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Jean de La Fontaine : vie et œuvre

De Jean de La Fontaine (1621-1695), nous avons surtout retenu les Fables. Mais saviez-vous, par exemple, qu’à la mort de l’auteur, ceux qui s’occupèrent de sa toilette mortuaire découvrirent que l’homme portait sous ses habits un cilice (sous-vêtement fait de tissu rugueux porté dans le but de faire pénitence) ? Qu’il fût enterré au cimetière des Saints-Innocents et que sur sa tombe fut inscrite une épitaphe qu’il avait lui-même rédigée ? 

Jean s'en alla comme il était venu
Mangeant son fonds après son revenu
Croyant le bien chose peu nécessaire
Quant à son temps, bien sut le dispenser
Deux parts en fit, dont il souloit passer
L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.

Mais rendons-lui donc ce qui lui revient de droit : il existe peu d’auteurs, dans la grande librairie de la littérature française, qui aient autant légué d’expressions à la langue française. Notre livre de proverbes est parsemé de vers tirés des célèbres Fables de La Fontaine. Il faut ajouter à cela que ce fabuliste du Grand Siècle a accompagné l’enfance du plus grand nombre, laissant dans les imaginations des élèves de l’Hexagone la trace d’un monde peuplé d’animaux anthropomorphes.

Le tour de maître de La Fontaine fut de porter à un niveau tout autre le genre de la fable, jusqu’alors considéré comme mineur, en le dotant d’une poésie qui résonne encore à nos oreilles, sans lui ôter la dimension morale héritée, par exemple, d’Ésope. 


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À cela il s’agit d’ajouter que La Fontaine ne s’est pas cantonné à écrire des fables mais s’est aussi exercé à la poésie élégiaque, au pamphlet, farces, comédies et opéras, aux récits poétiques mêlant prose et vers, et à des contes célèbres « pour leur versification irrégulière et leur parfum sulfureux ». L’écrivain prolifique, ami de Fouquet, de Boileau et de Madame de Sévigné, s’impose au XVIIe siècle comme une référence incontournable et un modèle inépuisable. 

Qui est Jean de La Fontaine ?

Jean de La Fontaine est né le 8 juillet 1621 à Château-Thierry, en Champagne et mort à Paris le 13 avril 1695. Issu d’une famille de marchands-drapiers, il grandit dans l’hôtel particulier acheté par ses parents en 1617. Après l’exercice de la charge de maître particulier dans ce même hôtel pendant plusieurs années, le fabuliste conserve la demeure jusqu’en 1676. L’hôtel est aujourd’hui classé monument historique et abrite le musée Jean de La Fontaine. 

Les sources sont rares en ce qui concerne l’éducation de Jean de La Fontaine, mais l’on sait qu’il fut placé à l’Oratoire de Paris, en qualité de novice, car ses parents le destinaient à la vie religieuse. L’expérience fut courte. En 1652, il achète une charge de maître des eaux et forêts. Mais le jeune homme se sent avant tout attiré par l’écriture. Dès 1657, il est introduit par son ami Paul Pellisson, homme de lettres, au surintendant Fouquet qui l'accueille parmi ses familiers, à la cour de Saint-Mandé. En 1658, protégé par Fouquet, La Fontaine fréquente la cour et les salons littéraires. Après la disgrâce de Fouquet, en 1661 – nous y reviendrons –, La Fontaine cherche de nouveaux mécènes et se met au service de la duchesse d’Orléans

À partir de 1665, La Fontaine connaît ses premiers succès littéraires avec la publication de son premier recueil de Contes et Nouvelles en vers. L’auteur assied son succès avec la publication, en 1668, de son premier recueil de Fables choisies mises en vers. Ces réussites littéraires lui ouvrent les portes des salons de Madame de La Fayette, de Madame de Sévigné et de Madame de La Sablière (il en sera l’hôte de 1673 à 1693). La Fontaine est désormais un auteur reconnu et respecté par ses contemporains. Il rencontre des savants, des voyageurs mais surtout ses semblables : La Rochefoucauld, Perrault, Racine. La consécration vient en 1684, lorsqu’il est admis à l’Académie, notamment grâce au soutien de son ami Boileau. 

La Fontaine a été un auteur hyperactif et touche-à-tout. Traductions, poésies, contes, comédies, opéras, farces, lettres de voyage, exposés scientifiques, drame religieux et fables… il est peu de genres qui échappèrent à l’assiduité littéraire de l’auteur. « La variété prodigieuse qui singularise l'œuvre de La Fontaine est à l’image de son tempérament. Curieux de tout, [il est] incapable de limiter ses goûts et son talent à un domaine trop étroit [...]. Si La Fontaine a abordé en virtuose la plupart des registres littéraires pratiqués par les écrivains de son siècle, il le doit à sa facilité, mais aussi à sa nature ondoyante, à son humeur changeante, à ses penchants versatiles. » Dans le prologue d’un conte publié en 1674, Pâté d’anguilles, il offre à voir une partie de son caractère : 

Même beauté, tant soit exquise,
Rassasie et soûle à la fin.
Il me faut d'un et d'autre pain :
Diversité, c'est ma devise.

La Fontaine, Fouquet et le vers galant

Le surintendant Fouquet a joué un rôle crucial dans l'ascension sociale et littéraire de La Fontaine. Pour rappel, Nicolas Fouquet est nommé surintendant des Finances en 1653 par le cardinal Mazarin, Premier ministre de Louis XIV. Sa devise ? Quo non ascendet ? (Jusqu’où ne monterai-je pas ?) Mal lui en a pris :  Colbert, intendant de Mazarin (mort en 1661) accuse Fouquet de malversation financière dans l’exercice de ses fonctions. Il est arrêté en septembre 1661, après la fameuse fête luxueuse donnée en l’honneur du Roi-Soleil à son château de Vaux-le-Vicomte au mois d'août. La mention de ce faste propre à Fouquet n’est pas anodine : le surintendant est un homme influent, chevalier servant de Mademoiselle de Scudéry et grand habitué des salons. Fouquet est un grand mécène, qui fréquente Madame de Sévigné, Scarron, La Fayette, Molière, Corneille ou encore Charles Perrault.

Lorsque La Fontaine est introduit par son ami et parent Pellisson à Nicolas Fouquet, ce dernier prend le poète sous sa protection (La Fontaine lui dédie d’ailleurs son poème « Adonis ») et l’engage à remettre un poème chaque trimestre en échange de la pension qu’il lui verse.

Les cercles dans lesquels évoluent Fouquet, La Fontaine et compagnie sont à l’époque très marqués par la littérature galante. Inspirée d’Astrée, la littérature galante s'impose dans les salons littéraires, traite d’amour courtois, repose sur un style précieux (précision et propriété des termes, métaphores, périphrases, etc.) et règne sur le cercle de Fouquet. Elle influence les premiers écrits – considérés aujourd’hui comme mineurs – de La Fontaine, notamment son roman Amours de Psyché et Cupidon, publié en 1669. Avec les Contes et les Fables, La Fontaine assouplit son style, se concentre sur l’art de la narration et porte à son paroxysme le précepte classique « Instruire et plaire », en conférant à son oeuvre « un certain charme, un air agréable qu’on peut donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux », comme il l’explique lui-même dans la Préface des Fables.

Les Fables de La Fontaine

Fables Bernardin-Bechet
Illustration des Fables de La Fontaine par Bernardin-Bechet, 1874

En 1668, dans l'Épilogue des Fables, La Fontaine écrit :

Les longs ouvrages me font peur.
Loin d’épuiser une matière,
On n’en doit prendre que la fleur.

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Nous pouvons sans crainte affirmer que les Fables de La Fontaine sont un véritable florilège de la nature sous toutes ses formes et dans tous ses états. Métamorphosant les êtres humains en animaux, en arbre ou en plante, mettant sur pied des histoires courtes ponctuées d’une brève morale, le tout écrit en vers, dans une poésie rigoureuse et souple, La Fontaine réinvente le genre de la fable, jusqu’alors secondaire dans le domaine des lettres. 

Le Chêne et le Roseau, La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que Le Bœuf, Le Chat, la Belette et le Petit Lapin ou encore la très célèbre Le Corbeau et le Renard… Certains vers, certains dialogues, résonnent encore dans nos cerveaux d'anciens écoliers. En créant un monde fantastique et fantaisiste, dans un décor pourtant naturel, où les animaux et la flore se comportent comme des humains, La Fontaine met en place une sorte de spectacle vivant. Et bien que chaque fable soit porteuse d’une dimension symbolique et morale, l’auteur n’oublie jamais d’y ajouter légèreté et frivolité, effaçant le narrateur principal derrière l’acte qui se joue.

Cet art d’allier ironie et poésie est l’apanage de ce moraliste du Grand Siècle qui sait faire montre d’intelligence autant que de « tendresse », comme l’explique l’écrivain Odette de Mourgues (Essai sur la poésie de La Fontaine, 1962). « C’est [de cette alliance] que le comique des Fables tire non seulement son unité mais aussi ses caractéristiques de subtilité et d’élégance ». Ce faisant, La Fontaine a légué les meilleures répliques du XVIIe siècle, que nous conseillons vivement à notre lectorat de réutiliser pour clore un débat avec classe et finesse. Nous vous fournissons ici un bref choix de « morales » tirées des Fables : 

La ruse la mieux ourdie
Peut nuire à son inventeur,
Et souvent la perfidie
Retourne sur son auteur

Jean de La Fontaine, La Grenouille et le Rat

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir

Jean de La Fontaine, Les Animaux malades de la Peste

Il ne se faut jamais moquer des misérables :
Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux ?

Jean de La Fontaine, Le Lièvre et la Perdrix

La comédie humaine

« En confiant à un vaste bestiaire le soin de symboliser le comportement des hommes, La Fontaine livrait implicitement une appréciation morale sur la nature humaine ».  Héritier du fabuliste grec Ésope, La Fontaine fournit un tableau à la fois cruel dans sa lucidité et comique dans sa peinture de la société. Dans sa la fable Le Bûcheron et Mercure, il expose le but de son entreprise : 

J'oppose quelquefois, par une double image,
Le vice à la vertu, la sottise au bon sens,
Les Agneaux aux Loups ravissants,
La Mouche à la Fourmi, faisant de cet ouvrage
Une ample Comédie à cent actes divers,
Et dont la scène est l'Univers.

De fait, La Fontaine ne s’est pas contenté de divertir, mais de peindre, avant La Bruyère, les « moeurs de ce siècle », tout en conférant à ses morales une dimension et une portée universelles. « De l’humanité, la fable propose une vue cavalière qui la présente sous un aspect inhabituel, et met surtout en lumière ses ridicules ou ses faiblesses, et où le pittoresque des silhouettes n’exclut pas la profondeur de l’analyse. L’homme des Fables apparaît essentiellement comme un être chimérique, plus risible, ou à plaindre, que blâmable, parce qu’il est lui-même la première ou la seule victime de ses imprudences ou de ses impudences », commente Jean-Pierre Collinet, dans Le Monde littéraire de La Fontaine (PUF, 1970).

Ainsi, il arrive de tomber sur des fables plus sombres, sans pour autant que la légèreté de la narration ne soit entamée, dont le but est d’enseigner l’art de vivre, l’art de mourir, une meilleure connaissance de soi, etc. Nous pouvons vous inviter à lire (ou relire) Le Songe d’un habitant de Mogol (qui traite de la rêverie, de la solitude et de la retraite), Le Philosophe scythe, Le Mort et le mourant, Les Animaux malades de la peste ou encore Le Juge, l’arbitre et le Solitaire, dernière fable du recueil, dans laquelle La Fontaine nous assure que pour atteindre la sagesse et la paix dans ce monde, « apprendre à se connaître est le premier des soins ».

Pour aller plus loin : beaucoup l’ignorent, mais La Fontaine a aussi écrit des contes licencieux. Ils ont été publié dans un recueil intitulé Contes et nouvelles en vers (voir sur Wikisource). C’est d’ailleurs grâce à ces écrits grivois, libertins et légers que La Fontaine connaît ses premiers succès.

En voici un, à titre d'exemple :

Sœur Jeanne, ayant fait un poupon,
Jeûnoit, vivoit en sainte fille,
Toûjours estoit en oraison,
Et toûjours ses Sœurs à la grille.
Un jour donc l’Abbesse leur dit :
Vivez comme Sœur Jeanne vit ;
Fuyez le monde et sa sequelle.
Toutes reprirent à l’instant :
Nous serons aussi sages qu’elle,
Quand nous en aurons fait autant.

Jean de La Fontaine, Conte de **** (sœur Jeanne)

Un article de France Culture explique : « Publié entre 1665 et 1674, les Contes et nouvelles en vers, des récits licencieux, étaient lus dans les cabinets d'amateurs et célébrés à la ville, mais réprouvés par l'Église et condamnés par la cour [...] On y lit des scènes de badinage, de libertinage et d'adultère, reprenant les intrigues des fabliaux ou nouvelles italiennes érotiques : des stratagèmes pour duper de jeunes ingénues, des supercheries amenant les époux trompés à protéger leurs rivaux ou encore des échanges cachés entre l'amant et le mari dans la nuit. »

Tout l’art de La Fontaine consiste à contourner la pudibonderie de certains milieux en jouant sur la complicité avec le lecteur dans un jeu de provocation, de dérobade et de références sexuelles implicites (ou pas…).

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