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"Autant pour moi" ou "au temps pour moi" ?

Sommaire

  • On écrit "Au temps pour moi"
  • On écrit "Autant pour moi"
  • On écrit "autant pour moi" ou "au temps pour moi" ?
  • Usage de « autant pour moi » et « au temps pour moi » dans les textes publiés

"Autant pour moi, j'ai fait une erreur ! Au temps pour moi, j'aurais pu faire attention."

Nous abordons cette semaine un sujet qui n'a pas fini de susciter les passions. Quelle est la forme correcte entre "autant pour moi" et "au temps pour moi" ? Même les spécialistes de la langue française ne sont pas d'accord ! Cette phrase averbale (elle ne contient pas de verbe) est pourtant utilisée couramment en français. D'origine militaire ou plus mystérieuse, voici tout ce que vous devez savoir sur la différence entre l'expression "autant pour moi" et "au temps pour moi".

On écrit "Au temps pour moi"

Au temps pour moi

L'expression "au temps pour moi" a pour origine le jargon militaire. En effet, l'injonction "au temps !" est utilisée dans le cadre d'exercices militaires, de danse ou gymniques qui se font en plusieurs temps ("1,2,3... et 1,2,3..." ou la célèbre expression "en deux temps, trois mouvements", par exemple). L'injonction "au temps !" enjoint la personne à reprendre le mouvement au premier temps lorsqu'il a fait une erreur.

C'est ainsi que l'expression "au temps pour moi" est née. Elle est utilisée pour admettre son erreur et signifier qu'on va reprendre le problème à son origine et reconsidérer la solution. C'est une manière élégante et humble d'admettre son tort.

Exemple :  "Il avait fait une erreur dans un raisonnement délicat et avait dit gaiement : « au temps pour moi ». C’était une expression qu’il tenait de M. Fleurier et qui l’amusait." (J.-P. Sartre, Le Mur, 1939).

L'expression "au temps pour moi" apparaît dans la littérature tardivement, à partir du début du XXe siècle seulement (chez Roland Dorgelès en 1923, par exemple). C'est pourquoi certains spécialistes de la langue française mettent en doute son antériorité sur l'expression "autant pour moi".

On écrit "Autant pour moi"

Autant pour moi

Le site Expressio voit dans la graphie "autant pour moi" une origine singulière :

En effet, si on admet la graphie autant pour moi, on imagine aisément, vu le genre de situation où elle est utilisée, qu'elle est une forme elliptique de quelque chose comme « tu as commis une erreur et tu mérites des critiques, mais j'en ai autant pour moi, puisque j'ai commis la même ». On pourrait donc le prendre comme une sorte de moquerie, accompagnée d'indulgence, adressée à soi-même à propos d'une chose qu'on n'aurait pas faite complètement comme on aurait dû.

Si plusieurs spécialistes de la langue française estiment que la graphie "légitime" est celle de "autant pour moi", la date de son premier usage reste très mystérieuse. Toutefois, une mention ancienne a été trouvée en 1640. C'est Antoine Oudin, dans son ouvrage Curiositez françoises pour supplément aux dictionnaires, qu'on trouve la locution « autant pour le brodeur » signifiant « raillerie pour ne pas approuver ce que l’on dit ». On retrouve ainsi la définition d'Expressio mentionnée ci-dessus.

Par ailleurs, pour Maurice Grevisse, il est possible que « au temps » ne soit qu’un dérivé de « autant ».  Pour l’écrivain spécialiste du langage Claude Duneton, l’expression doit s’entendre de la manière suivante : « Je ne suis pas meilleur qu’un autre, j’ai autant d’erreurs que vous à mon service : autant pour moi ».  Il écrivait ainsi dans Le Figaro :

« [...] Autant pour moi est une locution de modestie, avec un brin d’autodérision. Elle est elliptique et signifie : Je ne suis pas meilleur qu’un autre, j’ai autant d’erreurs que vous à mon service : autant pour moi. La locution est ancienne, elle se rattache par un détour de pensée à la formule que rapporte Littré dans son supplément : Dans plusieurs provinces on dit encore d’une personne parfaitement remise d’une maladie : il ne lui en faut plus qu’autant [...] elle n’a plus qu’à recommencer. »

« Par ailleurs, on dit en anglais, dans un sens presque analogue, so much for... « Elle s’est tordu la cheville en dansant le rock. So much for dancing ! » (Parlez-moi de la danse !) So much, c’est-à-dire autant. C’est la même idée d’excuse dans la formulation d’usage : Je vous ai dit le « huit » ? Vous parlez d’un imbécile ! Autant pour moi : c’est le dix qu’ils sont venus, pas le huit. Le temps ici n’a rien à voir à l’affaire. Du reste on dit très rarement autant pour toi, ou autant pour lui, qui serait l’emploi le plus « logique » s’il y avait derrière quelque histoire de gesticulation.

« Par les temps qui courent, j’ai gardé pour la fin ma botte secrète, de quoi clore le bec aux supposés gymnastes et adjudants de fantaisie dont jamais nous n’avons eu nouvelles. Dans les Curiositez françoises d’Antoine Oudin publié en l’an de grâce 1640, un dictionnaire qui regroupe des locutions populaires en usage dès le XVIe siècle, soit bien avant les chorégraphes ou les exercices militaires on trouve : Autant pour le brodeur, « raillerie pour ne pas approuver ce que l’on dit ».

« Aucune formule ne saurait mieux seoir à ma conclusion [...]. »

On écrit "autant pour moi" ou "au temps pour moi" ?

Nous voyons donc que les deux graphies peuvent être utilisées. Certains avancent que l'usage de "autant" est plus familier que celui de "au temps".

Toutefois, pour l'Académie française, rien ne justifie l'usage de "autant" :

Il est impossible de savoir précisément quand et comment est apparue l’expression familière au temps pour moi, issue du langage militaire, dans laquelle au temps ! se dit pour commander la reprise d’un mouvement depuis le début (au temps pour les crosses, etc.). De ce sens de C’est à reprendre, on a pu glisser à l’emploi figuré. On dit Au temps pour moi pour admettre son erreur – et concéder que l’on va reprendre ou reconsidérer les choses depuis leur début.

L’origine de cette expression n’étant plus comprise, la graphie Autant pour moi est courante aujourd’hui, mais rien ne la justifie.

Usage de « autant pour moi » et « au temps pour moi » dans les textes publiés

Dans les textes publiés depuis 1700, l'usage de "autant pour moi" semble prédominer bien que la forme "au temps pour moi" fasse une belle progression ces dernières années :

usage autant pour moi / au temps pour moi
Source : Google Ngram

Pour terminer, voici une vidéo qui récapitule bien le débat entre "autant pour moi" et "au temps pour moi" :

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Commentaires

Marieke

Autant signifie pour moi une sorte d’égalité
(Tu as donné plus de gateau à x, j’en voudrais autant, autant pour moi, donne moi ton assiette.
Arthur au piano : reprends au deuxième temps, au temps pour moi je voulais dire le troisième.

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Giggz

Hé hé hé : moi je pense que c’est au temps (rien ne dit que « autant » est plus ancien)…
Signe d’un esprit critique absent, ça paraît logique d’au temps plus en cette période d’épidémie. Ah l’emprise d’internet…

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Marieke

Et le vent d’autan, d’où sort-il ?

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FierDeLaFrance

La langue française est sans doute l’une des langues les plus compliquées au monde, mais c’est sans aucun doute la plus belle langue au monde. 🙂

Vive la langue française ! 🙂

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Jean-Pierre SNYERS

Enfin une réponse à cette angoissante question. Autant savoir ce qu’il en est. Ou: Au temps savoir? Ca aurait du sens aussi ! J’ai aimé cette réponse de normand , la vie est un débat, pas une certitude définitive. J’emploierai les deux, au choix de mon destinataire, pour maintenir l’échange vivace.

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Francois

Mais un imbécile qui, en plus change d’avis, ce n’est pas mieux.

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AIGLE4

Il est tout de même curieux que des personnes qui débattent de la langue française n’en maîtrisent pas les aspects les plus simples : accord sur les pluriels que l’on doit apprendre en cm1 les conjugaisons de cm2, avec les participes passés. Rien que cela et les textes ci-dessus seraient infiniment plus agréables à lire. Mais je me pare de lauriers sans les mériter. Autant pour moi !

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MJX

Autant est un adverbe marquant en premier lieu l’égalité entre deux quantités. « J’en ai autant à dire sur ton compte ».
Quand j’ai fait une erreur et la reconnais, je dis souvent personnellement : « Je rembobine », c’est-à-dire que je veux me replacer à l’instant avant d’avoir commis cette erreur.
C’est, je crois, ce qu’on veut exprimer par l’expression. Revenons au 1er temps, au début de l’exercice militaire, du morceau musical, de mes explications… L’explication de Jurdey (20/10/2019) sur l’origine militaire est très précise.
Donc « au temps » me semble se justifier pour le sens. L’expression « en deux temps, trois mouvements » d’après le Robert, fait d’ailleurs allusion à la rapidité d’un mouvement d’armes.

Mais lorsque cette expression a été utilisée au départ (XVIe, XVIIe siècles ?), peu des locuteurs savaient écrire et se moquaient pas mal de la graphie. Il est fort possible que les écrivains qui ont les premiers utilisé cette expression, comme les suivants d’ailleurs, n’aient pas du tout cherché l’origine étymologique et ont écrit sans se poser de questions « autant ». Ce ne serait pas la 1ère fois qu’une graphie « étymologiquement fautive » perdure. Je peux très bien imaginer que personne n’ait jamais écrit avant le XIXe siècle « au temps pour moi ».
Selon moi, les deux graphies sont par suite acceptables, mais le sens est celui de « Je reconnais mon erreur, revenons au début. »

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Waldemar Cachemire

Après avoir lu tous ces commentaires et ce déferlement d’érudition, je me sens mieux. Avant, j’étais angoissé de ne pas être certain de mon orthographe chaque fois que j’utilise cette expression, c’est à dire plusieurs fois par lustre.
Il est vrai que je n’en sais pas plus désormais, mais j’ai la sensation d’avoir fait un grand pas vers la Connaissance. Merci à tous les contributeurs qui ont su concentrer leurs capacités pour lever le coin du voile sur cette énigme qui tourmente tant de pauvres francophones.
Et mes plus humbles excuses pour l’intrusion de ma naïveté dans ce bouillonnement de lumières.

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Juju91

Cette lecture a été pour moi un soulagement, ôtant pour moi l’idée du juste mot que croyais employer.
C’est ptêt pas correc, mais ça ma muse

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