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Marivaux, L'île des esclaves, Scène 1 : commentaire de texte

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Marivaux est l’un des dramaturges les plus connus du XVIIIe siècle. Auteur de nombreuses comédies inspirées du théâtre italien, il explore dans ses pièces la complexité des relations sociales. L’Ile des esclaves se présente comme une utopie. La pièce met en scène une expérimentation sociale, dans laquelle les maîtres prennent la place des esclaves et inversement. Iphicrate, noble athénien, a fait naufrage sur cette île et y découvre, avec son valet Arlequin, un monde inversé. 

La première scène met en place les éléments de l’expérimentation. Iphicrate y perd son pouvoir et Arlequin revendique sa liberté. Comment Marivaux s’appuie-t-il sur la dynamique maître/valet pour questionner, sur le mode comique, la hiérarchie sociale de son époque ?


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C’est ce que nous examinerons en analysant tout d’abord la structure de la scène d’exposition. Nous nous pencherons ensuite sur les personnages du maître et du valet avant d’examiner l’utopie sociale. 

I - Une scène d’exposition construite sur des rebondissements

Marivaux ménage soigneusement ses effets dans une scène d’exposition construite sur une dynamique de rebondissements et différents contrastes. La progression prend la forme de révélations, qui font découvrir au maître, Iphicrate, que sur l’île des esclaves, son pouvoir n’existe plus. Arlequin, à l’inverse, se réjouit de son sort et de sa liberté retrouvée. 

Le cadre et la situation

La première scène tient lieu d’exposition. Marivaux présente au spectateur le cadre de la pièce ainsi que la situation dans laquelle se trouvent ses personnages. L’Ile des esclaves débute par une explication du titre. Ainsi, la troisième réplique évoque la thématique de l’île : « Que deviendrons-nous dans cette île ? », demande Iphicrate. Il précise ensuite qu’il s’agit d’un « naufrage » dont Arlequin et lui sont les seuls rescapés. La première partie de la scène porte sur l’accident, qui a provoqué la mort des autres passagers, même si Iphicrate suggère que certains ont pu réchapper au naufrage et qu’il convient de se lancer à leur recherche.

La seconde partie de la scène introduit une thématique nouvelle. Il ne s’agit pas d’une île ordinaire. C’est une fois encore Iphicrate, dans sa fonction de maître, qui fournit l’information : « nous sommes dans l’île des Esclaves ». Cette découverte, qui n’est tout d’abord qu’une hypothèse, suscite chez lui l’envie de fuir, car il craint de « ne jamais revoir Athènes ». Pour les besoins de l’exposition, Iphicrate apparaît comme parfaitement renseigné sur le lieu de son naufrage. Il est en mesure d’expliquer à Arlequin, et aux spectateurs, que la coutume des insulaires « est de tuer tous les maîtres qu’ils rencontrent, ou de les jeter dans l’esclavage. »

Marivaux met donc en place un cadre intemporel, inspiré de la Grèce antique, mais renvoyant à la hiérarchie sociale de l’Ancien régime. Le lieu est imaginaire, parfaitement adapté pour une pièce qui relève de l’utopie.

Des réactions contrastées

La scène se distingue par sa dynamique interne, qui oppose l’attitude et les réactions d’Arlequin à celles de son maître. Comme nous venons de le voir, Iphicrate craint d’être tué ou réduit en esclavage par les insulaires. Le spectateur comprend donc la raison de son découragement au début de la scène, à l’ouverture du rideau, où « Iphicrate s’avance tristement sur le théâtre » tout en soupirant, comme nous l’indique la première didascalie. A l’inverse, son valet se réjouit d’avoir sauvé une bouteille de vin du naufrage. Il s’amuse d’ailleurs à augmenter les angoisses de son maître en affirmant : « Nous deviendrons maigres, étiques, et puis morts de faim. »

Lorsqu’il apprend par la bouche d’Iphicrate qu’il a fait naufrage sur l’île des esclaves, Arlequin se réjouit de la situation. Loin de sombrer dans la dépression, contrairement à Iphicrate, ou à craindre pour sa vie, il met en avant « la drôle d’aventure » qui est la leur. La dernière partie de la scène montre les premiers instants de l’inversion des rôles : « je vous plains, par ma foi, mais je ne saurais m’empêcher d’en rire. » Le dialogue avec Iphicrate illustre le renversement progressif de situation, jusqu’à la phrase finale : « je ne t’obéis plus, prends-y garde. »

Fonction des intermèdes comiques

Marivaux a introduit dans sa scène d’exposition différents intermèdes comiques qui contribuent à donner le ton de la pièce tout en évitant que l’épisode initial apparaisse trop noir. Dès le début, Arlequin se présente avec une bouteille de vin. Cette dernière prend une importance particulière dans la deuxième partie de la scène. Arlequin fait la fête et se moque de son maître. Le vin lui permet de dépasser plus facilement les barrières sociales. Il se rit d’Iphicrate, refuse de lui obéir, fait semblant d’être épuisé, puis finit par chanter une ritournelle comique.

Une courte tirade marque la séparation d’Iphicrate et d’Arlequin. Alors que l’action était jusque-là dirigée par le maître, l’esclave décide de le laisser à son sort. La scène s’achève sur une course poursuite : « Iphicrate, au désespoir, courant après lui l’épée à la main. » Là encore, la scène gagne en mouvement, alors qu’Arlequin vient de faire une leçon de morale à Iphicrate. L’agitation du maître contraste avec le calme du valet.

*

Marivaux nous présente une scène d’exposition dynamique, qui s’appuie sur les oppositions entre les archétypes théâtraux du maître et du valet. Le sujet est certes sérieux, mais le dramaturge avertit son spectateur qu’il assiste à une comédie : il introduit des éléments de farce, du comique de langue et de geste. Les échanges sont brefs et vivants. L’objectif est de faire réfléchir, mais surtout de divertir.

II - Le maître et le valet : un duo théâtral comique

A bien des égards, l’échange entre Arlequin et Iphicrate donne l’impression d’être emprunté à une farce. D’ailleurs, la figure d’Arlequin, valet malicieux, est emprunté à la Commedia dell’arte. Marivaux ne recherche à aucun moment la cohérence temporelle et mélange volontiers les époques, en plaçant l’intrigue dans l’Antiquité. Toujours est-il qu’il nous propose ici une variation sur la dispute de deux figures clés de la comédie, le maître et le valet.

Le maître, figure du pouvoir

Le théâtre de Marivaux s’appuie souvent sur une analyse fine de la psychologie des personnages. Mais la scène d’exposition part tout d’abord des stéréotypes, avant de nuancer le caractère d’Arlequin et d’Iphicrate. Placé dans une situation délicate, où il craint pour sa vie et où son pouvoir est remis en cause, le maître tente de reprendre pied en imposant son savoir et sa volonté à son valet. C’est lui qui prend les décisions dans la première moitié de la scène, avant qu’Arlequin, ayant goûté au vin, refuse d’avancer pour tenter de retrouver les autres naufragés. 

Le dialogue suit une certaine gradation. Le maître est d’abord élégant, bien élevé, voire séducteur : « je ne te comprends point, mon cher Arlequin. » Mais la situation inattendue dans laquelle il se trouve et l’insolence du valet finissent par lui faire perdre patience : « Misérable, tu ne mérites pas de vivre. » Le premier énoncé est poli, mais marque l’assurance, ainsi que la hiérarchie sociale, à travers le tutoiement. Le langage d’Iphicrate reflète son habitude de commander et surtout de s’imposer. Mais le valet n’est pas dupe, puisqu’il dit : « vos compliments me charment. » Mais aussi : « vous avez coutume de m’en faire à coups de gourdin ». 

Comme le souligne Arlequin, « le gourdin est dans la chaloupe » et le maître a perdu son pouvoir. Le valet n’est plus disposé à se faire traiter « d’esclave insolent » s’il n’obéit pas. Il récuse cette « langue d’Athènes », langue du pouvoir et des abus de pouvoir qui culmine dans la condamnation finale.

Le valet, contestataire par nature

Le valet de théâtre est contestataire par nature. Il aime à contrecarrer le pouvoir de son maître et jouer avec les limites de ce pouvoir. Souvent, il teste la tolérance du maître et se révèle impertinent. C’est le caractère des valets du théâtre italien, mais aussi des valets de Molière. 

Arlequin apparaît plutôt passif dans la première partie de la scène. Il laisse l’initiative à Iphicrate et, comme nous l’avons vu dans la première partie, c’est le maître qui apporte l’information. La connaissance est en effet un des ressorts du pouvoir et le valet apparaît comme celui qui pose des questions, car il n’a pas les clés de la situation. Une fois qu’il a compris que les mœurs des insulaires lui offrent un avantage sur son maître, il adopte tout d’abord une attitude de résistance passive, en refusant de suivre Iphicrate et en prétextant la fatigue. A la fin de la scène, il s’oppose ouvertement à la volonté de son maître et entame sa transformation, dans le cadre de l’utopie sociale.

En d’autres termes, Marivaux confère à Arlequin les traits caractéristiques du valet de comédie contestataire, qui aime se moquer de son maître et se réjouit de son mauvais sort. Les valets ont aussi la réputation d’être des ivrognes et la thématique a son importance dans la scène, à travers l’accessoire de la bouteille de vin. Mais le dramaturge entend aussi faire évoluer son personnage et affiner sa psychologie, en montrant, dans les dernières répliques, qu’Arlequin est aussi capable d’une volonté propre. « Dans le pays d’Athènes, j’étais ton esclave », explique-t-il, suggérant que cette position appartient au passé et surtout, à un autre lieu.

Le conflit de pouvoir

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La dynamique de la scène relève donc d’un conflit de pouvoir. Les relations sont tout d’abord contraintes. Elles le sont d’ailleurs doublement, à la fois par la tradition théâtrale et par les conventions sociales. 

L’objectif d’Iphicrate, au fil du dialogue, est de ramener Arlequin à la raison. Le maître considère que son valet s’égare. Il utilise différents arguments, dont l’amour et la nécessité : « Ne sais-tu pas que je t’aime ? » et « Mais j’ai besoin d’eux, moi ». Comme les arguments semblent de peu de poids, il reproche à Arlequin son insolence et se réfugie dans la colère. L’impuissance d’Iphicrate est de plus en plus apparente au fil de la scène.

Concernant Arlequin, le spectateur assiste à une sorte de conquête du pouvoir. « Mon cher patron » répond à « Mon cher Arlequin ». Le valet cherche à se situer dans une relation d’égalité. Le passage du vouvoiement au tutoiement symbolise cette avancée. La transition est d’ailleurs brutale : « Ah ah, vous parlez la langue d’Athènes, mauvais jargon que je n’entends plus. » Cette phrase est la dernière à utiliser le vouvoiement. Puis, à la réplique suivante, on note le tutoiement : « Dans le pays d’Athènes, j’étais ton esclave, tu me traitais comme un pauvre animal, et tu disais que cela était juste… »

Les didascalies jouent un rôle majeur dans la mise en image de ce conflit et de son évolution. Ainsi, les indications concernant Iphicrate évoquent les états d’âme du maître et montrent qu’il perd progressivement son ascendant. Il passe de l’émotion (« un peu ému ») au désespoir, dans la dernière didascalie de la scène. Marivaux veille donc à une traduction théâtrale des émotions du maître.

*

Le dramaturge s’appuie sur des types théâtraux pour construire une scène dont l’enjeu est le pouvoir. Alors que le maître perd peu à peu ses attributs et sombre dans le désespoir, le valet dépasse les réactions stéréotypées pour développer une conduite autonome. 

III - L’utopie de l’île au service d’une expérimentation sociale

Nous avons vu que la scène emprunte des éléments à la farce. Mais l’opposition entre Arlequin et Iphicrate permet surtout d’annoncer le renversement de situation et les enjeux de l’inversion sociale. L’utopie sert en quelque sorte de lieu privilégié pour l’expérimentation et la scène apparaît comme subversive à plus d’un titre. 

La subversion du pouvoir

Sur quoi repose le pouvoir d’Iphicrate ? Principalement sur un ensemble de conventions sociales. C’est parce que le valet accepte le pouvoir du maître que ce dernier peut l’imposer. À partir du moment où Arlequin cesse de se voir comme un valet, la transformation peut débuter. Il est donc essentiel que la première scène s’appuie sur des stéréotypes, comme ceux de la paresse ou de l’ivrognerie du valet. C’est ce qui va permettre de montrer, au fil de la pièce, qu’il s’agit d’idées reçues.

Mais le pouvoir du maître repose aussi, nous l’avons vu, sur la connaissance, ou encore, comme le souligne Arlequin, sur le « gourdin », symbole de la force et du châtiment. Or, ce pouvoir n’existe plus, puisque « le gourdin est dans la chaloupe ». L’esclave identifie donc un premier élément de libération. Il perce à jour dans la foulée l’hypocrisie paternaliste du maître, qui évoque leur relation comme une « amitié » : « les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules, et cela est mal placé. »

Néanmoins, la scène n’est pas à proprement parler un éloge du renversement des rôles. Le cadre improbable de la pièce apparaît d’emblée, dans la scène d’exposition, comme une utopie. C’est dire le caractère virtuel de la subversion du pouvoir.

La subversion du langage

Arlequin parvient à prendre progressivement plus de place dans le discours théâtral. Alors que c’est Iphicrate qui parle le plus au début de la scène, le valet fait peu à peu jeu égal. C’est lui qui assume la leçon finale sous la forme d’une courte tirade. Or, le pouvoir d’Iphicrate passe aussi par la parole. Le maître est perdant, là aussi, et Arlequin récuse la « langue d’Athènes ». 

Pour annoncer son utopie et le renversement social, Marivaux brouille volontairement le langage. Les mots sont utilisés différemment. Iphicrate, déstabilisé par la conduite d’Arlequin, ne semble plus très sûr de leur signification : « Méconnais-tu ton maître, et n’es-tu plus mon esclave ? »

Arlequin joue d’ailleurs avec ces mots et leur donne en apparence un autre sens, sans qu’il soit possible d’affirmer si cette utilisation détournée est consciente ou pas : « Adieu, mon ami, je vais trouver mes camarades et tes maîtres ». 

De l’esclave au philosophe ?

La transformation d’Arlequin est ambivalente. La scène d’exposition annonce de ce point de vue le dénouement de la pièce, qui restaure l’ordre social. Marivaux envisage certes une inversion des rôles, mais il le fait dans le cadre d’une comédie. Le personnage du valet est l’un des ressorts principaux du comique, de sorte que dans sa tirade à caractère philosophique, il n’est pas forcément à prendre au sérieux, même si Marivaux lui prête des propos sentencieux. 

La tirade contient des vérités générales peu fouillées, comme « les hommes ne valent rien », mais aussi des réflexions qui ne sont pas sans rappeler Pascal, sur le rapport entre la justice et le pouvoir : « tu disais que cela était juste, parce que tu étais le plus fort ». On note également des effets rhétoriques, comme la répétition de « mieux » ou de « plus » pour souligner la structure de l’argumentation.

Parfois porte-parole de Marivaux, le valet philosophe à ses heures, mais il participe surtout au comique de caractère, par exemple à travers la bouteille de vin et dans les allitérations de la chanson : « divin » (deux fois), « vogue » (quatre fois). De même, les onomatopées rappellent la farce : « Hu ! Hu ! Hu ! » et « Ah ! Ah! Ah ! »

Conclusion

Dans L’Ile des esclaves, Marivaux explore la hiérarchie sociale de son temps. Il choisit de s’appuyer sur le duo comique maître / valet. L’exposition de cette courte pièce présente la révolte d’un esclave : le mécanisme d’inversion sociale est non seulement expliqué par Iphicrate, mais aussi mis en scène, à travers l’évolution du personnage d’Arlequin. 

Mais Marivaux souhaite surtout inviter les spectateurs à une réflexion sur les relations entre les puissants et ceux qui sont au bas de l’échelle sociale. Il n’appelle pas à la révolte ou au renversement de l’ordre établi. A la fin de la pièce, chacun retrouve sa place. Arlequin découvre qu’il n’est pas fait pour gouverner, tandis qu’Iphicrate comprend qu’il a mal agi. 

Pour l’auteur, il s’agit donc surtout de questionner la manière dont est exercé le pouvoir et d’appeler à davantage d’humanité.

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