« Être charrette » : définition et origine de l'expression
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Il vous reste trois heures avant de rendre un dossier capital, la moitié des pages sont encore vides, et vous n’avez pas dormi depuis deux jours. Vous êtes charrette. Cette expression curieuse, entrée depuis quelques décennies dans le vocabulaire des bureaux et des cabinets d’architectes, cache une origine beaucoup plus ancienne qu’on ne le croit. Voyons d’où elle vient et comment l’employer.
Définition de l’expression « être charrette »
Au sens figuré, « être charrette » signifie être débordé par un travail urgent et approcher dangereusement de la date de rendu d’un projet sans l’avoir terminé. La formule s’emploie surtout à propos d’échéances professionnelles ou scolaires : un rapport à remettre le lendemain, une maquette à livrer dans l’heure, un chapitre à finir avant l’imprimeur.
L’expression décrit à la fois un état de surcharge (travailler dans l’urgence, de nuit, sous pression) et un moment précis de la vie professionnelle (les derniers jours ou les dernières heures avant un rendu). Elle s’utilise couramment au présent : je suis charrette cette semaine, nous sommes charrettes sur le projet.
Parmi les synonymes et formulations proches, on peut citer :
- Être débordé
- Être sous pression
- Courir après le temps
- Travailler dans l’urgence
- Être au pied du mur
À la différence d’« être débordé », qui décrit une charge de travail générale, « être charrette » insiste sur l’approche d’une échéance précise. On n’est pas charrette en permanence : on le devient à mesure que l’échéance se rapproche.
Origine de l’expression « être charrette »
L’expression naît au XIXe siècle à Paris, dans les ateliers de l’École des Beaux-Arts de la rue Bonaparte, selon les recherches publiées par la revue Historia. À l’époque, l’architecture y est enseignée aux côtés de la peinture, de la sculpture et de la gravure. Les futurs architectes doivent rendre régulièrement des projets dans des délais très courts.
Le jour de la remise, l’administration envoyait un employé à travers Paris pour collecter les travaux au domicile des étudiants. Celui-ci remplissait progressivement une charrette à bras au fil de son parcours, afin de limiter le risque de casser ou de perdre des pièces souvent fragiles. Les étudiants, eux, tentaient de grappiller quelques minutes supplémentaires pour peaufiner leurs maquettes ou leurs plans.
Problème : beaucoup étaient si en retard que la charrette repartait sans leur contribution. Il fallait alors courir derrière la charrette pour la rattraper, ou en trouver une autre et apporter soi-même ses travaux jusqu’à la salle des Rendus. Certains duos d’étudiants mutualisaient même le transport : pendant que l’un tirait le véhicule dans les rues, l’autre terminait son projet à l’arrière, en plein mouvement. De cette scène étudiante très concrète est née l’expression « être charrette », synonyme d’être juste dans les délais, voire en retard.
Entrée dans le folklore des Beaux-Arts, la charrette a même donné lieu à des courses entre ateliers dans l’entre-deux-guerres, sous forme de compétitions sportives officialisées à plusieurs reprises entre 1927 et 1936.
Usage contemporain de l’expression « être charrette »
L’expression n’a jamais quitté le monde de l’architecture : dans les Écoles nationales supérieures d’architecture (Ensa), les « intensifs » (projets à rendre en moins de deux jours) sont toujours appelés des charrettes, et certains étudiants dénoncent régulièrement les conséquences d’une culture qui pousse à travailler plusieurs jours et nuits d’affilée.
Au fil du XXe siècle, l’usage s’est élargi à d’autres univers qui partagent la même logique : agences de communication, studios de design, rédactions, cabinets d’avocats, startups, cabinets d’architectes d’intérieur. Dès qu’un métier impose des délais courts et des rendus à date fixe, l’expression s’invite naturellement dans les échanges. On entend ainsi :
- Désolé, je ne pourrai pas déjeuner mardi, je suis charrette sur la présentation.
- Toute l’équipe est charrette cette semaine, on livre vendredi.
- Il a été charrette pendant trois nuits pour boucler le rendu.
L’accord en genre et en nombre reste flottant : certains écrivent « elles sont charrette » (invariable, l’expression fonctionnant comme un attribut figé), d’autres « elles sont charrettes » (par assimilation à un adjectif). Les deux usages cohabitent à l’écrit.
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