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Inquisition

Sommaire

  • Définitions du mot inquisition
  • Étymologie de « inquisition »
  • Phonétique de « inquisition »
  • Citations contenant le mot « inquisition »
  • Traductions du mot « inquisition »
  • Synonymes de « inquisition »

Définitions du mot inquisition

Trésor de la Langue Française informatisé

INQUISITION, subst. fém.

A. − Enquête, recherche méthodique, rigoureuse. Il n'est pas d'alphabet conventionnel qui ne cède à l'inquisition d'un spécialiste (Mille, Barnavaux,1908, p. 228).
B. − Enquête indiscrète, arbitraire menée par une autorité politique ou religieuse contre une personne, une catégorie de personnes, parfois contre leurs biens :
1. En 1597, Boris (...) prescrivit les recherches les plus rigoureuses contre les serfs fugitifs. De là une inquisition insupportable, aussi odieuse aux gentilshommes qu'aux paysans eux-mêmes. Mérimée, Faux Démétrius,1853, p. 49.
En partic. Inquisition fiscale. Contrôle de l'assiette des impôts par les agents du fisc. À la fureur des socialistes qui n'admettent l'inquisition fiscale que contre les bourgeois (Morand, Londres,1933, p. 79).
HISTOIRE
(Tribunal de l') Inquisition, Sainte Inquisition. Juridiction instituée par l'Église catholique au début du xiiiesiècle dans divers pays d'Europe pour lutter contre les hérésies et la sorcellerie avec l'appui du bras séculier et qui connut un développement tout particulier en Espagne; ensemble des membres de cette juridiction. Inquisition espagnole, cachots de l'Inquisition. Galilée a été livré à l'inquisition pour avoir dit que la terre tournoit (Staël, Allemagne, t. 1, 1810, p. 24).L'Espagne de Philippe II où l'Inquisition brûle, tenaille et roue (Faure, Espr. formes,1927, p. 260).
Inquisition d'état. [Dans l'anc. république de Venise, du xvieau xviiiesiècle environ] Tribunal secret composé de trois magistrats aux pouvoirs illimités. Venise, je vais vous le dire, c'est l'inquisition d'état, c'est le conseil des Dix (Hugo, Angelo,1835, p. 13).
C. − Fait d'une personne qui cherche à découvrir de façon indiscrète quelque chose concernant une autre personne, qui se mêle sans raison ou exagérément des affaires de quelqu'un. Échapper à l'inquisition de qqn. Louise (...) était intimidée par l'inquisition des regards des bourgeoises (Champfl., Bourgeois Molinch.,1855, p. 103):
2. « Eh! dit-il, je ne puis remuer ni pied ni patte sans que tu sois inquiète. Il ne faudra bientôt plus bouger. C'est une inquisition qui m'obsède. Je veux être comme il me plaît, triste, gai, sans être condamné à subir un interrogatoire (...) » Duranty, Malh. H. Gérard,1860, p. 257.
REM. 1.
Inquisitionner, verbe trans.Soumettre (quelqu'un) à une inquisition. Art de sonder ou inquisitionner (Proudhon, Créat. ordre,1843, p. 66).P. Plaisant. (en emploi intrans.). Avoir une attitude d'inquisiteur. Brave homme au demeurant et susceptible de bien faire quand il a fini de déposer, mais à la barre il inquisitionne avec fureur (Verlaine, Œuvres posth., t. 3, Prose, 1896, p. 205).
2.
Inquisitoire, adj.,dr. pénal. Procédure inquisitoire. ,,Procédure criminelle où le juge, saisi par une plainte, une dénonciation ou la rumeur publique, prend l'initiative de la poursuite et, à la différence de la procédure accusatoire, dirige la marche du procès`` (Lep. 1948). Cf. accusatoire.Relatif à cette procédure. Procédure mixte mêlant les caractères inquisitoires aux caractères accusatoires (Belorgey, Gouvern. et admin. Fr.,1967, p. 47).
Prononc. et Orth. : [ε ̃kizisjɔ ̃]. Att. ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. Ca 1175 « enquête, recherche » (B. de Ste-Maure, Chron., éd. C. Fahlin, 9966); ca 1260 dr. (Assises de Jérusalem, éd. A. Beugnot, t. 1, p. 396. Livre de J. d'Ibelin, CCXLVIII); 1265 relig. « enquête concernant la foi » (Li Livres de Jostice et de plet, éd. P. Rapetti, p. 12 : quant l'en ara soupecenos un home de bogrerie... li esveques et le prelaz... devent fere l'inquisicion de la loi sor li et demander li de la foi); spéc. 1559 [ou 1565-67] (Papiers d'Etat du Card. de Granvelle, éd. Ch. Weiss, t. 5, p. 677 : que ladicte loy...ne soit en aulcune manière appellée inquisition, à cause que naturellement, il n'y a chose qui soit tant odieuse à ces nations septentrionales [provinces de Basse-Allemagne] que ce vocable de l'inquisition d'Espagne); p. ext. 1686, 21 juin « perquisition qui relève de l'arbitraire » (Bayle, Lett. à Lenfant ds Littré). Empr. au lat.inquisitio, -onis « recherche, information, enquête » à l'époque class.; au Moy.-Âge « interrogatoire de témoins, poursuite, procès » (Blaise Latin. Med. Aev.), spéc. « enquête concernant la foi » (1223, 20 avr., Statuts du comte de Toulouse contre les hérétiques ds Devic et Vaissète, Hist. gén. de Languedoc, 1879, t. 8, col. 964; v. aussi Y. Dossat, Les crises de l'Inquisition toulousaine au xiiies., 1959, notamment pp. 105-151 : Les débuts de l'Inquisition). Fréq. abs. littér. : 272. Fréq. rel. littér. : xixes. : a) 528, b) 293; xxes. : a) 501, b) 246.

Wiktionnaire

Nom commun

inquisition \ɛ̃.ki.zi.sjɔ̃\ féminin

  1. Recherche, enquête, où il se mêle de l’arbitraire et une curiosité souvent indiscrète.
    • Sa conduite fut l’objet de l’inquisition la plus offensante.
    • C’est une véritable inquisition.
  2. (Histoire) (Religion) Tribunal établi par l’Église, surtout à partir du XIIIe siècle, en certains pays pour rechercher et punir ceux qui avaient des sentiments contraires à la foi catholique.
    • Peut-être faut-il attribuer cette froideur dans la pratique très-exacte, minutieuse même des devoirs religieux, à l’inquisition, qui a fait des chrétiens espagnols, des catholiques qui semblent ne l’être que tout juste autant qu’il faut pour ne pas être damnés. (Anonyme, Le Clergé en Espagne, Revue des Deux Mondes, 1829, tome 1)

Nom commun

inquisition féminin

  1. Variante de inquisicio.
Wiktionnaire - licence Creative Commons attribution partage à l’identique 3.0

Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition (1932-1935)

INQUISITION. n. f.
Recherche, enquête, où il se mêle de l'arbitraire et une curiosité souvent indiscrète. Sa conduite fut l'objet de l'inquisition la plus offensante. C'est une véritable inquisition. Il se dit plus ordinairement d'un Tribunal établi par l'Église, surtout à partir du XIIIe siècle, en certains pays pour rechercher et punir ceux qui avaient des sentiments contraires à la foi catholique. On nommait aussi ce tribunal Le Saint-Office.

Littré (1872-1877)

INQUISITION (in-ki-zi-sion ; en vers, de cinq syllabes) s. f.
  • 1Recherche, enquête. Faire une inquisition sommaire du jour et du vrai temps de la mort d'une personne, Patru, Plaidoyer 14, dans RICHELET.
  • 2Recherche, perquisition rigoureuse où il se mêle de l'arbitraire. Le P. Malebranche a le chagrin que ses livres ne peuvent plus entrer en France, et qu'à cause de cela personne ne les veut imprimer en ce pays [la Hollande] ; l'inquisition est devenue effroyable en France contre les bons livres, Bayle, Lett. à Lenfant, 21 juin 1686. Le magistrat porte une inquisition sur un genre d'action où elle n'est pas nécessaire, Montesquieu, Esp. XII, 4. S'il y avait eu une inquisition littéraire à Rome, nous n'aurions aujourd'hui ni Horace, ni Juvénal, ni les œuvres philosophiques de Cicéron, Voltaire, Mél. litt. à un premier commis.
  • 3Juridiction ecclésiastique érigée par le saint-siége en Italie, en Espagne, en Portugal, et plus tard aux Indes même, pour rechercher et extirper les hérétiques, les juifs et les infidèles. En Espagne ils [les ministres ignorants] voudraient donner liberté de conscience ; en France ils voudraient introduire l'inquisition, Guez de Balzac, De la cour, 2e disc. De quel attentat était-il accusé, pour qu'on le mît à l'inquisition ? Hamilton, Gramm. 8. Nous devons au Code des Wisigoths toutes les maximes, tous les principes et toutes les vues de l'inquisition d'aujourd'hui, Montesquieu, Espr. XXVIII, 1. L'inquisition fut adoptée par le comte de Toulouse en 1229 et confiée aux dominicains par le pape Grégoire IX en 1233 ; Innocent IV en 1251 l'établit dans toute l'Italie excepté à Naples, Voltaire, Dict. phil. Inquisition. L'inquisition vient d'être anéantie en Espagne ; il n'en reste plus que le nom ; c'est un serpent dont on a empaillé la peau, Voltaire, Lett. Audibert, 9 mars 1770.
  • 4Inquisition de l'État, tribunal secret et d'un pouvoir illimité, dans l'ancienne république de Venise.

HISTORIQUE

XIIIe s. U [au] tens de l'inquisicion de cest miracle, en l'an mil deux cens quatre vinz et deux, Miracles St Loys, p. 153. Et feroient inquisition de sen [son] afaire par tout là ù il cuideroient savoir la verité, Tailliar, Recueil, p. 148. Li evesques et li prelaz dou leu [du lieu] devent faire l'inquisition de la loi sor li, et demander li de la foi, Liv. de jostice, 12.

XIVe s. Celui est bon conseillier qui scet conjetturer et trouver selon inquisition de raison le plus très grant bien des choses ouvrables, Oresme, Eth. 179.

XVIe s. Je me treuve plus par rencontre que par l'inquisition de mon jugement, Montaigne, I, 42. Cette proposition le meit et teint longtemps en grand accessoire à l'inquisition de Rome, Montaigne, I, 161. L'inquisition d'Espagne, la quelle a esté jugée si inique de toutes les autres nations, qu'il n'en y a pas une qui l'ait voulu accepter, Condé, Mém. p. 676.

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Encyclopédie, 1re édition (1751)

INQUISITION, s. f. (Hist. ecclésiast.) jurisdiction ecclésiastique érigée par le siege de Rome en Italie, en Espagne, en Portugal, aux Indes même, pour extirper les Juifs, les Maures, les infideles, & les hérétiques.

Cette jurisdiction après avoir pris naissance vers l’an 1200, fut adoptée par le comte de Toulouse en 1229, & confiée aux dominicains par le pape Grégoire IX. en 1233. Innocent IV. étendit son empire en 1251 dans toute l’Italie, excepté à Naples. L’Espagne s’y vit entierement soumise en 1448, sous le regne de Ferdinand & d’Isabelle. Le Portugal l’adopta sous Jean III. l’an 1557, conformément au modele reçu par les Espagnols. Douze ans auparavant, en 1545, Paul III. avoit formé la congrégation de ce tribunal sous le nom du saint office ; & Sixte V. confirma cette congrégation en 1588. Ainsi l’inquisition relevant toujours immédiatement de la cour de Rome, fut plantée malgré plusieurs contradictions dans un grand nombre d’états de la chrétienté.

Parcourons tous ces faits avec M. de Voltaire, & dans un plus grand détail, mais qui certainement n’ennuyera personne. Le tableau qu’il en a tracé est de main de maître, on ne sauroit trop en multiplier les copies.

Ce fut dans les guerres contre les Albigeois, que vers l’an 1200 le pape Innocent III. érigea ce terrible tribunal qui juge les pensées des hommes ; & sans aucune considération pour les évêques, arbitres naturels dans les procès de doctrine, la cour de Rome en commit la décision à des dominicains & à des cordeliers.

Ces premiers inquisiteurs avoient le droit de citer tout hérétique, de l’excommunier, d’accorder des indulgences à tout prince qui extermineroit les condamnés, de reconcilier à l’Eglise, de taxer les pénitens, & de recevoir d’eux en argent une caution de leur repentir.

La bisarrerie des évenemens qui met tant de contradiction dans la politique humaine, fit que le plus violent ennemi des papes fut le protecteur le plus sévere de ce tribunal.

L’empereur Fréderic II. accusé par le pape tantôt d’être mahométan, tantôt d’être athée, crut se laver du reproche en prenant sous sa protection les inquisiteurs ; il donna même quatre édits à Pavie eu 1244, par lesquels il mandoit aux juges séculiers de livrer aux flammes ceux que les inquisiteurs condamneroient comme hérétiques obstinés, & de laisser dans une prison perpétuelle ceux que l’inquisition déclareroit repentans. Fréderic II. malgré cette politique n’en fut pas moins persécuté, & les papes se servirent depuis contre les droits de l’empire des armes qu’il leur avoit données.

En 1255 le pape Alexandre III. établit l’inquisition en France sous le roi S. Louis. Le gardien des Cordeliers de Paris, & le provincial des Dominicains étoient les grands inquisiteurs. Ils devoient par la bulle d’Alexandre III. consulter les évêques, mais ils n’en dépendoient pas. Cette étrange jurisdiction donnée à des hommes qui font vœu de renoncer au monde, indigna le clergé & les laïques au point que bien-tôt le soulevement de tous les esprits ne laissa à ces moines qu’un titre inutile.

En Italie les papes avoient plus de crédit, parce que tout desobéis qu’ils étoient dans Rome, tout éloignés qu’ils en furent long-tems, ils étoient toujours à la tête de la faction Guelphe, contre celle des Gibelins. Ils se servirent de cette inquisition contre les partisans de l’empire ; car en 1302 le pape Jean XXII. fit procéder par des moines inquisiteurs, contre Mathieu Viscomti, seigneur de Milan, dont le crime étoit d’être attaché à l’empereur Louis de Baviere. Le dévouement du vassal à son suzerain fut déclaré hérésie ; la maison d’Est, celle de Malatesta furent traitées de même, pour la même cause ; & si le supplice ne suivit pas la sentence, c’est qu’il étoit plus aisé aux papes d’avoir des inquisiteurs que des armées.

Plus ce tribunal prenoit de l’autorité, & plus les évêques qui se voyoient enlever un droit qui sembloit leur appartenir, le reclamoient vivement ; cependant ils n’obtinrent des papes que d’être les assesseurs des moines.

Sur la fin du treizieme siecle en 1289, Venise avoit dejà reçu l’inquisition, avec cette différence, que tandis qu’ailleurs elle étoit toute dépendante du pape, elle fut dans l’état de Venise toute soumise au sénat. Il prit la sage précaution d’empêcher que les amendes & les confiscations n’appartinssent pas aux inquisiteurs. Il espéroit par ce moyen modérer leur zele, en leur ôtant la tentation de s’enrichir par leurs jugemens : mais comme l’envie de faire valoir les droits de son ministere, est chez les hommes une passion aussi forte que l’avarice, les entreprises des inquisiteurs obligerent le sénat long-tems après, savoir au seizieme siecle, d’ordonner que l’inquisition ne pourroit jamais faire de procédure sans l’assistance de trois sénateurs. Par ce réglement, & par plusieurs autres aussi politiques, l’autorité de ce tribunal fut anéantie à Venise, à force d’être éludée. Voyez Fra Paolo sur cet article.

Un royaume où il sembloit que l’inquisition dût s’établir avec le plus de facilité & de pouvoir, est précisément celui où elle n’a jamais eu d’entrée, l’entends le royaume de Naples. Les souverains de cet état & ceux de Sicile se croyoient en droit, par les concessions des papes, d’y jouir de la jurisdiction ecclésiastique. Le pontife romain & le roi se disputant toujours à qui nommeroit les inquisiteurs, on n’en nomma point ; & les peuples profiterent pour la premiere fois des querelles de leurs maîtres. Si finalement l’inquisition fut autorisée en Sicile, après l’avoir été en Espagne par Ferdinand & Isabelle en 1478, elle fut en Sicile, plus encore qu’en Castille, un privilege de la couronne, & non un tribunal romain ; car en Sicile c’est le roi qui est pape.

Il y avoit déjà long-tems qu’elle étoit reçue dans l’Arragon ; elle y languissoit ainsi qu’en France, sans fonction, sans ordre, & presque oubliée.

Mais après la conquête de Grenade, ce tribunal déploya dans toute l’Espagne cette force & cette rigueur que jamais n’avoient eu les tribunaux ordinaires. Il faut que le génie des Espagnols eût alors quelque chose de plus impitoyable que celui des autres nations. On le voit par les cruautés réfléchies qu’ils commirent dans le nouveau monde : on le voit sur-tout ici par l’excès d’atrocité qu’ils porterent dans l’exercice d’une jurisdiction où les Italiens ses inventeurs mettroient beaucoup de douceur. Les papes avoient érigé ces tribunaux par politique, & les inquisiteurs espagnols y ajouterent la barbarie la plus atroce.

Lorsque Mahomet II. eut subjugué la Grece, lui & ses successeurs laisserent les vaincus vivre en paix dans leur religion : & les Arabes maîtres de l’Espagne n’avoient jamais forcé les chrétiens regnicoles à recevoir le mahométisme. Mais après la prise de Grenade, le cardinal Ximènès voulut que tous les Maures fussent chrétiens, soit qu’il y fût porté par zele, soit qu’il écoutât l’ambition de compter un nouveau peuple soumis à sa primatie.

C’étoit une entreprise directement contraire au traité par lequel les Maures s’étoient soumis, & il falloit du tems pour la faire réussir. Ximènès néanmoins voulut convertir les Maures aussi vîte qu’on avoit pris Grenade ; on les prêcha, on les persécuta, ils se souleverent ; on les soumit, & on les força de recevoir le baptême. Ximènès fit donner à cinquante mille d’entr’eux ce signe de religion à laquelle ils ne croyoient pas.

Les Juifs compris dans le traité fait avec les rois de Grenade, n’éprouverent pas plus d’indulgence que les Maures. Il y en avoit beaucoup en Espagne. Ils étoient ce qu’ils sont par-tout ailleurs, les courtiers du commerce. Cette profession bien loin d’être turbulente, ne peut subsister que par un esprit pacifique. Il y a plus de vingt huit mille Juifs autorisés par le pape en Italie : il y a près de 280 synagogues en Pologne. La seule ville d’Amsterdam possede environ quinze mille Hébreux, quoiqu’elle puisse assurément faire le commerce sans leur secours. Les Juifs ne paroissoient pas plus dangereux en Espagne, & les taxes qu’on pouvoit leur imposer étoient des ressources assurées pour le gouvernement. Il est donc bien difficile de pouvoir attribuer à une sage politique la persécution qu’ils essuyerent.

L’inquisition procéda contr’eux, & contre les Musulmans. Combien de familles mahométanes & juives aimerent mieux alors quitter l’Espagne que de soutenir la rigueur de ce tribunal ? Et combien Ferdinand & Isabelle perdirent ils de sujets ? C’étoient certainement ceux de leur secte les moins à craindre, puisqu’ils préféroient la fuite à la révolte. Ce qui restoit feignit d’être chrétien ; mais le grand inquisiteur Torquemada fit regarder à la reine Isabelle tous ces chrétiens déguisés comme des hommes dont il falloit confisquer les biens & proscrire la vie.

Ce Torquemada dominicain, devenu cardinal, donna au tribunal de l’inquisition espagnole, cette forme juridique qu’elle conserve encore aujourd’hui, & qui est opposée à toutes les loix humaines. Il fit pendant quatorze ans le procès à plus de 80 mille hommes, & en fit brûler cinq ou six mille avec l’appareil des plus augustes fêtes.

Tout ce qu’on nous rapporte des peuples qui ont sacrifié des hommes à la divinité, n’approche pas de ces exécutions accompagnées de cérémonies religieuses. Les Espagnols n’en conçurent pas d’abord assez d’horreur, parce que c’étoient leurs anciens ennemis, & des Juifs qu’on sacrifioit ; mais bien-tôt eux-mêmes devinrent victimes : car lorsque les dogmes de Luther éclaterent, le peu de citoyens qui fut soupçonné de les admettre, fut immolé ; la forme des procédures devint un moyen infaillible de perdre qui on vouloit.

Voici quelle est cette forme : on ne confronte point les accusés aux délateurs, & il n’y a point de délateur qui ne soit écouté : un criminel flétri par la justice, un enfant, une courtisane, sont des accusateurs graves. Le fils peut déposer contre son pere, la femme contre son époux, le frere contre son frere : enfin l’accusé est obligé d’être lui-même son propre délateur, de deviner, & d’avouer le délit qu’on lui suppose & que souvent il ignore. Cette procédure inouie jusqu’alors, & maintenue jusqu’à ce jour, fit trembler l’Espagne. La défiance s’empara de tous les esprits ; il n’y eut plus d’amis, plus de société ; le frere craignit son frere, le pere son fils, l’épouse son époux : c’est de-là que le silence est devenu le caractere d’une nation née avec toute la vivacité que donne un climat chaud & fertile ; les plus adroits s’empresserent d’être les archers de l’inquisition, sous le nom de ses familiers, aimant mieux être satellites que de s’exposer aux supplices.

Il faut encore attribuer à l’établissement de ce tribunal cette profonde ignorance de la saine philosophie, où l’Espagne demeure toujours plongée, tandis que l’Allemagne, le Nord, l’Angleterre, la France, la Hollande, & l’Italie même ont découvert tant de vérités, & ont élargi la sphere de nos connoissances. Descartes philosophoit librement dans sa retraite en Hollande, dans le tems que le grand Galilée à l’âge de 80 ans, gémissoit dans les prisons de l’inquisition, pour avoir découvert le mouvement de la terre. Jamais la nature humaine n’est si avilie que quand l’ignorance est armée du pouvoir ; mais ces tristes effets de l’inquisition sont peu de chose en comparaison de ces sacrifices publics qu’on nomme auto-da fé, actes de foi, & des horreurs qui les précedent.

C’est un prêtre en surplis ; c’est un moine voué à la charité & à la douceur, qui fait dans de vastes & profonds cachots appliquer des hommes aux tortures les plus cruelles. C’est en suite un théâtre dressé dans une place publique, où l’on conduit au bucher tous les condamnés, à la suite d’une procession de moines & de confrairies. On chante, on dit la messe, & on tue des hommes. Un asiatique qui arriveroit à Madrid le jour d’une telle exécution, ne sauroit si c’est une réjouissance, une fête religieuse, un sacrifice, ou une boucherie ; & c’est tout cela ensemble. Les rois, dont ailleurs la seule présence suffit pour donner grace à un criminel, assistent à ce spectacle, sur un siege moins élevé que celui de l’inquisiteur, & voyent expirer leurs sujets dans les flammes. On reprochoit à Montézuma d’immoler des captifs à ses dieux ; qu’auroit-il dit s’il avoit vû un auto-da fé ?

Ces exécutions sont aujourd’hui plus rares qu’autrefois ; mais la raison qui perce avec tant de peine quand le fanatisme est sur le trone, n’a pu les abolir encore.

L’inquisition ne fut introduite dans le Portugal que vers l’an 1557, & même quand ce pays n’étoit point soumis aux Espagnols, elle essuya d’abord toutes les contradictions que son seul nom devroit produire : mais enfin elle s’établit, & sa jurisprudence fut la même à Lisbonne qu’à Madrid. Le grand inquisiteur est nommé par le roi, & confirmé par le pape. Les tribunaux particuliers de cet office qu’il nomme saint, sont soumis en Espagne & en Portugal, au tribunal de la capitale. L’inquisition eut dans ces deux états la même sévérité & la même attention à signaler sa puissance.

En Espagne, après le décès de Charles-quint, elle osa faire le procès à l’ancien confesseur de cet empereur, à Constantin Ponce, qui périt dans un cachot, & dont l’effigie fut ensuite brûlée dans un auto-da fé.

En Portugal Jean de Bragance ayant arraché son pays à la domination espagnole, voulut aussi le délivrer de l’inquisition : mais il ne put réussir qu’à priver les inquisiteurs des confiscations ; ils le déclarerent excommunié après sa mort ; il fallut que la reine sa veuve les engageât à donner au cadavre une absolution aussi ridicule qu’elle étoit honteuse : par cette absolution on le déclaroit coupable.

Quand les Espagnols passerent en Amérique, ils porterent l’inquisition avec eux. Les Portugais l’introduisirent aux Indes occidentales, immédiatement après qu’elle fut autorisée à Lisbonne.

On sait l’histoire de l’inquisition de Goa. Si cette jurisdiction opprime ailleurs le droit naturel, elle étoit dans Goa contraire à la politique. Les Portugais n’alloient aux Indes que pour y négocier. Le commerce & l’inquisition sont incompatibles. Si elle étoit reçue dans Londres & dans Amsterdam, ces villes seroient desertes & misérables : en effet quand Philippe II. la voulut introduire dans les provinces de Flandres, l’interruption du commerce fut une des principales causes de la révolution.

La France & l’Allemagne ont été heureusement préservées de ce fléau ; elles ont essuyé des guerres horribles de religion, mais enfin les guerres finissent, & l’inquisition une fois établie semble devoir être éternelle.

Cependant le roi de Portugal a finalement secoué son joug en suivant l’exemple de Venise ; il a sagement ordonné, pour anéantir toute puissance de l’inquisition dans ses états, 1°. que le procureur général accusateur communiqueroit à l’accusé les articles de l’accusation, & le nom des témoins : 2°. que l’accusé auroit la liberté de choisir un avocat, & de conférer avec lui : 3°. il a de plus défendu d’exécuter aucune sentence de l’inquisition qu’elle n’eût été confirmée par son conseil. Ainsi les projets de Jean de Bragance ont été exécutés un siecle après par un de ses successeurs.

Sans doute qu’on a imputé à un tribunal, si justement détesté, des excès d’horreurs qu’il n’a pas toujours commis : mais c’est être mal-adroit que de s’élever contre l’inquisition par des faits douteux, & plus encore, de chercher dans le mensonge de quoi la rendre odieuse ; il suffit d’en connoître l’esprit.

Bénissons le jour où l’on a eu le bonheur d’abolir dans ce royaume une jurisdiction si contraire à l’indépendance de nos rois, au bien de leurs sujets, aux libertés de l’église gallicane, en un mot à toute sage police. L’inquisition est un tribunal qu’il faut rejetter dans tous les gouvernemens. Dans la monarchie, il ne peut faire que des hypocrites, des délateurs & des traitres. Dans les républiques, il ne peut former que de malhonnêtes gens. Dans l’état despotique, il est destructeur comme lui. Il n’a servi qu’à faire perdre au pape un des plus beaux fleurons de sa couronne, les Provinces-unies ; & à brûler ailleurs, aussi cruellement qu’inutilement, un grand nombre de malheureux.

Ce tribunal inique, inventé pour extirper l’hérésie, est précisément ce qui éloigne le plus tous les protestans de l’Eglise romaine ; il est pour eux un objet d’horreur. Ils aimeroient mieux mourir mille fois que de s’y soumettre, & les chemises ensoufrées du saint office sont l’étendard contre lequel on les verra toujours réunis. De-là vient que leurs habiles écrivains proposent cette question : « Si les puissances protestantes ne pourroient pas se liguer avec justice pour détruire à jamais une jurisdiction cruelle sous laquelle gémit le Christianisme depuis si long-tems ».

Sans prétendre résoudre ce problème, il est permis d’avancer, avec l’auteur de l’esprit des lois, que si quelqu’un dans la postérité ose dire qu’au dix-huitieme siecle tous les peuples de l’Europe étoient policés, on citera l’inquisition pour prouver qu’ils étoient en grande partie des barbares ; & l’idée que l’on en prendra sera telle qu’elle flétrira ce siecle, & portera la haine sur les nations qui adoptoient encore cet établissement odieux. (D. J.)

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Étymologie de « inquisition »

Du latin inquisitio (« recherche, enquête »).
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Provenç. inquisicio ; espagn. inquisicion ; ital. inquizione ; du latin inquisitionem (voy. INQUISITEUR).

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Phonétique du mot « inquisition »

Mot Phonétique (Alphabet Phonétique International) Prononciation
inquisition ɛ̃kizisjɔ̃

Citations contenant le mot « inquisition »

  • Le conformisme intellectuel vaut l'inquisition. De Jacques de Bourbon Busset / Tu ne mourras pas
  • L'admiration est fondement de toute philosophie, l'inquisition le progrès, l'ignorance le bout. De Michel de Montaigne / Essais
  • On n’est jamais trop libre, ni trop femme, ni trop différente… L’inquisition morale et les jugements idiots que je subis depuis dix ans sont douloureux à vivre comme n’importe quelle discrimination. Il est temps que cela cesse. StarMag.com, Zahia dénonce "l’inquisition morale" qu’elle subit depuis des années ⋆ StarMag.com
  • Pour le pape Innocent III (1160-1216), pas question de convertir de force un non-chrétien : l’inquisition s’adresse seulement aux chrétiens devenus hérétiques et non aux Juifs. Mais son avis est très peu partagé à l’époque, et ses successeurs n'hésiteront pas à accorder davantage de pouvoirs au inquisiteurs. Geo.fr, Inquisition : ce qu'il faut retenir sur cette institution de l'Eglise - Geo.fr
  • Lisbonne établit une journée commémorative en souvenir des Juifs portugais victimes de l'inquisition Actualités Juives, L'inquisition, pas seulement en Espagne - Actualité Juive
  • En préalable, Richard Ferrand, le président de l'Assemblée et présidera les débats a posé une ligne rouge à ne pas dépasser. « Une mission d'information, une commission d'enquête, ce n'est pas le tribunal de l'inquisition », a-t-il affirmé. Le but est selon lui, « la volonté de comprendre comment les décisions se sont enchaînées, comment elles se sont succédé, pour arriver aujourd'hui à ce qui se révèle être un état de carence. » leparisien.fr, Coronavirus : la mission d’information à l’Assemblée ne sera pas un «tribunal d’inquisition» - Le Parisien

Traductions du mot « inquisition »

Langue Traduction
Anglais inquisition
Espagnol inquisición
Italien inquisizione
Allemand inquisition
Chinois 审讯
Arabe محاكم التفتيش
Portugais inquisição
Russe инквизиция
Japonais 異端審問
Basque inkisizioa
Corse inquisizione
Source : Google Translate API

Synonymes de « inquisition »

Source : synonymes de inquisition sur lebonsynonyme.fr
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