L'aphérèse – Figure de style [définition et exemples]
Personne ne dit « autobus » en montant dans un « bus », ni « beefsteak » en commandant un « steak ». Ces mots tronqués par le début portent un nom précis en linguistique : l’aphérèse. Très présente dans la langue parlée, cette figure de style joue aussi un rôle en poésie et en littérature. Voici sa définition, son origine et des exemples pour bien comprendre son mécanisme.
Définition de l’aphérèse
L’aphérèse est une figure de style qui consiste à retrancher une ou plusieurs syllabes, lettres ou phonèmes au début d’un mot. Le mot ainsi raccourci conserve son sens d’origine, mais prend souvent une tonalité plus familière.
Par exemple, le mot « bus » est une aphérèse d’« autobus ». De la même manière, « Toine » est une aphérèse d’« Antoine ». Ce procédé touche aussi bien les noms communs que les prénoms.
L’aphérèse appartient à la famille des métaplasmes, c’est-à-dire les figures qui modifient la forme sonore ou graphique d’un mot. Elle se distingue de deux autres métaplasmes proches :
- L’apocope : suppression de syllabes à la fin du mot (« télé » pour « télévision », « photo » pour « photographie »).
- La syncope : suppression de syllabes au milieu du mot (« m’sieur » pour « monsieur »).
Tandis que l’apocope est très fréquente en français courant, l’aphérèse est plus rare. Elle est surtout associée au registre familier et à l’oralité.
Aphérèse et registre de langue
L’aphérèse sert souvent de marqueur social. En supprimant le début d’un mot, le locuteur signale un registre décontracté, voire argotique. C’est le cas de « Ricain » pour « Américain » ou de « blème » pour « problème ».
Dans la langue familière, l’aphérèse est parfois spontanée. On dit « ‘jour » pour « bonjour », « ‘soir » pour « bonsoir » ou encore « ‘tention » pour « attention ». Ces formes tronquées reflètent la tendance naturelle du français parlé à l’économie (ce qui pose bien des difficultés aux apprenants du français !).
Par ailleurs, l’aphérèse produit fréquemment des hypocoristiques, c’est-à-dire des diminutifs affectueux de prénoms. « Toinette » vient ainsi d’« Antoinette », « Matt » de « Matthieu » ou encore « Sandrine » pour « Alexandrine. »
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Origine et étymologie de l’aphérèse
Le mot « aphérèse » vient du grec ancien aphaíresis (« fait d’enlever, d’ôter, de soustraire »), par l’intermédiaire du latin aphaeresis.
L’aphérèse désigne donc littéralement le fait de « retirer quelque chose ». Ce sens correspond parfaitement au procédé linguistique : on retire le début d’un mot.
À noter qu’en médecine, le terme « aphérèse » désigne aussi une technique de prélèvement sanguin. Même image : on prélève quelque chose.
Le procédé est attesté depuis l’Antiquité. Les grammairiens latins utilisaient déjà ce concept pour décrire certaines évolutions phonétiques. En français, l’aphérèse a joué un rôle important dans la formation du vocabulaire courant au fil des siècles.
Exemples d’aphérèse
Exemples dans la langue courante
De nombreux mots du quotidien sont issus d’aphérèses. Certains sont si courants qu’on a oublié leur forme d’origine :
- Bus pour « autobus » (lui-même issu d’« omnibus »)
- Car pour « autocar »
- Steak pour « beefsteak »
- Ricain pour « Américain »
- Blème pour « problème »
D’autres aphérèses sont plus spontanées et relèvent du langage familier :
- ‘jour pour « bonjour »
- ‘soir pour « bonsoir »
- ‘tention pour « attention »
- ‘coute pour « écoute »
Exemples en littérature
Plusieurs romanciers ont fait de l’aphérèse un outil stylistique pour transcrire la langue parlée.
Raymond Queneau ouvre Zazie dans le métro (1959) par le mot « Doukipudonktan », transcription phonétique de « D’ou est-ce qu’il pue donc tant ? ». Dans tout le roman, il reproduit les troncations de l’oral : « meussieu » pour « monsieur », « skeutadittaleur » pour « ce que tu as dit tout à l’heure ». Queneau appelait cette langue le « néo-français ».
Louis-Ferdinand Céline adopte une approche similaire dans Voyage au bout de la nuit (1932). Il transpose le parler populaire jusque dans la narration, et non plus seulement dans les dialogues. Cette technique se renforce dans Mort à crédit (1936), truffé d’argot et de formes tronquées.
Dans le roman moderne, certains auteurs reprennent le procédé de l’aphérèse pour retranscrire l’oralité. Par exemple, Olivier Adam, dans Les Lisières, écrit une aphérèse de « Et bien » :
Ben toi t’étais déjà un rêveur
Olivier Adam, Les Lisières
Exemples d’aphérèses historiques
Certaines aphérèses se sont produites au cours de l’évolution du français. Elles ne sont plus perçues comme des raccourcissements aujourd’hui :
- Cette issu de l’ancien français « cesta » (aphérèse progressive)
- Lors pour « alors » dans la langue classique
Ces exemples montrent que l’aphérèse n’est pas seulement une figure de style volontaire. Elle participe aussi à l’évolution naturelle de la langue.
Pour aller plus loin, vous pouvez consulter notre guide complet des figures de style en français.