Qui peut le plus, peut le moins : signification et origine du proverbe
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Vous confiez un travail délicat à un collègue reconnu pour ses compétences. Quelqu’un s’étonne du choix : « Ce n’est pas un peu en dessous de son niveau ? » Vous haussez les épaules : « Qui peut le plus, peut le moins. » La formule clôt le débat en une seconde. Tout le monde la comprend, personne ne la conteste. Pourtant, derrière cette évidence apparente se cache une longue histoire philosophique. Ce proverbe nous vient d’Aristote en personne. Je vous propose de remonter à ses origines. Bonne lecture !
Signification du proverbe « qui peut le plus, peut le moins »
Le proverbe « qui peut le plus, peut le moins » exprime une idée directe : celui qui accomplit une tâche difficile peut en réaliser une plus facile. La formule repose sur un raisonnement logique. Si une personne maîtrise le degré supérieur d’une compétence, elle maîtrise les degrés inférieurs.
On l’emploie pour justifier qu’une personne qualifiée accepte une mission modeste. On l’utilise aussi pour encourager quelqu’un à se lancer dans une tâche qu’il juge trop simple pour lui. Le proverbe rassure : la compétence acquise dans le difficile garantit la réussite dans le facile.
Quelques expressions voisines traduisent des idées proches :
- À plus forte raison
- Aide-toi, le ciel t’aidera (valorise aussi l’effort personnel)
- Quand on veut, on peut
Origine du proverbe « qui peut le plus, peut le moins »
Aristote et la notion de puissance
L’origine de ce proverbe remonte à la philosophie grecque. C’est Aristote (384-322 av. J.-C.) qui en formule le principe dans son traité Du ciel (De caelo, I, 11). Le philosophe y définit le possible et l’impossible. L’impossible désigne ce qui ne peut être ni devenir autrement. Le possible, au contraire, suppose une puissance (dunamis en grec) capable de se réaliser à différents degrés.
Aristote raisonne par graduation. Entre la puissance latente et sa pleine réalisation, il existe toute une échelle. La puissance de bâtir, par exemple, s’échelonne du degré zéro (la compétence non exercée) jusqu’au degré supérieur (la construction achevée). Il en déduit que celui qui peut exercer sa puissance au maximum peut aussi l’exercer aux degrés inférieurs.
Ce principe ne se limite pas à un domaine. Aristote l’applique à la hiérarchie des formes de vie, à l’éthique et à la logique. Le supérieur contient toujours l’inférieur. Cette idée structure toute sa pensée.
Du latin au français
Le raisonnement aristotélicien a traversé le Moyen Âge sous une forme latine. Les scolastiques l’ont transmis sous le nom de **raisonnement *a fortiori***. Ce qui vaut pour le plus difficile vaut, à plus forte raison, pour le plus facile. La logique juridique en a fait un outil courant. En droit romain puis en droit canon, on invoquait ce principe pour étendre une règle d’un cas grave à un cas plus léger.
En français, la première attestation écrite du proverbe remonte à 1610. On la trouve dans l’Institution catholique du père Pierre Coton, confesseur du roi Henri IV. La formule circulait alors dans le registre savant avant de se répandre dans l’usage courant. Au fil des siècles, elle s’est détachée de son contexte philosophique pour devenir un proverbe populaire, utilisé dans la conversation quotidienne.
Un proverbe contestable ?
La formule paraît inattaquable, pourtant elle ne résiste pas toujours à l’épreuve des faits. Un chirurgien capable d’opérations complexes peut se révéler maladroit dans des gestes simples. Un mathématicien brillant peut buter sur un calcul élémentaire par excès de confiance. George Sand elle-même le relève dans Le Compagnon du tour de France (1840) : « le proverbe qui dit : Qui peut le plus peut le moins, n’est pas toujours vrai. »
Cette nuance n’a pas empêché le proverbe de prospérer. Sa force tient à sa logique apparente. Il simplifie la réalité pour produire une règle commode, comme le font la plupart des proverbes.
Exemples d’usage du proverbe « qui peut le plus, peut le moins »
Il n’y avait aucune sorte de petits ouvrages qu’elle n’exécutât ; ourlets, bourses pleines ou symétrisées, à jour, à différents dessins, à diverses couleurs ; jarretières, bracelets, colliers avec de petits grains de verre, comme des lettres d’imprimerie. Je ne doute point qu’elle n’eût été un bon compositeur d’imprimerie : qui peut le plus, peut le moins.
Denis Diderot, Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient
Mon fils n’a pas vu ce qu’ils font ; d’ailleurs il ne s’y connaît pas. Les sciences qu’il a étudiées sont d’un ordre plus relevé, et le proverbe qui dit : Qui peut le plus peut le moins, n’est pas toujours vrai.
George Sand, Le Compagnon du tour de France
Le jour où il a fait Monsieur Prudhomme au Salon, il était jaloux d’Henri Monnier. Qui peut le plus, peut le moins, nous savons cela ; aussi ce morceau est-il d’un fini très précieux et très amusant.
Charles Baudelaire, Les Contes de Champfleury
L’Allemagne, n’est-ce pas ? Encore un pays de fées, d’ondines, de sylphes, et par conséquent de fantômes (qui peut le plus, peut le moins), tout cela à cause du brouillard toujours.
Alexandre Dumas, Les Compagnons de Jéhu
Qui peut le plus peut le moins, dirait l’homme ; et pas plus pour l’intelligence que pour le travail, la force ne consentirait à une participation avec la faiblesse.
Pierre-Joseph Proudhon, De la justice dans la Révolution et dans l’Église
Ce proverbe d’origine philosophique continue de ponctuer nos conversations. Si vous aimez les formules héritées de la sagesse antique, découvrez un autre proverbe à la longue histoire : « pierre qui roule n’amasse pas mousse ».