La langue française

Accueil > Littérature > Ada Walter, Shanghai, cinq heures quarante : la possibilité d’une nouvelle vie

Ada Walter, Shanghai, cinq heures quarante : la possibilité d’une nouvelle vie

Ada Walter Shanghai première page (1)
Ada Walter, Shanghai, cinq heures quarante, première page

Une escale de cinq heures quarante à Shanghai. Un homme d’affaires traverse la ville en taxi, dans un monologue intérieur qui l’amène de l’aéroport de Hongqiao à celui de Pudong. Le trajet emprunte en grande partie la gaojia, ce réseau de voies rapides surélevées qui symbolise autant de chemins possibles pour le narrateur. Au gré des embouteillages, le temps s’étire et se comprime. Il dresse le bilan de ses dix années d’expatriation en Asie.

[…] j’aurais dû être pris par cette logorrhée avant mais il faut combien d’années de solitude pour que ça sorte, pour se mettre à dégueuler tout ce qui nous passe par la tête ?

La traversée de la ville réveille surtout les souvenirs d’une histoire d’amour avec une femme qui, elle, a préféré repartir en Europe. Dix ans plus tard, le narrateur ne parvient pas à faire le deuil de cette relation. Il retourne sur les lieux qu’ils fréquentaient avec l’espoir de la croiser à nouveau, par hasard.

[…] je ne sais pas me promener dans mon passé en me reconnaissant comme la personne qui l’a vécu, sauf pour ce qui la concerne, je me rappelle tout ce qu’elle m’a dit, son corps aussi, les moments passés ensemble, j’en ai un souvenir incroyablement réel, un souvenir figé dont je ne crois pas qu’il s’abîme chaque fois que je le revois, peut-être parce que je ne suis pas obsessionnel et que je ne me connecte pas au passé chaque soir, je ne suis pas mélancolique, c’est juste aujourd’hui, à Shanghai, et je ne me le reproche pas, je dirais même, c’est normal, c’est là où on a vécu en dernier.

Dans ce premier roman, Ada Walter dresse le portrait d’un expatrié rongé par la solitude, en proie à une crise existentielle et identitaire. L’écrivaine, agrégée de philosophie, interroge la possibilité de recommencer sa vie quand on reste attaché à celle qu’on a perdue. Elle confronte les promesses de l’expatriation à la résignation du protagoniste, qui semble ne plus se soucier de rien tant sa vie est vide de sens. Peu lui importe que le chauffeur de taxi ne regarde pas la route et risque de provoquer un accident. Peu lui importe que les autorités japonaises menacent de l’emprisonner pour les trafics liés à son activité professionnelle. Le narrateur entrevoit la possibilité d’arracher les derniers fils de son ancienne vie pour devenir un nouvel homme.

Ada Walter réussit à faire tenir dix années de vie dans le temps d’une escale de cinq heures quarante, dans un flux de conscience virtuose qui rappelle la prose de Mathias Enard dans L’Alcool et la Nostalgie. Elle signe un roman mélancolique, porté par une écriture maîtrisée, qui rend hommage aux âmes solitaires parcourant le monde dans l’espoir de se retrouver. Déjà sélectionné pour le Prix du Premier Roman, le Prix littéraire « Le Monde » et le Prix Philippe Sollers, Shanghai, cinq heures quarante est l’une des belles surprises de cette rentrée littéraire.

Acheter le livre :

Partager :

Nicolas Le Roux

Nicolas Le Roux

Nicolas est le fondateur du site. Diplômé de Sciences Po Paris en 2014, il est passionné par les langues et la littérature. Il a rédigé plusieurs centaines d'articles sur les difficultés de l'orthographe française depuis 2015. Il rédige également des guides de grammaire, des articles sur les expressions francophones ainsi que des critiques littéraires.

Tous les articles de Nicolas Le Roux >
Sujets :  critique littéraire

Recevez tous les articles de la semaine par courriel

Inscrivez-vous à notre lettre d'information hebdomadaire pour recevoir tous nos nouveaux articles, gratuitement. Vous pouvez vous désabonner à tout moment.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour écrire un commentaire.

Se connecter S'inscrire