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Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal : L’Albatros

Sommaire

  • Commentaire de texte de Charles Baudelaire : L’Albatros
  • L'auteur : Charles Baudelaire
les fleurs du mal Charles Baudelaire
Les Fleurs du mal est un recueil de poèmes de Charles Baudelaire, englobant la quasi-totalité de sa production en vers, de 1840 jusqu'à sa mort survenue fin août 1867. Publié le 25 juin 1857, le livre scandalise aussitôt la société contemporaine, conformiste et soucieuse de respectabilité. C'est une œuvre majeure de la poésie moderne. Ses 163 pièces rompent avec le style convenu. Elle rajeunit la structure du vers par l'usage régulier d'enjambements, de rejets et de contre-rejets. Elle rénove la forme rigide du sonnet. Ce poème est dans la section « Spleen et idéal ». Pour citer l'œuvre : Les Fleurs du mal (1868) , Michel Lévy frères, , Œuvres complètes, vol. I (p. 89).

II L’ALBATROS

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers. A peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d’eux. Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid ! L’un agace son bec avec un brûle-gueule, L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait ! Le Poëte est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l’archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Commentaire de texte de Charles Baudelaire : L’Albatros

Ce poème "L'Albatros" de Charles Baudelaire fait partie du recueil de poèmes "Les Fleurs du mal" publié en 1851. Il est présent dans la section "Spleen et Idéal", résumant bien les thèmes évoqués dans ce texte. Les commentaires estiment que "L'Albatros" aurait été inspiré par une expérience passée de Baudelaire : en 1841, forcé par son beau-père le général Aupick, il part en voyage maritime vers l'actuelle île de la Réunion. Lors de ce voyage, il ne s'intègre pas véritablement avec l'équipage et son nouvel environnement. C'est toutefois l'occasion de lui faire naître un certain goût pour l'exotisme. Il écrira par la suite plusieurs poèmes sur le thème du voyage comme "Le Voyage" ou "L'invitation au voyage". Le poème "L'Albatros" a été maintes fois commenté. Je livre ici quelques observations personnelles suite à sa lecture. J'apprécie particulièrement ce poème car il permet d'exprimer simplement le mal être des génies du monde. Qui n'a pas connu une personne aux capacités extraordinaires, traverser des moments difficiles alors qu'elle devrait se réjouir de son talent ? De plus, la structure simple du poème, dont le manque de subtilité a été souvent la critique, en fait un texte abordable et agréable à lire. L'usage de la figure de l'albatros fait référence aux nombreux récits de marins qui voyaient d'un mauvais oeil cet oiseau. Ils avaient pour habitude de les capturer pour faire des bijoux ou ornementer la canne du capitaine. De manière similaire au poème "Pour vivre ici" de Paul Éluard, la verticalité est la colonne vertébrale de ce poème composé de quatre quatrains en alexandrins à rimes croisées. On y oppose les albatros, "vastes oiseaux des mers" qui sont des "rois de l'Azur" et donc, bien qu'appartenant au monde de la mer, s'élève au dessus de lui, contrairement aux hommes d'équipage. Pour accentuer cette différence, Baudelaire répète l'usage du champ lexical du vol pour évoquer l'animal marin ("leurs grandes ailes", "voyageur ailé", "ses ailes de géant"). À cela s'oppose des évocations nombreuses du monde ténébreux d'en bas : "les gouffres amers", "les planches", "des avirons", "le sol". On a donc deux mondes qui s'opposent mais qui sont perméables. La verticalité a toutefois ses limites pour les deux types de protagonistes. S'il est le "prince des nuées", ces nuages de grande étendue, généralement épais et sombres, annonciateurs de pluie ou d'orage, l'albatros "hante la tempête" et donc se méfie aussi des cieux. Les hommes d'équipage glissent sur "les gouffres amers" qui, on le sait, peuvent très vite devenir leur tombeau. La dernière strophe du poème révèle le vrai sens de cette verticalité : au génie du poète qui s'élève au dessus des hommes "normaux", représenté par l'albatros, s'oppose les petites gens, clouées au sol par leur médiocrité. Si ces derniers sont incapables de s'élever au dessus de la masse de leurs semblables, ils ont un don pour attirer dans leur petitesse ceux dont le génie vacille. Nous pouvons faire une lecture complémentaire à cette verticalité. Comme évoqué en introduction, ce poème fait partie de la section "Spleen et Idéal" dont il est une parfaite illustration. Les deux ne sont pas nécessairement antinomiques car il y a une porosité entre le monde idéal de l'albatros et celui des hommes d'équipage. Dans ce texte de Baudelaire, l'Idéal semble désigner un paradis des poètes, élevé en dehors de la portée des gens normaux et donc protégé de leur corruption. Or ce poème est empreint de "spleen", cette nostalgie caractéristique de Baudelaire. Celui-ci semble en effet regretter tout le génie corrompue par le monde d'en bas. Ainsi, à partir de la deuxième strophe, le poète sépare clairement les deux hémistiches des vers et oppose les caractéristiques du génie avec la triste réalité du monde normal : "rois de l'azur" / "maladroits et honteux" ; "voyageur ailé" / "gauche et veule" ; "naguère si beau" / "comique et laid" ; "ailes de géant" / "l'empêchent de marcher". Le poète, sans son génie, redevient un vulgaire homme et, aux yeux de Baudelaire, devient à ce titre un handicapé : "laid", "gauche", "un infirme qui volait" où "ses ailes de géant l'empêchent de marcher". Enfin, Baudelaire semble faire une opposition entre la nature et la culture des hommes simples. Les poètes sont de facto rejetés dans le monde de la nature car, étant supérieurs aux humains grâce à leur génie, ils deviennent par là même des "barbares", c'est-à-dire des étrangers à leur propre espèce. Or, Claude Levi-Strauss dans Race et Histoire analyse ce phénomène :
"Ainsi l'Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare ; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or derrière ces épithètes se dissimule un même jugement : il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l'inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain ; et sauvage, qui veut dire 'de la forêt', évoque aussi un genre de vie animale, par opposition à la culture humaine. Dans les deux cas, on refuse d'admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit".
De manière intéressant, Baudelaire fait l'inverse : il se rejette lui même, poète, dans la nature pour ne pas être corrompue par la vile culture des petites gens. Les albatros sont des "indolents compagnons de voyage" face à des hommes qui cherchent à s'amuser sans penser.

L'auteur : Charles Baudelaire

Charles Baudelaire est un poète français. Né à Paris le 9 avril 1821, il meurt dans la même ville le 31 août 1867. À la croisée entre le Parnasse et le symbolisme, chantre de la « modernité », il occupe une place considérable parmi les poètes français. Les Fleurs du mal (1857) et Les Paradis artificiels (1860) sont ses deux recueils de poésie les plus connus.

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