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Le genre épistolaire

Qu'est-ce que le genre épistolaire ?

Le genre épistolaire est un genre littéraire qui caractérise les correspondances d’un ou plusieurs personnages, qu’elles soient réelles ou fictives. Effectivement, le terme « épistolaire » vient du latin epistolaris, relatif à la correspondance. Il a été emprunté au grec epitoslé signifiant lettre. La ou les personnes qui écrivent les lettres sont des épistoliers.

En littérature, les romans dits « épistolaires » sont présentés sous la forme d’une succession de lettres échangées entre les personnages. Dans ce type de roman, il n’existe pas de narrateur à la différence du roman classique. Le lecteur découvre l’histoire et les relations entre les protagonistes à travers le contenu des lettres interposées.

Dans les romans épistolaires, les lettres sont fictives, c’est-dire qu’elles sont la plupart du temps inventées par l’auteur. 


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L’œuvre littéraire Les Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos est un des romans qui illustre parfaitement le genre épistolaire. Il s’agit en effet d’un recueil de 175 lettres datées écrites par six personnages, dont des écrits passionnés entre deux amants, le Vicomte de Valmont et la Marquise de Merteuil. Ces derniers utilisent une correspondance pour partager leurs exploits amoureux, révéler leurs émotions et réflexions. L’auteur y dénonce le libertinage et les perversités d’un milieu privilégié, la manipulation. Il aborde également l’amour et les sentiments à la grande époque du romantisme.

Lettre CXXV :

Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil.

La voilà donc vaincue, cette femme superbe qui avait osé croire qu’elle pourrait me résister ! Oui, mon amie, elle est à moi, entièrement à moi, et depuis hier, elle n’a plus rien à m’accorder.

Je suis encore trop plein de mon bonheur, pour pouvoir l’apprécier ; mais je m’étonne du charme inconnu que j’ai ressenti. Serait-il donc vrai que la vertu augmentât le prix d’une femme, jusque dans le moment même de sa faiblesse ? Mais reléguons cette idée puérile avec les contes de bonnes femmes. Ne rencontre-t-on pas presque partout une résistance plus ou moins bien feinte au premier triomphe ? et ai-je trouvé nulle part le charme dont je parle ? ce n’est pourtant pas non plus celui de l’amour ; car enfin, si j’ai eu quelquefois, auprès de cette femme étonnante, des moments de faiblesse qui ressemblaient à cette passion pusillanime, j’ai toujours su les vaincre et revenir à mes principes. Quand même la scène d’hier m’aurait, comme je le crois, emporté un peu plus loin que je ne comptais : quand j’aurais, un moment, partagé le trouble et l’ivresse que je faisais naître ; cette illusion passagère serait dissipée à présent ; et cependant le même charme subsiste. J’aurais même, je l’avoue, un plaisir assez doux à m’y livrer, s’il ne me causait quelque inquiétude. Serai-je donc, à mon âge, maîtrisé comme un écolier, par un sentiment involontaire et inconnu ? Non : il faut, avant tout, le combattre et l’approfondir. […]

Paris, ce 29 octobre 17**.

Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses

La lettre qui suit est une lettre de Madame de Rosemonde à la Présidente de Tourvel. Ainsi se suivent des correspondances entre tous les personnages, permettant à au lecteur de suivre l’histoire, selon l’ordre des lettres choisie par l’auteur.

Les fonctions du genre épistolaire

Selon leur format, les lettres peuvent avoir plusieurs fonctions vis-à-vis du lecteur. Le genre épistolaire divertit le lecteur par l’originalité du récit. Celui-ci comprend l’histoire au fil de la correspondance et entre dans l’intimité des personnages. 

Pour l’auteur, ce genre littéraire est également l’occasion d’informer, de faire part de son avis sur des questions d’ordre politique, sociale ou philosophique, mais également d’énoncer des critiques. Ces lettres ont alors une fonction argumentative, voire satirique. 

L’origine du genre épistolaire

Même si les récits grecs de l’Antiquité fondés sur des lettres romanesques constituent un genre épistolaire, ce dernier s’est largement développé au XVIIIe siècle.

Les romanciers du XVIIIe siècle apprécient tout particulièrement le genre épistolaire. Citons par exemple Les lettres persanes de Montesquieu dans un registre satirique, Julie ou la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau, ou encore Mémoires de jeunes filles mariées d’Honoré de Balzac. 

LOUISE DE CHAULIEU À RENÉE DE MAUCOMBE.

Janvier 1824.

Comment, bientôt mariée ! mais prend-on les gens ainsi ? Au bout d’un mois, tu te promets à un homme, sans le connaître, sans en rien savoir. Cet homme peut être sourd, on l’est de tant de manières ! il peut être maladif, ennuyeux, insupportable. Ne vois-tu pas, Renée, ce qu’on veut faire de toi ? tu leur es nécessaire pour continuer la glorieuse maison de l’Estorade, et voilà tout. Tu vas devenir une provinciale. Sont-ce là nos promesses mutuelles ? À votre place, j’aimerais mieux aller me promener aux îles d’Hyères en caïque, jusqu’à ce qu’un corsaire algérien m’enlevât et me vendît au grand-seigneur ; je deviendrais sultane, puis quelque jour validé ; je mettrais le sérail c’en dessus dessous, et tant que je serais jeune et quand je serais vieille. Tu sors d’un couvent pour entrer dans un autre ! Je te connais, tu es lâche, tu vas entrer en ménage avec une soumission d’agneau. Je te donnerai des conseils, tu viendras à Paris, nous y ferons enrager les hommes et nous deviendrons des reines. Ton mari, ma belle biche, peut, dans trois ans d’ici, se faire nommer député. Je sais maintenant ce qu’est un député, je te l’expliquerai ; tu joueras très bien de cette machine, tu pourras demeurer à Paris et y devenir, comme dit ma mère, une femme à la mode. Oh ! je ne te laisserai certes pas dans ta bastide.

Honoré de Balzac, Mémoires de jeunes filles mariées

Cependant, le tout premier roman épistolaire date du XVIe siècle, écrit par un auteur espagnol. Juan de Segura emploie le procédé épistolaire dans son roman Processo de cartas de amores que entre dos amantes pasaron (Le processus des lettres d’amour passées entre deux amants), qui raconte une histoire d’amour passionnelle au dénouement tragique.

Aujourd’hui, la communication épistolaire s’appuie sur de nouveaux supports et les lettres ont laissé la place aux courriels ou sms, pouvant inspirer certains auteurs contemporains de romans épistolaires du XXIe siècle. 

Les caractéristiques du genre épistolaire

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Le genre épistolaire représente l’art de la correspondance. Totalement composé de lettres, le roman épistolaire met en scène un ou plusieurs personnages selon des procédés qui lui sont propres. 

Le genre épistolaire : une succession de lettres

Dans le roman épistolaire, les lettres fictives s’enchaînent et constituent un récit où l’on peut trouver une intrigue et un dénouement, comme dans un roman classique. Le dialogue s’instaure, comme au théâtre, entre des personnages qui s’expriment toujours à la première personne.

Cependant, aucun narrateur ne vient préciser certains éléments du récit. Le lecteur découvre l’histoire des personnages à travers le contenu des lettres. Chaque lettre est rédigée et présentée de façon à respecter les règles établies d’une correspondance : une date, un lieu, un destinataire, une signature, des formules de politesse.

Des romans épistolaires polyphoniques et monophoniques

Les romans épistolaires peuvent se présenter sous plusieurs formes, selon le nombre de personnages présents.

Les romans épistolaires de type polyphoniques contiennent des correspondances entre plusieurs personnages, tel Les Liaisons dangereuses. Cette structure offre au lecteur plusieurs points de vue lui permettant de reconstituer l’intrigue. Il a même accès à des informations que certains personnages n’ont pas. 

Les Lettres à Babet d’Edme Boursault ou les Mémoires de deux jeunes mariées d’Honoré de Balzac sont des romans épistolaires regroupant des lettres échangées entre deux personnages.

Certains romans épistolaires sont dits monophoniques car ils regroupent une ou plusieurs lettres d’une seule personne. Les lettres, adressées à un destinataire fictif, ne seront jamais réellement envoyées. Datée et fragmentée, chaque lettre est structurée comme dans une correspondance, proche du journal intime. Le narrateur partage ses sentiments et ses réflexions.

Les Lettres portugaises et les Lettres de la Marquise sont deux romans épistolaires de forme monophonique. Dans le premier roman, le personnage, une jeune femme condamnée à la solitude, s’adresse à l’être aimé qui est absent. Dans le second roman, le lecteur a connaissance des échanges entre les amants mais seules les lettres de la jeune femme sont publiées. 

Première Lettre

Considère mon amour, jusqu'à quel excès tu as manqué de prévoyance. Ah ! malheureux, tu as été trahi, et tu m'as trahie par des espérances trompeuses. Une passion sur laquelle tu avais fait tant de projets de plaisirs ne te cause présentement qu'un mortel désespoir, qui ne peut être comparé qu'à la cruauté de l'absence qui le cause. Quoi ! cette absence, à laquelle ma douleur, toute ingénieuse qu'elle est, ne peut donner un nom assez funeste, me privera donc pour toujours de regarder ces yeux dans lesquels je voyais tant d'amour, et qui me faisaient connaître des mouvements qui me comblaient de joie, qui me tenaient lieu de toutes choses, et qui enfin me suffisaient ? Hélas ! les miens sont privés de la seule lumière qui les animait, il ne leur reste que des larmes, et je ne les ai employés à aucun usage qu'à pleurer sans cesse, depuis que j'appris que vous étiez enfin résolu à un éloignement qui m'est si insupportable, qu'il me fera mourir en peu de temps.

Crébillon, Lettres portugaises

Exemples issus du genre épistolaire

Une petite sélection d’extraits de lettres issues de romans épistolaires.

Julie ou la nouvelle Éloïse ou Lettres de deux amants habitants d'une petite ville au pied des Alpes recueillies et publiées par Jean-Jacques Rousseau est un roman épistolaire en six parties contenant cent-soixante-trois lettres, sous forme de correspondance amoureuse. 

Lettre LIX de monsieur D'Orbe à Julie 

Je me hâte, mademoiselle, selon vos ordres, de vous rendre compte de la commission dont vous m'avez chargé. Je viens de chez milord Edouard, que j'ai trouvé souffrant encore de son entorse, et ne pouvant marcher dans sa chambre qu'à l'aide d'un bâton. Je lui ai remis votre lettre, qu'il a ouverte avec empressement ; il m'a paru ému en la lisant : il a rêvé quelque temps ; puis il l'a relue une seconde fois avec une agitation plus sensible. […]

Lettre LX à Julie 

Calme tes larmes, tendre et chère Julie ; et, sur le récit de ce qui vient de se passer, connais et partage les sentiments que j'éprouve. J'étais si rempli d'indignation quand je reçus ta lettre, qu'à peine pus-je la lire avec l'attention qu'elle méritait. J'avais beau ne la pouvoir réfuter, l'aveugle colère était la plus forte. Tu peux avoir raison, disais-je en moi-même, mais ne me parle jamais de te laisser avilir. Dussé-je te perdre et mourir coupable, je ne souffrirai point qu'on manque au respect qui t'est dû ; et, tant qu'il me restera un souffle de vie, tu seras honorée de tout ce qui t'approche comme tu l'es de mon cœur. […]

Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la nouvelle Héloïse 

Les Souffrances du jeune Werther, écrit par l’auteur allemand Johann Wolfgang von Goethe, a été publié en 1774. Ce roman, en partie épistolaire, raconte le désespoir d’un homme confronté à un dilemme amoureux. 

13 juillet.

Non, je ne me trompe pas ; je lis dans ses yeux noirs un véritable intérêt pour ma personne et pour mon sort. Je le sens, et, là-dessus, j’ose me fier à mon cœur, elle…. Oh ! pourrai-je, oserai-je exprimer en ces mots le bonheur céleste ? … Je sens que je suis aimé.

Je suis aimé ! … Et combien je me deviens cher à moi-même, combien…. J’ose te le dire, tu sauras me comprendre. Combien je suis relevé à mes propres yeux depuis que j’ai son amour ! … Est-ce de la présomption ou le sentiment de ce que nous sommes réellement l’un pour l’autre ? … Je ne connais pas d’homme dont je craigne quelque chose dans le cœur de Charlotte, et pourtant, lorsqu’elle parle de son fiancé, qu’elle en parle avec tant de chaleur, tant d’amour... je suis comme le malheureux que l’on dépouille de tous ses honneurs et ses titres, et à qui l’on retire son épée.

16 juillet.

Ah ! quel frisson court dans toutes mes veines, quand, par mégarde, mes doigts touchent les siens, quand nos pieds se rencontrent sous la table ! Je me retire comme du feu, et une force secrète m’attire de nouveau…. Le vertige s’empare de tous mes sens. Et son innocence, son âme candide, ne sent pas combien ces petites familiarités me font souffrir. Si, dans la conversation, elle pose sa main sur la mienne, et si, dans la chaleur de l’entretien, elle s’approche de moi, en sorte que son haleine divine vienne effleurer mes lèvres... je crois mourir, comme frappé de la foudre…. Wilhelm, et ce ciel, cette confiance, si j’ose jamais... Tu m’entends…. Non, mon cœur n’est pas si corrompu. Faible ! bien faible !... Et n’est-ce pas de la corruption ?

Johann Wolfgang von Goethe, Les Souffrances du jeune Werther
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Natacha Lovato

Natacha Lovato rédige pour La langue française des articles autour de la linguistique, la littérature et les expressions. Passionnée par la langue française, elle s'est aujourd'hui spécialisée dans la communication écrite afin de transmettre ses connaissances. Elle est aussi gérante d'un organisme de formation dédié à la communication écrite, et accompagne les adultes pour des remises à niveaux en français afin de perfectionner leurs écrits professionnels.

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Sujets :  genre littéraire

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Commentaires

Skynet

Effectivement super 👌 👌 👌 👌

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