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« L'union fait la force » : signification et origine du proverbe

Plus que jamais, dans les périodes troublées, les proverbes jouent leur rôle à plein. Face à l'instabilité du monde, ils offrent l'immuabilité de leurs enseignements. Face à l'incertitude du lendemain, ils proposent de fermes îlots de sécurité. Face à la sidération qu'inspirent les événements, ils constituent des repères stables, maintes fois confirmés par l'expérience. 

C'est le cas du proverbe « L'union fait la force », dont le bien-fondé s'est vérifié ces dernières semaines avec la guerre en Ukraine, allant jusqu'à être invoqué sous la forme : « L'Union européenne fait la force ». 

Origines du proverbe « L'union fait la force »

« L'union fait la force » est, depuis 1831, la devise du royaume de Belgique : 

Armoiries Belgique
Source : Wikicommons

Mais on sait moins qu'elle est aussi la devise de la Bolivie (La Unión es la fuerza), de la Bulgarie (Съединението прави силата, Siedinenieto pravi silata), de la Malaisie (Bersekutu bertambah mutu), de l'Angola (en latin : Virtus unita fortior), d'Andorre (Virtus unita fortior). Et, sans en être la devise, elle figure également sur les armoiries la République d'Haïti :

Armoiries Haiti
Source : Wikicommons

Si l'on a de multiples preuves du succès éclatant de « L'union fait la force » dans le champ des devises nationales, pour ce qui est de son établissement en tant que proverbe, les faits sont moins évidents. En effet, on a eu beau rechercher dans tous les dictionnaires parémiologiques (de proverbes) produits depuis le XVIIe siècle, on n'en a guère trouvé mention. Il ne figure pas même dans le Dictionnaire des proverbes de Panckoucke de 1749, que le Dictionnaire de proverbes et dictons, publié par Le Robert en 1989, cite pourtant comme source de recension de « L'union de la force ». 

Faute de mieux, nos recherches nous permettent cependant de situer son émergence au XVIIIe siècle, dans les traités de philosophie politique du siècle des Lumières. Ainsi, sans avoir du tout l'assurance que c'était sa première attestation, on l'a débusqué en 1757 sous la plume du marquis d'Argenson : 

Si l'union fait la force, la désunion fait la foiblesse ; ainsi on peut diviser les parties d'un état et subdiviser les sphères d'autorité jusqu'aupoint où elles se suffisent à elles-mêmes pour se bien gouverner, mais où elles ne puissent ombrager en rien l'autorité générale d'où elles relèvent. Ce seroit donc un bon plan de gouvernement que celui où l'on morcelleroit plus ou moins les corps nationaux et municipaux, trouvant l'art d'en écarter le danger et de leur imprimer une indépendance qui fit leur force.

René-Louis de Voyer de Paulmy, marquis d'Argenson, Considérations sur le gouvernement ancien et présent de la France, 1757

Comme le savent déjà les lecteurs des précédents proverbes analysés dans ces colonnes, un proverbe naît souvent de la réunion et la fusion de plusieurs idées formulées de façon proche qui ont leurs racines dans un fonds culturel très ancien. Le proverbe « L'union fait la force » n'échappe pas à ce modèle, puisque c'est dans l'Antiquité qu'il faut en chercher les origines, sans craindre de remonter aux sources mêmes de la littérature, aux VIIIe et VIIe siècles avant J.-C

En effet, c'est d'abord chez Homère qu'on entend au chant XIII de l'Iliade (v. 237-238), dans la bouche du dieu Poséidon :

Car l'union fait la force quand les hommes sont faibles :
À nous deux, nous pourrions combattre même des braves !

Homère, Iliade

De là vient le proverbe latin courant relevé et explicité par Érasme, dans ses Adages, en 1500 : « Concordia fulciuntur opes etiam exiguae, L'union fait la force de ressources même faibles.

 Il conviendra d’en faire usage quand nous voudrons dire qu’il ne faut pas sous-estimer l’amitié ou la rivalité de bien des gens qui sont sans force et, pris individuellement, faciles à dédaigner. » (traduction issue de l'édition bilingue des Adages d'Érasme parue aux Belles Lettres en 2011)

On reste dans le domaine grec antique avec le fabuliste Ésope, dont La Fontaine a repris les motifs dans nombre de ses fables, allant parfois jusqu'à l'imitation la plus fidèle, comme on le constate précisément avec Les Enfants du paysan d'Ésope, qui deviendront quelque vingt-trois siècles plus tard, sous la plume de La Fontaine, Le Vieillard et ses enfants : 

Les Enfants du paysan

« Les enfants d'un paysan ne parvenaient pas à s'entendre. Malgré ses instances, comme il ne trouvait pas de mots pour les persuader de s'amender, il résolut d'illustrer son propos, et leur demanda de lui apporter un faisceau de baguettes. Lorsqu'ils se furent exécutés, il leur rendit tout d'abord les baguettes liées ensemble, puis leur ordonna de les briser : ses enfants redoublèrent d'efforts, mais n'y parvinrent pas. Alors, après les avoir déliées, il leur donna les baguettes l'une après l'autre : ils les rompirent sans difficulté. « Vous aussi, mes enfants », conclut le paysan, « si vous vivez en bonne intelligence, vous n'offrirez aucune prise à vos ennemis ; mais si vous êtes brouillés, vous leur serez une proie facile ! »

La fable montre qu'autant l'union fait la force, autant la discorde est aisément vaincue. »

Ésope, Fables, traduction de Daniel Loayza (Flammarion, 1995)

Le Vieillard et ses enfants

Toute puissance est faible, à moins que d'être unie :
Écoutez là-dessus l'esclave de Phrygie.
Si j'ajoute du mien à son invention,
C'est pour peindre nos mœurs, et non point par envie ;
Je suis trop au-dessous de cette ambition.
Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire ;
Pour moi, de tels pensers me seraient malséants.
Mais venons à la fable ou plutôt à l'histoire
De celui qui tâcha d'unir tous ses enfants.

Un vieillard prêt d'aller où la mort l'appelait :
« Mes chers enfants, dit-il (à ses fils il parlait),
Voyez si vous romprez ces dards* liés ensemble ;   (*lances, flèches)
Je vous expliquerai le nœud qui les assemble. »
L'aîné les ayant pris et fait tous ses efforts,
Les rendit, en disant : « Je le donne aux plus forts. »
Un second lui succède, et se met en posture ;
Mais en vain. Un cadet tente aussi l'aventure.
Tous perdirent leur temps ; le faisceau résista :
De ces dards joints ensemble un seul ne s'éclata.
« Faibles gens ! dit le père, il faut que je vous montre
Ce que ma force peut en semblable rencontre. »
On crut qu'il se moquait ; on sourit, mais à tort :
Il sépare les dards, et les rompt sans effort.
« Vous voyez, reprit-il, l'effet de la concorde :
Soyez joints, mes enfants, que l'amour vous accorde. »
Tant que dura son mal, il n'eut autre discours.
Enfin, se sentant prêt de terminer ses jours :
« Mes chers enfants, dit-il, je vais où sont nos pères.
Adieu, promettez-moi de vivre comme frères ;
Que j'obtienne de vous cette grâce en mourant. »
Chacun de ses trois fils l'en assure en pleurant.
Il prend à tous les mains ; il meurt ; et les trois frères
Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d'affaires.
Un créancier saisit, un voisin fait procès :
D'abord notre trio s'en tire avec succès.
Leur amitié fut courte autant qu'elle était rare.
Le sang les avait joints ; l'intérêt les sépare :
L'ambition, l'envie, avec les consultants,
Dans la succession entrent en même temps.
On en vient au partage, on conteste, on chicane :
Le juge sur cent points tour à tour les condamne.
Créanciers et voisins reviennent aussitôt,
Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut.
Les frères désunis sont tous d'avis contraire :
L'un veut s'accommoder, l'autre n'en veut rien faire.
Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard
Profiter de ces dards unis et pris à part.

Jean de La Fontaine, Fables, IV, 18, 1668

Signification du proverbe « L'union fait la force »

Au vu de son premier emploi homérique qui relève de l'épopée de la guerre de Troie, on ne peut donc pas se méprendre sur le sens d'origine du proverbe « L'union fait la force » : il nous parle de guerre et circule sur le champ de bataille.

C'est en s'associant aux autres, en s'entourant d'alliés, nous assure-t-il, qu'on aura les moyens de combattre ses ennemis. Car même si, prises isolément, des énergies sont faibles, conjuguées les unes aux autres elles acquièrent une force et une puissance de nature à repousser l'ennemi et à le tenir en respect. 

Le proverbe « L'union fait la force » porte donc en soi une condamnation latente des efforts individuels, dont l'efficacité ne peut que s'émietter sans espoir d'atteindre un résultat satisfaisant, et fait l'éloge de la solidarité et de l'entente qui forgent un bloc puissant et difficile à vaincre. 

Les deux fables citées, celle du paysan d'Ésope puis celle du propriétaire terrien de La Fontaine, qui transposent l'action aux champs, sont porteuses de la même leçon : en usant de la métaphore des baguettes impossibles à briser tant qu'elles sont liées ensemble mais faciles à casser dès qu'on les sépare, le père sur le point de mourir veut démontrer à ses fils qu'ils ne seront sûrs de leur force qu'en étant étroitement unis les uns aux autres, et leur faire comprendre qu'ils ont besoin les uns des autres pour préserver leur bien et se protéger de toutes les attaques d'ennemis. 

Exemples d'usage du proverbe « L'union fait la force »

On ne compte pas les associations de tout poil, les organismes d'entraide, les caisses de secours ou les équipes sportives qui se revendiquent du proverbe « L'union fait la force » pour leur esprit et leur ligne de conduite. 

Ni les détournements malicieux auxquels cette formule rebattue a donné naissance : 

  • « L'oignon fait la farce » (faux dicton culinaire)
  • « Si l'union fait la force, les coups font les bosses. » (proverbe québécois)
  • « L'union fait la force, l'amour fait les gosses. » (prolongement burlesque du proverbe)
  • « Si l'union fait la force, la force n'a jamais fait l'intelligence. », selon Pierre Desproges.
  • « Tous pour un, un pour tous » (variante du proverbe proposée par Alexandre Dumas dans Les Trois Mousquetaires, IX, 1844)

M. Leuwen réservait toutes les forces de l'esprit de ses députés pour cette idée difficile qu'il leur faisait conclure de mille faits différents ou que quelquefois il osait leur présenter directement : l'union fait la force. Si ce principe est vrai partout, il l'est surtout dans les assemblées délibérantes.

Stendhal, Lucien Leuwen, 1835

Plus loin, ils virent un gamin de quinze ans, en uniforme d'écolier, grimpé sur une borne et qui déclamait avec une voix de jeune coq : "Citoyens! Nous sommes tous frères! L'union fait la force." Des femmes riaient : "Retourne chez ta mère. Descends, polisson !"

Henri Troyat, Tant que la terre durera, III, 1972

L'union fait la force. Oui, mais la force de qui ? Le Léviathan populaire emportera tout si une seule et même idée habite toutes les têtes. Et ensuite ? J'aperçois les fruits éternels de l'union; un pouvoir fort; des dogmes; les dissidents poursuivis, excommuniés, exilés, tués. L'union est un être puissant, qui se veut lui-même, qui ne veut rien d'autre.

Alain, Propos sur les pouvoirs, 1985

L’union fait la force. Les salariés d'un entrepôt d'Amazon à New York ont voté en nette majorité en faveur de la création d’un syndicat, une première aux États-Unis pour le géant du commerce en ligne depuis sa création il y a près de 30 ans.

20minutes.fr, 1-04-2022

Consciente que l'union fait la force, l'entreprise nantaise explore en complément les collaborations possibles avec des associations environnementales et sociétales.

zonebourse.com, 5-04-202

Sylvie Brunet

Sylvie Brunet, auteure de nombreux livres sur la langue française, est "parémiologue", c'est-à-dire qu'elle étudie les proverbes. Elle nous livre ici tous les secrets de nos proverbes préférés.

En savoir plus sur Sylvie Brunet >

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