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À l'impossible nul n'est tenu : définition et origine de l'expression

Votre supérieur vous confie un dossier à boucler en une heure, alors qu’il en faudrait dix. Un ami vous demande de l’aider à déménager un dimanche où vous êtes déjà pris. Dans ces moments, une phrase vous vient naturellement : « à l’impossible nul n’est tenu ». Cette maxime, que l’on prononce souvent avec un sourire résigné, possède une histoire bien plus ancienne qu’on ne le croit.

Derrière cette formule se cache un principe juridique vieux de deux millénaires. Il a traversé le droit romain, le droit canonique et la philosophie morale avant de s’installer dans le langage courant. Je vous propose de remonter à ses origines et de comprendre pourquoi cette expression reste si vivante aujourd’hui. Bonne lecture !

Définition de l’expression « à l’impossible nul n’est tenu »

L’expression « à l’impossible nul n’est tenu » signifie que personne ne peut être obligé de réaliser ce qui est irréalisable. En d’autres termes, on ne saurait reprocher à quelqu’un de ne pas accomplir une tâche qui dépasse ses capacités ou les lois de la nature.

Le mot tenu revêt ici un sens juridique précis. Il signifie « obligé », « contraint par une obligation ». Être tenu de faire quelque chose, c’est en avoir le devoir légal ou moral.

Dans l’usage courant, on emploie cette formule pour :

  • Excuser un échec face à une tâche irréalisable
  • Tempérer des exigences jugées déraisonnables
  • Décharger sa conscience lorsqu’on a fait de son mieux sans y parvenir

Quelques expressions proches traduisent une idée voisine :

  • On ne peut pas être au four et au moulin
  • Avoir le beurre et l’argent du beurre (demander l’impossible)
  • Nul ne peut donner ce qu’il n’a pas
  • Il ne faut pas demander la lune
  • Ce qui est au-dessus des forces est au-dessus des devoirs
  • Vouloir, c’est pouvoir (par opposition)

Origine de l’expression « à l’impossible nul n’est tenu »

Un adage du droit romain

Cette expression provient d’un principe fondamental du droit romain formulé en latin : « ad impossibilia nemo tenetur », littéralement « personne n’est tenu aux choses impossibles ». Ce principe établit qu’une obligation juridique ne peut porter que sur un acte réalisable.

Les juristes romains avaient en effet posé une règle essentielle : un contrat dont l’objet est impossible est nul de plein droit. Par exemple, on ne peut pas obliger quelqu’un à vendre un bien qui n’existe pas. Cette logique constitue encore aujourd’hui un pilier du droit dans la plupart des systèmes juridiques occidentaux.

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Du droit canonique au langage courant

Au Moyen Âge, le droit canonique reprend et diffuse largement ce principe. Les théologiens et les juristes de l’Église l’appliquent à la morale chrétienne. Saint Thomas d’Aquin consacre plusieurs passages de sa Somme théologique à cette question. Son raisonnement est limpide : le péché suppose un acte volontaire et libre. Or, personne ne choisit librement de ne pas faire ce qu’il lui est physiquement ou moralement impossible de faire. Dès lors, l’omission d’un acte impossible ne constitue pas une faute. Thomas d’Aquin en tire une conséquence théologique forte : Dieu, étant parfaitement juste, ne saurait commander à ses créatures ce qui excède leurs capacités. La grâce divine, précise-t-il, accompagne toujours le commandement divin pour le rendre réalisable.

Cette idée passe progressivement du latin savant au français populaire. Dès le XVIIe siècle, la formule circule sous diverses formes dans les recueils de proverbes. Antoine Furetière la mentionne dans son Dictionnaire universel (1690). Par la suite, elle se fixe dans la forme que nous connaissons aujourd’hui.

« Impossible n’est pas français »

Il est tentant de rapprocher cette expression d’une autre formule célèbre : « impossible n’est pas français », attribuée à Napoléon Bonaparte. Toutefois, les deux maximes expriment des idées opposées. La première reconnaît les limites humaines et en excuse les conséquences. La seconde, au contraire, refuse toute idée de limite et exige le dépassement de soi. Napoléon aurait employé cette phrase dans une lettre au général Lemarois en 1813. Ce dernier lui avait écrit que la défense de Magdebourg était « impossible ». L’Empereur lui aurait répondu sèchement que ce mot n’existait pas dans la langue française, signifiant par là qu’un soldat ne doit jamais renoncer avant d’avoir tout tenté.

Une troisième expression complète ce trio : « à cœur vaillant, rien d’impossible », devise de Jacques Cœur, grand argentier de Charles VII au XVe siècle. Celle-ci se situe entre les deux : elle affirme que le courage permet de surmonter ce qui semble irréalisable, sans nier pour autant les limites du possible.

Exemples d’usage de l’expression

Cette maxime apparaît régulièrement dans la littérature française depuis le XIXe siècle. Voici quelques exemples marquants :

Au reste, à l’impossible nul n’est tenu ; je ne peux pas vous sauver malgré vous.

Charles Nisard, Histoire des livres populaires ou de la littérature du colportage

Z. et moi savons parfaitement que nous ferons tous deux pour le mieux, et c’est le cas où jamais de nous répéter le proverbe « à l’impossible, nul n’est tenu ».

Charles Du Bos, Journal

Il ne savait pas, le malheur est impossible à prévoir.

Albert Camus, La Peste

À l’impossible nul n’est tenu, et la promesse de donner la chose d’autrui est sans effet.

Robert-Joseph Pothier, Traité des obligations

On a beau dire qu’à l’impossible nul n’est tenu ; encore faut-il s’être convaincu que la chose est vraiment impossible.

Jules Romains, Les Hommes de bonne volonté

Cette dernière citation de Jules Romains ajoute une nuance intéressante. Elle suggère qu’il ne suffit pas d’invoquer l’impossible : encore faut-il prouver que l’on a réellement épuisé toutes les possibilités.

Dans le domaine juridique, cette expression conserve toute sa force. Le Code civil français consacre encore ce principe : un débiteur est libéré de son obligation lorsque l’exécution devient impossible en raison d’un cas de force majeure. La maxime latine vit donc toujours dans notre droit contemporain.

Si les expressions juridiques devenues proverbiales vous intéressent, je vous invite à découvrir « y avoir péril en la demeure », une autre formule passée du vocabulaire des tribunaux à la langue de tous les jours.

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Nicolas Le Roux

Nicolas Le Roux

Nicolas est le fondateur du site. Diplômé de Sciences Po Paris en 2014, il est passionné par les langues et la littérature. Il a rédigé plusieurs centaines d'articles sur les difficultés de l'orthographe française depuis 2015. Il rédige également des guides de grammaire, des articles sur les expressions francophones ainsi que des critiques littéraires.

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