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Kakemphaton – Figure de style [définition et exemples]

J’ai longtemps cru que les grands auteurs classiques ne commettaient jamais de faux pas. Puis j’ai découvert le kakemphaton, cette figure de style où les mots trahissent ceux qui les écrivent. Même Corneille n’y a pas échappé. Je vous explique tout sur cette figure de style un peu particulière.

Définition du kakemphaton

Le kakemphaton est une figure de style fondée sur l’homophonie. Il désigne une phrase ou un vers dont la prononciation produit, par la collision des syllabes entre deux mots voisins, un sens second involontaire, souvent ridicule ou grivois.

Ce phénomène repose sur le découpage phonétique. Lorsque l’on prononce une suite de mots à voix haute, les frontières entre les syllabes peuvent se déplacer. L’oreille perçoit alors un mot ou une expression que l’auteur n’avait pas prévus.

Et le désir s’accroît quand l’effet se recule.

Corneille, Polyeucte

Dans ce célèbre alexandrin, la séquence « l’effet se recule » s’entend comme « les fesses reculent ». Le sens noble et tragique du vers bascule dans le comique. Ce kakemphaton involontaire aurait provoqué l’hilarité du public, obligeant Corneille à modifier le vers dans les éditions suivantes.

Le kakemphaton se distingue du calembour par une différence d’intention. Le calembour est un jeu de mots volontaire. Le kakemphaton, lui, est le plus souvent accidentel. L’auteur ne perçoit pas l’équivoque que sa phrase contient. Toutefois, certains auteurs et humoristes exploitent le procédé à dessein, transformant l’accident en ressort comique.

Patrick Bacry, dans Les Figures de style et autres procédés stylistiques (Belin, 2017), répertorie le kakemphaton comme un procédé involontaire ou volontaire fondé sur l’homophonie.

Origine et étymologie du kakemphaton

Le terme kakemphaton vient du grec ancien κακεμφάτον (kakempháton), forme substantivée de l’adjectif κακέμφατος (kakémphatos), qui signifie « malsonnant, inconvenant, vulgaire ». Ce mot est composé de deux éléments : κακός (kakós), « mauvais, mal », et ἐμφαίνω (emphaínô), « montrer, faire paraître ».

Le kakemphaton était déjà identifié dans la rhétorique antique. Le rhéteur latin Quintilien, au Ier siècle apr. J.-C., le classe parmi les vitia (défauts) du discours dans son traité De institutione oratoria. Pour Quintilien, le kakemphaton est une faute que l’orateur doit éviter.

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En français, le terme apparaît sous différentes graphies : « cacemphaton », « kakemphaton » ou encore « cacoephaton ». La forme « kakemphaton » s’est imposée dans l’usage contemporain.

Exemples de kakemphaton

Les kakemphatons involontaires chez les classiques

Les dramaturges du XVIIe siècle, soumis à la contrainte de l’alexandrin, ont produit de nombreux kakemphatons malgré eux. Corneille reste le plus célèbre fournisseur de ces accidents phonétiques.

Je suis romaine, hélas, puisque mon époux l’est.

Corneille, Horace

La fin du vers, « époux l’est », s’entend comme « poulet ». L’héroïne tragique, Sabine, déclare son appartenance à Rome dans un moment de déchirement. L’équivoque phonétique ruine l’effet dramatique. Corneille a corrigé ce vers dans les éditions ultérieures : « Je suis Romaine, hélas, puisqu’Horace est Romain. »

Car ce n’est pas régner qu’être deux à régner.

Corneille, La Mort de Pompée

Ici, « deux à régner » laisse entendre « deux araignées ». La sentence politique se mue en image burlesque.

D’autres auteurs ont été victimes de kakemphatons. Victor Hugo, dans Les Châtiments, écrit :

Son crâne était ouvert comme un bois qui se fend.

Victor Hugo, Les Châtiments

Le vers peut s’entendre « Son crâne était tout vert ». Le pathétique du poème cède la place, l’espace d’un instant, à une image involontairement cocasse.

Jean-Baptiste Rousseau, dans une ode à la postérité, écrit quant à lui :

Vierge non encor née, en qui tout doit renaître.

Jean-Baptiste Rousseau, Odes

La séquence « non encor née » produit l’image d’une « vierge non encornée », tout à fait étrangère à l’intention du poète.

Les kakemphatons littéraires au XIXe siècle

Adolphe Dumas, dans Le Camp des croisés, offre un kakemphaton devenu proverbial :

Je sortirai du camp, mais quel que soit mon sort,
J’aurai montré, du moins, comme un vieillard en sort.

Adolphe Dumas, Le Camp des croisés

La fin du second vers, « vieillard en sort », produit « vieil hareng saur ». Ce vers a été moqué par des générations de critiques et d’amateurs de jeux de mots.

Le chanteur Renaud le reprend d’ailleurs dans sa chanson Sans dec’ : « Le jour de notre naissance deux scarabées sont morts / Dès qu’un enfant rentre dans la vie, un vieillard en sort ».

Le romancier Charles-Victor Prévot d’Arlincourt a également livré un kakemphaton devenu célèbre :

Sur le sein de l’épouse, il écrasa l’époux.

Charles-Victor Prévot d’Arlincourt

Ici, le terme « l’époux » s’entend comme « les poux ».

Les kakemphatons volontaires et humoristiques

Certains auteurs exploitent le kakemphaton comme un véritable procédé comique. Le chanteur Boby Lapointe est sans doute le maître du genre. Sa chanson Le Tube de toilette est entièrement construite sur des kakemphatons : chaque vers possède un double sens phonétique.

Dans Mon père et ses verres, il écrit :

Mon père est marinier
Dans cette péniche
Ma mère dit la paix niche
Dans ce mari niais.

Boby Lapointe, Mon père et ses verres

Chaque vers cache un second texte. « La paix niche / dans ce mari niais » peut s’entendre « la péniche / dans ce marinier ». Le procédé systématique transforme la chanson en exercice de virtuosité linguistique.

Alphonse Allais, célèbre pour son humour absurde, joue aussi avec les formes verbales pour créer des sonorités équivoques :

Je ne sais comment vous pûtes ;
Ah ! Fallait-il que je vous visse ;
Fallait-il que vous me plussiez !

Alphonse Allais

Les conjugaisons au subjonctif passé, grammaticalement correctes, produisent des sonorités qui rappellent des mots vulgaires. Allais utilise la grammaire elle-même comme machine à kakemphatons.

Guillaume Apollinaire a également manié le procédé. Pendant la Première Guerre mondiale, il aurait apposé sur la casemate qu’il partageait avec ses compagnons d’armes l’inscription « Les Cénobites tranquilles ». La lecture continue de ces mots révèle une expression nettement plus grivoise…

Le kakemphaton au cinéma et dans la culture populaire

Le titre du film de Mehdi Charef, Le Thé au harem d’Archimède (1985), constitue un kakemphaton volontaire. Lu à voix haute et sans pause, il s’entend comme « le théorème d’Archimède ». Le jeu de mots donne au titre une dimension à la fois savante et populaire.

On trouve aussi le procédé dans les moyens mnémotechniques. La phrase « C’est assez, dit la baleine, je me cache à l’eau car j’ai le dos fin » se lit phonétiquement : « Cétacé, dit la baleine, je me cachalot car j’ai le dauphin ». Ce kakemphaton pédagogique permet de retenir les noms de trois cétacés.

Kakemphaton, calembour et paronomase : quelles différences ?

Le kakemphaton appartient à la famille des figures qui jouent sur les sons et l’homophonie. Il est utile de le distinguer de deux procédés voisins.

  • Le calembour est un jeu de mots intentionnel qui exploite la polysémie ou l’homophonie. Son auteur en maîtrise l’effet. Le kakemphaton, au contraire, se caractérise d’abord par son caractère involontaire, même s’il peut être repris volontairement.
  • La paronomase rapproche des mots aux sonorités proches mais aux sens différents (« qui se ressemble s’assemble »). Le kakemphaton ne rapproche pas deux mots : il produit un mot fantôme par le redécoupage phonétique d’une suite de syllabes.
  • L’antanaclase reprend un même mot dans deux sens différents. Le kakemphaton, lui, fait entendre un mot absent du texte écrit.

Ces distinctions montrent que le kakemphaton occupe une place singulière parmi les figures de style. Il est la seule figure où le sens parasite naît exclusivement de la prononciation, indépendamment de l’intention de l’auteur.

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Nicolas Le Roux

Nicolas Le Roux

Nicolas est le fondateur du site. Diplômé de Sciences Po Paris en 2014, il est passionné par les langues et la littérature. Il a rédigé plusieurs centaines d'articles sur les difficultés de l'orthographe française depuis 2015. Il rédige également des guides de grammaire, des articles sur les expressions francophones ainsi que des critiques littéraires.

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