Faire du bruit dans Landerneau : définition et origine de l’expression
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Imaginez qu’un voisin change la couleur de ses volets. Dans une grande ville, personne ne s’en soucierait. Dans un petit village, la nouvelle ferait le tour des conversations en moins d’une heure. Voilà le sens exact de « faire du bruit dans Landerneau » : provoquer un émoi démesuré dans un cercle restreint. Pourquoi Landerneau, petite ville du Finistère, s’est-elle retrouvée mêlée à cette affaire ? Je vous propose d’analyser les différentes hypothèses pour le découvrir. Bonne lecture !
Définition de l’expression « faire du bruit dans Landerneau »
L’expression « faire du bruit dans Landerneau » signifie provoquer une vive émotion, un scandale ou un bavardage inépuisable dans un milieu restreint. La formule implique une disproportion entre l’événement, souvent anodin, et la réaction qu’il suscite.
On l’emploie avec ironie pour moquer le qu’en-dira-t-on des cercles fermés : un quartier, un village, un groupe restreint d’individus.
Expressions proches
- Faire des gorges chaudes
- Défrayer la chronique
- Être la fable du quartier
- Faire jaser
- Faire couler beaucoup d’encre
- Être sur toutes les lèvres
Landerneau : du nom propre au nom commun
Par ailleurs, l’expression a transformé le nom propre en nom commun : le Petit Larousse définit « landerneau » comme un « milieu étroit et fermé sur lui-même, agité de querelles mesquines ». On le retrouve ainsi associé à différents domaines :
- « Le Landerneau politique » désigne le microcosme des élus, conseillers et commentateurs où chaque rumeur prend des proportions considérables. Le Robert l’utilise en exemple : « Une nouvelle qui agite le landerneau politique. »
- « Le Landerneau littéraire » renvoie au petit monde des éditeurs, critiques et auteurs. L’expression apparaît dès 1898, sous la plume de Paul Eudel dans Envois d’auteurs : « Voici ce livre, peu commun, et qui fit jadis un certain bruit dans le Landerneau littéraire. »
- « Le Landerneau médiatique » désigne le cercle des journalistes et chroniqueurs, où la moindre indiscrétion alimente des jours de commentaires.
On rencontre aussi le « Landerneau parisien », le « Landerneau colonial » (attesté dès 1895) ou encore le « Landerneau de la montagne ». Dans chaque cas, le principe reste le même : un petit monde clos où chaque nouvelle prend une importance démesurée.
Origine de « faire du bruit dans Landerneau »
L’origine de l’expression prête à débat. Il y a trois hypothèses principales.
Un vaudeville d’Alexandre Duval (1796)
Selon l’explication la plus répandue, l’expression provient d’une comédie d’Alexandre Duval : Les Héritiers, ou le Naufrage. Sa première représentation eut lieu en 1796. L’intrigue se déroule près de Landerneau. Un homme que l’on croit mort dans un naufrage réapparaît au moment où ses héritiers s’apprêtent à partager sa fortune. En le voyant paraître, son domestique s’exclame :
Oh ! le bon tour ! Je ne dirai rien, mais cela fera du bruit dans Landerneau.
Alexandre Duval, Les Héritiers, ou le Naufrage
La pièce a connu un succès considérable. Elle est restée plus de trente ans au répertoire de la Comédie-Française. La réplique du domestique, reprise dans la conversation courante, finit par se détacher de la pièce pour devenir l’expression qu’on connaît aujourd’hui.
Charles Monselet, dans De Montmartre à Séville (1865) et Roger Alexandre, dans Musée de la conversation (1897), confirment cette filiation.
La piste du charivari breton
Une autre explication, plus ancienne, relève de la tradition orale. Les habitants de Landerneau auraient eu pour coutume d’organiser un charivari sous les fenêtres des veuves qui se remariaient. Ce vacarme de casseroles et de moqueries suffisait à associer le nom de la ville au scandale local.
Gustave Geffroy, dans La Bretagne (1902), retient cette hypothèse :
« Il y aura du bruit dans Landerneau » est une locution qui a fait aussi son tour de France : elle s’appliquait au charivari organisé en l’honneur des veuves qui se remariaient.
Gustave Geffroy, La Bretagne
Le canon du bagne de Brest
Une troisième hypothèse circule. Le bagne de Brest, situé à une vingtaine de kilomètres, faisait tonner le canon lors de l’évasion d’un forçat. La détonation portait jusqu’à Landerneau et déclenchait aussitôt les commentaires. Cette hypothèse populaire s’apparente à une rumeur qui voudrait expliquer l’expression.
Usage de l’expression
L’expression apparaît à la fin du XVIIIe siècle. Son pic d’utilisation est atteint à la fin du XIXe siècle. L’expression décline ensuite et reste stable. Force est de constater qu’elle n’est pas beaucoup utilisée aujourd’hui.

Exemples d’usage de « faire du bruit dans Landerneau »
N’avez-vous pas en main ce fameux document où l’on raconte en termes fleuris ma véridique histoire ? Donnez-le vite à Mme Honnoré pour qu’elle en fasse lecture devant toutes ces dames ! Parbleu ! il y aura du bruit dans Landerneau, et ça rompra peut-être un peu la monotonie de l’existence !
Edmond About, Madelon
Elles ont fait du bruit dans tous les Landerneau du Salon.
Jules-Antoine Castagnary, Salons
Mais Colombe, pas plus que Bianca, ne l’arrachait tout à fait à ses amours de passage. Témoin cette histoire d’une bottine rose qui a fait quelque bruit dans Landerneau.
Arsène Houssaye, Les Parisiennes
Cette affaire ne fit pas de bruit dans Landerneau ; mais dans le quartier qui va du boulevard Malesherbes à l’Arc-de-Triomphe, les dames du grand monde ne s’abordaient plus que par des : « Ah ! ma chère, c’est inouï. »
François Tassart, Souvenirs sur Guy de Maupassant
Mais enfin il ne faut tout de même pas nous la faire à l’oseille, il est bien certain que les charmantes opinions de monsieur mon neveu peuvent faire assez de bruit dans Landerneau.
Marcel Proust, Le Côté de Guermantes
Si cette expression vous a plu, je vous invite à découvrir « aller à Canossa », une autre formule française qui tire son nom d’un lieu symbolique.