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Orhan Pamuk, Les nuits de la peste : quand l’espoir naît des épidémies

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Orhan Pamuk est considéré comme l’auteur turc contemporain le plus célèbre dans le monde, notamment depuis son obtention du prix Nobel de littérature en 2006. À la suite de la publication en 2016 de La Femme aux cheveux roux (Gallimard) — court roman aux accents de fable sociale — l’auteur revient avec Les nuits de la peste, récit historique de pas moins de 688 pages. Publié chez Gallimard, il a été traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes.

Dans La Maison du Silence (Gallimard, 1988), l’auteur turc évoquait déjà la peste et ses conséquences historiques multiples, citant l’exemple de Cortez qui vainquit les Aztèques grâce à l’arrivée de la maladie en Amérique. Dans ce dernier roman, il semblerait qu’Orhan Pamuk assouvisse enfin son intérêt pour les pandémies et leur capacité à bouleverser le monde, créant de toutes pièces une île fictive, Mingher, située en Méditerranée orientale, où une épidémie de peste fait rage au début du XXe siècle, le déclin de l’Empire Ottoman en filigrane.

En 1901, quand un bateau à vapeur parti d'Istanbul, après quatre jours de navigation vers le sud, crachant des panaches de fumée noire et laissant derrière lui l'île de Rhodes pour entrer dans ces eaux méridionales riches en périls et en orages, continuait sa course encore une demi-journée en direction d'Alexandrie, ses passagers pouvaient apercevoir les tours élancées de la Forteresse d'Arkaz, sur l'île de Mingher.

Le romancier s’amuse à mettre en scène l’arrivée à Mingher d’un jeune médecin ottoman, le docteur Nuri, fraîchement marié à la nièce du Sultan Abdülhamid, Pakize. Alors que le médecin découvre l’ampleur de l’épidémie, et se débat face aux difficultés d'imposer des mesures sanitaires au milieu des tumultes politiques entre orthodoxes et musulmans, la jeune Pakize relate les faits dans de longues lettres adressées à sa sœur, formant le fil conducteur de cette fresque historique fictive. 

La jeune sultane devient ainsi la personnification de l’écrivain lui-même, enfermé dans son château aux allures de panoptique surplombant un monde ottoman en pleine décrépitude. Au milieu de l’atmosphère funeste du récit, elle y consigne les soubresauts d’humanité dont elle est témoin, et s’autorise à relater les élans amoureux de certains protagonistes, tout en décrivant avec ferveur les beautés méditerranéennes de l’île de Mingher.

[…] un homme qui traînait seul au milieu de la foule et qui, sans malle, sans panier, sans billet, sans allure, ressemblait plus à un badaud qu’à un voyageur, s’écroula devant les douanes avant d’être secoué de panique, comme terrassé par une fièvre délirante. Il gisait là, silhouette imprécise sous la faible lueur des lampes à huile. Des pompiers qui circulaient parmi la foule coururent vers le malade, les gens se dispersèrent. D’autres au contraire, croyant qu’on avait attrapé et bastonnait le diable qui semait la peste en ville au moyen de cadavres de rats, accoururent au spectacle.

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Orhan Pamuk, avec le fourmillement caractéristique de son écriture, décrit les conséquences terribles de la peste à l’époque où la médecine moderne en était qu’à ses balbutiements. Peu à peu, le récit se change, de manière subtile, en un thriller politique fait d’assassinats, de coups d’Etats et de complots. La Peste d’Albert Camus constituait une allégorie de l’occupation du pouvoir nazi ; Orhan Pamuk fait des Nuits de la peste une critique acerbe du pouvoir ottoman, et, de manière à peine voilée, de la Turquie moderne.

Ajoutons également que c’est à compter de la « liberté » [la chute de l’Empire Ottoman] que l’assassinat d’écrivains et de journalistes en pleine rue, avec la complicité plus ou moins directe de l’État, devint peu à peu une habitude, sinon une tradition à Istanbul, tradition qui perdure depuis plus d’un siècle.

Michel Houellebecq, dans une lettre, estimait qu’après l’épidémie de Covid-19 « tout restera exactement pareil », s’opposant à l’idée commune selon laquelle « rien ne serait plus comme avant ». Dans une interview sur France Culture, Orhan Pamuk, quant à lui, rappelle que toute pandémie permet l’émergence d’un désir d’une nouvelle vie, et suscite, in fine, l’espoir des jours meilleurs. 

Cet espoir fait son apparition dans le roman avec l’émergence romantique d’une véritable Nation minghérienne, solution miraculeuse à cette épidémie de peste qui n’en finit pas. C’est ainsi qu’Orhan Pamuk confirme sa capacité à mettre en miroir, dans les interstices de la narration, le passé et le présent, l’Orient et l’Occident, les destins individuels et leurs répercussions sur l’Histoire, pour former un théâtre dont le dénouement ne peut que nous interroger sur celui de l’épidémie de Covid-19, qui reste encore à écrire…

Acheter le livre

« Les Nuits de la peste » (Veba geceleri), d’Orhan Pamuk, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Gallimard, « Du monde entier », 688 p., 25 €, numérique 18 €.

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Nicolas Le Roux

Nicolas est le fondateur du site. Passionné de littérature, il publie de temps en temps des critiques littéraires.

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Sujets :  critique littéraire

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