La langue française

Accueil > Proverbes > « On a souvent besoin d’un plus petit que soi » : signification et origine du proverbe

« On a souvent besoin d’un plus petit que soi » : signification et origine du proverbe

Tous les passants se retournent sur lui : haut et large comme une tour, vêtu d’un costume vert aux reflets chatoyants, il avance sans voir personne, la tête surmontée d’un casque audio et nimbée du nuage de fumée qui monte de son cigare. C’est à peine s’il marque une pause avant de s’engager sur le passage piéton. Il avance déjà sa gigantesque jambe verte sur la chaussée quand soudain un petit homme chétif se suspend aux basques de sa veste, le contraignant à reculer d’un pas jusqu’au bord du trottoir, pour lui éviter la collision avec la voiture qui arrive à toute allure. 

Selon vous, qui, à quelques pas de là, avez assisté à toute la scène en spectateur, le vieux proverbe mille fois entendu s’impose :  « On a souvent besoin d’un plus petit que soi ! »

Origines du proverbe « On a souvent besoin d’un plus petit que soi »

Si l’antienne « On a souvent besoin d’un plus petit que soi » agit sur vous comme une petite madeleine, ressuscitant aussitôt l’odeur de la cour de récréation et des salles de classe de votre école primaire, sachez que c’est tout à fait normal. 

Car la formule passée en proverbe « On a souvent besoin d’un plus petit que soi » est en fait un alexandrin écrit par Jean de La Fontaine

On sait que le message, la morale à tirer de l’histoire racontée sont généralement placés en conclusion de la fable, mais ils peuvent aussi être détachés en tête, pour orienter sur le sens à donner à la saynète mettant en scène des animaux anthropomorphisés qui va se jouer dans le texte. C’est le cas ici, où la morale proposée en tête sera illustrée non par une mais deux fables, dont la première nous est demeurée beaucoup plus familière que la seconde : Le Lion et le Rat et La Colombe et la Fourmi (Livre II, 11 et 12, 1668).

  1. Le Lion et le Rat

Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde :
On a souvent besoin d'un plus petit que soi.
De cette vérité deux Fables feront foi,
Tant la chose en preuves abonde.

Entre les pattes d'un lion
Un rat sortit de terre assez à l'étourdie.
Le roi des animaux, en cette occasion,
Montra ce qu'il était, et lui donna la vie.
Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu'un aurait-il jamais cru
Qu'un lion d'un rat eût affaire ?
Cependant il advint qu'au sortir des forêts
Ce lion fut pris dans des rets,
Dont ses rugissements ne le purent défaire.
Sire Rat accourut, et fit tant par ses dents
Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage.

Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage.
L’autre exemple est tiré d’animaux plus petits. 

Jean de La Fontaine, Le Lion et le Rat
  1. La Colombe et la Fourmi

Le long d'un clair ruisseau buvait une colombe,
Quand sur l'eau se penchant une fourmi y tombe.
Et dans cet océan l'on eût vu la fourmi
S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
La colombe aussitôt usa de charité :
Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté,
Ce fut un promontoire où la fourmi arrive.
Elle se sauve ; et là-dessus
Passe un certain croquant qui marchait les pieds nus.
Ce croquant, par hasard, avait une arbalète.
Dès qu'il voit l'oiseau de Vénus
Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête.
Tandis qu'à le tuer mon villageois s'apprête,
La fourmi le pique au talon.
Le vilain retourne la tête :
La colombe l'entend, part, et tire de long.
Le soupé du croquant avec elle s'envole :
Point de pigeon pour une obole.

Jean de La Fontaine, La Colombe et la Fourmi

On a déjà eu l’occasion de dire, pour d’autres proverbes expliqués ici, que La Fontaine n’était généralement pas le créateur du proverbe, mais plutôt celui qui le réactivait et assurait sa transmission jusqu’à nous. Sans le relais du grand fabuliste (et surtout sans son succès qui n’a pas faibli, génération après génération), bon nombre de proverbes qu’on emploie couramment  aujourd’hui auraient sans aucun doute disparu. Avec « On a souvent besoin d’un plus petit que soi », dont on vient de rappeler que c’est un vers de La Fontaine qui, en se détachant de son origine, est entré dans la langue courante comme un élément autonome porteur d’un enseignement, tiendrait-on donc enfin un proverbe authentiquement dû à La Fontaine ? 

On répondra que dans la lettre, oui, en effet, on pourrait le dire, mais pas dans l’esprit. Car si La Fontaine est bien l’auteur de cette formule qui a fait fortune en tant que proverbe, les deux fables qui l’ont inspirée ne sont pas de lui mais remontent au fabuliste grec de l’Antiquité, Ésope. Jugez plutôt :  

Le Lion et la Souris reconnaissante

Une souris trottinait sur le corps d’un lion endormi. Celui-ci s’éveilla, la saisit, et s’apprêta à la croquer. Mais la souris le supplia de la relâcher, lui disant que s’il l’épargnait, elle le payerait de retour ; le lion éclata de rire et la laissa partir. Peu après, il arriva que le lion dut son salut à la reconnaissance de la souris. Il fut en effet capturé par des chasseurs qui l’attachèrent à un arbre avec une corde ; alors, entendant ses gémissements, la souris vint ronger son lien et le détacha. « Naguère, tu t’es ri de moi » dit-elle, « parce que tu ne croyais pas que je m’acquitterais de ma dette : sache désormais qu’on trouve de la gratitude jusque chez les souris ! »

La fable montre que dans les revers, les gens les plus puissants ont besoin des plus faibles.

Ésope, Le Lion et la Souris reconnaissante

La Fourmi et la Colombe 

Une fourmi altérée était descendue dans une source pour y boire, et allait s’y noyer. Mais une colombe perchée sur un arbre voisin arracha et laissa tomber une feuille sur laquelle la fourmi put se mettre à l’abri. Là-dessus, un oiseleur s’approcha avec ses gluaux ajustés pour y prendre la colombe ; mais la fourmi débarqua et le mordit au pied. L’oiseleur, en sursautant, fit bouger ses gluaux et alerta la colombe, qui se sauva.

Même les petites gens peuvent rendre de grands services à leurs bienfaiteurs.

Ésope, La Fourmi et la Colombe (traductions de Daniel Loayza)

Signification du proverbe « On a souvent besoin d’un plus petit que soi »

Les deux petits récits développés par La Fontaine à la suite d’Ésope rendent limpide le sens du proverbe : après le lion délivré des filets d’un chasseur par les dents du rat auquel il avait, peu avant, laissé la vie sauve, c’est au tour d’une colombe d’être préservée de la flèche d’une arbalète par l’intervention d’une fourmi qu’elle avait sauvée d’une noyade certaine. Ainsi, le tout-puissant roi des animaux comme la libre colombe ne doivent leur salut qu’à l’intervention salvatrice d’animaux minuscules qu’ils jugeaient négligeables. 

« On a souvent besoin d’un plus petit que soi » est donc la formule qu’on invoquera chaque fois que quelqu’un qui incarne la force, la puissance, le pouvoir devra être aidé, secouru, tiré d’affaire par un plus faible, par quelqu’un qui est jugé « inférieur » à lui, d’une force, d’une puissance ou d’un pouvoir bien moindres. Sans cette intervention du « faible », le « fort » n’aurait pu réussir dans son entreprise, aurait été mis en grand danger, voire aurait été voué à une mort certaine.

On remarque que la forme du proverbe « On a souvent besoin d’un plus petit que soi » est moins tranchée qu’à l’ordinaire. En effet, les adverbes qui figurent dans un proverbe, pour mieux faire passer leurs impératifs catégoriques, raisonnent généralement en termes radicaux de « toujours » et de « jamais » (« il ne faut jamais remettre au lendemain… », « les absents ont toujours tort »…).

Ici, le message est plus nuancé : si le sujet principal introduit par le pronom indéfini « on » énonce une vérité de portée générale au présent de l’indicatif dans sa valeur intemporelle, « gnomique » comme disent les grammaires - tour qui est courant dans les proverbes (« On n’a rien sans rien », « On ne prend pas les mouches avec du vinaigre »…- , il ne prétend cependant pas édicter une loi absolue mais plutôt une tendance qui se vérifie fréquemment (« On a souvent besoin... ») et peut par conséquent se produire pour tout le monde. 

Sous couvert de ces deux saynètes animalières, La Fontaine délivre à ses contemporains une leçon qui est à interpréter à plusieurs niveaux, une leçon de « vivre-ensemble », comme on dirait aujourd’hui. 

Pour faire société (du latin socius, allié), il faut ne mépriser personne et s’entraider les uns les autres, tout un chacun pouvant avoir besoin des autres. Aussi tous les membres de la société sont-ils également utiles, les plus puissants comme les plus humbles, et tous sont nécessaires les uns aux autres.

Dans le même temps, en vous faisant assister en direct au sauvetage fondateur de sire Rat et de dame Fourmi, le fabuliste suggère que la générosité, l’élan de bonté sont toujours payés de retour. Enfin, plus largement, la formule proverbiale « On a souvent besoin d’un plus petit que soi » vise  à rappeler à chacun que, quelque supérieur qu’il se croie, il demeurera, en termes nietzschéens, humain, trop humain. Un message que La Fontaine adresse implicitement au roi et à la cour : nul ne peut se croire fort dans l’absolu, supérieur dans l’absolu, puisque le grand a ses faiblesses et le petit a ses forces. Et si haut soit-il placé dans l’échelle de la société - on sait que le lion roi des animaux incarne sous la plume du fabuliste le Roi Soleil Louis XIV -, le puissant reste un mortel, soumis à la condition mortelle. Ce qui, finalement, d’anecdotique qu’il semblait au départ, rattache le proverbe « On a souvent besoin d’un plus petit que soi » aux nombreuses formules de « memento mori » de l’Antiquité, que l’esclave romain répétait dans son dos au général victorieux, tandis que celui-ci défilait sous les hourras, la tête ceinte des lauriers de la victoire : « Regarde derrière toi pour te rappeler que tu es mortel » (Respiciens post te hominem memento).

Exemples d'usage du proverbe « On a souvent besoin d’un plus petit que soi »

Le dessinateur et caricaturiste Grandville donne dans ses Cent proverbes, en 1845, une illustration du proverbe qu’il cite toutefois en le déformant légèrement : « On a souvent besoin de plus petit que soi. » 

Grandville, Cent Proverbes, 1845

Il faudra ensuite attendre un siècle exactement pour assister à un détournement beaucoup plus radical du proverbe. En effet, au temps de la « réclame », en 1966, la formule inspirera les publicitaires pour une série de spots télévisés, où l’oisillon Pipiou connut une célébrité durable en vantant les mérites des petits pois en conserve - sans toutefois citer de marques, la publicité pour les marques n’ayant été autorisée qu’à partir de l’automne 1968 - , sous la forme paronymique : « On a toujours besoin de petits pois chez soi. »


Le créateur du mensuel Hara-Kiri, le Professeur Choron (1929-2005), proposa, quant à lui, une déclinaison humoristique de la formule rebattue : « On a souvent besoin de cogner sur un plus petit que soi. » 

...Mais ce n'est que le mois suivant que je compris avoir déclenché le premier mouvement de l'attaque qui devait nous faire occuper les positions allemandes devant Herbécourt, dont le confort étonna si fort la Coloniale qui avait enlevé le morceau et rectifié nos lignes sans trop de casse, les Boches surpris s'étant laissé prendre au nid. Comme dit le fabuliste : « On a souvent besoin d'un plus petit que soi. » Mais qui était le plus petit, moi ou Pfannkuchen ?

Blaise Cendrars, La Main coupée, 1946

Maintenant que je vais en gagner, dit-il, j'ai moins honte de dépenser leurs sous. Je serai même peut-être bientôt en état de leur en donner. Je ne suis pas un ingrat et on a souvent besoin d'un plus petit que soi...

Jean Giono, Les Âmes fortes, 1950

Pierrick Massiot a cité Jean de la Fontaine, hier. Le président de la Région Bretagne a choisi la courte fable Le Lion et le Rat pour illustrer la signature du contrat du pays de Lorient. Un lion sauve un rat et personne ne comprend pourquoi. Jusqu'au jour où le lion, pris dans des filets, est libéré par le rat fort content d'en grignoter les mailles. ‘’C'est finalement un assez bon résumé de notre politique de partenariat : se souvenir que l'on a aussi besoin de plus petit que soi, a suggéré Pierrick Massiot. Nous prônons la coopération territoriale au sein des pays.’’

ouest-france.fr, 9 juillet 2015

Pour en savoir plus sur les proverbes...




Sylvie Brunet

Sylvie Brunet, auteure de nombreux livres sur la langue française, est "parémiologue", c'est-à-dire qu'elle étudie les proverbes. Elle nous livre ici tous les secrets de nos proverbes préférés.

En savoir plus sur Sylvie Brunet >

S'inscrire à notre lettre d'information

Inscrivez-vous à notre lettre d'information pour recevoir tous les nouveaux articles de lalanguefrancaise.com, gratuitement. Vous pouvez vous désabonner à tout moment.


Commentaires

Laetitia

Articles très intéressants. J’aime beaucoup le style adopté dans l’explication : simple, concis mais précis. Pas de blabla. Merci à vous !

Répondre

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour écrire un commentaire.

Se connecter S'inscrire

Retour au sommaire ➦

Partager