qui ne peut être utile à rien, c’est la conservation d’une excessive quantité de gibier, surtout des especes qui détruisent les récoltes. Quelques êtres accablés du poids de leur inutilité, pour se ménager des occasions de se fuir, font gémir sous le poids de l’amertume & de la misere, une foule d’hommes respectables par leurs travaux & leur honnêteté : mais en blâmant les goûts excessifs, nous devons servir ceux qui sont raisonnables. La conservation de certaines especes de gibier peut être agréable & utile sans beaucoup d’inconvéniens. On en a fait un art qui a des regles, & qui demande quelques connoissances. Nous allons dire ce qu’il est essentiel de savoir là-dessus.

Il y a plusieurs especes qui ne demandent que des soins ordinaires. La nature a destiné un certain nombre d’animaux à servir de nourriture à quelques autres ; retranchez seulement les animaux carnassiers, vous porterez très loin la multiplication des autres : ainsi en détruisant les loups, vous aurez des cerfs, des chevreuils, &c. faites périr les renards, les fouines, les belettes, &c. vos bois se peupleront de lapins, vos plaines se couvriront de lievres, de maniere à vous incommoder vous même. La destruction des animaux carnassiers est donc le point le plus essentiel pour la conservation de toute espece de gibier ; & le retranchement de ces animaux nuisibles, est un dédommagement du mal que le gibier peut faire lorsqu’il n’est pas excessivement abondant. La moindre négligence là-dessus rend inutiles tous les soins qu’on pourroit prendre d’ailleurs, & cela demande de la part de ceux qui en sont chargés beaucoup d’attention & d’habitude.

Ce soin principal n’est cependant pas le seul qu’exigent les especes de menu gibier qu’on peut conserver avec le moins d’inconvéniens ; je parle des perdrix grises, des perdrix rouges & des faisans. Nous avons donné la maniere de les élever familierement pour en peupler promptement une terre. Voyez Faisanderie.

Chacune de ces especes demande un pays disposé d’une maniere particuliere, & des soins propres que nous allons indiquer séparément. En réunissant ces dispositions & ces soins, on peut réunir & conserver les trois especes ensemble.

Les perdrix grises se plaisent principalement dans les plaines fertiles, chaudes, un peu sablonneuses, & où la récolte est hâtive. Elles fuyent les terres froides, ou du moins elles ne s’y multiplient jamais à un certain point. Cependant si des terres naturellement froides sont échauffées par de bons engrais, si elles sont marnées, &c. l’abondance des perdrix peut y devenir très-grande : voilà pourquoi les environs de Paris en sont peuplés à un point qui paroît prodigieux. Tous les engrais chauds que fournit cette grande ville, y sont répandus avec profusion, & il favorisent autant la multiplication du gibier, que la fécondité des terres. En supposant les mêmes soins, les meilleures récoltes en grains donneront la plus grande quantité de gibier. C’est donc souvent une mal-adresse de la part de ceux qui sont chargés de faire observer les regles des capitaineries, d’y tenir la main avec trop de rigueur. Vous pourriez permettre encore d’arracher l’herbe qui étouffe les blés ; si vous l’empêchez, une récolte précieuse sera perdue, & le blé fourré d’herbe venant à se charger d’eau & à verser, inondera vos nids & noyera vos perdreaux.

La terre étant bien cultivée, les animaux destructeurs étant pris avec soin, il faut encore pour la sûreté & la tranquillité des perdrix grises, qu’une plaine ne soit point nue, qu’on y rencontre de tems en tems des remises plantées en bois, ou de simples buissons fourrés d’épines : ces remises garantissent la perdrix contre les oiseaux de proie, les enhardissent à tenir la plaine, & leur font aimer celle qu’elles habitent. Quand on n’a pour objet que la conservation, il ne faut pas donner une grande étendue à ces remises ; il vaut mieux les multiplier ; des buissons de six perches de superficie seroient très-suffisans, s’ils n’étoient placés qu’à cent toises les uns des autres ; mais si l’on a le dessein de retenir les perdrix après qu’elles ont été chassées & battues dans la plaine, pour les tirer commodément pendant l’hyver, on ne peut pas donner aux remises une étendue moindre que celle d’un arpent. La maniere de les planter est différente aussi, selon l’usage qu’on en veut faire. Voyez Remise.

On peut être sûr que dans un pays ainsi disposé & gardé, on aura beaucoup de perdrix ; mais l’abondance étant une fois établie, il ne faut pas vouloir la porter à l’excès. Il faut tous les ans ôter une partie des perdrix, sans quoi elles s’embarrasseroient l’une l’autre au tems de la ponte, & la multiplication en seroit moindre. C’est un bien dont on est contraint de jouir pour le conserver. La trop grande quantité de coqs est sur-tout pernicieuse. Les perdrix grises s’apparient ; les coqs surabondans troublent les ménages établis, & les empêchent de produire : il est donc nécessaire que le nombre des coqs ne soit qu’égal à celui des poules ; on peut même laisser un peu moins de coqs : quelques-uns se chargent alors de deux poules, & leur suffisent ; elles pondent chacune dans un nid séparé, mais fort près l’une de l’autre ; leurs petits éclosent dans le même tems, & les deux familles se réunissent en une compagnie sous la conduite du pere & des deux meres. Voilà ce qui concerne la conservation des perdrix grises.

Les rouges cherchent naturellement un pays disposé d’une maniere différente ; elles se plaisent dans les lieux élevés, secs & pleins de gravier ; elles cherchent les bois, sur-tout les jeunes taillis & les fourrés de toute espece. Dans les pays où la nature seule les a établies, on les trouve sur les bruyeres, dans les roches ; & quand on n’a d’elles que des soins ordinaires, elles ne paroissent pas se multiplier beaucoup. Les perdrix rouges sont plus sauvages & plus sensibles au froid que ne sont les grises : il leur faut donc plus de retraites qui les rassûrent, & plus d’abris qui pendant l’hyver les garantissent du vent & du froid. Les perdrix grises ne quittent point la plaine lorsqu’elles y sont en sûreté ; elles y couchent & sont pendant tout le jour occupées du soin de chercher à vivre. Les perdrix rouges ont des heures plus marquées pour aller aux gagnages ; elles sortent le soir deux heures avant le soleil couchant ; le matin lorsque la chaleur se fait sentir, c’est-à-dire pendant l’été vers neuf heures, elles rentrent dans les bois & surtout dans les taillis, que nous avons dit leur être nécessaires. Il faut donc que le pays où l’on veut multiplier les perdrix rouges, soit mêlé de bois & de plaines ; il faut encore que ces plaines, quoique voisines des bois, soient fourrées d’un assez grand nombre de petites remises, de buissons, de haies, qui établissent la sûreté de ces oiseaux naturellement farouches. Si quelqu’une de ces choses manque, les perdrix rouges desertent. Les grises sont tellement attachées au lieu où elles sont nées, qu’elles y meurent de faim plûtôt que de l’abandonner ; il n’y a que la crainte extrême des oiseaux de proie qui les y oblige. Les perdrix rouges ont besoin d’une sécurité plus grande ; si vous les faites partir souvent de leurs retraites, cet effroi répété les chassera, & elles courront jusqu’à ce qu’elles ayent trouvé des lieux inaccessibles. On voit par-là que le projet de multiplier dans une terre les perdrix rouges à un certain point, entraîne beaucoup de dépenses & de soins, qui peuvent & doivent peut-être en dégoûter : c’est un objet auquel il faut sacrifier beaucoup, & n’en joüir que rarement. Les perdrix rouges s’apparient comme les grises, & il est essentiel aussi que le nombre des coqs ne soit qu’égal à celui des poules. On peut tuer les coqs dans le courant de l’année, à coups de fusil : avec de l’habitude, on les distingue des poules en ce que celles-ci ont la tête & le cou plus petits, & la forme totale plus legere : si l’on n’a pas pris cette précaution avant le tems de la ponte, il faut au-moins la prendre pendant ce tems pour l’année suivante. Dès que les femelles couvent, elles sont abandonnées par les mâles, qui se réunissent en compagnies fort nombreuses. On les voit souvent vingt ensemble. On peut tirer hardiment sur ces compagnies ; s’il s’y trouve quelques femelles mêlées, ce sont de celles qui ont passé l’âge de produire. Cette opération se doit faire depuis la fin de Juin jusqu’à celle de Septembre : après cela, les vieilles perdrix rouges se mêlent avec les compagnies nouvelles, & les méprises deviennent plus à craindre.

Les faisans se plaisent assez dans les lieux humides ; mais avec de l’attention on peut en retenir partout où il y a du bois & du grain. Il faut aux faisans des taillis qui les couvrent, des arbres sur lesquels ils se perchent, des plaines fertiles qui les nourrissent, dans ces plaines des buissons qui les assûrent, & autant que tout cela une tranquillité profonde, qui seule peut les fixer. Si je voulois peupler d’une grande quantité de faisans un pays nud, je planterois des bosquets de vingt arpens, à trois cents toises les uns des autres. Ces bosquets seroient divisés en quatre parties, dont chacune seroit coupée à l’âge de seize ans, afin qu’il y eût toûjours des taillis fourrés & dequoi percher. Les entre-deux de ces bosquets seroient cultivés comme la terre l’est ordinairement ; une partie seroit semée en blé ; l’autre en mars, pendant que le troisieme resteroit en jachere. Je voudrois outre cela planter à cent toises de chacun de ces grands bosquets, des buissons alongés en haies, qui établiroient la sûreté des faisans dans la plaine ; & ces buissons serviroient à les faire tuer. Le terrein ainsi disposé, on ne tourmenteroit jamais les faisans dans les grands bosquets dont j’ai parlé ; ils y trouveroient un asyle assûré, lorsqu’on les auroit chassés à la faveur des buissons. Si vous faites partir deux ou trois fois les faisans, ils s’effrayent & desertent. On espere en vain d’en retenir beaucoup par-tout où l’on chasse souvent. Ce seroit dans ces haies intermédiaires dont nous avons parlé, qu’on donneroit à manger aux faisans pendant l’hyver. L’orge & le sarrasin sont leur nourriture ordinaire ; ils sont très-friands des féverolles : on peut aussi leur planter des topinambours ; c’est une espece de pomme de terre qu’ils aiment, & qui sert à les retenir, parce qu’il leur faut beaucoup de tems pour la déterrer. Des qu’on s’apperçoit que la campagne ne fournit plus aux faisans beaucoup de nourriture ; dès que les coqs commencent à s’écarter, il faut leur jetter du grain : on ne leur en donne pas beaucoup d’abord ; mais en plein hyver il ne faut pas moins qu’un boisseau mesure de Paris par jour, pour une centaine de faisans ; s’il vient de la neige, il en faut davantage. Pendant la neige, la conservation du gibier en général demande beaucoup d’attention.

Il faut découvrir le gason des prés pour les perdrix grises. Pour cela on se sert de traîneaux triangulaires qui doivent être fort pesans, & armés par-devant d’une espece de soc de fer qui fende la neige. On y attele un ou deux chevaux, & on attache sur le derriere, pour faire l’office du balai, une bourrée d’épines fort rudes, qu’on a soin de charger. Il faut que des hommes balayent, le long des buissons au midi, des places, pour donner à manger aux perdrix rouges. Il faut pour les faisans répandre dans différentes places du fumier, sur lequel on jette du grain. Il est nécessaire qu’ils soient long-tems à le trouver. Si on ne le leur donnoit pas de cette maniere, il seroit dévoré sur le champ ; & après cela leur oisiveté & leur inquiétude naturelle les feroient deserter. Malgré tous ces soins on perd encore beaucoup de faisans, sur-tout pendant les brouillards qui sont fréquens à la fin de l’automne. Voilà ce que nous connoissons de plus essentiel pour la conservation du gibier. Les détails de pratique ne peuvent point être écrits ; mais ils ne seront ignorés d’aucun de ceux qui voudront s’en instruire par l’usage. Nous en avons peut-être trop dit, vû le peu d’importance de la matiere. Le nombre de ceux qu’intéresse la conservation du gibier, ne peut pas être comparé à la foule d’honnêtes gens qu’elle tourmente. Nous ne devons pas finir sans avertir ceux-ci, qu’en fumant leurs terres un peu plus, & en semant leurs blés quinze jours plûtôt, les faisans & les perdrix ne leur feront qu’un leger dommage. A l’égard des lievres & des lapins, leur abondance fait un tort auquel il n’y a point de remede ; on ne les multiplie qu’aux dépens des autres especes de gibier, & à la ruine des recoltes. Ce projet ne peut donc appartenir qu’à des hommes qui ont oublié ce qu’ils sont, & ce qu’en cette qualité ils doivent aux autres. Cet article est de M. le Roy, Lieutenant des Chasses du parce de Versailles.

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Étymologie de « gibier »

Étymologie de gibier - Littré

Bourguign. jubié. La locution primordiale est aler en gibier ; gibier est donc un nom verbal d'un verbe gibeer, giboyer (voy. ce dernier mot).

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Étymologie de gibier - Wiktionnaire

De l’ancien bas vieux-francique *gabaiti (« chasser ») → voir moyen haut allemand gebeize « chasse au faucon », allemand Beize « chasse aux oiseaux de proie »), bait (« appâter »), bite (« mordre ») en anglais, de-fendo, of-fendo en latin.
Le nom commun est le déverbal du verbe.
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Étymologie de gibier - Wiktionnaire

De l’ancien français gibiez, lui-même issu de l’ancien bas francique *gabaiti « chasse au faucon », cf. moyen haut allemand gebeize « id. », allemand Beize « chasse aux oiseaux de proie ».
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Phonétique du mot « gibier »

Mot Phonétique (Alphabet Phonétique International) Prononciation
gibier ʒibje play_arrow

Évolution historique de l’usage du mot « gibier »

Source : Google Books Ngram Viewer, application linguistique permettant d’observer l’évolution au fil du temps du nombre d'occurrences d’un ou de plusieurs mots dans les textes publiés.

Citations contenant le mot « gibier »

  • La chasse au grands gibiers sangliers, chevreuils et renards a été anticipée au premier juin. Objectif, permettre aux chasseurs de réduire la prolifération de ces espèces. Une décision qui ne suffit pas aux agriculteurs, et qui passe mal auprès du grand public et des ligues de protection animale France 3 Nouvelle-Aquitaine, Ouverture de la chasse au grand gibier l'été, un sujet explosif
  • Traditionnellement, en droit français, le gibier est classé res nullius, c’est-à-dire qu’il n’appartient à personne. Dans ce cas un propriétaire de fond ne saurait être responsable de dégâts commis par des animaux qui ne sont pas « ses » animaux. Toutefois la cour de cassation, il y a déjà longtemps, est revenue sur ce principe et a tranché en faveur de l’application de l’article 1383 du Code civil qui pose comme principe que : « Chacun est responsable du dommage qu’il a causé non seulement par son fait, mais encore par sa négligence ou par son imprudence. » D’où l’obligation pour la victime d’apporter la preuve pas toujours évidente de la faute du détenteur du droit de chasse. Cette preuve, si difficile à apporter, a provoqué une ébullition législative. Il fallait résoudre le casse-tête de l’indemnisation des dégâts de gibier. , Dégâts de grand gibier : qui est responsable ?
  • Les techniques utilisées pour nourrir le petit et le grand gibier sont aujourd’hui soigneusement réglementées. Ce qui n’empêche pas quelques vides juridiques… , Gibier : les subtilités de l’agrainage
  • Il y a deux sortes d'écrivains comme il y a deux sortes de chasseurs, ceux qui vont acheter leur gibier chez le marchand de comestibles, et ceux qui le rapportent de la chasse. De Tristan Bernard / Souvenirs et anecdotes
  • Le monsieur qui fait un bon mot et doit ensuite l’expliquer ressemble à un chasseur qui n’aurait pas de chien et serait obligé d’aller chercher son gibier lui même. De Maurice Donnay
  • Un policier en voie de faire une arrestation est toujours exaspéré. Il ressent l'émotion du chasseur devant le gibier ou l'aigreur du persécuteur. De Jean-Jules Richard / Ville rouge
  • Il faut rejeter toujours l’architecte, le peintre, le cordonnier, et ainsi du reste, chacun à son gibier. De Michel de Montaigne / Essais
  • La difficulté pour un chasseur est de faire lever le gibier et de faire coucher les femmes. De Anonyme
  • Le chasseur solitaire est le seul à connaître le prix que lui a coûté son gibier. De Fatou Diome / Le Ventre de l’Atlantique
  • Le chasseur rencontre le gibier là où ils n’ont pas pris rendez-vous. De Proverbe malinké
  • Les histoires d'amour sont comme les histoires de chasse : si le gibier entendait ! De Paul Léautaud
  • Celui qui choisit le chemin le plus facile ne peut espérer y lever du gibier. De Louis Fortin
  • L'homme en mal d'amour, de chasseur devient gibier. De Oscar Louis Forel
  • Les bonheurs sont comme le gibier, quand on les vise de trop loin, on les manque. De Alphonse Karr
  • L'amour est une chasse où le chasseur doit se faire poursuivre par le gibier. De Alphonse Karr
  • Le gibier peut oublier les chasseurs, mais les chasseurs n’oublient pas le gibier. De Proverbe africain

Images d'illustration du mot « gibier »

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Traductions du mot « gibier »

Langue Traduction
Corse ghjocu
Basque joko
Japonais ゲーム
Russe игра
Portugais jogos
Arabe لعبه
Chinois 游戏
Allemand spiel
Italien selvaggina
Espagnol juego
Anglais game
Source : Google Translate API

Synonymes de « gibier »

Source : synonymes de gibier sur lebonsynonyme.fr


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