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Racine, Andromaque, Acte III, Scène 7 : commentaire de texte

PYRRHUS.
Madame, demeurez.
On peut vous rendre encor ce fils que vous pleurez.
Oui, je sens à regret qu’en excitant vos larmes,
Je ne fais contre moi que vous donner des armes ;
Je croyais apporter plus de haine en ces lieux.
Mais, madame, du moins, tournez vers moi les yeux :
Voyez si mes regards sont d’un juge sévère,
S’ils sont d’un ennemi qui cherche à vous déplaire.
Pourquoi me forcez-vous vous-même à vous trahir ?
Au nom de votre fils, cessons de nous haïr.
À le sauver enfin c’est moi qui vous convie.
Faut-il que mes soupirs vous demandent sa vie ?
Faut-il qu’en sa faveur j’embrasse vos genoux ?
Pour la dernière fois, sauvez-le, sauvez-vous.
Je sais de quels serments je romps pour vous les chaînes ;
Combien je vais sur moi faire éclater de haines.
Je renvoie Hermione, et je mets sur son front,
Au lieu de ma couronne, un éternel affront ;
Je vous conduis au temple où son hymen s’apprête ;
Je vous ceins du bandeau préparé pour sa tête.
Mais ce n’est plus, madame, une offre à dédaigner ;
Je vous le dis : il faut ou périr, ou régner.
Mon cœur, désespéré d’un an d’ingratitude,
Ne peut plus de son sort souffrir l’incertitude.
C’est craindre, menacer, et gémir trop longtemps.
Je meurs si je vous perds ; mais je meurs si j’attends.
Songez-y : je vous laisse, et je viendrai vous prendre
Pour vous mener au temple où ce fils doit m’attendre ;
Et là vous me verrez, soumis ou furieux,
Vous couronner, madame, ou le perdre à vos yeux.

Racine, Andromaque, Acte III, Scène 7

Introduction

Dans Andromaque, l’une de ses pièces les plus célèbres, Racine s’inspire à la fois des personnages de l’Iliade et de la tragédie d’Euripide. L’action se situe après la guerre de Troie. Andromaque, femme d’Hector, est emmenée captive par Pyrrhus, roi d’Epire. Ce dernier retient également le fils d’Andromaque et d’Hector, Astyanax, en otage. Pyrrhus est amoureux de sa captive, mais se heurte à son refus, même lorsqu’il la menace de tuer son fils. C’est alors que les Grecs exigent du roi qu’il leur livre Astyanax. A la scène 7 de l’acte III, Pyrrhus tente une dernière fois de persuader Andromaque de l’épouser, alors même que ses noces avec Hermione, fille de Ménélas, sont prévues. Dans sa tirade, le roi d’Epire utilise différents registres pour persuader l’inflexible Andromaque.

En quoi le discours de Pyrrhus est-il représentatif du conflit tragique auquel sont soumis les personnages ?

C’est ce que nous verrons en analysant tout d’abord l’opposition entre force et faiblesse dans l’affrontement entre Pyrrhus et Andromaque. Nous nous intéresserons à la stratégie argumentative qu’il déploie pour convaincre Andromaque avant de nous pencher sur la fonction de cette scène dans l’économie de la pièce.

I - Force et faiblesse dans l’affrontement entre Pyrrhus et Andromaque

Le personnage de Pyrrhus domine la scène, dans une longue tirade argumentative où se dévoilent conjointement la figure du roi et celle de l’amoureux. Néanmoins, Racine laisse aussi transparaître des informations clés sur la relation entre Pyrrhus et Andromaque.

Pyrrhus, figure royale

Pyrrhus se présente dans une position de force et affirme son pouvoir, aussi bien que son autorité. Cette position s’observe dans l’utilisation des impératifs, dès le début de la tirade : « Madame, demeurez ». Le mode de l’ordre se retrouve tout au long de la tirade, par exemple aux vers 5 et 6, avec « tournez » et « voyez ». Mais si l’ordre initial constitue une marque forte d’autorité, les impératifs semblent perdre au fil de la tirade de leur potentiel de contrainte. C’est le cas de « songez-y », au vers 28, ou encore de la répétition « sauvez-le, sauvez-vous », au vers 15, qui évoque plus une supplique.

Comme pour conforter sa position, Pyrrhus se positionne dans la tirade comme le personnage central. Il se présente comme le sujet des nombreux verbes d’action qui jalonnent le passage :  « je vous conduis, je vous ceins, je viendrai, c'est moi qui vous convie » ou encore « vous mener ».  L’autorité de Pyrrhus repose sur sa position de vainqueur, mais aussi sur son statut de roi, qu’il évoque à travers « ma couronne » et « vous couronner ». Il est non seulement dépositaire des pouvoirs de la royauté, mais dispose de la capacité de les partager avec son épouse et donc de métamorphoser la captive Andromaque en reine qui n’aura plus rien à craindre, que ce soit pour elle ou pour son fils, de la vindicte des Grecs.

Une position de force qui n’est qu’apparente

En réalité, la position de force de Pyrrhus n’est qu’apparente. Andromaque lui tient tête, et cela depuis qu’elle est sa captive. La tirade du roi tire une grande partie de son intérêt théâtral de son ambivalence et de l’équilibre instable entre puissance et asservissement. Le discours de Pyrrhus débute sur un ton autoritaire et se termine en quelque sorte de même, sur l’ultimatum lancé à Andromaque : « je vous le dis, il faut ou périr, ou régner. » Néanmoins, la partie centrale du passage révèle la fragilité de sa position. Le fait même qu’il prenne le temps d’un long discours adressé à une captive en témoigne. 

La dynamique de la tirade s’appuie sur l’opposition entre le pouvoir royal et la faiblesse intérieure, conséquence de l’amour de Pyrrhus pour Andromaque. Racine s’appuie ici sur une thématique clé de la pensée classique, qui voit la passion comme une forme de folie. Aux prises avec sa passion pour Andromaque, Pyrrhus n’est plus capable d’imposer ou d’agir en roi et en conquérant. Au lieu de s’imposer, en s’appuyant sur sa position de vainqueur, il envisage même le suicide : « je meurs si je vous perds ». 

La constante hésitation entre la menace et la supplication pathétique révèle la faiblesse, qui s’exprime dans les incohérences et le déchirement intérieur. 

La force d’Andromaque

Paradoxalement, c’est la captive, Andromaque, qui apparaît ici en position de force. Cette force s’exprime sur le plan théâtral dans son silence. En attribuant à Pyrrhus une longue tirade, Racine semble d’abord affirmer la puissance du roi et du vainqueur. En réalité, le discours de Pyrrhus ne se poursuit que parce qu’Andromaque ne l'interrompt pas. 

Le fait-elle par respect pour les paroles du roi devenu son maître ? Le silence reflète-t-il son statut de captive et d’esclave ? Ou renvoie-t-il au contraire à son obstination à demeurer fidèle au souvenir de son époux Hector ? Le refus de regarder Pyrrhus manifeste sa haine à son égard et la volonté de ne pas avoir de contact, même visuel, avec lui : « du moins tournez vers moi les yeux. »

Incarné par Andromaque, le silence devient une force, celle de la résistance passive qui s’oppose à la loi de Pyrrhus. La captive laisse le roi dévoiler son jeu et indiquer ses intentions concernant  le sort d’Astyanax. Elle peut ainsi découvrir que Pyrrhus lui offre le mariage et est prêt à protéger l’enfant si elle cède. 

La tirade de Pyrrhus permet à Racine de faire le point sur la situation à un moment où l’intrigue est nouée. Nous nous situons au milieu de la pièce. Les éléments du conflit tragique sont clairement exposés par le roi : Andromaque peut céder et épouser Pyrrhus, ou elle peut choisir la mort et celle de son fils, qui sera livré aux Grecs. Cette tirade est donc placée à un moment stratégique de la pièce, où tout semble dépendre de la décision d’Andromaque.

II - Les ressorts argumentatifs du discours de Pyrrhus

Comme souvent dans le théâtre classique, la tirade d’un protagoniste est l’occasion pour le dramaturge de composer un grand moment d’éloquence. La fonction du passage est double, nous l’avons vu : il s’agit à la fois pour Pyrrhus de tenter une dernière fois de convaincre Andromaque, mais il fait aussi, indirectement, le point sur sa situation et ses options politiques. 

Pyrrhus menace Andromaque

La première stratégie argumentative mise en œuvre par Pyrrhus s’appuie tout naturellement sur sa position de roi et de vainqueur. Il entend utiliser la force et menace Andromaque. Cette menace prend la forme d’un chantage, qu’il n’emploie d’ailleurs pas pour la première fois dans la pièce. Néanmoins, Andromaque n’a à ce jour pas cédé. 

Pyrrhus s’appuie sur la demande des Grecs de leur livrer Astyanax pour faire peser une contrainte supplémentaire sur sa captive. Lorsqu’il affirme : « Ce n'est plus, Madame, une offre à dédaigner », il fait référence à ses précédentes tentatives, mais suggère que la situation a changé. Si Andromaque a pu refuser jusqu’alors, elle ne le peut plus. On notera aussi l’utilisation d’une litote, « offre », pour désigner ce qui est, nous l’avons dit, un chantage.

La menace est quant à elle présentée comme une ultime sommation, lorsqu’il dit « pour la dernière fois ». Dans ce contexte, les impératifs, « tournez vers moi les yeux », « cessons de nous haïr » ou « songez-y » sonnent comme autant d’incitations destinées à donner plus de force à l’ultimatum. On peut noter enfin la répétition du verbe « falloir », qui souligne l’obligation.

Pyrrhus en appelle aux sentiments et à la pitié d’Andromaque

Mais nous retrouvons dans l’argumentation de Pyrrhus la même ambivalence que celle que nous avons mise en évidence plus haut dans le personnage lui-même. Ainsi, sa tirade déroule le registre de la pitié et du pathétique. Il en appelle aux sentiments d’Andromaque et la supplie de l’épouser. Le retournement de situation est total et nous voyons le roi en situation de quémandeur.

Sur le plan de la stratégie amoureuse, on sait que le coup de foudre passe par le regard. C’est donc tout naturellement que Pyrrhus cherche à établir un contact visuel avec Andromaque : « Du moins tournez vers moi les yeux. » Le champ lexical du regard se poursuit avec « voyez si mes regards » ou « vous me verrez ». Ce champ lexical vient doubler celui des sentiments et de l’émotion : « mon coeur, larmes, soupirs, gémir, désespéré ». Pyrrhus abandonne la stratégie s’appuyant sur le pouvoir pour mettre ses émotions à nu et se dévoiler.

La stratégie argumentative fondée sur le pathétique vise à en appeler aux sentiments maternels d’Andromaque. On observe ainsi comment le discours glisse de la mort possible d’Astyanax à celle de Pyrrhus : « je meurs si je vous perds », doublé d’une répétition dans le second hémistiche « je meurs si j’attends ». Il n’hésite pas à se présenter dans la situation humiliante de l’amoureux rejeté qui se jette aux genoux de la femme aimée et cherche à faire honte à Andromaque pour sa « haine » et son « ingratitude ».

La voie de la raison

Enfin, la troisième stratégie argumentative mise en œuvre fait appel à la raison. Pyrrhus emploie plusieurs questions rhétoriques : « Pourquoi me forcez-vous à vous déplaire ? », ou « Faut-il que mes soupirs demandent sa vie ? ». L’objectif est de faire comprendre à Andromaque que son refus est irrationnel.

Il l’est d’autant plus, aux yeux de Pyrrhus, que ses propositions sont séduisantes : il offre de faire d’Andromaque sa reine et de protéger son fils. « Je romps pour vous les chaînes », « je vous conduis au temple », affirme-t-il, « je vous ceins du bandeau ».  Les propositions sont volontairement très concrètes et détaillées. 

Il s’agit d’exposer les termes d’un accord précis, dans lequel chacun des deux personnages trouvera son intérêt. Racine souligne ces phases du contrat en employant des phrases courtes, construites sur le même modèle. La réalisation est présentée comme rapide et facile, l’ensemble ne justifie pas l’horreur que ces actes inspirent à Andromaque.

La tirade de Pyrrhus est donc construite comme un morceau d’éloquence où il révèle les facettes de sa personnalité, tout en utilisant les différents ressorts de la rhétorique, pour persuader Andromaque de céder à ses avances : menace, sentiments et raison se combinent au service d’un même objectif et soulignent la place pivot de ce passage où se cristallise le conflit tragique.

III - La tirade de Pyrrhus comme pivot de l’action

Racine a choisi de placer la tirade de Pyrrhus à un moment clé de sa pièce, où l’action est nouée. Le conflit tragique apparaît en pleine lumière et la tirade permet de faire le point sur la situation au moment où se déroule la scène.

Une situation bloquée

L’intrigue est bloquée en apparence par le refus d’Andromaque. Mais elle l’est tout autant par la faiblesse de caractère de Pyrrhus, dont nous avons vu que Racine l’attribue à la passion qu’il a pour la veuve d’Hector. Le dramaturge rappelle ainsi dans la tirade les données de l’intrigue.

Andromaque est prisonnière de Pyrrhus avec son fils Astyanax, le roi doit épouser la fille de Ménélas, mais il est amoureux de sa captive. C’est la raison pour laquelle il épargne Astyanax, afin de disposer d’un moyen de pression. Les Grecs exigent de Pyrrhus à la fois qu’il épouse Hermione et qu’il leur livre Astyanax. En d’autres termes, il n’est plus possible de demeurer dans le statu quo, une situation qui dure, nous rappelle Pyrrhus, depuis un an. Le champ lexical de l’attente, à la fin de la tirade, témoigne de la nécessité de sortir de l’immobilité : « longtemps, attends, attendre ». Il devient indispensable de quitter « l’incertitude », c’est-à-dire de prendre une décision. 

On comprend donc qu’Andromaque a jusqu’à cet instant fait durer les choses, mais que cette stratégie, qui se reflète une dernière fois dans son silence, n’est plus possible.

Un double conflit intérieur

Andromaque et Pyrrhus apparaissent tous deux comme des héros tragiques. Nous avons vu que Pyrrhus propose une solution qui répond aux objectifs d’Andromaque. Il a donc, pour sa part, cédé : dans le conflit entre son devoir de roi et l’amour, il choisit les sentiments. Il sait qu’il va éveiller la « haine » des Grecs à son égard en rejetant Hermione et en provoquant un « affront », susceptible d’avoir des conséquences politiques majeures.

Le conflit d’Andromaque est latent, plutôt suggéré qu’exprimé dans la tirade de Pyrrhus. Il s’agit pour elle de sauver la vie de son fils, ce qui implique, selon les termes de l’ultimatum, d’épouser le roi d’Epire, son « ennemi ». Si elle accepte, elle peut certes sauver la vie d’Astyanax, mais elle trahit le souvenir d’Hector et son devoir de Troyenne. C’est ce conflit tragique qui est le sujet principal de la pièce.

Une fausse liberté de choix

En faisant le point dans la scène 7 de l’acte III sur le conflit des deux protagonistes, Racine ouvre la voie à la suite de l’intrigue, il force en quelque sorte l’évolution de la pièce vers le dénouement. Les quatre derniers vers de la tirade évoquent ainsi deux directions opposées que peut emprunter l’intrigue :

Songez-y : je vous laisse, et je viendrai vous prendre
Pour vous mener au temple où ce fils doit m'attendre.
Et là vous me verrez, soumis ou furieux,
Vous couronner, Madame, ou le perdre à vos yeux.

Les vers sont construits sur des parallélismes, qui soulignent les alternatives, et mettent en évidence un moment de temps suspendu. En réalité, ces alternatives sont purement virtuelles, comme l’est la liberté de choix. Parce qu’il oblige Andromaque à agir, Pyrrhus met en marche l’engrenage tragique.

Conclusion

A un moment clé de l’intrigue, Racine place une longue tirade de Pyrrhus, qui cherche à convaincre sa captive de l’épouser. Le roi d’Epire utilise tous les registres de la persuasion, de la menace à la pitié, en passant par la tentative de raisonner Andromaque. Sous son apparence de puissance, il révèle une double faiblesse, à la fois politique et affective. La tirade de Pyrrhus intervient à un moment où l’intrigue semble bloquée et contribue donc à relancer l’action, pour conduire les personnages au dénouement tragique. Racine révèle toute la richesse de son talent, que ce soit dans le raffinement de la langue, dans l’analyse psychologique ou encore dans la maîtrise parfaite des mécanismes du tragique.

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