Tyrannie : définition de tyrannie


Tyrannie : définition du Trésor de la Langue Française informatisé

TYRANNIE, subst. fém.

A. − HIST. DE L'ANTIQ. En Grèce, Sicile, Italie méridionale, régime politique dans lequel le pouvoir, monocratique et absolu, était obtenu par usurpation et par l'abolition du régime aristocratique. La tyrannie de Pisistrate protégeait les paysans. Tandis que la tyrannie s'étoit glissée à Athènes, elle avoit aussi levé l'étendard en Sicile (Chateaubr., Essai Révol., t. 2, 1797, p. 125).
P. anal. Carthage, devenue un état purement agricole et commerçant, réparait promptement ses pertes sous la bienfaisante tyrannie d'Hannibal (Michelet, Hist. romaine, t. 2, 1831, p. 48).
B. − P. ext. Synon. de absolutisme, despotisme, dictature, oppression.
1. [À propos d'une pers.]
a) Pouvoir arbitraire et absolu d'un souverain, d'une personne ou d'un groupe de personnes détenant l'autorité suprême, caractérisé par un gouvernement d'oppression, d'injustice et de terreur. Tyrannie féodale, militaire, révolutionnaire; tyrannie de Bonaparte; les excès de la tyrannie. À dater de cette époque [31 mai 1793] (...) en changeant de gouvernement elle [la France] n'a plus fait que changer de tyrannie (Proudhon, Révol. soc., 1852, p. 21).S'il est devenu banal de dire que le conflit actuel est une guerre mondiale et morale, c'est parce que cela est terriblement vrai. Le combat gigantesque que se livrent la liberté et la tyrannie n'admet pas d'autres limites que celles de la terre ni d'autre terme que la victoire complète de l'un des deux ennemis (De Gaulle, Mém. guerre, 1954, p. 460).
b) Comportement autoritaire, injuste et violent d'une personne ou d'un groupe de personnes (reconnues comme une entité) dans le domaine des relations personnelles, professionnelles, sociales, etc. Tyrannie domestique, religieuse, syndicale; tyrannie d'un père, d'un patron; tyrannie odieuse, insupportable; exercer, subir une tyrannie. D'un mari j'ai dû tout supporter; mais d'un ami, d'un simple ami, je ne veux accepter aucune de ces tyrannies d'affection qui sont les calamités des relations cordiales (Maupass., Notre cœur, 1890, p. 332).Les filles restent des enfants... Elles passent de la tyrannie baroque des parents à la tyrannie sournoise d'un mari (Chardonne, Épithal., 1929, p. 406).
2. [À propos d'une réalité concr. ou abstr.] Fait de s'imposer d'une manière impérieuse et absolue à l'esprit, aux sentiments, à la volonté de quelqu'un; fait de contraindre quelqu'un à se conformer à certaines exigences matérielles, morales. Tyrannie de la morale, de la pensée, des principes, de la raison; tyrannie du progrès; tyrannie de l'amour, des souvenirs. Une action sociale et conservatrice, dont le but est de défendre l'homme des erreurs de sa volonté et de la tyrannie de ses passions, pour le faire jouir de sa véritable liberté (Bonald, Essai analyt., 1800, p. 9).Cette « bougeotte » générale qui se montre curieusement dans la seconde moitié du Moyen Âge, besoin de se soustraire quelques mois à la tyrannie de la misère quotidiennefût-ce au prix de plus grandes fatigues physiques (P. Rousseau, Hist. transp., 1961, p. 67).
P. exagér. et p. iron. Influence, domination excessive dans un domaine particulier. Tyrannie de la mode. Je voudrais que dans ces pages splendides et charmantes, vous retranchassiez (tyrannie de l'imparfait du subjonctif) quatre mots (Hugo, Corresp., 1862, p. 429).
Prononc. et Orth.: [tiʀani]. Att. ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. Ca 1140 « pouvoir oppressif » (Grant mal fist Adam, I, 43d ds T.-L.). Empr. au b. lat. eccl.tyrannia, -ae « id. », v. Blaise Lat. chrét.; ca 730 ds Latham, gr. τ υ ρ α ν ν ι ́ α « id. ». Fréq. abs. littér.: 1 287. Fréq. rel. littér. : xixes.: a) 3 553, b) 1 643; xxes.: a) 876, b) 1 033. Bbg. Dauzat Ling. fr. 1946, p. 259. − Dub. Pol. 1962, p. 436. − Quem. DDL t. 11.

Tyrannie : définition du Wiktionnaire

Nom commun

tyrannie \ti.ʁa.ni\ féminin

  1. Domination usurpée et illégale.
    • Allons enfants de la Patrie
      Le jour de gloire est arrivé !
      Contre nous de la tyrannie
      L'étendard sanglant est levé.
      — (La Marseillaise)
    • Cromwel n'étoit pas moins agité des terreurs de la tyrannie. Il étoit toujours couvert d'une cuirasse, chargé d'armes offensives, et environné de satellites. — (Étienne-François de Lantier, Voyages d’Anténor en Grèce et en Asie avec des notions sur l’Égypte, Paris : Belin & Bernard, an VI, 2e édition, t.1, p.18 (note de bas de page))
    • À peine l’indépendance de l’Amérique du Nord fut-elle proclamée, la paix conclue avec l’ancienne métropole, que ces hommes qui criaient si haut à la tyrannie, à l’oppression, qui réclamaient contre la violation du droit des gens, dont, disaient-ils, ils étaient victimes, organisèrent avec cet implacable sang-froid qu’ils tiennent de leur origine une chasse aux Indiens. — (Gustave Aimard, Les Trappeurs de l’Arkansas, Éditions Amyot, Paris, 1858)
  2. Gouvernement légitime, mais injuste et cruel.
    • Être prudemment barbare et exercer la tyrannie conséquemment signifie, selon ce politique abominable, exécuter tout d'un coup toutes les violences et tous les crimes que l'on juge utiles à ses intérêts. — (Frédéric II & Voltaire, L'anti-Machiavel - 1739 - (édition de 1947))
  3. Toute sorte d’oppressions et de violences.
    • Une circonstance, qui tendait surtout à rehausser la tyrannie de la noblesse et à doubler les souffrances des classes inférieures, dérivait particulièrement de la conquête de Guillaume, duc de Normandie. — (Walter Scott, Ivanhoé, traduit de l’anglais par Alexandre Dumas, 1820)
    • Mais ce n'est pas seulement par goût de la tyrannie que les policiers agissaient ainsi, c'est aussi par goût du lucre. Les tracasseries, le « chantage » qu'ils exerçaient sur les juifs apeurés avaient pour but de leur extorquer de fréquentes « étrennes ». — (Léon Berman, Histoire des Juifs de France des origines à nos jours, 1937)
  4. (En particulier) (Par hyperbole) Comportement capricieux et égoïste.
    • D'Aiglemont a été gâté par ses parents, de même que tu l'as été par ta mère et par moi. Comment espérer que vous pourrez vous entendre tous deux avec des volontés différentes dont les tyrannies seront inconciliables ? Tu seras ou victime ou tyran. — (Honoré de Balzac, La Femme de trente ans, Paris, 1832)
    • L'habile mais féroce tyrannie du cœur exercée par Sand montre insensiblement ses limites; pourtant la “quarante-huitarde” qui se voudrait martyrisée n'en démord pas, solidement ancrée dans son égocentrisme paranoïaque. — (Thierry Ozwald, « La correspondance George Sand/Pauline Viardot ou les tribulations de Nimounne et Fifille », dans Literatura epistolar : Correspondències (s. XIX-XX), tome 7, Lleida, 2002, p. 126)
  5. (Figuré) Pouvoir que certaines choses ont ordinairement sur les hommes.
    • L’éloquence exerce une sorte de tyrannie sur les foules. - La tyrannie de la coutume, de l’usage, de la mode. - La tyrannie des passions.
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Tyrannie : définition du Littré (1872-1877)

TYRANNIE (ti-ra-nnie) s. f.
  • 1Domination usurpée et illégale, bien ou mal exercée (sens ancien). Nous savons que ce prince magnanime [Charles II] eût pu hâter ses affaires, en se servant de la main de ceux qui s'offraient à détruire la tyrannie [Cromwell] par un seul coup, Bossuet, Reine d'Anglet. Je l'avoue franchement, la tyrannie ne me donnait aucun plaisir, Fénelon, Dial. morts anc. (Solon, Pisistrate). Le mot tyrannie, qui avait été pris en bonne part, ne servit plus qu'à exprimer la cruauté jointe à l'usurpation du pouvoir, Lévesque, Instit. Mém. sc. mor et pol. t. II, p. 51.
  • 2Gouvernement injuste et cruel, légitime ou non. Toujours la tyrannie a d'heureuses prémices, Racine, Brit. I, 1. Il ne faut ni art ni science pour exercer la tyrannie, La Bruyère, X. Tous les coups portèrent sur les tyrans, aucun sur la tyrannie, Montesquieu, Esp. III, 3. Sous quelle tyrannie aimeriez-vous mieux vivre ? sous aucune ; mais, s'il fallait choisir, je détesterais moins la tyrannie d'un seul que celle de plusieurs, Voltaire, Dict. phil. Tyrannie. La tyrannie d'un corps est toujours plus impitoyable que celle d'un roi, Voltaire, Mœurs, 182.
  • 3Toute sorte d'oppressions et de violences. Six cents soldats qui avaient été les instruments de leurs tyrannies [de quelques gouverneurs], Vaugelas, Q. C. 545. Tu [Assuérus] ne m'as prodigué tes perfides bienfaits Que pour me faire mieux sentir ta tyrannie, Racine, Esth. III, 1. Tous n'attendent qu'un chef contre la tyrannie [des Romains], Racine, Mithr. III, 1. Il [Napoléon] s'est plaint de la tyrannie qu'elle [l'Angleterre] exerçait sur les mers ; mais c'était ce pouvoir sur mer qui mettait obstacle à sa tyrannie sur terre, Villemain, Souven. contemp. Cent-Jours, VIII.

    Il se dit aussi de l'abus de l'empire sur les animaux. Si l'on ajoute aux causes naturelles d'altération dans les animaux libres celle de l'empire de l'homme sur ceux qu'il a réduits en servitude, on sera surpris de voir jusqu'à quel point la tyrannie peut dégrader, défigurer la nature, Buffon, Quadrup. t. VII, p. 200.

  • 4Humeur, conduite impérieuse et violente dans les rapports de famille ou de société. On a souvent besoin de force et de prudence pour les opposer à la tyrannie de la plupart de nos amis, qui se font un droit sur notre confiance et qui veulent tout savoir de nous, La Rochefoucauld, Réfl. div. p. 115. La tyrannie consiste au désir de domination universelle et hors de son ordre, Pascal, Pens. VI, 37, éd. HAVET. La tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu'on ne peut avoir que par une autre, Pascal, ib. VI, 10. Nous exerçons sur nos frères une espèce de tyrannie, nous prenons contre eux un esprit d'aigreur ou un esprit de dédain, Bossuet, Serm. Samedi de la 3e sem. de carême, Jugem. hum. 1. Il n'y a point de plus maligne tyrannie que de forcer un homme de nous être obligé malgré lui, et c'est indignement abuser du nom de grâce que de le donner à un traitement forcé, plus cruel que le châtiment, Rousseau, Dial. I. Elle [sa femme] m'accuserait de caprice et peut-être de tyrannie, Ch. de Bernard, la Chasse aux amants, III.
  • 5 Fig. Pouvoir que certaines choses ont d'ordinaire sur les hommes. La tyrannie de la beauté. La tyrannie des bienséances. Pour les plus belles vies L'orgueil de la naissance a bien des tyrannies, Corneille, Pulch. I, 1. Elle sent son âme sous la tyrannie d'un démon invisible, Massillon, Carême, Prière 2.

HISTORIQUE

XIIIe s. Maintenant que li rois se porchace de faire son profit et laisse le bien dou pueple, il devient tirans, et sa tirannie n'est pas autre chose que corruption de sa signorie, Latini, Trésor, p. 313.

XIVe s. Justice sans misericorde est tirannie, Ménagier, I, 9.

XVe s. Glacidas, qui estoit de haut courage, plein de toute tyrannie et orgueil, Hist. de la puc. d'Orléans, p. 502, dans LACURNE.

XVIe s. Nous serons exempts de leurs tyrannies, et exactions. Sat. Mén. p. 177.

SUPPLÉMENT AU DICTIONNAIRE

TYRANNIE. - HIST. Ajoutez : XIIe s. [âme] plus sogette à leur tyrannie [des œuvres mondaines] par malvaises penses [pensées], li Dialoge Gregoire lo pape, 1876, p. 334.

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Tyrannie : définition du Encyclopédie, 1re édition (1751)

TYRANNIE, s. f. (Gouvern. politiq.) tout gouvernement injustement exercé sans le frein des lois.

Les Grecs & les Romains nommoient tyrannie le dessein de renverser le pouvoir fondé par les lois, & sur-tout la démocratie : il paroît cependant qu’ils distinguoient deux sortes de tyrannie ; une réelle, qui consiste dans la violence du gouvernement ; & une d’opinion, lorsque ceux qui gouvernent établissent des choses qui choquent la maniere de penser d’une nation.

Dion dit qu’Auguste voulut se faire appeller Romulus ; mais qu’ayant appris que le peuple craignoit qu’il ne voulût se faire roi, Auguste changea de dessein.

Les premiers romains ne vouloient point de roi, parce qu’ils n’en pouvoient souffrir la puissance : les Romains d’alors ne vouloient point de roi, pour n’en point souffrir les manieres ; car quoique César, les triumvirs, Auguste, fussent des véritables rois, ils avoient gardé tout l’extérieur de l’égalité, & leur vie privée contenoit une espece d’opposition avec le faste des rois d’alors ; & quand les Romains ne vouloient point de rois, cela signifioit qu’ils vouloient garder leurs manieres, & ne pas prendre celles des peuples d’Afrique & d’Orient.

Dion ajoute que le même peuple romain étoit indigné contre Auguste, à cause de certaines lois trop dures qu’il avoit données ; mais que sitôt qu’il eut rappellé le comédien Pylade, chassé par les factions de la ville, le mécontentement cessa ; un pareil peuple sentoit plus vivement la tyrannie lorsqu’on chassoit un baladin, que lorsqu’on lui ôtoit toutes les lois ; il falloit bien qu’il tombât sous l’empire de la tyrannie réelle, & cet événement ne tarda pas.

Comme l’usurpation est l’exercice d’un pouvoir auquel d’autres ont droit, nous définissons la tyrannie l’exercice d’un pouvoir également injuste & outré, auquel qui que ce soit n’a aucun droit dans la nature : ou bien la tyrannie est l’usage d’un pouvoir qu’on exerce contre les lois au détriment public, pour satisfaire son ambition particuliere, sa vengeance, son avarice, & autres passions déréglées, nuisibles à l’état. Elle réunit les extrèmes ; & sur la tête d’un million d’hommes qu’elle écrase, elle éleve le colosse monstrueux de quelques indignes favoris qui la servent.

Cette dégénération des gouvernemens est d’autant plus à craindre, qu’elle est lente & foible dans ses commencemens, prompte & vive dans la fin. Elle ne montre d’abord qu’une main pour secourir, & opprime ensuite avec une infinité de bras.

Je dis cette dégénération, cette corruption des gouvernemens, & non pas comme Puffendorf de la simple monarchie, parce que toutes les formes de gouvernement sont sujettes à la tyrannie. Partout où les personnes qui sont élevées à la suprème puissance pour la conduite du peuple, & la conservation de ce qui lui appartient en propre, emploient leur pouvoir pour d’autres fins, & foulent des gens qu’ils sont obligés de traiter d’une toute autre maniere, là certainement est la tyrannie ; soit qu’un seul homme revêtu du pouvoir agisse de la sorte, soit qu’il y en ait plusieurs qui violent les droits de la nation. Ainsi l’histoire nous parle de trente tyrans d’Athènes, aussi bien que d’un à Syracuse ; & chacun sait que la domination des décemvirs de Rome, n’étoit qu’une véritable tyrannie.

Partout où les lois cessent, ou sont violées par le brigandage, la tyrannie exerce son empire ; quiconque révêtu de la puissance suprème, se sert de la force qu’il a en main, sans avoir aucun égard pour les lois divines & humaines, est un véritable tyran. Il ne faut point d’art ni de science pour manier la tyrannie. Elle est l’ouvrage de la force, & c’est tout ensemble la maniere la plus grossiere, & la plus horrible de gouverner. Oderint dùm metuant ; c’est la devise du tyran ; mais cette exécrable sentence n’étoit pas celle de Minos, ou de Rhadamante.

Plutarque rapporte que Caton d’Utique étant encore enfant & sous la férule, alloit souvent, mais toujours accompagné de son maître, chez Sylla le dictateur, à cause du voisinage & de la parenté qui étoit entr’eux. Il vit un jour que dans cet hôtel de Sylla, en sa présence, ou par son ordre, on emprisonnoit les uns, on condamnoit les autres à diverses peines : celui-ci étoit banni, celui-là dépouillé de ses biens, un troisieme étranglé. Pour couper court, tout s’y passoit, non comme chez un magistrat, mais comme chez un tyran du peuple ; ce n’étoit pas un tribunal de justice, c’étoit une caverne de tyrannie. Ce noble enfant indigné se tourne avec vivacité vers son précepteur. « Donnez-moi, dit-il, un poignard ; je le cacherai sous ma robe ; j’entre souvent dans la chambre de ce tyran avant qu’il se leve ; je le plongerai dans son sein, & je délivrerai ma patrie de ce monstre exécrable. Telle fut l’enfance de ce grand personnage, dont la mort couronna la vertu ».

Thalès interrogé quelle chose lui paroissoit la plus surprenante, c’est, dit-il, un vieux tyran, parce que les tyrans ont autant d’ennemis qu’ils ont d’hommes sous leur domination.

Je ne pense pas qu’il y ait jamais eu de peuple, qui ait été assez barbare & assez imbécille pour se soumettre à la tyrannie par un contrat originel ; je sai bien néanmoins qu’il y a des nations sur lesquelles la tyrannie s’est introduite ou imperceptiblement, ou par violence, ou par prescription. Je ne m’érigerai pas en casuiste politique sur les droits de tels souverains, & sur les obligations de tels peuples. Les hommes doivent peut-être se contenter de leur sort ; souffrir les inconvéniens des gouvernemens, comme ceux des climats, & supporter ce qu’ils ne peuvent pas changer.

Mais si l’on me parloit en particulier d’un peuple qui a été assez sage & assez heureux, pour fonder & pour conserver une libre constitution de gouvernement, comme ont fait par exemple les peuples de la grande-Bretagne ; c’est à eux que je dirois librement que leurs rois sont obligés par les devoirs les plus sacrés que les lois humaines puissent créer, & que les lois divines puissent autoriser, de défendre & de maintenir préférablement à toute considération la liberté de la constitution, à la tête de laquelle ils sont placés. C’étoit-là l’avis non-seulement de la reine Elisabeth, qui n’a jamais tenu d’autre langage, mais du roi Jacques lui-même. Voici de quelle maniere il s’énonça dans le discours qu’il fit au parlement en 1603. « Je préférerai toujours en publiant de bonnes lois & des constitutions utiles le bien public & l’avantage de tout l’état, à mes avantages propres, & à mes intérêts particuliers, persuadé que je suis que le bien de l’état est ma félicité temporelle, & que c’est en ce point qu’un véritable roi differe d’un tyran ».

On demande si le peuple, c’est-à-dire, non pas la canaille, mais la plus saine partie des sujets de tous les ordres d’un état, peut se soustraire à l’autorité d’un tyran qui maltraiteroit ses sujets, les épuiseroit par des impôts excessifs, négligeroit les intérêts du gouvernement, & renverseroit les lois fondamentales.

Je réponds d’abord à cette question, qu’il faut bien distinguer entre un abus extrème de la souveraineté, qui dégénere manifestement & ouvertement en tyrannie, & qui tend à la ruine des sujets ; & un abus médiocre tel qu’on peut l’attribuer à la foiblesse humaine.

Au premier cas, il paroît que les peuples ont tout droit de reprendre la souveraineté qu’ils ont confiée à leurs conducteurs, & dont ils abusent excessivement.

Dans le second cas, il est absolument du devoir des peuples de souffrir quelque chose, plutôt que de s’élever par la force contre son souverain.

Cette distinction est fondée sur la nature de l’homme & du gouvernement. Il est juste de souffrir patiemment les fautes supportables des souverains, & leurs légeres injustices, parce que c’est-là un juste support qu’on doit à l’humanité ; mais dès que la tyrannie est extrème, on est en droit d’arracher au tyran le dépôt sacré de la souveraineté.

C’est une opinion qu’on peut prouver 1°. par la nature de la tyrannie qui d’elle-même dégrade le souverain de sa qualité qui doit être bienfaisante. 2°. Les hommes ont établi les gouvernemens pour leur plus grand bien ; or il est évident que s’ils étoient obligés de tout souffrir de leurs gouverneurs, ils se trouveroient réduits dans un état beaucoup plus fâcheux, que n’étoit celui dont ils ont voulu se mettre à couvert sous les aîles des lois. 3°. Un peuple même qui s’est soumis à une souveraineté absolue, n’a pas pour cela perdu le droit de songer à sa conservation, lorsqu’il se trouve réduit à la derniere misere. La souveraineté absolue en elle-même, n’est autre chose que le pouvoir absolu de faire du bien ; ce qui est fort contraire au pouvoir absolu de faire du mal, que jamais aucun peuple, suivant toute apparence, n’a eu intention de conférer à aucun mortel. Supposé, dit Grotius, qu’on eût demandé à ceux qui les premiers ont donné des lois civiles, s’ils prétendoient imposer aux citoyens la dure nécessité de mourir, plutôt que de prendre les armes pour se défendre contre l’injuste violence de leur souverain ; auroient-ils répondu qu’oui ? Il y a tout lieu de croire qu’ils auroient décidé qu’on ne doit pas tout souffrir ; si ce ce n’est peut-être, quand les choses se trouvent tellement disposées, que la résistance causeroit infailliblement les plus grands troubles dans l’état, ou tourneroit à la ruine d’un très-grand nombre d’innocens.

En effet, il est indubitable que personne ne peut renoncer à sa liberté jusque-là ; ce seroit vendre sa propre vie, celle de ses enfans, sa religion ; en un mot tous ses avantages, ce qui certainement n’est pas au pouvoir de l’homme.

Ajoutons même qu’à parler à la rigueur, les peuples ne sont pas obligés d’attendre que leurs souverains aient entierement forgé les fers de la tyrannie, & qu’ils les aient mis dans l’impuissance de leur résister. Il suffit pour qu’ils soient en droit de penser à leur conservation, que toutes les démarches de leurs conducteurs tendent manifestement à les opprimer, & qu’ils marchent, pour ainsi dire, enseignes déployées à l’attentat de la tyrannie.

Les objections qu’on fait contre cette opinion ont été si souvent résolues par tant de beaux génies ; Bacon, Sydney, Grotius, Puffendorf, Locke & Barbeyrac, qu’il seroit superflu d’y répondre encore ; cependant les vérités qu’on vient d’établir sont de la derniere importance. Il est à-propos qu’on les connoisse pour le bonheur des nations, & pour l’avantage des souverains qui abhorrent de gouverner contre les lois. Il est très bon de lire les ouvrages qui nous instruisent des principes de la tyrannie, & des horreurs qui en résultent. Apollonius de Thyane se rendit à Rome du tems de Néron pour voir une fois, disoit-il, quel animal c’étoit qu’un tyran. Il ne pouvoit pas mieux tomber. Le nom de Néron a passé en proverbe, pour désigner un monstre dans le gouvernement ; mais par malheur Rome n’avoit plus sous lui, qu’un foible reste de vertu ; & comme elle en eut toujours moins, elle devint toujours plus esclave ; tous les coups porterent sur les tyrans ; aucun ne porta sur la tyrannie. (Le Chevalier de Jaucourt.)

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Étymologie de « tyrannie »

Étymologie de tyrannie - Littré

Prov. tirannia ; esp. tirania ; ital. tirannia ; du grec τυραννία, qui vient de τύραννος.

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Étymologie de tyrannie - Wiktionnaire

(XIIe siècle)[1] Du grec ancien τυραννία, turannía (« tyrannie, pouvoir absolu »).
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Phonétique du mot « tyrannie »

Mot Phonétique (Alphabet Phonétique International) Prononciation
tyrannie tirani play_arrow

Citations contenant le mot « tyrannie »

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  • Se révolter contre la tyrannie, c'est obéir à Dieu. De Thomas Jefferson / Devise
  • S’associer à un fou est une tyrannie pour l’âme. De Hazrat Ali
  • Les excès de la liberté mènent au despotisme ; mais les excès de la tyrannie ne mènent qu'à la tyrannie. De François René de Chateaubriand
  • Il y a une grande analogie entre la tyrannie de tous et la tyrannie d’un seul. De François René de Chateaubriand / Œuvres complètes, décembre 2013
  • L'histoire de la femme est l'histoire de la pire forme de tyrannie que le monde ait jamais connue : la tyrannie du faible sur le fort. C'est la seule tyrannie qui perdure. De Oscar Wilde
  • Toute autorité contient les germes de la tyrannie. De Moses Isegawa / Chroniques abyssiniennes
  • La tyrannie mène à la lacheté de l’esprit. De Hazrat Ali
  • La pire tyrannie est celle de l'habitude. De Publius Syrus
  • La beauté est une courte tyrannie. De Zénon de Kition
  • Où finit la loi, commence la tyrannie. De William Pitt
  • La tyrannie est une habitude. De Fiodor Dostoïevski / Nouvelles de la maison des morts
  • La corruption des mœurs est mortelle pour les républiques et utile aux tyrannies et aux monarchies absolues : cela seul suffit à juger de la nature et de la différence de ces deux sortes de gouvernement. Giacomo Leopardi, Zibaldone, I, 377
  • De mauvaises lois sont la pire sorte de tyrannie. Edmund Burke, Speech in Bristol, 1780
  • Encore que, sous la tyrannie, tous soient avilis, tous pour autant ne sont pas vils. Vittorio Alfieri, Della tirannide, I, 4
  • Vivre sans âme est le moyen le plus court et le plus sûr de vivre longtemps et en sécurité sous une tyrannie. Vittorio Alfieri, Della tirannide, II, 2
  • De la peur de tous naît, sous la tyrannie, la lâcheté du plus grand nombre. Vittorio Alfieri, Della tirannide, I, 4
  • L'ambition, sous la tyrannie, se voyant interdire toutes les routes et tous les objectifs vertueux et sublimes, devient d'autant plus vile et vicieuse qu'elle est plus grande. Vittorio Alfieri, Della tirannide, I, 5
  • Rien pour l'État n'est plus dangereux qu'un tyran. Euripide, Les Suppliantes, 429 (traduction M. Delcourt)
  • La mort est plus douce que la tyrannie. Eschyle, Agamemnon, 1365 (traduction P. Mazon)
  • La multitude qui ne se réduit pas à l'unité est confusion ; l'unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie. Blaise Pascal, Pensées, 871 Pensées
  • Il n'y a pas de mal plus grand, et des suites plus funestes, que la tolérance d'une tyrannie qui la perpétue dans l'avenir. Charles de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, Mes pensées
  • De toutes les tyrannies, la pire est celle qui peut ainsi compter ses sujets et voir de son siège les limites de son empire. François Guizot, Essais sur l'histoire de France
  • Il y a eu de la lâcheté partout où il y a eu de la tyrannie. Jean-Louis Guez de Balzac, Le Prince

Traductions du mot « tyrannie »

Langue Traduction
Corse tirania
Basque tirania
Japonais 暴政
Russe тирания
Portugais tirania
Arabe استبداد
Chinois 暴政
Allemand tyrannei
Italien tirannia
Espagnol tiranía
Anglais tyranny
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Synonymes de « tyrannie »

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Antonymes de « tyrannie »



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