La langue française

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« Contre le pseudo bilinguisme et pour un vrai plurilinguisme ! » : les propositions de Fabien Roussel sur la langue française

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L’écriture inclusive, la place de l’anglais dans l’administration, la défense des langues régionales… autant de sujets qui concernent la langue française et sur lesquels certains candidats à la présidentielle ont déjà pris position. Dans le cadre de l'élection Présidentielle de 2022, nous avons donc contacté les principaux partis afin de les questionner plus en détail sur ces thèmes fondamentaux. Aujourd’hui, l’équipe de campagne de Fabien Roussel (PCF) a accepté de nous répondre en son nom.

LA LANGUE FRANÇAISE. - Lors du discours au sommet de la francophonie, prononcé par Emmanuel Macron à  Erevan en octobre 2018, notre Président a affirmé que la francophonie devait être un lieu de « reconquête » (elle doit être « féministe » mais aussi ouverte au plurilinguisme). Partagez-vous  ce point de vue ? 

Fabien ROUSSEL. - Le français est une des principales langues parlées dans le monde. Sa diffusion hors de France remonte à loin. Au Siècle des lumières, et pendant longtemps, elle fut la langue des diplomates et des lettrés. Mais c’est aussi et surtout un héritage de l’histoire de la colonisation, depuis le  commerce triangulaire des esclaves, jusqu’aux luttes du XXe siècle, des peuples pour leur indépendance. Ce fut une histoire terrible, qui a entraîné beaucoup de violence et de souffrances et qui n’est pas achevée. Mais comme le dit le poète Léopold Sédar Senghor, la langue française est un butin que les peuples ont pris au colonisateur. Aujourd’hui, la francophonie constitue un espace culturel qui concerne plus de 80 pays. Il y a plus de gens qui parlent le français hors de France qu’en France, notamment en Afrique. D’après les estimations de l’OIF, à l’horizon 2050, 750 millions de personnes devraient parler le français dans le monde.  

Pour votre part, quelle définition donneriez-vous à la francophonie ?

Pour nous, la francophonie ne doit pas être un prétexte pour essayer de maintenir des rapports  néocoloniaux. Le rayonnement de la France dans le monde, ce n’est pas d’envoyer des troupes pour protéger les intérêts des grandes entreprises qui exploitent le pétrole, l’uranium, ou d’autres minerais. La poursuite de cette politique néocoloniale ne peut que faire grandir les sentiments anti français dans ces pays. Le rayonnement de la France exigerait au contraire de donner la priorité à  une vraie coopération, dans le respect de la souveraineté des peuples, pour l’aide au développement, pour la santé, la culture. 

« Emmanuel Macron est sans doute celui qui a favorisé, comme aucun autre avant lui, l’envahissement de l’anglais. »

Depuis 2017, Emmanuel Macron a mis en place des initiatives pour renforcer la francophonie  Quel bilan faites-vous de ce quinquennat sur ce sujet ? 

Nous avons suivi avec attention les annonces qui ont été faites, comme celle de la création d’une  Cité internationale de la francophonie à Villers-Cotterêts. Le Dictionnaire des francophones,  dictionnaire participatif auquel contribuent des chercheurs et des universitaires de tous les  continents, sur une plateforme numérique accessible au public, nous paraît une bonne initiative.  Elle montre déjà la vitalité du français dans le monde. Avec la prise en compte de mots venus du  Québec, d’Afrique, de Suisse, de Belgique, on double quasiment le nombre de mots par rapport aux dictionnaires habituels. On s’aperçoit ainsi que le français est d’une grande richesse et d’une grande diversité.

« En même temps », selon la formule qu’affectionne Emmanuel Macron, ce président est sans doute celui qui a favorisé, comme aucun autre avant lui, l’envahissement de l’anglais. Non pas l’anglais de Shakespeare, mais un anglais appauvri, le « basic English » du marché capitaliste mondialisé. Ce que certains appellent le « globish ». Il s’est en effet rallié dans de nombreuses occasions à la  langue des affaires. 

La place laissée à l’anglais est, selon vous, la grande erreur d’Emmanuel Macron ?

Non seulement, il n’a rien fait pour faire respecter la loi Toubon qui est quotidiennement foulée aux  pieds dans le commerce, la télévision, la publicité, mais il a donné plus d’une fois le mauvais  exemple. N’est-il pas le président qui entendait faire de la France une « start-up nation » ? C’est une stratégie délibérée pour que les Français se mettent à l’heure de la concurrence capitaliste mondiale, quitte à y perdre leur latin, si on peut dire, et une partie de leur âme.

Ce ralliement au tout anglais pose un problème majeur de démocratie. Dans les sociétés, publiques ou privées, où la direction essaye d’imposer l’anglais comme langue de communication interne à l’entreprise, cela introduit une discrimination et une inégalité entre salariés. Au-delà de cet aspect très important, c’est une forme d’aliénation de notre identité culturelle et linguistique. On aboutit d’ailleurs à une situation absurde quand des entreprises, voire des institutions publiques ou des collectivités, se mettent, par une sorte de snobisme, à vouloir communiquer dans un langage qui devient incompréhensible pour  une partie de la population... ça frise même souvent le ridicule. On pourrait citer de nombreux exemples. Pensez par exemple au slogan de la Poste : « My French Bank ! » 

En effet, bien que le français soit la troisième langue la plus parlée au monde, l'anglais semble s'immiscer toujours davantage dans les institutions et dans l'administration…

L’article 2 de la Constitution précise que le français est la langue de la République ! Il serait temps  d’agir en conséquence et de réagir contre cette tendance mortifère pour la langue française. Quand nos amis québécois, par exemple, viennent en France, ils sont souvent catastrophés de voir comment les Français ont tendance à oublier leur langue au profit d’une sorte de nouveau patois franco-anglais, ce que l’écrivain Alain Borer nomme le « chiac » d’après le patois parlé au Nouveau Brunswick, qui n’est ni vraiment de l’anglais, ni vraiment du français.

J’insiste, le problème ne vient pas de l’anglais qui est une grande langue et qui mériterait d’être  sérieusement appris. Non, le problème tient au comportement de ceux qui se prétendent les élites de ce pays et qui par veulerie se soumettent à ce pseudo-anglais du commerce international. Ce qu’ils veulent nous imposer c’est une caricature de bilinguisme. Un pauvre bilinguisme. 

Quelle alternative proposez-vous face à ce constat ?

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La première chose à faire, c’est déjà de promouvoir ici et maintenant l’apprentissage du français. Maîtriser sa propre langue, c’est apprendre à s’exprimer et pouvoir mieux se faire entendre. Ne pas maîtriser sa propre langue, c’est bien sûr invalidant. Aujourd’hui, quand vous  envoyez un CV truffé de fautes d’orthographe, c’est souvent un motif suffisant pour vous faire recaler. Et pour les jeunes des quartiers populaires, pour les enfants d’ouvriers, qu’ils soient d’origine immigrée ou pas, apprendre le français est donc, à mes yeux, une priorité, je dirais un combat de classe pour la justice sociale et l’égalité.

Dans le même temps, nous sommes pour l’apprentissage des langues étrangères. L’anglais, mais pas seulement : l’allemand, l’espagnol, l’italien, le russe, le chinois, l’arabe… Le linguiste Claude  Hagège dit qu’il faudrait pouvoir parler au moins trois langues. Non seulement pour mieux  communiquer, mais aussi parce que cela favorise l’ouverture d’esprit aux autres. Face aux replis  nationalistes et identitaires que l’on voit un peu partout, ce serait bien nécessaire. Contre le pseudo bilinguisme, donc, et pour un vrai plurilinguisme, un véritable enseignement des langues.  

Quelle stratégie adopteriez-vous en ce qui concerne l'usage des langues régionales (basque,  breton, catalan, occitan, créole, etc.) afin de les protéger d'une éventuelle disparition ?

Loin de diviser la nation, les langues régionales témoignent de son histoire et de la diversité qui la caractérise. Elles sont un élément de la richesse de son patrimoine culturel. Marcel Cachin, qui fut l’un des fondateurs de notre parti et le directeur de  l’Humanité, fut un des premiers défenseurs de la langue bretonne…

Par contre, nous sommes interrogatifs sur la question des écoles dites immersives, où tous les  enseignements sont censés se faire dans la langue régionale. Ce sont des écoles de statut privé, ce  qui pose déjà le problème de leur financement. Mais cela risque en plus d’entraîner une rupture d’égalité. Tous les petits Français devraient avoir acquis les bases en français. L’enseignement général doit se faire en français. Et cela ne vaut pas que pour le primaire ou le  secondaire. Nous sommes pareillement opposés à la loi Fioraso qui a ouvert la possibilité de  dispenser des enseignements entièrement en anglais dans l’enseignement supérieur. Par contre nous pensons que l’enseignement des langues régionales devrait être accessible à tous, dans les écoles publiques des régions concernées. 

Valérie Pécresse affirme être contre l'usage de l'écriture inclusive. Partagez-vous sa prise de  position ? 

Valérie Pécresse n’est sans doute pas la référence en matière de féminisme... De quoi parle-t-on ? L'écriture inclusive désigne l'ensemble des attentions graphiques et syntaxiques permettant de n'exclure personne pour des motifs de sexe, d'âge, d'origine, d'orientation sexuelle ou d'identité de genre. On l'emploie souvent pour évoquer l'égalité des représentations entre les  femmes et les hommes : il s'agira par exemple d'accorder en genre les noms de fonctions, grades, métiers et titres, ou d'user du féminin et du masculin, que ce soit par l’énumération par ordre alphabétique, l’usage d’un point médian, ou le recours aux termes épicènes.

Dès lors, comment les politiques publiques, qui doivent être l’expression du général, ont pu si  longtemps se passer de cette attention particulière ? En réalité des habitudes inclusives sont prises et très ancrées aujourd’hui même par ceux qui entendent combattre l’écriture inclusive. Tous les élus confondus commenceront leurs discours par  un « mesdames et messieurs », expression à présent très consacrée, signifiant bien une adresse à toutes et tous et non pas aux seuls hommes de l’assistance.

Quant à « l'expression française officielle » dont une vague conservatrice voudrait être  pourfendeuse, elle n'existe tout simplement pas ! L'Académie française, par exemple, que d’aucuns peuvent qualifier d’autorité, n'est pas une « autorité normative ». Sa mission est seulement de « contribuer à titre non lucratif au perfectionnement et au rayonnement des lettres ». Mais nous le savons, face à tout changement, il y a toujours des réticences. Surtout quand il s’agit  de rendre les femmes visibles.

Selon vous, quel rôle joue l’apprentissage du français, des langues régionales, mais aussi des langues anciennes (latin et grec) dans l’éducation ? 

L’apprentissage des langues anciennes faisait partie de ce qu’on appelait autrefois les humanités. Il a beaucoup reculé sous l’effet des politiques d’austérité qui ont affaibli l’éducation nationale, depuis tant d’années… En fait,  cet enseignement est utile. Connaître un peu le latin et le grec est évidemment précieux pour mieux comprendre le français, son origine, sa formation…

On dit souvent que l’un des handicaps du français serait sa difficulté (que devrait-on dire alors du mandarin qui est parlé par un milliard de personnes !…). Mais en vérité le français doit une grande part de son rayonnement au fait que c’est non seulement une langue parlée, dans une grande diversité d’accents et de « variances », comme disait le poète québécois Gaston Miron. Remettre l’apprentissage de la langue au centre  de l’effort d’éducation suppose que tous les enfants qui le souhaitent puissent aussi accéder à la découverte de ces langues qui font partie de notre histoire et de notre culture et qui ont joué un tel rôle dans la formation de notre littérature. 

« Agir pour la défense du livre et de la lecture nous paraît devoir être en effet une grande cause. »

La littérature française est donc à vos yeux un important vecteur d’apprentissage et de diffusion de la langue. 

Oui, et ce dernier aspect est loin d’être secondaire. La langue française tire son influence de sa grande tradition écrite, d’une grande littérature, non seulement française mais francophone. Agir pour la défense du livre et de la lecture nous paraît devoir être en effet une grande cause. Or ce qui se passe dans ce  domaine est plus que préoccupant. On vient de nous annoncer que Vincent Bolloré, après avoir mis la main sur Editis, le numéro deux de l’édition française, vient de racheter Hachette au groupe Lagardère. 

Quand on connaît les engagements de Bolloré et sa proximité avec un homme comme Zemmour, on ne peut qu’être inquiet pour ce que cela risque d’entraîner. Que la presse et l’édition en France soient entre les mains de quelques milliardaires, cela constitue une menace pour le pluralisme et la liberté d’expression. En tant que candidat communiste, je m’engage à lutter pour la défense de la liberté de pensée et  d’expression qui est aujourd’hui remise en cause.

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Violaine Epitalon

Violaine Epitalon est journaliste, titulaire d'un Master en lettres classiques et en littérature comparée et spécialisée en linguistique, philosophie antique et anecdotes abracadabrantesques.

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Sujets :  Présidentielle 2022

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