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« Chassez le naturel, il revient au galop » : signification et origine du proverbe

Vous l'entendez ? D'abord lointain, le martèlement régulier de ses sabots se rapproche de plus en plus… Oui, vous l'avez reconnu : c'est le bruit de galop du naturel quand il revient, après avoir été chassé !

Le proverbe « Chassez le naturel, il revient au galop », d'un emploi si courant qu'il en est devenu familier à l'oreille, se pare en effet d'une étrangeté certaine, sitôt qu'on essaie de se figurer cette allégorie du naturel chevauchant une monture lancée au grand galop. D'où peut bien venir cette formule étonnante ? 

Origines du proverbe « Chassez le naturel, il revient au galop »

Comme on a déjà eu l'occasion de le constater pour d'autres proverbes expliqués dans ces colonnes, la formulation proverbiale est un palimpseste. Sa surface actuelle, qui nous est bien connue, affiche une première histoire, qui, une fois grattée (c'est le sens du mot grec palimpsestos, « qui est gratté pour y écrire de nouveau ») afin de voir ce qu'il y a au-dessous, livre souvent la couche d'une autre histoire. C'est exactement le cas du proverbe « Chassez le naturel, il revient au galop », dont  la formulation, qu'on peut dater du XVIIIe siècle, ne constitue qu'une première étape sur le chemin qui fait remonter jusqu'à son origine lointaine, dans la poésie de l'Antiquité

La formule apparaît chez un auteur de théâtre très prolifique du début du XVIIIe siècle, Destouches (Philippe Néricault, 1680-1754), dont l'ambition était d'« instruire en divertissant ». Dans sa comédie en cinq actes et en vers, intitulée Le Glorieux, qui connut un vif succès en 1732, c'est la servante Lisette qui prononce cet alexandrin de facture classique, avec césure à l'hémistiche : « Chassez le naturel, il revient au galop ».

Isabelle, fille d'un riche bourgeois, est promise au comte de Tufière, mais le mariage pourrait bien capoter car celui-ci, ruiné mais arc-bouté sur sa condition noble, fait le « glorieux » (sens ancien, désignant une personne pleine de suffisance, de vanité) et froisse sa fiancée par ses propos hautains. Heureusement, la femme de chambre d'Isabelle, Lisette, parée du bon sens qui fait défaut à ses maîtres — on sent que Marivaux est dans l'air du temps ! —, prend les choses en main et conseille au fiancé, pour « mériter le cœur » de sa maîtresse, d'abandonner cette posture de fierté, à laquelle il croit que son rang lui donne droit, ou du moins, de le feindre : 

Je ne vous dirai pas : " Changez de caractère ",
Car on n'en change point, je ne le sais que trop.
Chassez le naturel, il revient au galop.

Destouches, Le Glorieux, III, 5

Voilà pour la forme du proverbe que nous employons aujourd'hui encore. Cependant, une fois opéré notre "grattement" de l'expression théâtrale de Destouches, c'est une tout autre forme qui se dégage, latine celle-là : « Naturam expelles furca, tamen usque recurret ». Elle est en effet due au poète latin Horace (65-8 av. J.-C.), dans ses Epîtres (I, 10, 24). 

Dans cette épître (synonyme de lettre, l'épître, du latin epistula, est aussi de genre féminin), Horace écrit depuis sa campagne à son ami Fuscus Aristius, poète lui aussi, resté en ville :

Horace, ami de la campagne, envoie son salut à Fuscus, ami de la ville. De toute évidence, c'est le seul point qui nous sépare irrémédiablement ; en tout le reste, nous sommes frères, presque frères jumeaux. 

Horace, Epîtres (I, 10, 24)

C'est sur cette divergence unique et radicale que le poète bâtit toute sa lettre, qui s'applique à comparer la vie en ville à la vie aux champs. Un plaidoyer tout acquis à la cause de la campagne, puisque Horace y démontre que la ville, lieu de tous les leurres et illusions, théâtre des richesses et honneurs corrupteurs, s'efface devant la campagne, d'une force autrement supérieure : 

Naturam expelles furca, tamen usque recurret,
Et mala perrumpet furtim fastidia victrix.

(« Chassez la nature à coups de fourche, elle reviendra toujours en courant, et sans bruit, elle triomphera de tous les mépris et de tous les dédains. »)

Signification du proverbe « Chassez le naturel, il revient au galop »

En replaçant ces citations dans leur contexte, on comprend mieux comment le sens de la formule a évolué. 

Chez Horace, il s'agissait de montrer la prééminence de la nature sur les constructions humaines. Le poète latin en usait pour se moquer des citadins de son époque qui essayaient, de façon souvent aberrante, de domestiquer la nature à leur usage, laquelle nature, comme il l'assurait dans sa lettre, finissait toujours par avoir le dernier mot et reprendre ses droits.

Pour un peu, on pourrait dire que « Naturam expelles furca, tamen usque recurret », « Chassez la nature à coups de fourche, elle reviendra toujours en courant » est la première maxime écologiste de l'histoire !

Au XVIIIe siècle, changement de décor avec le passage de la "nature" au "naturel", terme qui s'applique au tempérament, au caractère d'une personne. « Chassez le naturel, il revient au galop », signifie alors, comme l'explique fort bien la Lisette de Destouches, qu'on ne peut se débarrasser de sa vraie nature, de ce qu'on est profondément. Avec d'autant plus d'impétuosité (« au galop ») qu'on l'aura fortement réprimée, la vraie nature d'une personne refera surface à la première occasion de moindre contrôle. Bref, vous pourrez bien essayer de vous faire passer pour celui que vous n'êtes pas, vous finirez toujours par trahir celui que vous n'avez jamais cessé d'être.

Le proverbe « Chassez le naturel, il revient au galop » s'emploie aujourd'hui pour stigmatiser la grossièreté, le manque d'éducation, la méchanceté foncière, les instincts mauvais, qui, même soigneusement matés sous des dehors bien policés, transparaissent à l'improviste. Une dissimulation qui ne faisait donc illusion que de façon éphémère, comme le soulignait un autre proverbe de sens proche, également très courant chez les Romains :

  • « Simia simia est, etiamsi aurea gestet insignia » (« Un singe reste un singe, même s'il est revêtu d'insignes en or »)

Exemples d'usage du proverbe « Chassez le naturel, il revient au galop »

C'est d'ailleurs cette dernière version que les Espagnols ont retenue pour exprimer cette prévalence  de la nature profonde d'une personne : 

  • « Aunque la mona se vista de seda, mona queda » (« Même si la guenon s’habille de soie, elle reste une guenon »).

Alors que les Anglais, restant dans le registre animal, préfèrent dire : 

  • « A leopard cannot change its spots » (« Un léopard ne peut pas changer ses taches »).

Et on dira en allemand : 

  • « Die Katze läßt das Mausen nicht » (« Le chat ne renonce jamais à faire la chasse aux souris »).

Platon, Montaigne, Érasme, Descartes, Heine. Il fallait faire confiance à ces illustres pionniers, il fallait patienter, laisser à l'humain le temps de se manifester, de s'orienter dans le désordre et le malentendu, et de reprendre le dessus. Les Français avaient même trouvé une bonne expression pour cela : ils disaient Chassez le naturel, il revient au galop.

Romain Gary, Les Oiseaux vont mourir au Pérou, 1962

Ce mercredi 28 avril, Jean Castex a condamné "avec la plus grande fermeté" la tribune signée par des militaires dans Valeurs actuelles, informe Le Point. (…) "Comment des gens, et madame Le Pen en particulier qui aspire à exercer les responsabilités de l'État, peuvent-ils cautionner une initiative qui n'exclut pas de se retourner contre l'État républicain ? Chassez le naturel, il revient au galop", a fustigé l'ancien maire de Prades.

Gala, 28/04/2021

Le proverbe « Chassez le naturel, il revient au galop » a aussi inspiré de multiples déclinaisons ludiques et marchandes, comme par exemple : 

Ces jeux sur le proverbe, pas toujours réussis mais souvent à teneur alcoolisée, sont bien sûr redevables à Pierre Desproges et à sa délectable Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède du 24 février 1983, intitulée : « Chassons le naturel pour savoir s'il revient » :


Sylvie Brunet

Sylvie Brunet, auteure de nombreux livres sur la langue française, est "parémiologue", c'est-à-dire qu'elle étudie les proverbes. Elle nous livre ici tous les secrets de nos proverbes préférés.

En savoir plus sur Sylvie Brunet >

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