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Montesquieu (1689-1755) : vie et œuvre

Portrait de Montesquieu

Sur l’un des plus célèbres portraits de Montesquieu, peint en 1728 (anonyme), le philosophe des Lumières a des airs de César : profil noble, revêtu d’une toge praticienne, port altier…

Montesquieu représente l’esprit du XVIIIe, siècle charnière dans l’histoire de la politique française, moment de bascule entre la monarchie et la république, dont il se fait le théoricien. Le père spirituel d’Usbek et Rica (personnages des Lettres Persanes) se place au tournant de l’histoire, entre tradition et innovation intellectuelle (il participe notamment à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, écrite entre 1751 et 1772).

Profondément classique par son éducation, ancré dans l’héritage des cultures gréco-romaine et chrétienne (plus de la moitié des trois mille ouvrages de sa bibliothèque est en latin), le philosophe des Lumières se fait aussi porte-parole des mutations de son siècle.

Considéré comme le premier à avoir théorisé le principe de la séparation des pouvoirs dans son traité De l'esprit des Lois, Montesquieu marque durablement le paysage philosophique et politique de son époque. D'abord avec les Lettres persanes, puis avec L'Esprit des lois, il ne manque pas aussi d'exercer une critique de la société de son temps, de l'inégalité, de l'injustice, du pouvoir et de la religion, mu par les courants de pensée des Lumières (à l'instar de Voltaire, Diderot, Rousseau, etc.), qui imposent la méfiance vis-à-vis des traditions, la règle de l'observation et l'examen critique fondé sur la raison.

Qui est Montesquieu ?

Charles de Secondat, baron de la Brède et de Montesquieu, est né en 1689 au château de la Brède, non loin de Bordeaux. Il est issu d'une famille de parlementaires, mais ses parents lui choisissent un mendiant pour parrain, afin qu'il se souvienne que les pauvres sont ses frères.

Il est issu de « ces grandes familles nobles de province qui refusèrent de s'installer à la Cour de Louis XIV pour mendier, en courtisan, quelques faveurs royales ». Ce qui ne fait pas pour autant de Montesquieu un réactionnaire : tout au long de sa vie, il nourrit un fort attachement à son terroir bordelais, et considère Paris comme un « monde bizarre » (Darcos, Histoire de la littérature française).

Le jeune Montesquieu devient élève des oratoriens de Juilly avant de se lancer dans des études de droit à Bordeaux, où il est reçut comme avocat en 1708. Après la mort de son père, en 1713, il devient conseiller au Parlement de Bordeaux, puis hérite de la charge de son oncle, président à Mortier.

En 1716, il entre à l'Académie de Bordeaux et y livre ses premiers écrits, dans lesquels on devine déjà l'esprit des Lumières, attaché à la valeur des méthodes expérimentales dans tous les domaines de la connaissance.

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Entre temps, Montesquieu, élevé dans une famille catholique, épouse Jeanne de Lartigue, une jeune femme protestante, qui a une certaine influence sur l'esprit de son époux en matière de tolérance religieuse (l'édit de Nantes a été révoqué par Louis XIV en 1685). Montesquieu délaisse sa charge pour se tourner vers des expérimentations scientifiques en tout genre, et oriente sa curiosité vers la politique et l'analyse de la société à travers la littérature et la philosophie.

Toujours habité par ce souci d'analyse critique, Montesquieu publie Les Lettres persanes anonymement, à Amsterdam, en 1721. Dans ce roman épistolaire, il met en pratique son esprit philosophique et l'applique aux phénomènes sociologiques. Le retentissement de l'ouvrage est considérable et les lecteurs ne tardent pas à reconnaître dans Montesquieu l'auteur de cette œuvre piquante.

La réception de l'ouvrage mêlant exotisme, érotisme et satire, le tout dans un ton spirituel, charme l'élite intellectuelle mais frise le scandale. Néanmoins, ce succès retentissant permet à Montesquieu de se faire inviter dans les salons mondains. Entre 1722 et 1725, en bon philosophe des Lumières, Montesquieu fréquente tous les salons littéraires de Paris et rencontre l'élite de la nation. L'homme du terroir bordelais devient, à 32 ans, une personnalité parisienne et se fait connaître de toute la capitale.

A l'instar de son héros Rica, « il est un peu gêné de troubler le repos d'une grande ville où il était inconnu la veille » (Alain Véquaud, commentaire des Lettres Persanes) et s'étonne de cette soudaine réputation qu'il se doit désormais de maintenir. « Lorsque j'arrivai, je fus regardé comme si j'avais été envoyé du ciel », confie-t-il dans sa correspondance (Lettre 30).

En 1726, Montesquieu vend sa charge et, après son élection à l'Académie française en 1727, il voyage dans toute l'Europe de 1728 à 1729 : Italie, Allemagne, Autriche, Suisse, Hollande. De 1729 à 1731, il séjourne en Angleterre où il est profondément marqué par le régime parlementaire et la monarchie constitutionnelle. A l'issue de ce périple et de retour en France, Montesquieu fait paraître Grandeur et décadence de l’empire romain, en 1734.

Par la suite, de 1735 à 1748, il vit entre La Brède et Paris et travaille à sa grande œuvre : De l'esprit des Lois, qu'il fait publier à Genève en 1748, toujours sans nom d'auteur. La réception de l'ouvrage fait à nouveau des vagues : la Sorbonne condamne l’œuvre, puis le traité est mis à l'index par l’Église en 1751.

Ces restrictions ne suffisent pas à limiter le rayonnement de l'ouvrage, qui, dépourvu de fanatisme, élabore une théorie du droit public et privé, ainsi qu'une analyse sociologique. La pensée politique de Montesquieu a ainsi dominé les Lumières et exercé une influence majeure sur des grands esprits tels que Chateaubriand, Talleyrand, Benjamin Constant, Madame de Staël, Tocqueville, etc.

Il eut en particulier une grande influence sur Catherine II de Russie, qui s'inspire de L'Esprit des Lois pour rédiger le Nakaz, en reprenant entre autres les principes de séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire (« Les Instructions adressées par Sa Majesté l'impératrice de toutes les Russies établies pour travailler à l'exécution d'un projet d'un nouveau code de lois, plus connu sous le nom de Nakaz », Encyclopédie française).

D'Alembert rapporte les paroles que la Grande Catherine lui a adressées à ce sujet : « Pour l'utilité de mon empire, j'ai pillé le président de Montesquieu sans le nommer. J'espère que si, de l'autre monde, il me voit travailler, il me pardonnera ce plagiat, pour le bien de vingt millions d'hommes. Il aimait trop l'humanité pour s'en formaliser. Son livre est mon bréviaire ».

Durant les dernières années de sa vie, Montesquieu voyage entre Paris et Bordeaux et se consacre à la rédaction de plusieurs œuvres, malgré la cécité qui le gagne. Il meurt à Paris en 1755, d’une fièvre chaude sans avoir eu le temps de mettre en forme la plus grande partie de son œuvre littéraire.

Philosophe des Lumières et ancêtre de la sociologie

Les philosophes des Lumières se baptisèrent ainsi eux-mêmes en opposition à la philosophie classique, philosophie morale et chrétienne, s’appuyant sur le principe d’autorité (celle des Anciens et des Saints, d’Aristote et de Thomas d’Aquin), et qui trouve son fondement dans l’ordre naturel des choses justifié par l’existence de Dieu.

La philosophie des Lumières, sans renier son héritage, se veut libre, dans le sens où elle refuse le principe d’autorité. Ce large courant se réclame d’une liberté intellectuelle et du rationalisme, dénonce les préjugés, les fanatismes et tout ce qui peut entraver la réflexion objective, et, tout en respectant la foi, la sépare de la connaissance. 

L'esprit de ces « philosophes » repose sur trois grands principes : le culte de la raison (en s'appuyant sur le doute méthodique cartésien), en effet, le philosophe se passionne pour tout, cette phrase, tirée de l'Heautontimoroumenos, comédie du dramaturge latin Térence, illustre cette soif intarissable de savoir : « Je suis un homme, et rien de ce qui est humain, je crois, ne m'est étranger ».

Le second principe est la méthode expérimentale (le philosophe observe le monde, pratique l'induction).

Enfin, le philosophe suit les principes de la vulgarisation et de l'engagement : il est militant et a le devoir de communiquer les lumières (par le biais des correspondance, de l'Encyclopédie, de genres nouveaux comme le conte, didactique souvent, etc.) et il se donne pour but d'influencer le pouvoir, il se fait conseiller des princes (les monarques éclairés) et produisent de véritables traités politiques, comme c'est le cas avec Montesquieu et son œuvre qui fonde véritablement les sciences politiques, De l'esprit des Lois.

Montesquieu évolue donc à cette époque , influencé par un héritage traditionnel mais aussi par ces mouvements novateurs.

A la fois moraliste et grand seigneur, il continue une tradition classique ; mais c'est aussi un rationaliste, animé de cette curiosité intellectuelle propre aux Encyclopédistes, désireux de construire une autre société. C'est notre premier grand sociologue politique.

Darcos, Histoire de la littérature française

L’œuvre de Montesquieu

Les Lettres persanes

Cet écrit polémique, publié en 1721, pendant les années plus libérales de la Régence, a rencontré un succès auquel Montesquieu lui-même ne s'attendait pas. Ces lettres ne forment pas un roman à proprement parler : il s'agit d'un récit de voyage, sous forme de correspondance entre Usbek et Rica, deux Persans en visite en France, et leurs amis.

Il n’y a pas de trame narrative et les personnages n’ont aucune profondeur psychologique mais servent de médiateurs. Par le biais de leur regard, que Montesquieu veut naïf, neuf et amusé, l’auteur fait une critique de la société, de ses mœurs et dénonce une morale et des pratiques sociales qui selon lui sont infondées. On y trouve une satire du comportement parisien, autant que du système politique et de la religion.

« Je trouve les caprices à la mode, chez les Français, étonnants », écrit Rica à son ami vénitien Rhédi, dans une des Lettres. « Ils ont oublié comment ils étaient habillés cet été ; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver. Mais surtout, on ne saurait croire combien il en coûte à un mari pour mettre sa femme à la mode ».

Le ton incisif de Montesquieu plaît autant qu'il choque. Le personnage de Rica, en particulier (dans lequel on entend le verbe « ricaner »), décrypte avec humour et sarcasme les us et coutumes de la capitale. Ce point de vue permet à l'auteur de dénoncer les faux-semblants de la vie sociale.

Usbek, qui incarne quant à lui le sérieux philosophique et l'indignation morale, s'attache à une vive critique du fanatisme. En trame de fond, l'idée de « l'esprit éclairé » des Lumières guide la pensée de l'auteur. A un évêque borné et vaniteux, qui se dit guidé par le Saint-Esprit, Usbek répond : « De la manière dont vous avez parlé aujourd'hui, je reconnais que vous avez grand besoin d'être éclairé » (Lettre 101).

De l'esprit des Lois

En 1748, vingt sept ans après le succès des Lettres Persanes, paraît De l'esprit des Lois. Dans cet ouvrage politique, déjà empreint d’un regard sociologique et critique, Montesquieu décrypte les différents types de gouvernement (monarchie, aristocratie, république).

Il y établit entre autres qu’une république ne peut vivre et se maintenir que si elle repose sur ce qu’il appelle la vertu, c'est-à-dire l’amour des lois. Il y aborde plusieurs thèmes dont la question de l'esclavage, ou encore la théorie des climats (selon laquelle le caractère des hommes serait influencé par la température et le climat de la zone géographique dans laquelle ils résident.

Il affirme ainsi dans son traité que « les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards le sont ; ceux des pays froids sont courageux comme le sont les jeunes gens. […] nous sentons bien que les peuples du nord, transportés dans les pays du midi, n'y ont pas fait d'aussi belles actions que leurs compatriotes qui, combattant dans leur propre climat, y jouissent de tout leur courage. »

Mais la part la plus importante du traité reste l'analyse des différentes formes de gouvernement. Il porte un regard neuf sur l'éducation, l'économie et le commerce et insiste sur l'importance de la séparation des pouvoirs.

Il y esquisse, en tant qu'historien, la peinture d'une société plus équilibrée, préférant la gouvernance d'une monarchie tempérée par les lois à celle d'une monarchie absolue. Voltaire voit dans cet ouvrage « les codes de la raison et de la liberté ».

Enfin, après avoir défini les types de régimes politiques, les principes de la monarchie tempérée ou encore le système du gouvernement despotique, Montesquieu s'attarde sur les fondements de la République (au sens antique du terme) :

L'amour de la république, dans une démocratie, est celui de la démocratie ; l'amour de la démocratie est celui de l'égalité. L'amour de la démocratie est encore l'amour de la frugalité. Chacun devant y avoir le même bonheur et les mêmes avantages, y doit goûter les mêmes plaisirs, et former les mêmes espérances […]. L'amour de l'égalité, dans une démocratie, borne l'ambition au seul désir, au seul bonheur de rendre à sa patrie de plus grands services que les autres citoyens.

Livre 5, chap. III
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Violaine Epitalon

Violaine Epitalon

Violaine Epitalon est journaliste, titulaire d'un Master en lettres classiques et en littérature comparée et spécialisée en linguistique, philosophie antique et anecdotes abracadabrantesques.

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