Imprécation : définition de imprécation


Imprécation : définition du Trésor de la Langue Française informatisé

IMPRÉCATION, subst. fém.

A. − ANTIQ. Prière solennelle appelant (sur l'ennemi, le coupable) la colère des divinités infernales (spécialement des furies). Un serment se fait au nom des furies avec des imprécations terribles (Chateaubr., Génie, t. 1, 1803, p. 548) :
1. Chaque armée prononce contre l'armée ennemie une imprécation dans le genre de celle dont Macrobe nous a conservé la formule : « O Dieux, répandez l'effroi, la terreur, le mal parmi nos ennemis. Que ces hommes et quiconque habite leurs champs et leur ville, soient par vous privés de la lumière du soleil. Que cette ville et leurs champs, et leurs têtes et leurs personnes, vous soient dévoués. » Fustel de Coul., Cité antique,1864, p. 263.
P. anal. Malédiction solennelle, proférée contre quelqu'un. Charger (qqn) d'imprécations. Nous avons marqué ce jour pour frapper d'une imprécation irrévocable les mauvais esprits de l'Écosse (Nodier, Trilby,1822, p. 152).
[Dans l'antiq. gréco-latine] Catilina, chargé d'imprécations, fut obligé de sortir du Sénat, où il avait eu l'audace de paraître encore (Michelet, Hist. romaine, t. 2, 1831, p. 228).Ces solitudes retentissent encore des imprécations d'Oreste et des cris de sa mère sous le couteau (Barrès, Voy. Sparte,1906, p. 141).Les imprécations des héros tragiques maudissant leur destin (Camus, Homme rév.,1951, p. 44).RHÉT. [P. réf. aux héros de l'Antiq.; en gén. au plur.] Ensemble d'invectives et de malédictions, chargées d'exprimer la fureur ou la soif de vengeance à leur paroxysme. Je conçois les imprécations de Camille [chez Corneille] comme une suite de cris rapidement articulés, et j'oserai le dire, monotones (Mérimée, Ét. litt. russe, t. 2, 1868, p. 251).Les « fureurs », les « imprécations », voilà qui, dans Racine, paraît le plus humain (Mauriac, Vie Racine,1928, p. 110).
[Dans la tradition judéo-chrétienne] Un sarcophage chrétien des catacombes de Rome porte une formule d'imprécation dont j'ai appris avec le temps à comprendre le sens terrible (A. France, Bonnard,1881, p. 372) :
2. ... je songe aux deux victimes que ce même grand-prêtre consacrait à certains jours de l'année : l'une que l'on immolait sur l'autel, et l'autre, l'autre, l'émissaire, que l'on expédiait, chargée d'imprécations, dans les ténèbres extérieures. Claudel, Poète regarde Croix,1938, p. 247.
B. − P. ext. Souhait de malheur, adressé à quelqu'un; p. ext. injure. Lancer, proférer, hurler, fulminer des imprécations; éclater, se répandre en imprécations; un flot d'imprécations. Je maudis Arabelle par une seule imprécation qui l'eût tuée si elle l'eût entendue (Balzac, Lys,1836, p. 237).C'est à je ne sais quel Portugais qu'il en a et vers lequel il jette ses imprécations ordurières (Gide, Voy. Congo,1927, p. 701).Seul, Vallès apporte dans la malédiction de l'art un ton d'imprécation qui l'authentifie (Camus, Homme rév.,1951, p. 314).
Imprécation contre (qqn, qqc.).C'était une tempête d'imprécations contre le faisan qui rôtissait, contre les sauces dont l'odeur grasse ravageait leurs estomacs vides (Zola, Germinal,1885, p. 1440).Joséphine, indignée, se répandit en imprécations contre son père (A. France, Dieux ont soif,1912, p. 216).Rien ne lui est plus étranger [à Maurice de Guérin] que les anathèmes et les imprécations de Vigny contre la nature (Mauriac, Journal 3,1940, p. 234).
Imprécation sur (qqn, qqc.).Quelles imprécations sur les théâtres! (Reybaud, J. Paturot,1842, p. 77).
Prononc. et Orth. : [ε ̃pʀekasjɔ ̃]. Att. ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. a) Ca 1355 antiq. « prière solennelle par laquelle on vouait aux dieux infernaux un coupable ou un ennemi » (P. Bersuire, Traduction de Tite-Live, ms. B.N. 20312 ter, fo15 vods Littré); b) 1564 « souhait de malheur contre quelqu'un » (Thierry). Empr. au lat.imprecatio attesté au sens de « malédiction » dès le 1ers. (TLL). Le b. lat. imprecatio « bénédiction » (ibid.) est à l'orig. du m. fr. imprecacion « fait d'appeler la bénédiction de Dieu sur soi-même » (1374, J. Golein, Rationale divinorum officiorum de G. Durant [trad.] ds Gdf.). Fréq. abs. littér. : 296. Fréq. rel. littér. : xixes. : a) 593, b) 373; xxes. : a) 332, b) 353.

Imprécation : définition du Wiktionnaire

Nom commun

imprécation \ɛ̃.pʁe.ka.sjɔ̃\ féminin

  1. Souhait de malheurs qu’on fait contre quelqu’un.
    • […] et je m’assis, rêvant à quoi ? à cette pauvre reine que j’avais vue si belle, si heureuse, si aimée ; qui, la veille, poursuivie des imprécations de tout un peuple, avait été conduite en charrette à l’échafaud. — (Alexandre Dumas, Les Mille et Un Fantômes)
    • La Moussotte ne se connaissait plus; elle en oublia de se peigner, cassa de la vaisselle et se répandit par tout le village en imprécations dont l’énergie ne cédait en rien à celle des prophètes de la Bible. — (Louis Pergaud, Le retour, dans Les Rustiques, nouvelles villageoises, 1921)
    • Henri eut un petit rire. Il se souvint tout à coup d’une vieille chronique où il avait, pour flétrir, stigmatiser, juvénaliser les comportements bourgeois, accumulé des bataillons d’imprécations pétaradantes, de prosopopées incendiaires, d’antithèses fulgurantes. — (Victor Méric, Les Compagnons de l’Escopette, Éditions de l’Épi, Paris, 1930, pages 81-82)
    • Nous voici devisant avec des Montalbanais de toutes sortes, gens fins et subtils, très avertis du fléau dont nous recherchons les causes, le dénonçant, le déplorant même, le vitupérant, le décrivant, l’analysant, l’exécrant, l’accablant d’imprécations, mais s’en tenant là. — (Ludovic Naudeau, La France se regarde : le Problème de la natalité, Librairie Hachette, Paris, 1931)
    • Elle était envoyée chez le proviseur presque aussi souvent que Dan Swansea, à cause de sa propension à siffler des imprécations du genre : « Tu mourras en enfer, sodomite » aux filles qui roulaient des patins à leurs copains dans les couloirs. — (Jennifer Weiner, Des amies de toujours, Éditions Belfond, traduit de l'américain par Hélène Colombeau, 2011)
  2. (En particulier) (Rhétorique) Figure par laquelle on souhaite des malheurs à celui dont on parle ou à qui l’on parle.
    • Les imprécations de Camille contre Rome dans la tragédie Horace.
  3. (Antiquité) Prière solennelle faite contre quelqu’un pour attirer sur lui la vengeance, la punition divine.
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Imprécation : définition du Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition (1932-1935)

IMPRÉCATION. n. f.
Souhait de malheurs qu'on fait contre quelqu'un. Faire des imprécations contre quelqu'un, le charger d'imprécations. Il nous en assura avec mille serments et mille imprécations, en faisant mille imprécations contre lui-même. Il se dit particulièrement, en termes de Rhétorique, de la Figure par laquelle on souhaite des malheurs à celui dont on parle ou à qui l'on parle. Les imprécations de Camille contre Rome dans la tragédie d'Horace.

IMPRÉCATION se disait, en termes d'Antiquité, de Prières solennelles faites contre quelqu'un pour attirer sur lui la vengeance, la punition divine.

Imprécation : définition du Littré (1872-1877)

IMPRÉCATION (in-pré-ka-sion ; en vers, de cinq syllabes) s. f.
  • 1Souhait qu'on fait contre quelqu'un. Il a fait contre moi mille imprécations, Tristan, Mariane, I, 3. Bénissez ceux qui font des imprécations contre vous, et priez pour ceux qui vous calomnient, Sacy, Bible, Saint Luc, VI, 28. C'était une espèce d'imprécation parmi les Hébreux, de souhaiter à un homme que le sang d'un autre homme retombât sur lui, Bourdaloue, Exhort. sur le jug. du peuple contre J. C. t. IV, p. 55. Ils firent mille imprécations contre don Alvar, Lesage, Diable boit. ch. 13, dans POUGENS. Les imprécations ne nous secourent pas, Voltaire, Scythes, V, 4. Et comment désormais soutenir les approches, Le désespoir, les cris, les éternels reproches, Les imprécations d'une mère en fureur ? Voltaire, Orphel. de la Chine, II, 2. Je vous ferai présent la première fois d'un recueil d'imprécations et de serments nouvellement inventés par un capitaine de dragons, Boissy, Français à Londres. sc. 15.
  • 2 Terme d'antiquité. Formule solennelle, par laquelle on flétrissait publiquement un ennemi de l'État, en l'exilant ou en le condamnant à mort par contumace. Ce tribun [Ateius], s'étant inutilement opposé au départ de Crassus, courut à la porte de la ville par où il devait sortir, mit à terre un brasier plein de feu, et, dès que Crassus fut arrivé vis-à-vis, il jeta dans ce brasier des parfums, y versa des libations, et prononça dessus des imprécations terribles qu'on ne put entendre sans frémir d'horreur, Rollin, Hist. anc. Œuvres, t. IX, p. 487, dans POUGENS. Ils alléguaient, entre autres raisons, les imprécations et les exécrations prononcées par les prêtres et par tous les autres ministres de la religion contre Alcibiade, et même contre ceux qui proposeraient de le rappeler, Rollin, ib. t. IV, p. 17.
  • 3 Terme de rhétorique. Figure par laquelle on souhaite des malheurs à celui dont on parle ou à qui l'on parle.

SYNONYME

IMPRÉCATION, MALÉDICTION. L'imprécation est l'action de faire une prière contre quelqu'un ; la malédiction est l'action de maudire. L'imprécation est une prière ; la malédiction n'est point une prière, c'est une sorte de sentence prononcée au nom d'un sentiment religieux par une personne qui a le droit de la prononcer.

HISTORIQUE

XIVe s. Une loy de horrible imprecacion, Bercheure, f° 15, verso.

XVIe s. Quand je tanse avec mon valet, je tanse du meilleur courage que j'aye ; ce sont vrayes et non feinctes imprecations, Montaigne, I, 270.

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Imprécation : définition du Encyclopédie, 1re édition (1751)

IMPRÉCATION, s. f. (Antiq. greq. & rom.) execratio, devotio, deprecatio, obsecratio, c’est-à-dire malédiction. Ce terme dans l’acception commune, désigne proprement des vœux formés par la colere ou par la haine.

On appelle de ce mot les expressions emportées, que le desir de la vengeance nous arrache, lorsque nous sentant trop foibles pour nuire par nous-mêmes à ce que nous haïssons, nous osons réclamer le secours de la divinité, & l’inviter à épouser nos ressentimens.

Mais il s’agit ici de ces imprécations singulieres des anciens, que leur religion & la croyance des peuples autorisent. Ce sujet vraîment curieux pour un littérateur philosophe, a fait la matiere de plusieurs savans mémoires insérés dans le recueil de l’académie des Belles-Lettres : il en faut détacher les généralités les plus importantes & les plus assortissantes au plan de cet Ouvrage.

Commençons par distinguer les imprécations des anciens, en imprécations publiques, en imprécations des particuliers, & en imprécations contre soi-même, lorsqu’on se dévouoit pour la patrie ; mais nous ne dirons rien de ces dernieres, parce que nous en avons déja traité à l’article Dévouement, (Hist. & Littér.)

J’entends par imprécations publiques, celles que l’autorité publique ordonnoit en certains cas chez les Grecs, chez les Romains, & chez quelques autres peuples.

Les citoyens impies, mais sur-tout les oppresseurs de la liberté & les ennemis de l’état, furent l’objet le plus ordinaire de ces sortes d’imprécations. Alcibiade en subit la peine, pour avoir mutilé les statues de Mercure, & pour avoir profané les sacrés mysteres de Cérès.

Dès que les Athéniens eurent secoué le joug des Pisistratides, un decret du sénat ordonna des imprécations contre Pisistrate & ses descendans. Un pareil decret en ordonna de plus fortes encore contre Philippe, roi de Macédoine. Tite-Live nous en a conservé la teneur que voici.

Le peuple, dit-il, obtint du sénat un decret, qui portoit que les statues qu’on avoit élevées à ce prince, seroient renversées ; que tous ses portraits seroient déchirés ; que son nom & ceux de ses ancêtres de l’un & de l’autre sexe, seroient effacés ; que les fêtes établies en son honneur seroient réputées profanes, & les jours où on les célébroit, des jours malheureux ; que les lieux où l’on avoit placé quelque monument à sa gloire, seroient déclarés des lieux exécrables ; enfin, que les prêtres dans toutes leurs prieres publiques pour les Athéniens & pour leurs alliées, seroient obligés de joindre des malédictions contre la personne & la famille de Philippe. On inséra depuis dans le decret, que tout ce qui pourroit être imaginé pour flétrir le nom du roi de Macédoine, seroit avoué & adopté par le peuple d’Athènes ; & que si quelqu’un osoit s’y opposer, il seroit regardé pour ennemi de l’état.

Eschine nous apprend que les Amphictions s’obligerent par une amere imprécation, non-seulement à ne jamais cultiver, mais même à ne jamais permettre qu’on cultivât les terres des Cyrrhéens & des Acragallides, qui avoient prophané le temple de Delphes, & s’étoient gorgés du butin des offrandes dont l’avoit enrichi la piété des peuples : voici les propres termes de l’imprécation, ils sont bien curieux.

« Si quelqu’un, soit particulier, soit ville, soit nation entiere, viole cet engagement, qu’on les déteste comme criminels de leze-majesté divine envers Apollon, Latone, Diane & Minerve ; que leurs terres ne donnent point de fruits ; que leurs femmes n’enfantent pas des hommes, mais des monstres ; que leurs troupeaux ne produisent que des masses contraires à l’ordre de la nature ; que sans cesse de tels gens succombent dans toute expéditions de guerre, dans tout jugement de tribunal, dans toute délibération de peuple, qu’eux, leur famille & leur race, périssent par une extermination totale ; qu’enfin aucune victime de leur part ne trouve grace devant les quatre divinités offensées, & qu’à jamais elles rejettent de semblables sacrifices ».

Comme toutes les imprécations avoient pour but d’attirer la colere des dieux sur la tête de celui contre qui on les prononçoit, les divinités, qui dans la Mythologie présidoient à la vengeance, entre lesquelles les Furies tenoient le premier rang, étoient celles qu’on invoquoit le plus généralement dans les imprécations.

Les vœux qu’on leur adressoit sont appellés indistinctement, execrationes, execrationum carmen, diroe, deprecationes, devotiones, vota feralia, termes qui marquent qu’on ne les invoquoit que pour en obtenir quelque chose de funeste ; & afin de répandre une sorte d’horreur sur les sacrifices qui faisoient partie de la cérémonie, on les offroit ces sacrifices, non sur des autels élevés, mais dans des fosses profondes que l’on creusoit exprès.

Le premier but de ces prieres vengeresses étoit de mettre les divinités infernales en possession du coupable, qu’on leur abandonnoit ; c’est ce qu’on entendoit par les deux mots devovere diris. Ceux qui avoient été ainsi dévoués étoient regardés comme des ennemis publics, & comme des hommes exécrables. Bannis de la société, ils n’avoient plus de part aux aspersions qui se faisoient avec les tisons sacrés trempés dans le sang des victimes. Ils n’avoient plus la liberté d’offrir des libations dans les temples, ni d’assister aux assemblées du peuple. Chassés de leur patrie, ils n’y étoient pas même reçûs après leur mort : on ne vouloit pas que leurs vêtemens fussent confondus avec ceux des citoyens, ni que la terre natale qu’ils avoient deshonorée, servît à les couvrir ; à moins que sur des preuves bien authentiques de leur innocence, ils ne fussent réhabilités. La réhabilitation se faisoit en immolant quelques victimes à l’honneur des mêmes dieux, dont on avoit imploré l’assistance par les imprécations.

Mais les meurtriers, les assassins, les parricides ne pouvoient jamais se flater de cet avantage. C’est ainsi que le déclare Œdipe dans Sophocle, lorsqu’il prononce ses violentes imprécations contre le meurtrier de Laïus. « Je défends, dit-il, qu’en aucun lieu de mes états, ce malheureux soit reçû dans les sacrifices & dans les compagnies : je défends qu’on ait rien de commun avec lui, pas même la participation de l’eau lustrale ; & j’ordonne qu’on le bannisse comme un monstre, de toutes les maisons où il se retireroit. Puisse le criminel éprouver l’effet des malédictions dont je l’accable aujourd’hui. Qu’il traîne une vie misérable, sans feu, sans lieu, sans secours, & sans espoir d’être jamais réhabilité ».

Les imprécations furent originairement établies par le concours de la religion & de la politique, pour exclure de la société & de la participation aux avantages qui y sont attachés, ceux qui seroient capables d’en détruire l’ordre & l’administration. On regarda les imprécations comme une suite naturelle du droit commun, dont jouit tout gouvernement, de pouvoir retrancher de son sein, les membres qui le bouleversent & les sujets rebelles.

Je n’examinerai point si l’usage qu’on en a fait dans l’antiquité en divers tems & en plusieurs pays, n’a pas quelquefois dégénéré en abus ; & si la passion se couvrant du voile de la religion & du bien public, ne les a pas quelquefois injustement appliquées ; je sais qu’on les employoit très-rarement, & seulement dans des cas extrêmes. Cependant on ne sauroit nier que les formules n’en fussent blâmables, & qu’en même tems elles étoient accompagnées de cérémonies infamantes, qu’il falloit retrancher. Mais les abus des excommunications qui ont succédé aux imprécations des Payens, sont bien autrement condamnables. Il n’y en a que trop d’exemples dans les derniers siecles. « Dieu, dit M. l’abbé de Fleury, a permis les suites affreuses des fausses idées qu’on a eu si long-tems sur l’excommunication pour nous en desabuser à jamais, du-moins par l’expérience ». Voyez Excommunication.

On peut même ajouter, à la décharge des imprécations des anciens, qu’elles n’étoient pas toujours mêlées de formalités odieuses, & qu’elles varioient suivant la nature du crime qui y donnoit lieu, & suivant les idées que les peuples en avoient. Lorsque les Crétois, chez qui la dépravation des mœurs étoit regardée comme la source de tous les desordres, chassoient de leur île un citoyen corrompu ; ils ne formoient contre lui d’autre vœu, sinon qu’il fût obligé de passer sa vie hors de sa patrie, dans la compagnie de gens qui lui ressemblassent ; imprécation bien digne d’un peuple qui avoit eu Minos pour législateur.

L’usage des imprécations passa des Grecs chez les Romains ; elles s’étoient glissées à Rome, dès la naissance de la république, & elles y subsisterent dans les tems postérieurs. Valerius Publicola, autorisé par le peuple, dévoua aux dieux infernaux la vie & les biens de quiconque oseroit aspirer à la royauté. Crassus, ce Romain si fameux par ses richesses, ayant formé le dessein d’aller conquerir le pays des Parthes, surmonta par la faveur de Pompée, l’opposition que les pontifes mettoient à cette entreprise ; mais le tribun Atéius s’étant fait apporter dans l’endroit par où Crassus devoit passer, un réchaud plein de feu, y jetta quelques parfums, fit des aspersions, & prononça une formule conçûe en termes si effrayans, qu’on la nomma carmen desperatum.

Telles étoient la plûpart des imprécations particulieres ; je les définis, des prieres qu’on adresse à un être suprême, pour l’engager à se porter vengeur des injures, dont sa protection n’a pas garanti, & dont on est hors d’état de se venger.

Rien n’est plus naturel à la foiblesse accablée, que d’implorer l’assistance d’un pouvoir supérieur à ceux qui l’oppriment. Les hommes dans tous les tems ont adressé leurs vœux aux dieux protecteurs de l’humanité. L’idée de tirer vengeance des maux qu’on a soufferts par la malice ou la violence des autres, est une idée pleine de douceur & de consolation. Les malheureux ne desirent guere moins la vengeance de leurs calamités, que la protection des dieux, pour la conservation de leurs repos. Ils se sont toujours adressés à la justice divine, pour la punition des offenses dont ils ne peuvent se flater d’obtenir la satisfaction d’une autre maniere. Les vœux commencent où l’espoir vient à cesser.

Il est beaucoup parlé dans l’antiquité des imprécations célebres, dont l’effet a rempli également de terreur & de pitié, les théâtres de la Grece, & quelquefois les nôtres. Il est vrai que c’est par le canal des poëtes que la connoissance de ces imprécations est parvenue jusqu’à nous ; mais il n’est pas moins vrai que les poëtes sont les historiens des tems les plus éloignés, & les témoins d’une vieille tradition, dont le souvenir quand ils écrivoient, n’étoit pas encore effacé de la mémoire des hommes.

Or de toutes les imprécations, dont les écrits des poëtes sont remplis, les plus remarquables ont été celles que les peres irrités ont faites contre leurs enfans.

Il faut d’abord observer que soit qu’elles eussent leur fondement légitime dans quelque grand outrage, soit qu’elles ne fussent que le produit d’un esprit troublé par des soupçons injustes, l’événement n’en étoit pas moins funeste à ceux qui en étoient frappés.

Pour découvrir la cause de cette opinion reçûe chez les anciens, il faut remonter aux tems du monde, qui ont précédé l’établissement des états. Alors un pere de famille, maître absolu de la destinée de ses enfans, ne voyoit rien au-dessus de lui que les dieux. Il en étoit en quelque sorte l’image vivante ; & comme les peres par leur sagesse, s’attiroient de leurs enfans l’admiration, & le respect qui en est inséparable, de même par leur tendresse & par leurs soins, ils en avoient le cœur & l’attachement. Les enfans ne voyoient donc après les dieux, rien qui fût si bon ni si grand, que les auteurs de leur naissance ; aussi de toute ancienneté, le respect dû aux peres par leurs enfans marche à côté du culte des dieux.

Les Furies, nées selon Hésiode, du sang d’un pere outragé par son fils, de Célus mutilé par Saturne, étoient les ministres infatigables des vengeances paternelles. C’étoit à elles que les peres dans l’excès de leur colere, adressoient les imprécations contre leur propre sang ; & s’ils appelloient quelque autre divinité à leur vengeance, les Furies étoient toujours prêtes à se joindre à elles, pour exécuter leurs ordres. Althée, dit Homere, frappoit à genoux la terre avec les mains, lorsqu’elle proféroit son imprécation contre son fils Méléagre, & demandoit aux dieux des enfers & à Proserpine la mort de ce fils infortuné, la Furie qui erre dans les ténebres, entendit du fond du Tartare sa funeste priere.

L’effet même des imprécations paternelles sur des enfans innocens, ne se révoquoit point en doute, parce que le pere étoit regardé comme le souverain seigneur de sa famille. La politique fortifia dans l’esprit des hommes une opinion d’où dépendoit le repos de l’ordre public.

Entre les imprécations prononcées par un pere avec justice, personne ne peut oublier celle d’Œdipe contre Etéocle & Polinice, qui leur fut si fatale. C’est le principal point de vûe des Phéniciennes d’Eurypide, & de la tragédie d’Eschyle, intitulée les sept devant Thebes.

On ne se ressouvient pas moins des imprécations de Thésée, qui toutes injustes qu’elles étoient, donnerent la mort à Hyppolite son fils vertueux, & à lui une douleur mortelle. C’est encore le sujet de la tragédie d’Eurypide, qui a pour titre Hyppolite.

L’histoire moderne rapporte que le malheureux Henri IV. empereur d’Allemagne, trompé par son indigne fils, qui le dépouilla de sa couronne, s’écrioit en mourant, « Dieu des vengeances, vous vengerez ce parricide ». Ainsi de tout tems, les hommes ont imaginé que Dieu exauçoit les imprécations des mourans, & sur-tout celles des peres. Erreur utile & respectable, dit M. de Voltaire, si elle pouvoit arrêter le crime !

En général, les Romains croyoient que les imprécations avoient une telle force, qu’aucun de ceux contre qui elles avoient été faites, n’en pouvoit éviter l’effet. C’est en profitant de cette opinion superstitieuse, qu’Horace dans une ode satyrique contre la magicienne Canidie, lui dit : « vos maléfices ne changeront point le cours de la justice des dieux ; mais mes imprécations vont attirer sur vous la colere du ciel, & nul sacrifice n’en pourra détourner l’accomplissement ».

Dira detestatio
Nullâ expiatur victimâ. Ode V. lib. V.

Je ne dois pas oublier de remarquer que les anciens, à la prise & à la destruction des villes, qui leur avoient couté beaucoup de sang, prononcerent quelquefois des imprécations contre quiconque oseroit les rétablir.

Quelques-uns croient que ce fut-là la principale raison, pour laquelle Troie ne put jamais se relever de ses cendres, les Grecs l’ayant dévouée à une chûte éternelle & irréparable.

Ces imprécations contre des villes entieres saccagées & renversées, passerent chez les Juifs, qui les goûterent avec avidité, & les employerent impitoyablement. Ainsi nous lisons que Josué à la destruction de Jéricho, fit de fatales imprécations contre quiconque oseroit la rebâtir ; ce qui fut accompli au bout d’environ 537 ans, dans la personne d’Hiel de Béthel ; & s’il est parlé dans ce long espace de tems d’une ville de Jéricho, cette ville n’avoit point été bâtie sur les fondemens de l’ancienne, mais dans son voisinage. Ce ne fut qu’après la mort d’Hiel, qu’on vint demeurer dans la premiere qu’il avoit réparée.

Mais tous les peuples s’accorderent à lancer des imprécations contre les violateurs des sépulchres, qui par-tout étoient des lieux réputés sacrés. On chargeoit les tombeaux de diverses formules terribles : que le violateur meure le dernier de sa race, qu’il s’attire l’indignation des dieux, qu’il soit privé de la sépulture, qu’il soit précipité dans le Tartare, qu’il voie les ossemens des siens déterrés & dispersés, que les mysteres d’Isis troublent à jamais son repos, que ses descendans soient réduits au même état qu’il éprouve. Deos iratos habeat… ossa suorum eruta atque dispersa videat, si quis de eo sepulchro violarit, &c.

Enfin, les imprécations furent en usage chez les Gaulois, mais il n’appartenoit qu’aux druides de les prononcer, & la desobéissance à leurs décisions étoit au rapport de César, de bello Gallico, lib. VI. p. 220, edit. variorum, le cas le plus ordinaire où ils les employassent. On en peut croire César sur sa parole, il avoit vû ce qu’il avançoit, & s’il ne l’avoit pas vû, on pourroit l’en croire encore. (D. J.)

Imprécations, s. f. pl. (Littérat.) diræ ; ce sont les déesses impitoyables que l’on nommoit Furies sur la terre ; Euménides aux enfers, & imprécations dans le ciel, dit Servius sur le quatrieme livre de l’Enéïde.

Quelques uns croient que leur nom latin diræ vient du grec δειναὶ, qui signifie terribles.

Incinctæ igni
Incedunt cum ardentibus tædis.

On les invoquoit toujours dans toutes les prieres qu’on faisoit contre ses ennemis, ou contre les scélerats.

Ces prétendues déesses vengeresses avoient outre leurs temples & leurs bois sacrés, des libations qui leur étoient propres, & dans lesquelles on n’employoit que l’eau & le miel, sans aucun mêlange de vin. On ne parloit qu’avec une horreur religieuse de ces divinités infernales & célestes. On évitoit de prononcer leurs deux noms d’imprécations & de Furies, & l’on leur substituoit celui d’Euménides, qui n’offroit rien d’affreux. Voyez Euménides.

Enfin, comme on tremble toujours à l’aspect de la main qui va nous frapper, aussi n’y avoit-il rien qui portât avec soi plus d’épouvante que le caractere des Furies, dont Héraclite disoit qu’elles arrêteroient le soleil même, s’il vouloit se détourner de sa route ; mais il ne s’agit pas ici de s’étendre davantage, le lecteur peut consulter leur article, où l’on est entré dans de grands détails. (D. J.)

Imprécation, (Littérat.) figure de rhétorique par laquelle l’orateur souhaite des malheurs à ceux à qui il parle. Elle est quelquefois dictée par l’horreur pour le crime & pour les scélérats, comme celle-ci du grand-prêtre Joad dans l’Athalie de Racine.

Daigne, daigne, mon Dieu, sur Mathan & sur elle
Répandre cet esprit d’imprudence & d’erreur,
De la chûte des rois, funeste avant-coureur.

Quelquefois elle est l’effet de l’indignation, mais le plus souvent celui de la colere & de la fureur. Ainsi dans Rodogune Cléopatre expirante, souhaite à son fils Antiochus & à cette princesse tous les malheurs réunis.

Puisse le ciel, tous deux vous prenant pour victimes,
Laisser tomber sur vous la peine de mes crimes.
Puissiez-vous ne trouver dedans votre union,
Qu’horreur, que jalousie, & que confusion ;
Et pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble,
Puisse naître de vous un fils qui me ressemble.

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Étymologie de « imprécation »

Étymologie de imprécation - Littré

Lat. imprecationem, de in, dans, sur, contre, et precari, prier (voy. ce mot).

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Étymologie de imprécation - Wiktionnaire

Du latin imprecatio.
Wiktionnaire - licence Creative Commons attribution partage à l’identique 3.0

Phonétique du mot « imprécation »

Mot Phonétique (Alphabet Phonétique International) Prononciation
imprécation ɛ̃prekasjɔ̃ play_arrow

Citations contenant le mot « imprécation »

  • L’époque actuelle est davantage à l’imprécation antinucléaire et à « l’intox » qu’à une information raisonnée sur la production d’électricité d’origine nucléaire. Contrepoints, Transmutation nucléaire : pourquoi pas, mais pourquoi faire ? | Contrepoints
  • Elle chante peu au premier acte, plus du tout au troisième. Mais le deuxième est le sien. Kundry, magicienne et pécheresse qui a ri au moment de la Passion du Christ, y épanouit tous les sortilèges de la séduction pour attirer dans ses filets le pur Parsifal : évocation poignante de la mère du jeune héros, promesse d’ineffables voluptés, plainte brûlante, imprécation même… Elle échouera pourtant, au terme d’un duo d’amour-haine chauffé à blanc : le futur chevalier du Graal triomphe de la chair et Kundry abandonne ses philtres vénéneux pour se mettre au service des chevaliers du Graal. La Croix, Sophie Koch, magicienne lyrique
  • Aujourd’hui, il défile aux côtés des anti-vaccins et de tous ceux convaincus que la gestion de l’épidémie a pour seul objectif de contrôler la population. Du Foucault pour les nuls. S’il est permis de douter de l’efficacité électorale de gilets oranges sans autre colonne vertébrale idéologique que l’imprécation de rue, une question taraude l’observateur. D’autres mouvements similaires, éventuellement plus structurés, pourraient-ils naître dans d’autres pays soumis à la pandémie ? À l’heure où le rapport à la raison s’est considérablement dégradé en Occident, a fortiori chez certains esprits faibles qui croient la terre plate, la 5G responsable du virus et une caste de reptiliens responsable de tous les malheurs du monde, rien n’est impossible. Pour un peu, la révolution orange nous ferait regretter le jaune fluo. Causeur, Italie: les gilets oranges créent le populisme sanitaire - Causeur
  • Ce dernier lui a adressé en même temps qu’à la presse un courrier le long duquel il énumère  20 propositions pour "un plan de relance" avec l’imprécation d’"agir vite". SudOuest.fr, Sophie Borderie : "C’est un plan Marshall dont nous avons besoin en Lot-et-Garonne"
  • Il est certes difficile de ne pas céder à l’imprécation plutôt que de l'accepter. Ne le faisons nous pas à tout bout de champs ? A toute occasion ? Club de Mediapart, Au bal masqué ohé ohé | Le Club de Mediapart
  • #LaThéorie |La crise protéiforme a déclenché une fièvre « tribuniste ». Un festival d’interprétations et d’imprécations. France Culture, En finir avec la "tribunite"
  • Redoute l'imprécation de l'opprimé, car entre elle et Dieu ne s'interpose aucun voile. , Coran, II, 139

Traductions du mot « imprécation »

Langue Traduction
Corse imprecazione
Basque birao
Japonais 含浸
Russe проклятие
Portugais imprecação
Arabe اللامبالاة
Chinois 诅咒
Allemand fluch
Italien imprecazione
Espagnol imprecación
Anglais imprecation
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Synonymes de « imprécation »

Source : synonymes de imprécation sur lebonsynonyme.fr

Antonymes de « imprécation »



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