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« Chacun son métier et les vaches seront bien gardées » : signification et origine du proverbe

En ces temps troublés de coronavirus, où l'on en a vu plus d'un se poser en l'expert qu'il n'était pas,  émettant des avis pleins d'assurance sur des questions qui ne relevaient pas de son domaine, le rappel du proverbe « Chacun son métier et les vaches seront bien gardées » ne serait-il pas d'utilité publique ?

Origines du proverbe « Chacun son métier et les vaches seront bien gardées »

Le proverbe « Chacun son métier et les vaches seront bien gardées » doit sa forme à une fable de Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794), auteur qu'on a aujourd'hui oublié, mais qui régala de son recueil de fables publié en 1792 tout le XIXe siècle. Celle qui nous intéresse s'intitule : Le Vacher et le Garde-chasse :

Colin gardait un jour les vaches de son père ;
Colin n'avait pas de bergère,
Et s'ennuyait tout seul. Le garde sort du bois :
Depuis l'aube, dit-il, je cours dans cette plaine
Après un vieux chevreuil que j'ai manqué deux fois
Et qui m'a mis tout hors d'haleine.
Il vient de passer par là-bas,
Lui répondit Colin : mais, si vous êtes las,
Reposez-vous, gardez mes vaches à ma place,
Et j'irai faire votre chasse ;
Je réponds du chevreuil. - Ma foi, je le veux bien.
Tiens, voilà mon fusil, prends avec toi mon chien,
Va le tuer. Colin s'apprête,
S'arme, appelle Sultan. Sultan, quoiqu'à regret,
Court avec lui vers la forêt.
Le chien bat les buissons ; il va, vient, sent, arrête,
Et voilà le chevreuil... Colin impatient
Tire aussitôt, manque la bête,
Et blesse le pauvre Sultan.
À la suite du chien qui crie,
Colin revient à la prairie.
Il trouve le garde ronflant ;
De vaches, point ; elles étaient volées.
Le malheureux Colin, s'arrachant les cheveux,
Parcourt en gémissant les monts et les vallées ;
Il ne voit rien. Le soir, sans vaches, tout honteux,
Colin retourne chez son père,
Et lui conte en tremblant l'affaire.
Celui-ci, saisissant un bâton de cormier,
Corrige son cher fils de ses folles idées,
Puis lui dit : chacun son métier,
Les vaches seront bien gardées.

On constate que Florian emploie le proverbe « Chacun son métier, les vaches seront bien gardées » comme conclusion et morale (douloureuse pour le vacher !) de sa fable, et qu'il opte pour l'asyndète - absence de liaison - entre les deux propositions : Chacun son métier / les vaches seront bien gardées. Cette juxtaposition des deux propositions indépendantes contribue à rendre la conséquence, exprimée par le futur de l'auxiliaire ''seront'', plus infaillible encore. Par la suite, sans doute dans le souci de rendre plus évident le lien de cause à effet qui existe entre les deux propositions, on a toutefois ajouté un lien de coordination :  « Chacun son métier et les vaches seront bien gardées ». En outre, certains suppléent également au début « À chacun son métier et... », mais cela relève plutôt de l'hypercorrection car le français s'en passe très bien dans de nombreuses locutions (chacun son tour ; chacun sa chacune…).

Illustration de Grandville pour Le Vacher et le Garde-chasse, Fables de Florian, Paris, Paul Brodard, 1913. 

On peut donc identifier la double mésaventure du vacher et du garde-chasse comme la source formelle du proverbe « Chacun son métier et les vaches seront bien gardées », mais on aurait tort de se réjouir trop vite, car on est loin d'en avoir fini avec les origines dudit proverbe ! 

Car, bien avant Florian et sa fable, on le débusque déjà dans les dictionnaires du XVIIe siècle, comme chez Furetière (1690), présenté sous la forme d'une proposition circonstancielle : « Quand chacun se mêle de son métier (ou « fait son métier »), les vaches sont bien gardées » ou encore, un peu plus tard, « … les vaches en sont mieux gardées » (dictionnaire de l'Académie, 1762). 

Ainsi que La Fontaine l'a réalisé pour de nombreux proverbes aujourd'hui courants, le fabuliste Florian n'a donc fait que modeler une petite histoire à consonance morale sur des éléments de langage déjà existants. Mais d'où vient cette référence aux ''vaches'' ?

Dans un pays profondément empreint de ruralité comme l'était autrefois la France, l'irruption de ces vaches n'a guère de quoi étonner. Et moins encore si, en feuilletant d'anciens recueils de proverbes du XVIe siècle, on y découvre l'existence troublante d'un autre proverbe instaurant déjà un lien entre métier et vache. « Qui se mesle d'autruy mestier, il trait sa vache en un panier », relève-t-on ainsi dans le Trésor des sentences de Gabriel Meurier (1568) (celui qui se mêle de faire le métier d'un autre trait sa vache dans un panier ). Entendez : prétendre exercer le métier d'un autre sans y avoir été formé expose à perdre le fruit de son travail (l'osier d'un panier n'étant pas, comme on le conçoit facilement, à cause des trous de son tressage, le récipient idéal pour recueillir le lait de la traite!).

Dans l'Antiquité déjà, on trouve exprimée par Cicéron (Tusculanes, 1, 18, 41) cette même idée qu'il ne faut pas essayer de se montrer spécialiste d'une spécialité qui n'est pas la nôtre : Quamquisque norit artem, in hac se exerceat (Que chacun s'exerce dans l'art qu'il connaît). Mais entre-temps, nos vaches en ont profité pour s'envoler, car, même si Voltaire (Lettre à M. le Marquis de Villette, 1765) nous assure que le proverbe « Chacun son métier et les vaches seront bien gardées » remonte à Aristote, tandis que certains commentateurs l'attribuent à saint Ambroise, on en cherche encore la trace !

Signification du proverbe « Chacun son métier et les vaches seront bien gardées »

Littré nous livre le sens du proverbe « Chacun son métier et les vaches seront bien gardées » en termes limpides : « les choses sont bien faites, quand chacun ne se mêle que de celles qu'il sait faire ». Ainsi donc, pour éviter que les vaches ne disparaissent ou que le lait ne coule par les trous du panier, en un mot pour que le monde tourne rond et n'aille pas à sa perte, il faut que chacun reste à la place qui est la sienne, en n'intervenant que dans son propre domaine de compétences. C'est la formule qu'on utilise aujourd'hui pour remettre à sa place une personne qui pérore sur une question dont elle ignore à peu près tout.

Exemples d'usage du proverbe « Chacun son métier et les vaches seront bien gardées »

Il y a les malins et les autres. Chacun pour soi et les vaches seront bien gardées. De quoi ? de quoi ? mais je m'en fous, moi, Monsieur, du genre humain.

Gabrielle Rolin, Le Secret des autres, 1960

- Mon ami, vous n'avez fait que votre devoir. Que les prêtres fassent le leur en se confinant aux choses religieuses, et pas plus. À chacun son métier et les vaches seront bien gardées !

Amadou Hampâté Bâ, Oui mon commandant !, 1994 

Enseigner? Enseigner, se doutait-elle de l'ennui, de l'épuisement que cela représentait? D'ailleurs, elle n'avait pas qualité à le faire. À chacun son métier et les vaches seront bien gardées.

Maryse Condé, Histoire de la femme cannibale, 2005

Chacun à sa place, et les vaches seront bien gardées, disait ma grand-mère. Lui avait apparemment trouvé la sienne. 

Christian Garcin, La Jubilation des hasards, 2005

Pour en savoir plus sur les proverbes...




Sylvie Brunet

Sylvie Brunet, auteure de nombreux livres sur la langue française, est "parémiologue", c'est-à-dire qu'elle étudie les proverbes. Elle nous livre ici tous les secrets de nos proverbes préférés.

En savoir plus sur Sylvie Brunet >

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