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« La nuit, tous les chats sont gris » : signification et origine du proverbe

Sommaire

  • Origines du proverbe « La nuit, tous les chats sont gris »
  • Signification du proverbe « La nuit, tous les chats sont gris »
  • Exemples d'usage du proverbe « La nuit, tous les chats sont gris » 

Et revoilà notre matou déjà croisé dans un précédent proverbe, où il tenait le rôle du chef régulateur de la bande turbulente des souris (« Quand le chat n’est pas là, les souris dansent ») ! Cette fois, c’est à son tour d’être pluriel, et même universel : « La nuit, tous les chats sont gris. »

Le décor est donc planté : des ombres chinoises de chats qui se déplacent à pattes de velours sur les toits de zinc, dans une nuit propice aux amours secrètes…

Attendrissez-vous un instant sur cette vision, si vous le souhaitez, mais n’oubliez cependant pas qu’il faut toujours se méfier des proverbes !

Origines du proverbe « La nuit, tous les chats sont gris »

C’est bien connu : les chats sont nyctalopes, c’est-à-dire qu’ils ont une vision nocturne exceptionnelle, l’une des meilleures du règne animal, assure-t-on. Ce qui n’est pas notre cas à nous, humains, dont l’œil n’est pas tapissé de cette couche réfléchissante qui fait briller les yeux des chats dans le noir. La nuit, les cellules de notre rétine sont moins performantes : les bâtonnets, sensibles à la luminosité, nous permettent encore de distinguer les formes, mais les cônes, qui servent à voir les couleurs, ne sont plus opérants. Aussi, plongés dans l’obscurité, nous voyons toutes choses moins distinctement et d’une couleur grisâtre, les chats comme le reste. 

Un constat que partagent beaucoup d’autres langues :

  • anglais : All cats are grey in the dark
    allemand : In der Nacht sind alle Katzen grau
  • russe : ночью все кошки серы
  • Tandis que l’italien hésite entre le noir et le gris : Di notte tutti i gatti sono neri ou grigi
  • Et l’espagnol et le portugais optent pour le brun : De noche todos los gatos son pardos / À noite todos os gatos são pardos.

En français, c’est en 1640 que la formule « La nuit, tous les chats sont gris » est enregistrée pour la première fois dans un dictionnaire, par Antoine Oudin, dans ses Curiosités françoises, sous la forme « Tous chats sont gris de nuit », accompagnée d'une explication à première vue surprenante : « toutes les femmes sont belles à l'obscurité ». Pardon ?

Signification du proverbe « La nuit, tous les chats sont gris »

Aujourd’hui, le sens du proverbe « La nuit, tous les chats sont gris » semble transparent : il est facile de se laisser abuser par l’obscurité qui rend toutes choses indistinctes. À la faveur de la nuit, maîtresse d’erreur et de fausseté, pour reprendre la formule que Pascal attribuait à l’imagination, on peut donc se tromper, être trompé ou se livrer à des exactions sans encourir le même risque d’être découvert qu’en plein jour. Mais alors, que vient faire la mention de la beauté féminine dans l’histoire ?

On le comprendra mieux en se référant à une expression ancienne restée courante de nos jours : « appeler un chat un chat. » On ne voit pas très bien où se situe l’acte courageux ni quel interdit il s’agit de braver en nommant par son nom un inoffensif minou ! Mais on perçoit mieux la transgression quand on sait que le « chat » en question est en fait une « chatte ». Vous suivez toujours ?

Car, comme un autre animal à douce fourrure avant lui, le connin (ancien nom du lapin), le « chat » (que l'on mettrait aujourd'hui au féminin) s'emploie depuis le XVIe siècle pour désigner le sexe de la femme. Si nos ancêtres le préféraient au masculin, c’est sans aucun doute pour son homophonie avec le « chas », trou de l’aiguille où l’on glisse le fil – esprits mal placés, ne pas s’abstenir... 

Sous ses dehors totalement inoffensifs, notre proverbe « La nuit, tous les chats sont gris » ne parle donc pas de félidés mais bien, par métonymie, de femmes, en termes très crus. Profitons de l’éloignement des chastes oreilles pour donner plus de précisions. En 1585, dans ses Neuf Matinées du Seigneur de Cholières, Nicolas de Cholières (1509-1592) donnait déjà un emploi de la formule de nature à dissiper tous les doutes : « La jouissance est égale, de nuict tous chats sont gris, et tous trous sont trous. » C’est donc, bien loin de notre décor romantique du début où de graciles matous se profilaient au clair de lune, de séduction et de plaisir que nous parle le proverbe « La nuit, tous les chats sont gris ». 

On lui reconnaît pour ancêtre le proverbe latin « Sublata lucerna nullum discrimen inter mulieres », une fois la lumière enlevée, il n’y a plus de différence entre les femmes.

Mais on ignore à quelle occasion le chat s’est glissé dans l’allusion. On sait cependant qu’un autre proverbe français ancien (qui a moins bien survécu jusqu’à nous) exprimait à peu près la même idée à l’aide d’un autre animal : « À la chandelle, la chèvre semble demoiselle. »

L'idée qui fonde ces proverbes misogynes était en tout cas très courante dans l'Antiquité. Ainsi, l'historien grec Plutarque rapporte, dans ses Préceptes du mariage, qu'une jeune femme vertueuse tenta de détourner les ardeurs que lui témoignait le roi Philippe vers un autre objet en usant de la formule : « Laissez-moi, toutes les femmes sont égales dans les ténèbres ! » Et, un peu plus tôt, le poète latin Ovide, dans son manuel de préceptes amoureux à l'usage de l'amant débutant intitulé L'Art d'aimer, expliquait que « pour juger de la beauté, la nuit et le vin ne valent rien », l'un comme l'autre ne permettant pas de discerner défauts et imperfections.

Exemples d'usage du proverbe « La nuit, tous les chats sont gris » 

Vive Clopin, roi de Thune !
Vivent les gueux de Paris !
Faisons nos coups à la brune,
Heure où tous les chats sont gris.

Victor Hugo, La Esmeralda, Acte I scène1, 1880.

La nuit, tous les chats sont gris ? Pas sûr : non contente d’artificialiser les territoires, l’urbanisation les a aussi illuminés. À grands coups de lampadaires, enseignes et autres écrans on y voit comme en plein jour. Si l’éclairage sécurise, il produit aussi toute une série de problèmes que l’on commence à peine à mesurer. La lumière perturbe la faune et la flore, empêche les humains d’observer l’espace, et nuit à leur sommeil.

Libération, 20 décembre 2019

Il s'est sûrement dit que, la nuit, tous les chats sont gris, tous les CRS sont au lit et tous les délits routiers au tapis...

Comment perdre son permis à 196 km/h ? www.laprovence.com, 15 avril 2017

Pour en savoir plus...




Sylvie Brunet

Sylvie Brunet, auteure de nombreux livres sur la langue française, est "parémiologue", c'est-à-dire qu'elle étudie les proverbes. Elle nous livre ici tous les secrets de nos proverbes préférés.

En savoir plus sur Sylvie Brunet >

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Commentaires

Dieye Michel

Depuis l’Afrique francophone, je dis : « Chapeau à Sylvie ! Une belle leçon jalonnée d’histoire et un léger brin d’humour ! »
Au plaisir de te relire !

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Sylvie Brunet

Merci, Michel, pour ton appréciation positive!
A bientôt pour un autre proverbe…

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Karim

Merci

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Pawlik

Merci beaucoup pour votre site si utile en ces temps de disette culturelle !

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La langue française

Bonjour,
Merci à vous pour votre commentaire.

À bientôt,
Nicolas.

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Laure

Merci !!! Très intéressant !!! C’est super.

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Sylvie Brunet

Merci, Laure. Les proverbes ont en effet encore beaucoup à nous apprendre!

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vinel

Ce n’est pas un commentaire mais un sujet d’interrogation:Que faut il dire ou ne pas dire ,tant pis ou tant pire?
J’entend l’un et l’autre mais avec incertitude en raison de faible différence de sens ,me semble t il, d’une part et une prononciation très proche ,voire pareille(avec l’accent parisien) d’autre poart.
Bonsoir et à bientôt

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Sylvie Brunet

Bonjour, Vinel
La distinction est peut-être difficile à faire à l’oreille, mais une seule forme est correcte : « tant pis ».
Cordialement,
Sylvie

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