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Jansénisme

Définitions du mot « jansénisme »

Trésor de la Langue Française informatisé

JANSÉNISME, subst. masc.

A. − HIST. RELIG., THÉOL. Doctrine chrétienne hérétique sur la grâce et la prédestination, issue de la pensée de Jansénius (exposée dans son ouvrage l'Augustinus en 1640, interprétation de la thèse de Saint Augustin) et selon laquelle, sans tenir compte de la liberté et des mérites de l'homme, la grâce du salut ne serait accordée qu'aux seuls élus dès leur naissance. Querelle du jansénisme et du molinisme; hérésie du jansénisme; condamnation du jansénisme; accusé, entaché, suspect de jansénisme; jansénisme frondeur, libéral, parlementaire; adversaires, luttes, ruine du jansénisme; bulles, brefs contre le jansénisme; influence du jansénisme. La morale austère du jansénisme (Ac.1835-1935).M. de Neercassel est la plus importante figure d'alors dans l'histoire de ce jansénisme d'Utrecht et de Hollande, frère jumeau (ou du moins issu de germain) de celui de Port-Royal (Sainte-Beuve, Port-Royal, t. 5, 1859, p. 145).Il avait été élevé dans un séminaire de province, encore pénétré de jansénisme (Bourget, Disciple,1889, p. 84):
1. Le jansénisme qui enlève tout à l'homme pour ne diminuer en rien la puissance de l'être infini, et qui accoutume un jeune être à vivre dans le tremblement, a laissé plus de trace qu'on n'imagine, au fond de nos provinces. Mauriac, Vie Racine,1928, p. 10.
B. − P. méton.
1. [En parlant de pers.]
a) Ensemble des partisans de cette doctrine. Fareins, un village du Doubs, où se réfugia le jansénisme chassé de Paris, après la fermeture du cimetière de Saint-Médard (Huysmans, Là-bas, t. 2, 1891, p. 193).
b) Mouvement politique issu du jansénisme religieux, provoqué par l'opposition de Port-Royal à Louis XIV et qui se prolongea tout au long du xviiiesiècle. Le Jansénisme parlementaire du dix-huitième siècle n'est plus Port-Royal et n'y tient que par l'hostilité contre les Jésuites (Sainte-Beuve, Port-Royal, t. 1, 1840, p. 17):
2. L'esprit de Port-Royal (...) se retrouve encore moins dans le Jansénisme tout politique qui fut et qui parut si considérable à un moment du dix-huitième siècle, et qui permettait à bien des gens d'être du parti sans être du dogme ni même de la religion. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. 5,1858,p. 593.
2. [En parlant d'un trait de comportement]
a) Austérité extrême, rigorisme inflexible dans la piété, la morale, les principes, et dans leur application. Synon. puritanisme.Il y a certainement un peu de jansénisme dans ce jugement moral qui veut rappeler les femmes au sérieux et à la pudeur (Alain, Propos,1914, p. 178).Mon sentiment a pour revers le néant, comme vos excès de jouissance ont pour revers le jansénisme (Montherl., J. filles,1936, p. 1049):
3. ... [il] avait montré dans de hautes fonctions judiciaires une souplesse modérée, interrompue çà et là brusquement par les raideurs d'une dignité professionnelle que rien ne faisait fléchir. On disait que, devenu l'homme de l'Impératrice et des ultramontains, le jansénisme des grands avocats, ses ancêtres, guindait parfois son âme. France, Orme,1897, p. 165.
b) Sévérité, rigorisme en matière d'art, de style. Ce jansénisme de nouvelle date, cette diminution de moyens, cette privation volontaire, ne peuvent pas ajouter à sa gloire (Baudel., Salon,1846, p. 181).Ce temps (...) est aussi dans le jansénisme, dans le besoin de pureté, de méditation et d'étude que l'histoire a trop effacé derrière le faste du grand siècle (Ménard, Hist. B.-A.,1882, p. 325):
4. ... le parti pris de ne pas dépasser l'objet et de l'exprimer tel qu'il est postule chez eux [les techniciens du nouveau roman] un vocabulaire rigoureux, un style sans bavure : ce jansénisme de l'expression qui faisait dire à leur chef de file (...) : « Colette écrit mal ». Mauriac, Mém. intér.,1959, p. 222.
REM. 1.
Jansénisant, -ante, adj.,rare. Qui a des tendances jansénistes. L'obsession jansénisante, ou obsession de la grâce conçue comme un divin plaisir, comme une délectation victorieuse (Bremond, Hist. sent. relig., t. 4, 1920, p. 565).Les oratoriens jansénistes ou jansénisants ont aussi beaucoup et bien travaillé à maintenir la tradition bérullienne (Bremond, Hist. sent. relig., t. 3, 1921, p. 220).Emploi subst. Je lui demande comment le catholicisme des « jansénisants » s'accommode de la condamnation de Port-Royal par Rome (Green, Journal,1948, p. 225).
2.
Jansénisation, subst. fém.,hapax. Fait de devenir janséniste, d'avoir des tendances jansénistes. Si nous réduisions, au gré de nos préférences personnelles, la jansénisation première de Pascal (Bremond, Hist. sent. relig., t. 4, 1920, p. 413).
3.
Janséniser, verbe trans.,hapax. Amener au jansénisme. Arnauld (...) par l'intermédiaire de l'esprit de secte (...) modifiera insensiblement (...) jansénisera, lui si peu janséniste, si peu tourmenté par la pensée d'un Dieu terrible, la vie intime d'un grand nombre (Bremond, Hist. sent. relig., t. 4, 1920p. 296).Au part. passé à valeur adj. Imprégné de jansénisme. Dans son autobiographie [de la Mère Angélique] (...) quelque peu jansénisée (Bremond, Hist. sent. relig., t. 4, 1920p. 183).
Prononc. et Orth. : [ʒ ɑ ̃senism]. Att. ds Ac. dep. 1835. Étymol. et Hist. 1. 1680 « doctrine sur la grâce professée par Jansénius » (Rich.); 2. 1794, févr. « austérité, rigueur morale » (Desmoulins ds Vx Cord., p. 202 : le jansénisme de républicain [en parlant de Caton]). Dér. du nom de Corneille Jansen, v. jansénien; suff. -isme*. Fréq. abs. littér. : 345. Fréq. rel. littér. : xixes. : a) 453, b) 690; xxes. : a) 141, b) 625.

Wiktionnaire

Nom commun

jansénisme \ʒɑ̃.se.nism\ masculin

  1. (Religion) Doctrine de Jansénius sur la grâce et la prédestination.
    • Ils se sentirent au contraire, fort peu d’estime pour les quarante ou cinquante systèmes qui n’étaient bons, comme le jansénisme ou le calvinisme, qu’à troubler l’obéissance et la soumission des esprits […] — (Jean-Jacques Ampère, La Chine et les travaux d’Abel Rémusat, Revue des Deux Mondes, tome 8, 1832)
    • Et si vers 1728 le quenellisme, qui n’est qu’un jansénisme dégénéré cesse, en fait, d’exister, on le doit à Fleury et aux prélats de son choix, au moins autant qu’à une certaine usure des « opposants ». — (Charles Poulet, ‎Histoire de l’Église, vol. 2, Beauchesne, 1959, p. 193)
    • Ce fut pendant son généralat que le jansénisme commença à prendre racine dans cette congrégation, et à y occasionner quelques dissensions intérieures. — (Auguste Bernus, Richard Simon et son histoire critique du vieux testament, Georges Bridel, Lausanne, 1869, p. 14)
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Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition (1932-1935)

JANSÉNISME. n. m.
Doctrine de Jansénius sur la grâce et la prédestination. La morale austère du jansénisme.

Littré (1872-1877)

JANSÉNISME (jan-sé-ni-sm') s. m.
  • 1Doctrine de Jansénius sur la grâce qu'il appelle efficace parce que sans elle l'homme ne peut faire le bien, et sur la prédestination d'après laquelle Jésus-Christ n'est pas mort pour tous les hommes. Pourquoi ne vous laverez-vous pas aussi bien du soupçon de jansénisme ? Maintenon, Lett. au card. de Noailles, 19 févr. 1701. La vertu n'était point sujette à l'ostracisme, Ni ne s'appelait point alors un jansénisme, Boileau, Sat. X. Le jansénisme inquiéta la France plus qu'il ne la troubla, Voltaire, Louis XIV, 37. Mme de Longueville, ne pouvant plus cabaler pour la fronde, cabala pour le jansénisme, Voltaire, ib. Les plus célèbres partisans du jansénisme vivaient à l'abbaye de Port-Royal des champs, ce berceau de la première philosophie et de la bonne littérature, Duclos, Règne de Louis XIV, Œuv. t. V, p. 113, dans POUGENS.
  • 2 Fig. Grande sévérité, même sur des minuties, exagération de l'idée du devoir, ce qui était propre aux jansénistes. Par respect pour sa femme, il osait à peine l'aimer ; le résultat d'un pareil jansénisme est facile à deviner, Ch. de Bernard, Un acte de vertu, § 1.
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Encyclopédie, 1re édition (1751)

* JANSÉNISME, s. m. (Hist. ecclés.) dispute sur la grace, & sur différens autres points de la doctrine chrétienne, à laquelle un ouvrage de Corneille Jansénius a donné lieu.

Corneille Jansénius naquit de parens catholiques à Laerdam en Hollande. Il etudia à Utrecht, à Louvain & à Paris. Le fameux Jean du Verger de Hauranne, abbé de S. Cyran, son ami, le mena à Bayonne, où il passa douze ans en qualité de principal du collége. Ce fut-là qu’il ébaucha l’ouvrage qui parut après sa mort sous le titre d’Augustinus. De retour à Louvain, il y prit le bonnet de docteur, obtint une chaire de professeur pour l’Ecriture-sainte, & fut nommé à l’évêché d’Ypres qu’il ne posséda pas long-tems. Il mourut de peste quelques années après sa nomination.

Il avoit travaillé vingt ans à son ouvrage. Il y mit la derniere main avant sa mort, & laissa à quelques amis le soin de le publier.

Ce livre le fut en effet en 1640 à Louvain en un volume in-folio, divisé en trois parties, qui traitent principalement de la grace.

On trouve dans l’ouvrage de Jansénius, & dans son testament, diverses protestations de sa soûmission au S. Siége.

Le pape Urbain VIII. proscrivit en 1649 l’Augustinus de Corneille Jansénius, comme renouvellant les erreurs du Bayanisme. Cornet, syndic de la faculté, en tira quelques propositions qu’il déféra à la Sorbonne, qui les condamna. Le docteur Saint-Amour & soixante & dix autres appellerent de cette décision au parlement. La faculté porta l’affaire devant le clergé. Les prélats, dit M. Godeau, voyant les esprits trop échauffés, craignirent de prononcer, & renvoyerent la chose au pape Innocent X. Cinq cardinaux & treize consulteurs tinrent par l’ordre d’Innocent, dans l’espace de deux ans & quelques mois, trente-six congrégations. Le pape présida en personne aux dix dernieres. Les propositions y furent discutées. Le docteur Saint-Amour, l’abbé de Bourzeis, & quelques autres qui défendoient la cause de Jansénius, furent entendus ; & l’on vit paroître en 1653 le jugement de Rome qui censure & qualifie les propositions suivantes.

Premiere proposition. Aliqua Dei præcepta hominibus justis volentibus & conantibus, secundùm proesentes quas habent vires, sunt impossibilia. Deest quoque illis gratia quâ possibilia fiant. Quelques commandemens de Dieu sont impossibles à des hommes justes qui veulent les accomplir, & qui font à cet effet des efforts selon les forces présentes qu’ils ont. La grace même qui les leur rendroit possibles, leur manque.

Cette proposition qui se trouve mot pour mot dans Jansénius, fut déclarée téméraire, impie, blasphématoire, frappée d’anathème, & hérétique.

Calvin avoit prétendu que tous les commandemens sont impossibles à tous les justes, même avec la grace efficace, & cette erreur avoit été proscrite dans la sixieme session du concile de Trente.

La doctrine de l’Eglise est que Deus impossibilia non jubet, sed jubendo monet & facere quod possis, & petere quod non possis ; que Dieu n’ordonne rien d’impossible, mais avertit en ordonnant & de faire ce que l’on peut, & de demander ce que l’on ne peut pas.

Seconde proposition : interiori gratiæ in statu naturæ lapsæ nunquam resistitur. Dans l’état de nature tombée, on ne résiste jamais à la grace intérieure.

Cette proposition n’est pas mot à mot dans l’ouvrage de Jansénius ; mais la doctrine qu’elle présente fut notée d’hérésie, parce qu’elle parut opposée à ces paroles de J. C. Jerusalem, quoties volui congregare filios tuos, sicut gallina congregat pullos suos sub alis, & noluisti. Jérusalem, combien de fois n’ai-je pas voulu rassembler tes enfans, comme la poule rassemble ses petits sous ses aîles, & tu ne l’as pas voulu ? & à celles-ci que S. Etienne adresse aux Juifs : durà cervice & incircumcisis cordibus, vos semper Spiritui sancto resistitis. Têtes dures, cœurs incirconcis, vous résistez toûjours à l’Esprit saint ; & à ce passage de S. Paul, videte ne quis vestrûm desit gratiæ Dei. Faites qu’aucun de vous ne résiste à la grace de Dieu.

Troisieme proposition : ad merendum vel demerendum in statu naturæ lapsoe, non requiritur in homine libertas a necessitate, sed sufficit libertas a coactione. Dans l’état de nature tombée, l’homme pour mériter ou pour démériter n’a pas besoin d’une liberté exemte de nécessité, il lui suffit d’une liberté exemte de contrainte.

On ne lit pas cette proposition dans Jansénius, mais celle-ci : l’homme est libre, dès qu’il n’est pas contraint. La nécessité simple, c’est-à-dire la détermination invincible qui part d’un principe extérieur, ne répugne point à la liberté. Une œuvre est méritoire ou déméritoire, lorsqu’on la fait sans contrainte, quoiqu’on ne la fasse pas sans nécessité. Voyez lib. VI. de grat. Christ. C’est la suite du penchant de la délectation victorieuse, où l’homme mérite & démérite, quoique son action exemte de contrainte ne le soit pas de nécessité.

La proposition troisieme fut déclarée hérétique ; car il est de foi que le mouvement de la grace efficace même n’emporte point de nécessité.

Luther & Calvin n’avoient admis dans l’homme de liberté que pour le physique des actions. Quant au moral, ils prétendoient que l’exemtion de contrainte suffisoit ; & que quoique nécessité, on pourroit mériter ou démériter ; le concile de Trente avoit anathématisé ces erreurs.

Quatrieme proposition : semi-pelagiani admittebant proevenientis gratiæ necessitatem ad singulos actus, etiam ad initium fidei ; & in hoc erant hoeretici quod vellent eam gratiam talem esse cui posset humana voluntas resistere vel obtemperare. Les semi-pélagiens admettoient la nécessité d’une grace prévenante pour toutes les bonnes œuvres, même pour le commencement de la foi ; & ils étoient hérétiques, en ce qu’ils pensoient que cette grace étoit telle que la volonté de l’homme pouvoit s’y soumettre ou y résister.

La premiere partie de cette proposition est un fait, & on lit dans Jansénius, liv. VII. & VIII. de l’hérés. pélag. il n’est pas douteux que les demi-Pélagiens n’ayent admis la nécessité d’une grace actuelle & intérieure pour les premieres volontés de croire, d’espérer, &c.

Cette opinion de Jansénius sur le sémi-pélagianisme est regardée par tous les Théologiens comme contraire à la vérité & à l’autorité de S. Augustin, & la qualité de fausse de la censure tombe là-dessus.

Quant à la seconde partie qui concerne le dogme, elle a été qualifiée d’hérétique. Ainsi il paroit qu’il falloit dire, 1°. que les sémi-Pélagiens n’ont point admis la nécessité d’une grace intérieure pour le commencement de la foi ; 2°. que, quand ils l’auroient admise, ils n’auroient point erré en prétendant que cette grace étoit telle que la volonté pût y consentir ou la rejetter.

Cinquieme proposition : semi-Pelagianum est dicere Christum pro omnibus hominibus mortuum esse aut sanguinem fudisse. C’est une erreur demi-pélagienne que Jesus-Christ est mort pour tous les hommes, ou qu’il ait répandu son sang pour eux.

Jansénius dit, de grat. Christ. lib. III. cap. ij. que les peres, bien loin de penser que Jesus-Christ soit mort pour le salut de tous les hommes, ont regardé cette opinion comme une erreur contraire à la foi catholique, & que le sentiment de S. Augustin est, qu’il n’est mort que pour les prédestinés, & qu’il n’a pas plus prié son Pere pour le salut des réprouvés que pour le salut des démons.

Le symbole de Nicée a dit, qui propter nos homines & propter nostram salutem descendit de cælis… incarnatus est… passus est & la cinquieme proposition fut condamnée comme impie, blasphématoire & hérétique.

Cependant M. Bossuet dit, justif. des réflex. moral. p. 67. qu’il ne faut pas faire un point de foi également décidé de la volonté de sauver tous les justifiés, & de celle de sauver tous les hommes.

Telles sont les cinq fameuses propositions qui donnerent lieu à la bulle d’Innocent X. à laquelle on objecta que les cinq propositions n’étoient pas dans le livre de Jansénius, & qu’elles n’avoient pas été condamnées dans le sens de cet auteur, & l’on vit naître la fameuse distinction du fait & du droit.

Diverses assemblées du clergé de France tenues en 1654, 5, 6, & 7, statuerent, 1°. que les cinq propositions étoient dans le livre de Jansénius ; 2°. qu’elles avoient été condamnées dans le sens propre & naturel de l’auteur.

Innocent X. adressa à ce sujet un bref en 1654. Alexandre VII. son successeur, dit dans sa constitution de 1656, que les cinq propositions extraites de l’Augustinus, ont été condamnées dans le sens de l’auteur.

Cependant M. Arnauld, lett. à un duc & pair, soûtint que les propositions n’étoient point dans Jansénius ; qu’elles n’avoient point été condamnées dans son sens, & que toute la soûmission qu’on pouvoit exiger des fideles à cet égard, se réduisoit au silence respectueux. Il prétendit encore que la grace manque au juste dans des occasions où l’on ne peut pas dire qu’il ne peche pas ; qu’elle avoit manqué à Pierre en pareil cas, & que cette doctrine étoit celle de l’Ecriture & de la tradition.

La Sorbonne censura en 1656 ces deux propositions ; & M. Arnauld ayant refusé de se soûmettre à sa décision, fut exclus du nombre des docteurs. Les candidats signent encore cette censure.

Cependant les disputes continuoient. Pour les étouffer, le clergé, dans différentes assemblées tenues depuis 1655 jusqu’en 1661, dressa une formule de foi que les uns souscrivirent, & que d’autres rejetterent. Les évêques s’adresserent à Rome, & il en vint en 1665 une bulle qui enjoignit la signature du formulaire, appellé communément d’Alexandre VII. dont voici la teneur.

Ego N. constitutioni apostolicæ Innocent. X. datoe die tertia Maii, an. 1653, & constitutioni Alex. VII. datæ die sexta Octob. an. 1656. summorum pontificum, me subjicio, & quinque propositiones ex Cornelii Jansenii libro cui nomen est Augustinus excerptas, & in sensu ab eodem autore intento, prout illas perdictas propositiones sedes apostolica damnavit, sincero animo damno ac rejicio, & ita juro. Sic me Deus adjuvet, & hæc sancta Evangelia.

Louis XIV. donna en 1665 une déclaration qui fut enregistrée au parlement, & qui confirma la signature du formulaire sous des peines grieves. Le formulaire devint ainsi une loi de l’Église & de l’Etat

Les défenseurs du formulaire disent que les cinq propositions ont été condamnées dans le sens de Jansénius, car elles ont été déférées & discutées à Rome dans ce sens.

Ce sens est clair ou obscur. S’il est clair, le pape, les évêques & tout le clergé est donc bien aveugle. S’il est obscur, les Jansénistes sont donc bien éclairés.

Le jugement d’Innocent X. est irréformable, parce qu’il a été porté par un juge compétent, après une mûre délibération, & accepté par l’Église. Personne ne doute, dit M. Bossuet, lett. aux relig. de P. R. que la condamnation des propositions ne soit canonique.

Cependant MM. Pavillon évêque d’Aleth, Choart de Buzenval évêque d’Amiens, Caulet évêque de Pamiers & Arnauld évêque d’Angers distinguerent expressément dans leurs mandemens la question de fait & celle de droit.

Le pape irrité voulut leur faire faire leur procès, & nomma des commissaires. Il s’éleva une contestation sur le nombre des juges. Le roi en vouloit douze. Le pape n’en vouloit que dix. Celui-ci mourut, & sous son successeur Clement IX MM d’Estrées, alors évêque de Laon & depuis cardinal, de Gondrin archevêque de Sens, & Vialart évêque de Châlons, proposerent un accommodement, dont les termes étoient, que les quatre évêques donneroient & feroient donner dans leurs diocèses une nouvelle signature de formulaire, par laquelle on condamneroit les propositions de Jansénius sans aucune restriction, la premiere ayant été jugée insuffisante.

Les quatre évêques y consentirent. Cependant dans les procès-verbaux des synodes diocésains qu’ils tinrent pour cette nouvelle signature, on fit la distinction du fait & du droit, & l’on inséra la clause du silence respectueux sur le fait. La volonté du pape fut-elle ou ne fut-elle pas éludée ? C’est une grande question entre les Jansénistes & leurs adversaires.

Il est certain que la question de fait peut être prise en divers sens. 1°. Pour le fait personnel, c’est-à-dire quelle a été l’intention personnelle de Jansénius. 2°. Pour le fait grammatical, savoir si les propositions se trouvent mot pour mot dans Jansénius. 3°. Pour le fait dogmatique, ou l’attribution des propositions à Jansénius, & leur liaison avec le dogme.

On convient que la decision de l’Église ne peut s’étendre au fait pris soit au premier soit au second sens. Mais est-ce du fait pris dans ces deux sens, ou du fait pris au troisieme qu’il faut entendre la distinction dans laquelle persisterent les quatre évêques & les dix-neuf autres qui se joignirent à eux ? C’est une difficulté que nous laissons à examiner à ceux qui se chargeront de l’histoire ecclésiastique de ces tems.

Quoi qu’il en soit, voilà ce qu’on appelle la paix de Clement IX.

Les évêques de Flandres ayant fait quelque altération à la souscription du formulaire, quelques docteurs de Louvain dépêcherent à Rome un des leurs, appellé Hennebel, pour se plaindre de cette témérité ; & Innocent XII. donna en 1694 & en 1696 deux brefs, dans l’un desquels il dit : « Nous attachant inviolablement aux constitutions de nos prédécesseurs Innocent X. & Aléxandre VII. nous déclarons que nous ne leur avons donné ni ne donnons aucune atteinte, qu’elles ont demeuré & demeurent encore dans toute leur force ». Il ajoûte dans l’autre : « Nous avons appris avec étonnement que certaines gens ont osé avancer que dans notre premier bref, nous avions altéré & réformé la constitution d’Alexandre VII. & le formulaire dont il a prescrit la signature. Rien de plus faux, puisque par ledit bref nous avons confirmé l’un & l’autre, que nous y adhérons constamment, que telle est & a toûjours été notre intention ».

Le pape, dans un de ces brefs, dit des Jansénistes, les prétendus Jansénistes. Ce mot de prétendus diversement interprété par les deux partis, acheve d’obscurcir la question de la signature pure & simple du formulaire.

Depuis la paix de Clément IX. les esprits avoient été assez tranquilles, lorsqu’en 1702 on vit paroître le fameux cas de conscience. Voici ce que c’est.

On supposoit un ecclésiastique qui condamnoit les cinq propositions dans tous les sens que l’Eglise les avoit condamnées, même dans le sens de Jansénius de la maniere qu’Innocent XII. l’avoit entendu dans ses brefs aux évêques de Flandres, & auquel cependant on avoit réfusé l’absolution, parce que, quant à la question de fait, c’est-à-dire, à l’attribution des propositions au livre de Jansénius, il croyoit que le silence respectueux suffisoit ; & l’on demandoit à la Sorbonne ce qu’elle pensoit de ce refus d’absolution.

Il parut une décision signée de quarante docteurs, dont l’avis étoit que le sentiment de l’ecclésiastique n’étoit ni nouveau ni singulier, qu’il n’avoit jamais été condamné par l’Eglise, & qu’on ne devoit point pour ce sujet lui refuser l’absolution.

Cette piece ralluma l’incendie. Le cas de conscience occasionna plusieurs mandemens. Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, exigea & obtint des docteurs qui l’avoient signé une rétractation. Un seul tint ferme, & fut exclus de la Sorbonne.

Cependant les disputes renouvellées ne finissant point, Clément XI. qui occupoit alors la chaire de S. Pierre, après plusieurs brefs, publia sa bulle, Vineam Domini sabaoth. Elle est du 15 Juillet 1705. Et il paroît que son objet est de déclarer que le silence respectueux sur le fait ne suffit pas pour rendre à l’Eglise la pleine & entiere obéissance qu’elle exige des fidelles.

La question étoit devenue si embarrassée, si subtile, qu’on dispute encore sur cette bulle. Mais il faut avouer qu’elle fut regardée dans les premiers momens comme une autorité contraire au silence respectueux.

M. l’évêque de Montpellier, qui l’avoit d’abord acceptée, se rétracta dans la suite.

Jamais les hommes n’ont peut-être montré tant de dialectique & de finesse que dans toute cette affaire.

Ce fut alors qu’on fit la distinction du double sens des propositions de Jansénius, l’un qui est le sens vrai, naturel & propre de Jansénius, & l’autre qui est un sens putatif & imaginé. On convint que les propositions étoient hérétiques dans le sens putatif & imaginé par le souverain pontife, mais non dans leur sens vrai, propre & naturel.

Voilà où la question du Jansénisme & du formulaire en est venue.

Les disputes occasionnées par le livre de Quesnel & par sa condamnation, ayant commencé précisément lorsque celles que l’ouvrage de Jansénius avoit excitées, alloient peut-être s’éteindre, on a donné le nom de Jansénistes aux défenseurs de Quesnel & aux adversaires de la bulle Unigenitus. Voyez les articles Quenelistes, Unigenitus, &c.

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Étymologie de « jansénisme »

(1651) Du nom de Jansénius, nom latin de Jansen (1585–1638), évêque d’Ypres.
Les jansénistes eux-mêmes ne se désignaient pas comme tels : cette appellation a été diffusée par leurs adversaires (autour du parti jésuite). Ils suivaient certes les préceptes de Jansénius, mais ne se voyaient pas essentiellement comme des disciples de celui-ci; ils se considéraient comme des augustiniens, c'est-à-dire que leur maître était saint Augustin, dont ils interprétaient la théologie à travers le prisme de Jansénius[1].
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Voy. JANSÉNIEN.

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Phonétique du mot « jansénisme »

Mot Phonétique (Alphabet Phonétique International) Prononciation
jansénisme ʒɑ̃senism

Citations contenant le mot « jansénisme »

  • Le jansénisme trouve sa source dans les écrits de saint Augustin sur la grâce. Le philosophe Blaise Pascal en sera l’un des principaux avocats. La Croix, Comprendre le jansénisme
  • De Port-Royal des Champs, un peu plus loin, il ne reste justement que des ruines — le mausolée de la colère d’un roi qui, après avoir révoqué l’édit de Nantes et lâché des dragons à travers les Cévennes, voulut en finir avec le jansénisme, cette interprétation si stricte de l’augustinisme qu’elle paraissait réduire la liberté humaine à néant.  France Culture, Le jansénisme
  • Tout semble étrange à nos esprits contemporains dans la querelle janséniste. Celle-ci a pourtant traversé la fin du règne de Louis XIII, celui de Louis XIV et celui de Louis XV avant de mourir dans l’indifférence au-delà même du règne malheureux du roi Louis XVI. Le jansénisme est assimilé dans le langage courant à un catholicisme rigoriste et doloriste. Ce fut davantage. Le jansénisme est né de la lecture de saint Augustin par l’évêque d’Ypres Cornélius Jansen. Il mûrit en France, sous Louis XIII, avec des personnalités comme l’abbé de Saint-Cyran, prêtre de l’oratoire, ou l’abbé Antoine Arnauld, fils d’une famille de parlementaires parisiens. C’est un mouvement spirituel en pointe dans l’esprit de restauration de la foi issu de la Réforme catholique. Aleteia, C’est arrivé un 24 mars : la bulle “Unigenitus” condamne le jansénisme
  • Mais loin de tout résoudre, la bulle aggrave la querelle. En dénonçant les jansénistes, Rome censure en effet des thèses essentielles du gallicanisme et, en conséquence, les prérogatives de l'Eglise de France. Certains dans le clergé en appellent à un concile général pour trancher le problème. Les "appelants" soulèvent la question de l'autorité dans l'Eglise. Pour eux, c'est dans la collectivité, et non dans le choix des seuls chefs de l'Eglise, que réside la légitimité doctrinale. Les jansénistes somment les fidèles de prendre parti contre leurs pasteurs, en vertu d'une théologie des "temps de troubles" qui autorise tous les croyants, hommes et femmes, clercs et laïques, à s'exprimer. Ce message connaît une vaste diffusion. Le jansénisme séduit aussi les magistrats, car il leur permet de placer l'Eglise dans la dépendance du politique tout en valorisant leur position au sein de la monarchie. Le Monde.fr, L'"hérésie" janséniste
  • S'agissant du jansénisme, la querelle a eu ceci de particulier que ses adeptes n'ont cessé de répéter qu'il ne divergeaient pas de la doctrine de l’Église. Selon eux, Jansénius n'avait rien dit de neuf par rapport à saint Augustin, et si Port-Royal était hérétique, c'est que saint Augustin l'était aussi. Quand les adeptes ont été invités à signer un texte réfutant les « cinq propositions », ceux qui l'ont fait ont ajouté que, de toute façon, ces propositions ne figuraient pas dans la doctrine de Jansénius, ce qui a ouvert une nouvelle polémique. Dès le XVIIe siècle, on a publié des « Pensées catholiques » de Pascal, censément expurgées de phrases jugées jansénistes, mais l'exercice n'est pas probant. Pascal est un chrétien absolu, intransigeant, mais sans désaccord théologique avec l'enseignement de l'Église, et qui revendique sa fidélité doctrinale. La Vie.fr, Béatifier Pascal ? Quand un pape jésuite réhabilite l'avocat du jansénisme
  • Nicolas Lyon-Caen propose une nouvelle lecture socioreligieuse de l’histoire du jansénisme au XVIIIe siècle. Étudiant à partir du cas parisien les liens existant entre le jansénisme et la bourgeoisie, l’historien administre une réjouissante leçon de méthode. , Une autre histoire du jansénisme des Lumières - La Vie des idées
  • Ainsi, dans son ouvrage consacré au jansénisme parisien au XVIIIe siècle, Nicolas Lyon-Caen ne s'interroge pas en priorité sur la nature des débats théologiques ou sur les péripéties de la répression contre ce que l'Eglise perçoit comme une déviance dangereuse, ni même sur l'austérité et le rigorisme qui caractérisent encore, dans notre imaginaire collectif, cette doctrine. Le Monde.fr, Au cœur du jansénisme parisien
  • Impossible à définir, le jansénisme est plus une injure qu’une réelle catégorie religieuse. Une spécialiste nous aide à y voir clair. , Histoire du jansénisme - Histoire du catholicisme - Foi - Livres - famillechretienne.fr

Traductions du mot « jansénisme »

Langue Traduction
Anglais jansenism
Espagnol jansenismo
Italien giansenismo
Allemand jansenismus
Chinois 詹森主义
Arabe الينسينية
Portugais jansenismo
Russe янсенизм
Japonais ヤンセニズム
Basque jansenismo
Corse ghjansenisimu
Source : Google Translate API

Jansénisme

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