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Manufacture

Définitions du mot « manufacture »

Trésor de la Langue Française informatisé

MANUFACTURE, subst. fém.

A. − Vieilli
1. Action de façonner, de fabriquer (v. ce mot A 1). Synon. fabrication, fabrique (v. ce mot B 1 a).La manufacture des étoffes de laine et de soie est une source de richesse pour la France (Ac.1835-1935).Les femmes (...) tiennent (...) un genre de manufactures fort intéressantes. Après avoir cueilli du jonc, elles le préparent en lames et l'enterrent de façon à lui donner tantôt la couleur rouge, tantôt la couleur noire (Baudry des Loz.,Voy. Louisiane,1802, p. 212).«L'automobile sur mesure pour 322 francs 25. Guide de construction intégrale. Manufacture entière chez soi. (...)» Rien que des pièces détachées! achetées n'importe où! Assemblées au goût du client! (Céline,Mort à crédit,1936, p. 441).
Rem. Ce sens subsiste de nos jours dans: École centrale des arts et manufactures.
P. métaph., péj. Ils tiennent manufacture de dénonciations infâmes (Stendhal,Chartreuse,1839, p. 166).
2. P. méton.
a) Manière dont un objet est fabriqué. Synon. fabrique (v. ce mot B 2).Le quartier des Allemands est à dix lieues, et il est abondant en indigo naturellement excellent, qui serait d'une grande beauté si la manufacture en était perfectionnée (Baudry des Loz.,Voy. Louisiane,1802p. 163).
b) Produit façonné à la main, manufacturé. (Dict. xixeet xxes.).
B. −
1.
a) HIST. DE L'ÉCON. Forme historique d'organisation du travail fondée sur la technique manuelle et caractérisée par la concentration de la main d'oeuvre, par la subdivision de chaque processus de production en une série d'opérations de travail simplifiées, par la différenciation et la spécialisation des instruments de travail (chaque outil ne servant qu'à un seul procès de production); p. méton. entreprise de production dans laquelle l'organisation du travail revêt cette forme. Chacun [des ouvriers] a sa fonction, et le système de la division du travail fait quelque progrès. Dans la manufacture des Van-Robais, qui occupait 1 692 ouvriers, il y avait des ateliers particuliers pour la charronnerie, pour la coutellerie, pour le lavage, pour la teinture, pour l'ourdissage (Durkheim,Divis. trav.,1893, p. 346).La technique de l'industrie, qui s'essayait à peine à la manufacture et qui était encore voisine du petit atelier, ne permettait de concevoir, par la production en grand, la production communiste (Jaurès,Ét. soc.,1901, p. 221).L'idée d'une concentration industrielle n'était pas nouvelle (...) Colbert l'avait eue avec ses manufactures privilégiées qui mettaient précisément en jeu des techniques jusqu'alors inappliquées dans le pays (Gille,Révolution industrielle ds Hist. des techn., 1978, p. 758 [Encyclop. de la Pléiade]):
1. La manufacture a déjà tous les caractères de l'entreprise moderne au point de vue économique (...) mais, au point de vue technique, elle n'a pas encore son caractère type qui est le machinisme. En effet (...) la manufacture, c'est le travail à la main. Pourtant elle emploie déjà des machines (...) mais ces machines sont mues uniquement par la force de l'homme (...) à la fin du xviiiesiècle, la force motrice apparaît sous la forme de machine à vapeur et la manufacture devient la fabrique. Ch. Gide, Écon. pol., éd. Sirey, t. 1, 1926 [1884], p. 275.
Manufacture hétérogène, sérielle. Il a existé deux formes de manufactures: la manufacture hétérogène (rassemblement de corps de métiers différenciés pour fabriquer un produit complexe comme le carrosse), la manufacture sérielle (division du travail poussée pour produire un objet donné comme les épingles ) (Bouv.-Ibar.1975).
Manufacture royale. ,,Établissement industriel fondé par privilège royal et jouissant d'un monopole`` (Lep. 1948). L'organisation et la réglementation de ce régime sont dues surtout à Colbert qui créa nombre de manufactures royales: exemple les tapisseries de Beauvais (Lep. 1948).Manufacture royale, impériale, nationale. Établissement administré par l'État (sous ces divers régimes). Manufacture nationale des tabacs. (Dict. xixeet xxes.).
Conseil Général des manufactures. ,,Conseil institué près du ministère de l'agriculture, du commerce et des travaux publics, en vue d'éclairer le gouvernement sur les questions d'intérêts industriel`` (Bach-Dez. 1882).
Rem. Cette appellation est conservée pour qq. établissements d'État ou pour certaines entreprises privées. Manufacture (d'armes) de Tulle; manufacture (de porcelaine) de Sèvres; manufacture des tabacs; manufacture (de tapisserie) des Gobelins, de Beauvais; manufacture d'armes et de cycles français de Saint-Étienne (Manufrance). En majeure partie, ces armes étaient du modèle 1907, et sortaient de la manufacture de Saint-Étienne (Joffre, Mém., t. 2, 1931, p. 23). La manufacture de Chatellerault, l'Arsenal de Limoges (...) ont également envoyé protestations et télégrammes de solidarité au peuple tunisien (L'Humanité, 19 janv. 1952, p. 3, col. 8).
b) Établissement industriel, généralement de grande importance quelle que soit l'organisation de son travail. Synon. ateliers, entreprise, usine.Pour les ouvriers des manufactures l'opium est une volupté économique; car l'abaissement des salaires peut faire de l'ale et des spiritueux une orgie coûteuse (Baudel.,Paradis artif.,1860, p. 390).Il traversait (...) une petite banlieue ouvrière, avec des manufactures ici et là. L'une d'elle était éclairée, il y ronronnait des machines (Queneau,Pierrot,1942, p. 179):
2. Derrière nous Rouen, la ville aux églises, aux clochers gothiques (...); en face, Saint-Sever, le faubourg aux manufactures, qui dresse ses mille cheminées fumantes sur le grand ciel vis-à-vis des mille clochetons sacrés de la vieille cité. Ici la flèche de la cathédrale, le plus haut sommet des monuments humains; et là-bas, la «Pompe à feu» de la «Foudre», sa rivale presque aussi démesurée... Maupass.,Contes et nouv., t. 1, Norm., 1882, p. 68.
SYNT. Manufacture carrossière; manufacture de chemises, de coton, de cravates, de dentelle, de draps, de glaces, de porcelaine, de poudre, de produits chimiques, de savonnerie, de soie, de tapis, de tapisseries, de toile, de vêtements.
Rem. Manufacture dans ce sens gén. est beaucoup moins usité que usine ou atelier, et est surtout réservé, dans l'usage contemporain, à la dénomination d'établissements assurant des fabrications délicates.
2. P. méton. Les employés, le personnel d'une manufacture. Toute la manufacture fut licenciée. Toute la manufacture vint au devant de nous (Ac.1835, 1878).Ce moment-ci étant un temps de vacance pour la manufacture, je pensois que c'étoit celui où Frédéric pouvoit le plus s'absenter (Cottin,Cl. d'Albe,1799, p. 179).
Prononc. et Orth.: [manyfakty:ʀ]. Att. ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. 1. 1443 «fabrication» (Ordonnances des rois de France, t. 13, p. 378); 2. 1537 «établissement dans lequel on pratique cette fabrication» (Comptes des Bâtiments du Roi, éd. L. Laborde, t. 2, p. 404 ds Cah. Lexicol. t. 1, p. 96: draps de soye de la manufacture de Gennes); 1606 (I. de Laffemas, L'Histoire du commerce en France ds Archives curieuses de l'histoire de France, 1resérie, t. 14, 1837, p. 414); v. aussi Havard; pour DG ,,Tend à être remplacé par fabrique, à mesure que les machines remplacent la main de l'ouvrier`` et pour Ac. 1935 ,,dans ce sens, il n'est plus guère employé que dans les expressions suivantes: Manufacture de tabacs [...] La manufacture de tapisseries des Gobelins``; 1643 Manufacture Royale (Lettre patente du 25 mars ds Havard); 1798 «ensemble des ouvriers d'une manufacture» (Ac.). Empr. au lat. médiév. manufactura att. dans le domaine ital.: manifactura «construction» (1458 Archiv. Vatic. mandat. camer. apostol. f. 1181 ds Du Cange, s.v. manifactura), dér. de la loc. du lat. class. manū facere «faire à la main», comp. de l'ablatif manū de manus «main» et de facere «faire». Pour une étude historique complète des divers sens du mot, v. B. von Gemmingen-Obstfelder, Semantische Studien zum Wortfeld Arbeit im Französischen, pp. 57-67. Fréq. abs. littér.: 449. Fréq. rel. littér.: xixes.: a) 1490 b) 531; xxes.: a) 303, b) 170. Bbg. Gohin 1903, p. 297. _ Quem. DDL t. 13.

Wiktionnaire

Nom commun

manufacture \ma.ny.fak.tyʁ\ féminin

  1. Fabrication manuelle de certains produits de l’artisanat et de l’industrie.
    • La manufacture des étoffes de laine et de soie.
    • Depuis un siècle, tous les genres de manufactures se sont perfectionnés.
    • La maroquinerie compte 15 sites en France et nous avons aujourd’hui quatre projets de nouvelles manufactures….— (Entretien avec Guillaume DE SEYNES – n° 2 d’Hermès- Journal La Croix, (Économie & entreprise) page 13, 6 octobre 2014)
  2. (Par extension) Bâtiment où l’on fabrique.
    • Il arriva à Glasgow vers une heure, et l’on raconte que le travail ne fut pas repris avant deux heures et demie dans les docks et les manufactures de cette ruche industrielle. — (H. G. Wells, La Guerre dans les airs, 1908, traduction d’Henry-D. Davray et B. Kozakiewicz, Mercure de France, Paris, 1910, page 30 de l’éd. de 1921)
    • Le 16 mars, dans un nouveau message aux Gauleiters, Hitler commanda de détruire, d'anéantir , de raser tout ce qui pouvait, tombant aux mains de l'ennemi, lui être utile : les centrales électriques et les usines à gaz, les manufactures de toutes sortes, les mines, les voies ferrées, les canaux. — (Georges Blond, L'Agonie de l'Allemagne 1944-1945, Fayard, 1952, p.238)
  3. (Parfois) Ensemble des ouvriers de la manufacture.
    • Toute la manufacture fut licenciée.

Forme de verbe

manufacture \ma.ny.fak.tyʁ\

  1. Première personne du singulier de l’indicatif présent de manufacturer.
  2. Troisième personne du singulier de l’indicatif présent de manufacturer.
  3. Première personne du singulier du subjonctif présent de manufacturer.
  4. Troisième personne du singulier du subjonctif présent de manufacturer.
  5. Deuxième personne du singulier de l’impératif de manufacturer.

Nom commun

manufacture (Indénombrable) \mænjʊˈfæktʃə\

  1. Fabrication.
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Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition (1932-1935)

MANUFACTURE. n. f.
Fabrication de certains produits de l'industrie. La manufacture des étoffes de laine et de soie. Depuis un siècle, tous les genres de manufactures se sont perfectionnés. Il vieillit en ce sens, on dit plus ordinairement Fabrication. Il désigne aussi le Bâtiment où l'on fabrique, mais, dans ce sens, il n'est plus guère employé que dans les expressions suivantes : Manufacture de tabacs. Manufacture de glaces, de soieries. Manufacture de draps d'Elbeuf. La manufacture de tapisseries des Gobelins. La manufacture de porcelaine de Sèvres. Dans tous les autres cas on se sert du mot Usine. Il peut se dire aussi de l'Ensemble des Ouvriers de la manufacture. Toute la manufacture fut licenciée.

Littré (1872-1877)

MANUFACTURE (ma-nu-fak-tu-r') s. f.
  • 1Fabrication de certains ouvrages qui se font à la main ou par des machines. La manufacture des étoffes de soie.

    Dans ce sens il vieillit : on dit plus ordinairement fabrication.

  • 2Établissement dans lequel on fabrique en grand certains produits de l'industrie. Élever, monter une manufacture. Le roi ayant été informé que les ouvriers des manufactures de papier du royaume se sont liés par une association générale, au moyen de laquelle ils arrêtent ou favorisent à leur gré l'exploitation des papeteries, et par là se rendent maîtres des succès ou de la ruine des entrepreneurs…, Arrêt du conseil d'État, 26 févr. 1777. Une seule manufacture bien établie fait quelquefois plus de bien à un État que vingt traités, Voltaire, Russie, II, 9. Depuis l'an 1663 jusqu'en 1672, chaque année de ce ministère [de Colbert] fut marquée par l'établissement de quelque manufacture… les manufactures de soie perfectionnées produisaient un commerce de plus de cinquante millions de ce temps-là, Voltaire, Louis XIV, 29. Machines utiles pour l'économie du travail et de la dépense, comme pour les progrès des manufactures, qui approchent d'autant plus de la perfection qu'elles laissent moins à faire aux mains des hommes, Condorcet, Montigni. Lorsque les manufactures jouissent, dans un royaume, d'une liberté entière, elles se multiplient à proportion du besoin ; il n'en est pas de même lorsqu'elles appartiennent à une compagnie exclusive, Condillac, Comm. gouv. II, 17.

    Manufacture royale au temps de la royauté de France, manufacture impériale sous l'empire, établissement de fabrication administré par l'État et à ses frais. La manufacture impériale de Sèvres. La manufacture impériale des Gobelins.

  • 3Le bâtiment où l'on fabrique. La manufacture fut consumée par un incendie.
  • 4Les ouvriers de la manufacture. Toute la manufacture vint au-devant de nous.
  • 5 Fig. Le bureau de ce journal est une manufacture de calomnies. Une manufacture de libelles.

SYNONYME

FABRIQUE, MANUFACTURE. Les deux paraissent synonymes ; et il n'est pas possible de saisir une différence entre fabrique d'armes, par exemple, et manufacture d'armes. Seulement, dans manufacture se trouve l'idée d'une opération faite avec la main, tandis que fabrique s'étend à tout ce qui peut se faire, quand même la main n'y serait pas. De plus l'usage établit arbitrairement des différences entre fabrique et manufacture. Le dernier sonne mieux, et paraît plus important. On dit fabrique, et jamais manufacture de chandelles. On ne dit jamais la fabrique de Sèvres, etc. On dit indifféremment fabrique ou manufacture de draps.

HISTORIQUE

XVIe s. Chascun se mit à exercer quelque mestier et quelque manufacture, Amyot, Publ. 20. Entre les despouilles se trouverent mille corselets de beaulté et manufacture nonpareille, Amyot, Timol. 39. La longueur du temps ajoutée à l'assiduité de labeur en la manufacture d'un ouvrage, Amyot, Péricl. 26. [Archimède] desdaignant toutes fois luy mesme toute cette sienne manufacture [tous les engins qu'il avait inventés pour defendre Syracuse], Montaigne, I, 41. Si bien qu'il chassa de la Flandre les meilleurs ouvriers, les maistres des manufactures, D'Aubigné, Hist. I, 382. Manifacture, H. Estienne, Apol. pour Hérod. p. 14.

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Encyclopédie, 1re édition (1751)

MANUFACTURE, s. f. lieu où plusieurs ouvriers s’occupent d’une même sorte d’ouvrage.

Manufacture, réunie, dispersée. Tout le monde convient de la nécessité & de l’utilité des manufactures, & il n’a point été fait d’ouvrage ni de mémoire sur le commerce général du royaume, & sur celui qui est particulier à chaque province, sans que cette matiere ait été traitée ; elle l’a été même si souvent & si amplement, qu’ainsi que les objets qui sont à la portée de tout le monde, cet article est toujours celui que l’on passe ou qu’on lit avec dégoût dans tous les écrits où il en est parlé. Il ne faut pas croire cependant que cette matiere soit épuisée, comme elle pourroit l’être, si elle n’avoit été traitée que par des gens qui auroient joint l’expérience à la théorie ; mais les fabriquans écrivent peu, & ceux qui ne le sont pas n’ont ordinairement que des idées très-superficielles sur ce qui ne s’apprend que par l’expérience.

Par le mot manufacture, on entend communément un nombre considerable d’ouvriers, réunis dans le même lieu pour faire une sorte d’ouvrage sous les yeux d’un entrepreneur ; il est vrai que comme il y en a plusieurs de cette espece, & que de grands atteliers sur-tout frappent la vûe & excitent la curiosité, il est naturel qu’on ait ainsi réduit cette idée ; ce nom doit cependant être donné encore à une autre espece de fabrique ; celle qui n’étant pas réunie dans une seule enceinte ou même dans une seule ville, est composée de tous ceux qui s’y emploient, & y concourent en leur particulier, sans y chercher d’autre intérêt que celui que chacun de ces particuliers en retire pour soi-même. De-là on peut distinguer deux sortes de manufactures, les unes réunies, & les autres dispersées. Celles du premier genre sont établies de toute nécessité pour les ouvrages qui ne peuvent s’exécuter que par un grand nombre de mains rassemblées, qui exigent, soit pour le premier établissement, soit pour la suite des opérations qui s’y font, des avances considérables, dans lesquelles les ouvrages reçoivent successivement différentes préparations, & telles qu’il est nécessaire qu’elles se suivent promptement ; & enfin celles qui par leur nature sont assujetties à être placées dans un certain terrein. Telles sont les forges, les fenderies, les trifileries, les verreries, les manufactures de porcelaine, de tapisseries & autres pareilles. Il faut pour que celles de cette espece soient utiles aux entrepreneurs. 1°. Que les objets dont elles s’occupent ne soient point exposés au caprice de la mode, ou qu’ils ne le soient du-moins que pour des varietés dans les especes du même genre.

2°. Que le profit soit assez fixe & assez considérable pour compenser tous les inconvéniens auxquels elles sont exposées nécessairement, & dont il sera parlé ci-après.

3°. Qu’elles soient autant qu’il est possible établies dans les lieux mêmes, où se recueillent & se préparent les matieres premieres, où les ouvriers dont elles ont besoin puissent facilement se trouver, & où l’importation de ces premieres matieres & l’exportation des ouvrages, puissent se faire facilement & à peu de frais.

Enfin, il faut qu’elles soient protégées par le gouvernement. Cette protection doit avoir pour objet de faciliter la fabrication des ouvrages, en modérant les droits sur les matieres premieres qui s’y consomment, & en accordant quelques privileges & quelques exemptions aux ouvriers les plus nécessaires, & dont l’occupation exige des connoissances & des talens ; mais aussi en les réduisant aux ouvriers de cette espece, une plus grande extension seroit inutile à la manufacture, & onéreuse au reste du public. Il ne seroit pas juste dans une manufacture de porcelaines, par exemple, d’accorder les mêmes distinctions à celui qui jette le bois dans le fourneau, qu’à celui qui peint & qui modele ; & l’on dira ici par occasion, que si les exemptions sont utiles pour exciter l’émulation & faire sortir les talens, elles deviennent, si elles sont mal appliquées, très-nuisibles au reste de la société, en ce que retombant sur elles, elles dégoutent des autres professions, non moins utiles que celles qu’on veut favoriser. J’observerai encore ici ce que j’ai vû souvent arriver, que le dernier projet étant toujours celui dont on se veut faire honneur, on y sacrifie presque toujours les plus anciens : de-là le peuple, & notamment les laboureurs qui sont les premiers & les plus utiles manufacturiers de l’état, ont toujours été immolés aux autres ordres ; & par la raison seule qu’ils étoient les plus anciens, ont été toujours les moins protégés. Un autre moyen de protéger les manufactures, est de diminuer les droits de sortie pour l’étranger, & ceux de traite & de détail dans l’intérieur de l’état.

C’est ici l’occasion de dire que la premiere, la plus générale & la plus importante maxime qu’il y ait à suivre sur l’établissement des manufactures, est de n’en permettre aucune (hors le cas d’absolue nécessité) dont l’objet soit d’employer les principales matieres premieres venant de l’étranger, si sur-tout on peut y suppléer par celles du pays, même en qualité inférieure.

L’autre espece de manufacture est de celles qu’on peut appeller dispersées, & telles doivent être toutes celles dont les objets ne sont pas assujettis aux nécessités indiquées dans l’article ci-dessus ; ainsi tous les ouvrages qui peuvent s’exécuter par chacun dans sa maison, dont chaque ouvrier peut se procurer par lui-même ou par autres, les matieres premieres qu’il peut fabriquer dans l’intérieur de sa famille, avec le secours de ses enfans, de ses domestiques, ou de ses compagnons, peut & doit faire l’objet de ces fabriques dispersées. Telles sont les fabriques de draps, de serges, de toiles, de velours, petites étoffes de laine & de soie ou autres pareilles. Une comparaison exacte des avantages & des inconvéniens de celles des deux especes le feront sentir facilement.

Une manufacture réunie ne peut être établie & se soutenir qu’avec de très-grands frais de batimens, d’entretien de ces bâtimens, de directeurs, de contre-maitres, de teneurs de livres, de caissiers, de préposés, valets & autres gens pareils, & enfin qu’avec de grands approvisionnemens : il est nécessaire que tous ces frais se répartissent sur les ouvrages qui s’y fabriquent, les marchandises qui en sortent ne peuvent cependant avoir que le prix que le public est accoutumé d’en donner, & qu’en exigent les petits fabriquans. De-là il arrive presque toujours que les grands établissemens de cette espece sont ruineux à ceux qui les entreprennent les premiers, & ne deviennent utiles qu’à ceux qui profitant à bon marché de la déroute des premiers, & réformant les abus, s’y conduisent avec simplicité & économie ; plusieurs exemples qu’on pourroit citer ne prouvent que trop cette vérité.

Les fabriques dispersées ne sont point exposées à ces inconvéniens. Un tisserand en draps, par exemple, ou emploie la laine qu’il a recoltée, ou en achete à un prix médiocre, & quand il en trouve l’occasion, a un métier dans la maison ou il fait son drap, tout aussi-bien que dans un atelier bâti à grands frais ; il est à lui-même, son directeur, son contre-maitre, son teneur de livres, son caissier, &c. se fait aider par sa femme & ses enfans, ou par un ou plusieurs compagnons avec lesquels il vit ; il peut par conséquent vendre son drap à beaucoup meilleur compte que l’entrepreneur d’une manufacture.

Outre les frais que celui-ci est obligé de faire, auxquels le petit fabriquant n’est pas exposé, il a encore le désavantage qu’il est beaucoup plus volé ; avec tous les commis du monde, il ne peut veiller assez à de grandes distributions, de grandes & fréquentes pesées, & à de petits larcins multipliés, comme le petit fabriquant qui a tout sous la vûe & sous la main, & est maitre de son tems.

A la grande manufacture tout se fait au coup de cloche, les ouvriers sont plus contraints & plus gourmandés. Les commis accoutumés avec eux à un air de supériorité & de commandement, qui véritablement est nécessaire avec la multitude, les traitent durement & avec mépris ; de-là il arrive que ces ouvriers ou sont plus chers, ou ne font que passer dans la manufacture & jusqu’à ce qu’ils ayent trouvé à se placer ailleurs.

Chez le petit fabriquant, le compagnon est le camarade du maitre, vit avec lui, comme avec son égal ; a place au feu & à la chandelle, a plus de liberté, & préfere enfin de travailler chez lui. Cela se voit tous les jouis dans les lieux, où il y a des manufactures réunies & des fabriquans particuliers. Les manufactures n’y ont d’ouvriers, que ceux qui ne peuvent pas se placer chez les petits fabriquans, ou des coureurs qui s’engagent & quittent journellement, & le reste du tems battent la campagne, tant qu’ils ont de quoi dépenser. L’entrepreneur est obligé de les prendre comme il les trouve, il faut que sa besogne se fasse ; le petit fabriquant qui est maitre de son tems, & qui n’a point de frais extraordinaire à payer pendant que son métier est vacant, choisit & attend l’occasion avec bien moins de désavantage. Le premier perd son tems & ses frais ; & s’il a des fournitures à faire dans un tems marqué, & qu’il n’y satisfasse pas, son crédit se perd ; le petit fabriquant ne perd que son tems tout au plus.

L’entrepreneur de manufacture est contraint de vendre, pour subvenir à la dépense journaliere de son entreprise. Le petit fabriquant n’est pas dans le même besoin ; comme il lui faut peu, il attend sa vente en vivant sur ses épargnes, ou en empruntant de petites sommes.

Lorsque l’entrepreneur fait les achats des matieres premieres, tout le pays en est informé, & se tient ferme sur le prix. Comme il ne peut guère acheter par petites parties, il achete presque toujours de la seconde main.

Le petit fabriquant achete une livre à la fois, prend son tems, va sans bruit & sans appareil au-devant de la marchandise, & n’attend pas qu’on la lui apporte : la choisit avec plus d’attention, la marchande mieux, & la conserve avec plus de soin. Il en est de même de la vente ; le gros fabriquant est obligé presque toujours d’avoir des entrepôts dans les lieux où il débite, & sur-tout dans les grandes villes où il a de plus des droits à payer. Le petit fabriquant vend sa marchandise dans le lieu même, ou la porte au marché & à la foire, & choisit pour son débit les endroits où il a le moins à payer & à dépenser.

Tous les avantages ci-dessus mentionnés ont un rapport plus direct à l’utilité personnelle, soit du manufacturier, soit du petit fabriquant, qu’au bien général de l’état : mais si l’on considere ce bien général, il n’y a presque plus de comparaison à faire entre ces deux sortes de fabrique. Il est certain, & il est convenu aussi par tous ceux qui ont pensé & écrit sur les avantages du commerce, que le premier & le plus général est d’employer, le plus que faire se peut, le tems & les mains des sujets ; que plus le goût du travail & de l’industrie est répandu, moins est cher le prix de la main-d’œuvre ; que plus ce prix est à bon marché, plus le debit de la marchandise est avantageux, en ce qu’elle fait subsister un plus grand nombre de gens ; & en ce que le commerce de l’état pouvant fournir à l’étranger les marchandises à un prix plus bas, à qualité égale, la nation acquiert la préférence sur celles où la main-d’œuvre est plus dispendieuse. Or la manufacture dispersée a cet avantage sur ce le qui est réunie. Un laboureur, un journalier, de campagne, ou autre homme de cette espece, a dans le cours de l’année un assez grand nombre de jours & d’heures où il ne peut s’occuper de la culture de la terre, ou de son travail ordinaire. Si cet homme a chez lui un métier à drap, à toile, ou à petites étoffes, il y emploie un tems qui autrement seroit perdu pour lui & pour l’état. Comme ce travail n’est pas sa principale occupation, il ne le regarde pas comme l’objet d’un profit aussi fort que celui qui en fait son unique ressource. Ce travail même lui est une espece de délassement des travaux plus rudes de la culture de la terre ; &, par ce moyen, il est en état & en habitude de se contenter d’un moindre profit. Ces petits profits multipliés sont des biens très réels. Ils aident à la subsistance de ceux qui se les procurent ; ils soutiennent la main-d’œuvre à un bas prix : or, outre l’avantage qui résulte pour le commerce général de ce bas prix, il en résulte un autre très important pour la culture même des terres. Si la main-d’œuvre des manufactures dispersées étoit à un tel point que l’ouvrier y trouvât une utilité supérieure à celle de labourer la terre, il abandonneroit bien vîte cette culture. Il est vrai que par une révolution nécessaire, les denrées servant à la nourriture venant à augmenter en proportion de l’augmentation de la main-d’œuvre, il seroit bien obligé ensuite de reprendre son premier métier, comme le plus sûr : mais il n’y seroit plus fait, & le goût de la culture se seroit perdu. Pour que tout aille bien, il faut que la culture de la terre soit l’occupation du plus grand nombre ; & que cependant une grande partie du moins de ceux qui s’y emploient s’occupent aussi de quelque métier, & dans le tems surtout où ils ne peuvent travailler à la campagne. Or ces tems perdus pour l’agriculture sont très-fréquens. Il n’y a pas aussi de pays plus aisés que ceux où ce goût de travail est établi ; & il n’est point d’objection qui tienne contre l’expérience. C’est sur ce principe de l’expérience que sont fondées toutes les réflexions qui composent cet article. Celui qui l’a rédigé a vû sous ces yeux les petites fabriques faire tomber les grandes, sans autre manœuvre que celle de vendre à meilleur marché. Il a vû aussi de grands établissemens prêts à tomber, par la seule raison qu’ils étoient grands. Les débitans les voyant chargés de marchandises faites, & dans la nécessité pressante de vendre pour subvenir ou à leurs engagemens, ou à leur dépense courante, se donnoient le mot pour ne pas se presser d’acheter ; & obligeoient l’entrepreneur à rabattre de son prix, & souvent à perte. Il est vrai qu’il a vû aussi, & il doit le dire à l’honneur du ministere, le gouvernement venir au secours de ces manufactures, & les aider à soutenir leur crédit & leur établissement.

On objectera sans doute à ces réflexions l’exemple de quelques manufactures réunies, qui non-seulement se sont soutenues, mais ont fait honneur à la nation chez laquelle elles étoient établies, quoique leur objet fût de faire des ouvrages qui auroient pû également être faits en maison particuliere. On citera, par exemple, la manufacture de draps fins d’Abbeville ; mais cette objection a été prévenue. On convient que quand il s’agira de faire des draps de la perfection de ceux de Vanrobais, il peut devenir utile, ou même nécessaire, de faire des établissemens pareils à celui où ils se fabriquent ; mais comme dans ce cas il n’est point de fabriquant qui soit assez riche pour faire un pareil établissement, il est nécessaire que le gouvernement y concoure, & par des avances, & par les faveurs dont il a été parlé ci-dessus ; mais, dans ce cas-même, il est nécessaire aussi que les ouvrages qui s’y font soient d’une telle nécessité, ou d’un débit si assuré, & que le prix en soit porté à tel point qu’il puisse dédommager l’entrepreneur de tous les désavantages qui naissent naturellement de l’étendue de son établissement ; & que la main-d’œuvre en soit payée assez haut par l’étranger, pour compenser l’inconvénient de tirer d’ailleurs les matieres premieres qui s’y consomment. Or il n’est pas sûr que dans ce cas-même les sommes qui ont été dépensées à former une pareille fabrique, si elles eussent été répandues dans le peuple pour en former des petites, n’y eussent pas été aussi profitables. Si on n’avoit jamais connu les draps de Vanrobais, on se seroit accoutumé à en porter de qualités inférieures, & ces qualités auroient pû être exécutées dans des fabriques moins dispendieuses & plus multipliées.

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Étymologie de « manufacture »

Lat. manus, main, et facture : facture à la main.

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Du latin manu (« à la main ») et factura → voir main et facture.
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Du français manufacturer.
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Phonétique du mot « manufacture »

Mot Phonétique (Alphabet Phonétique International) Prononciation
manufacture manyfaktyr

Citations contenant le mot « manufacture »

  • La littérature est une machine à fabriquer des souvenirs et de la mort, une manufacture de testaments. Aucun roman n'a jamais fait de projet d'avenir. De Camille Laurens / L'Avenir
  • Les écrivains : nous sommes des manufactures à pensées, des usines à opinions. De Dan Fante
  • Les politiques grecs ne reconnaissent d’autre force que celle de la vertu. Ceux d’aujourd’hui ne vous parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses et de luxe même. De Montesquieu
  • Ancienne usine construite en 1890 par une famille d'industriel, la manufacture est surtout connue pour avoir été immortalisée par les frères Lumière en 1895, figurant ainsi sur le tout premier film représentant une usine au cinéma. Partiellement détruite en 1945 à cause des bombardements, elle finit par être abandonnée en 1970 avant de trouver un second souffle grâce à l'architecte Éric Daniel qui en fera un haut lieu culturel de la ville d'Ivry en 1990. Elle accueille aujourd'hui le Théâtre des Quartiers d’Ivry, un Centre Dramatique National dont la mission et de promouvoir, enseigner et soutenir la création contemporaine. , Journées du Patrimoine 2020 à la Manufacture des œillets, Théâtre des Quartiers d’Ivry (94) - Sortiraparis.com
  • Point commun entre une manufacture helvète et un fabricant de caleçons de bain britanniques ? A priori, aucun ! Pourtant, loin de sceller l'union de la carpe et du lapin, la collaboration entre IWC et Orlebar Brown prouve que les éditions cosignées entre griffes que tout semble opposer font recette auprès d'un public en quête de pièces exclusives. Le Point, IWC à l'heure d'été avec Orlebar Brown - Le Point Montres
  • On aperçoit le magasin de la manufacture, depuis sa terrasse. Un groupe d’employés y est installé. Tous ont connaissance de la tractation entre les créanciers et la famille Chu, à la tête de Baccarat. « On n’en pense pas du bien », lâche Johnattan, verrier à la main depuis 13 ans. , Economie | Cristallerie : les habitants attentifs à la situation avec les créanciers chinois
  • Les pédales des machines à coudre s'activent. Les aiguilles piquent, surpiquent, renforcent. « Le plus important, c'est de bien fixer la fermeture éclair, parce que les enfants aiment bien jouer avec. Si c'est mal cousu, ça ne durera pas », explique Zeyner, concentré sur sa tâche dans la manufacture municipale de Ris-Orangis, ce 2 juillet. leparisien.fr, Ris-Orangis : après les masques, la manufacture municipale confectionne des trousses aux élèves - Le Parisien

Traductions du mot « manufacture »

Langue Traduction
Anglais manufacture
Espagnol fabricar
Italien produzione
Allemand herstellung
Chinois 制造
Arabe صناعة
Portugais fabricar
Russe производство
Japonais 製造
Basque fabrikazioa
Corse fabricazione
Source : Google Translate API

Synonymes de « manufacture »

Source : synonymes de manufacture sur lebonsynonyme.fr

Manufacture

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