L'Italie au cœur : un nouveau paradoxe racinien
Sommaire
1646 – 2026. Il y a 380 ans exactement, Agnès Racine entrait au monastère de Port-Royal. Son neveu Jean, orphelin âgé de sept ans, entrait aux Petites Écoles de la même institution. Celui qui deviendra l’un des plus grands dramaturges français y reçoit une éducation solide en langues anciennes et surtout en grec, au point d’être « l’un des seuls lettrés de son temps à avoir une connaissance directe d’Homère, de Sophocle et d’Euripide1 ». Pourtant, le secret de son succès se trouve en grande partie dans ses tragédies romaines.
Certes, il n’était pas à un paradoxe près, comme le montre sa biographie, mais comment Racine, le plus helléniste des auteurs classiques, a-t-il fait de l’Italie le centre calendaire de son œuvre et le moteur de sa carrière ?
« Apprendre facilement la langue grecque »
Entre 1646 et 1655, Racine reçoit à Port-Royal un enseignement qui constitue pour l’époque « une véritable révolution linguistique » : « la langue maternelle, en l’occurrence le français [y est] le véhicule unique de l’éducation des enfants2 », alors que depuis des siècles, les cours se faisaient en latin, dont les cours de latin eux-mêmes, en témoigne le manuel de grammaire latine le plus utilisé, le « Despautère » du Flamand Van Pauteren, écrit en vers latins.
Il côtoie, entre autres, les célèbres Antoine Arnauld et Claude Lancelot. Leur rôle dans sa formation est considérable : Claude Lancelot publie en 1655 une Nouvelle Méthode pour apprendre facilement la langue grecque, et en 1657 le Jardin des racines grecques. Les maîtres apprennent à leurs élèves à traduire eux-mêmes les auteurs anciens3, car « faire traduire un texte en français, c’est mettre directement l’enfant en contact avec la pensée de l’auteur4 ».
Et sur Racine, la méthode fonctionne : l’ouvrage annoté le plus ancien que nous possédions de lui est une édition de 688 pages des Vies parallèles de Plutarque, en grec. Ses annotations montrent qu’à 16 ans, Racine lisait dans la langue originale et s’intéressait en premier lieu aux valeurs morales : « Ne louer faussement. / Ne trop s’arrêter aux vices. Il n’y a point d’homme parfait », par exemple.

« Tout ce que j’ai imité ou d’Homère, ou d’Euripide »
Racine, préface d’Iphigénie, édition de la Pléiade, p. 699.
Racine gardera toujours ce lien privilégié avec la tradition grecque et ses auteurs. Ils gouvernent ainsi ses premiers essais dans la tragédie : La Thébaïde ou les frères ennemis, Alexandre le Grand en 1664 et 1665, dont les textes sources sont Œdipe Roi et Antigone de Sophocle, Les Vies des hommes illustres de Plutarque et Les Expéditions d’Alexandre d’Arrien, lui ouvrent la voie du succès avec Andromaque en 1667, d’après l’Andromaque d’Euripide et, il est vrai, l’Énéide de Virgile, en latin.
Bonne étoile, ils l’accompagnent encore lorsqu’il choisit de traiter de sujets monumentaux à partir de 1674 : la guerre de Troie dans Iphigénie, voir L’Iliade d’Homère, L’Orestie d’Eschyle et Iphigénie à Aulis d’Euripide, et la fureur de Thésée face au démon de l’amour incestueux de « la fille de Minos et de Pasiphaé » dans Phèdre en 1677, d’après Phèdre de Sénèque et Hippolyte d’Euripide.
« Le dessein que je lui fais prendre de passer dans l’Italie »
Racine, préface de Mithridate, édition de la Pléiade, p. 629.
Oui mais… Au milieu de ces réussites, que trouve-t-on ?
Entre Andromaque et Iphigénie, quelles pièces ont maintenu, renforcé et même consacré le talent de Racine, lui valant représentation après représentation sa renommée incontestable ? Britannicus en 1669, Bérénice en 1670 et Mithridate en 16725. Autrement dit : Rome et l’Italie, qui désigne à l’époque tout l’Empire et plus tard la République romaine, terrain de gloire et chasse gardée de Corneille. Passage obligé des grands dramaturges, qui vaut à Racine les félicitations de Louis XIV, son objectif depuis ses débuts6, qu’il n’avait pas eues avec Alexandre le Grand, pourtant adressée au roi de manière stratégique : « Alexandre le Grand avait été présenté par la propagande royale, dès le règne de Louis XIII, comme le parangon de toutes les qualités d’un grand monarque, et à sa naissance le dauphin, futur Louis XIV, avait paru comme le nouvel Alexandre7 ».
Pourtant, cela démarrait assez mal. Britannicus demande beaucoup de travail à Racine et lui vaut de vives critiques, dont celles de Corneille, dès la première représentation. La pièce disparaît de l’affiche rapidement. La préface virulente écrite par Racine au moment de la publication du texte en 1670 témoigne de sa colère. La version de 1675, plus apaisée, nous informe que malgré ces débuts difficiles,
Les critiques se sont évanouies. La Pièce est demeurée. C’est maintenant celle des miennes que la Cour et le Public revoient le plus volontiers. Et si j’ai fait quelque chose de solide et qui mérite quelque louange, la plupart des Connaisseurs demeurent d’accord que c’est ce même Britannicus.8
Racine, préface de Britannicus
Le fait que le public, qui ne s’attendait peut-être pas à une pièce si noire et à un traitement si particulier du personnage de Néron, « c’est ici un Monstre naissant, mais qui n’ose encore se déclarer » écrit Racine dans la préface, ait dans un premier temps condamné la pièce, pour ensuite lui réserver un avis favorable durable, est un phénomène assez rare pour être souligné. Cela montre la qualité de cette tragédie, ainsi que la capacité de Racine, dès sa première tentative romaine, à renouveler le genre et à faire autre chose que du Corneille.
Autre chose, mais de manière subtile, pour vraiment combattre le maître sur son propre terrain : avec Bérénice, la bataille est officiellement déclarée puisque les deux dramaturges présentent chacun une pièce homonyme la même année, et celle de Racine suscite plus d’enthousiasme (retrouvez les raisons de cette préférence ici).
Mithridate, jouée pour la première fois en décembre 1672, coïncide même avec l’élection de Racine à l’Académie française, le 5. Elle rencontre un tel succès qu’elle est jouée au moins jusqu’en février 1673. Le discours de réception de Racine à l’Académie française étant le 12 janvier, elle « coiffe » toute cette période de célébration et de consécration de l’auteur.
Il s’agit bien d’une tragédie romaine, même si l’intrigue se déroule sur les rives du Pont-Euxin, actuelle mer Noire, car elle montre les effets de l’impérialisme romain et s’inscrit dans une tradition remontant au milieu du XVIe siècle, avec Sofonisba de Trissino, 1514, publiée en français en 1559, qui raconte le suicide d’une héroïne carthaginoise refusant d’être livrée aux Romains, vainqueurs de la guerre. Corneille en livre sa propre interprétation dans Sophonisbe en 1663 et Attila en 1667.
Il s’agit donc pour Racine « de parfaire son parcours tragique en racontant à son tour les derniers moments d’un des plus grands rois de l’Antiquité, contraint au suicide, indirectement, par l’expansionnisme de la République romaine et, directement, par la trahison de son fils Pharnace9 ». Il le fait avec brio : douze ans après, ce « parcours tragique » est bel et bien « parfait » puisque le marquis de Dangeau, scrupuleux observateur de la cour et du roi, consigne dans son Journal du 5 novembre 1684 : « Le soir il y eut comédie française [comprendre « pièce de théâtre »] ; le Roi y vint, et l’on choisit Mithridate, parce que c’est la comédie qui lui plaît le plus. »
« La vengeance de Rome »
Antiochus à Bérénice, I, 4, v. 196.
Comment expliquer que ces trois pièces, centre calendaire de la carrière de Racine, lui aient apporté un tel succès ? La réponse se trouve, on l’a vu, dans le contexte littéraire de l’époque, où les sujets romains sont un absolu et un passage obligé pour tout auteur de tragédie.
Mais d’un point de vue purement esthétique ? Nous ferons l’hypothèse que le nom propre de lieu Rome fournit plusieurs réponses à cette question.
Ce toponyme est fréquemment en emploi métonymique, plus d’éléments sur la métonymie ici et ici : « Rome représente rarement un lieu » selon Jean Émelina10 mais « les Romains » et « le Sénat ». Quelques exemples : « Que diront avec moi la Cour, Rome, l’Empire ? » au début de l’acte III de Bérénice, v. 671, et « Mais enfin quand j’acceptai l’Empire, / Rome me fit jurer de maintenir ses droits » dans l’entrevue de Titus et Bérénice de l’acte IV, v. 1156-1157. Cet « emploi métonymique obsessionnel » montre que Rome représente les enjeux de pouvoir contre lesquels se heurtent les héros, « un principe de réalité oppressant, face au principe de plaisir, aux instincts, aux passions » représentés par les héroïnes Junie, Bérénice et Monime.
Ensuite, la sonorité même du nom propre « Rome » se prête à la construction de cette esthétique de l’obsession : le « Ɔ », « O » ouvert, et la syllabe unique, si le nom n’est pas en fin de vers, créent une résonnance dans l’oreille et, in fine, dans l’esprit des personnages. « Rome » est répété près de 30 fois dans Mithridate, 40 dans Britannicus et près de 60 dans Bérénice. Or seuls les noms de personnes peuvent normalement créer cette image mentale envahissante. Rome est comme une représentation concrète de la raison d’État, qui forcera la main de Titus : « Mais il ne s’agit plus de vivre, il faut régner » (Bérénice, IV, 5, v. 1102).
Ainsi, les tragédies romaines de Racine sont les seules dans lesquelles le héros, « ni tout à fait bon, ni tout à fait méchant » selon les recommandations d’Aristote, est acculé non seulement par les conséquences de ses erreurs et de ses désirs, mais aussi par le lieu même dans lequel il se trouve.
Ville exigeante, capable de s’opposer au pouvoir du souverain, par l’intermédiaire du Sénat notamment, Rome est une force à part entière qui étouffe Néron, nourrit le désir insatiable d’Agrippine, effraie Britannicus et Junie, exige tout de Titus, exile Bérénice, met en échec Mithridate, lui vole son fils, et le conduit au suicide.
Entre deux cycles de tragédies grecques, au cœur de sa carrière, l’Italie donne à l’œuvre de Racine une densité et un relief hors du commun grâce à Rome, moteur du tragique, dont Corneille et les autres n’avaient peut-être pas exploité les potentialités avec la même acuité et la même intensité.
Bibliographie
- Antoine Arnauld, Mémoire pour le règlement des études dans les lettres humaines, date inconnue.
- Jean Émelina, « L’espace dans les tragédies romaines de Racine », Littératures classiques, 26, p. 125-138, 1996.
- Georges Forestier, Jean Racine, Paris, Gallimard, NRF Biographies, 2006.
- Claude Lancelot, Nouvelle méthode pour apprendre facilement la langue grecque, Paris, A. Vitré, 1655.
- Claude Lancelot, Jardin des racines grecques, Paris, Pierre Le Petit, 1657.
- Jean Racine, Œuvres complètes, I, G. Forestier (éd.), Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1999.
- Georges Forestier, Jean Racine, Paris, Gallimard, NRF Biographies, 2006, p. 66. ↑
- Ibidem, p. 65. ↑
- Une opposition de méthode avec les collèges traditionnels, explicitée dans le Mémoire pour le règlement des études dans les lettres humaines d’Antoine Arnauld, cité par G. Forestier dans Jean Racine, p. 67. ↑
- Ibidem, p. 67. ↑
- Bajazet, tragédie orientalisante créée en 1672, fait figure d’exception et n’est pas rattachée à un cycle comme les autres pièces de Racine. ↑
- Ses premières publications en vers, avant toute tragédie, en attestent. Voir son ode de 1660 La Nymphe de la Seine à la Reine, célébrant le mariage du roi, et son Ode sur la convalescence du roi de 1663. ↑
- Jean Racine, p. 224. ↑
- Racine, préface de Britannicus aux éditions de ses Œuvres en 1675, 1687 et 1697, reproduite dans l’édition de la Pléiade, p. 443. ↑
- Georges Forestier, notice de Mithridate, dans ibid., p. 1526. ↑
- Dans « L’espace dans les tragédies romaines de Racine », Littératures classiques, n° 26, p. 125-138, 1996. ↑