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Le Service du Dictionnaire à l'Académie française : « Au service des académiciens et de la langue »

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Nous avons rencontré Sophie Tonolo, rédactrice lexicographe au Service du Dictionnaire qui travaille avec les académiciens à la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française. Cet entretien est l’occasion d’apprendre comment fonctionnent le Service et la Commission du Dictionnaire. Nous revenons sur les étapes de rédaction d’un article de dictionnaire, et sur la vision de la langue qui préside aux travaux de l’Académie.

LA LANGUE FRANÇAISE. - Pouvez-vous présenter l’histoire du Service du Dictionnaire ?

Sophie TONOLO. - Le Service a été créé au moment où Maurice Druon (1918-2009) a remis le projet de la 9e édition sur la table, en 1986 [la 8e édition date de 1935]. Il comptait alors trois ou quatre rédacteurs ou rédactrices lexicographes. Il en compte aujourd’hui une dizaine. Ce sont des agrégés de lettres modernes, classiques et de grammaire, et il y a toujours au moins un agrégé de sciences – nous en comptons deux depuis quelque temps. C’est la première fois qu'une édition du Dictionnaire n’est pas entièrement fabriquée par les académiciens.

« Nous sommes au service des académiciens, au service de la langue et au service de ce projet lexicographique qui traverse les siècles. »

Quel est le rôle des rédacteurs et rédactrices lexicographes ?

Nous sommes là pour préparer les textes des articles dans l'esprit de continuité des éditions précédentes. Le Dictionnaire de l'Académie est si singulier qu'il y a une part d’imprégnation et d'apprentissage : il faut lire et connaître les préfaces des éditions précédentes et saisir les principes qui président à la rédaction de ces éditions. C'est pour cela qu’il faut généralement deux ans pour se former à cette manière de rédiger et à cette vision de la langue – il y en a d'autres – qui dure, qui s'est installée dans le temps long. Nous sommes au service des académiciens, au service de la langue et au service de ce projet lexicographique qui traverse les siècles.

Un des principes de rédaction – outre la clarté et l'élégance qui sont les plus importants – est de s'efforcer de fournir la définition la plus simple, et de ne pas réutiliser des mots qui nécessitent eux-mêmes qu'on aille voir leur définition dans le dictionnaire. Autrement dit, il ne faut pas aller de jargon en jargon, ce que certains dictionnaires n’évitent pas. Nous faisons le plus possible en sorte que la définition soit accessible à tout le monde.

Quelles sont les étapes de préparation d’un article du Dictionnaire ?

Lorsqu’un rédacteur lexicographe a terminé la première ébauche d’un article, à l’aide de sources publiées et de sources en ligne, celui-ci est relu de manière collégiale, le plus souvent par trois de ses collègues. S'il s'agit d'un terme scientifique, l’article passe par les fourches caudines du rédacteur lexicographe scientifique. Il est ensuite relu par notre lectrice typographe, et soumis à la Commission du Dictionnaire. Les textes passent donc d’œil en œil, ou d’esprit en esprit. De conscience en conscience. L’article décante, et il ne faut pas avoir d'orgueil du texte.

Il faut aussi être très au fait de ses propres recherches pour pouvoir restituer le processus d’élaboration au moment des discussions. Nous utilisons des classeurs pour collecter tout ce qui a justifié les choix de l'article. Ce sont ces classeurs qui permettent aux deux personnes qui vont présenter les articles aux académiciens d'étayer les propositions.

La définition d’un mot sur le site internet du Dictionnaire de l’Académie française est donc le fruit d’un travail collectif. C’est exactement comme dans les ateliers d’artistes, où l'ébauche de dessins, les multiples modifications puis le travail de l’artiste aboutissent à l'œuvre finale.

« Les textes des articles sont lus à haute voix. Quand les académiciens disent d’une définition qu’elle ne leur paraît pas très claire ou qu’elle leur semble inélégante, c’est aussi un sentiment à l'oreille. »

Pouvez-vous présenter la Commission du Dictionnaire ?

Les académiciens examinent les articles selon un processus en deux lectures. Une première version est proposée par les rédacteurs lexicographes à une douzaine d’académiciens chaque jeudi matin. Ce sont eux qui forment la Commission du Dictionnaire, et ils statuent en première lecture sur les textes, proposent des amendements, des modifications. D’ailleurs, et cela je crois n’a lieu nulle part ailleurs dans les services des éditeurs de dictionnaires, les textes des articles sont lus à haute voix. Donc on entend la langue. Quand les académiciens disent d’une définition qu’elle ne leur paraît pas très claire ou qu’elle leur semble inélégante, c’est aussi un sentiment à l'oreille. Une reprise est alors faite par des rédacteurs du Service pour proposer une deuxième version, et les académiciens entament une deuxième lecture.

L’histoire de la langue a donc beaucoup d’importance dans l’élaboration actuelle du Dictionnaire ?

Le point de vue de l’Académie est un point de vue qui met en perspective la langue. C'est ce qui fait que le Dictionnaire fait autorité et que des locuteurs se tournent vers cette institution en cas de polémique linguistique, parfois d'ailleurs un peu à contrecœur, en disant que l'Académie française est une institution conservatrice. Mais elle délivre une connaissance sur la langue informée de son histoire, et c’est pour cette raison qu’elle existe toujours. Le site internet est fait de telle sorte qu'on peut comparer les éditions du Dictionnaire depuis la première en 1694, et avoir d’emblée accès à l’histoire de la langue.

Quelle a été votre formation ?

Je suis agrégée de lettres modernes, docteure en langue et littérature françaises du XVIIᵉ siècle. J'ai commencé un doctorat sur le genre de l’épître en vers quand j'ai commencé comme enseignante en collège et lycée car j’avais besoin de nourrir mon expérience de terrain d’une réflexion approfondie sur la littérature et la langue.

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Je suis arrivée en 2005 au Service du Dictionnaire. Ce virage a plutôt été un retour à la langue ; étant spécialiste de littérature du XVIIᵉ siècle, il a eu pour moi un caractère d'évidence. Plusieurs rédacteurs du Service sont d’ailleurs spécialistes du XVIIe siècle. Ce lien entre le Service du Dictionnaire et le XVIIe siècle n’est pas un hasard : dans les statuts qui définissent les missions de l'Académie lors de sa création en 1635, l’article 26 mentionne la confection d'un dictionnaire, d'une grammaire, d’une rhétorique et d’une poétique ; or les dix-septièmistes, dans leurs recherches, sont forcément confrontés à la question de la langue car ils étudient une période où les auteurs travaillent en partie à son perfectionnement.

« Pour ne pas tomber dans l’encyclopédisme, il faut tenir la perspective de la langue commune et résister au morcellement de la spécialisation, qui n'est pas l'esprit du dictionnaire. »

Êtes-vous amenée à travailler à l’enrichissement de la langue française ?

Je fais partie, avec trois de mes collègues, de la Commission d'enrichissement de la langue française, présidée par l’académicien Frédéric Vitoux, produit de la loi Toubon (1994), qui propose des équivalents français aux termes qui arrivent dans notre langue et désignent des réalités nouvelles, notamment scientifiques et techniques. Je représente donc l’Académie française au sein d’une vingtaine de groupes d'experts qui, sollicités par les institutions publiques ou de leur propre chef, repèrent des termes qui surgissent (le plus souvent des termes anglais) et réfléchissent aux équivalents français à proposer et aux définitions claires qu'on peut en donner. Il s’agit de produire de nouveaux termes, en recherchant la cohérence morphologique par rapport aux termes qui existent déjà pour garantir une cohérence d’ensemble du lexique français.

Les statuts de l’Académie stipulent qu’elle doit tenir la langue en « capacité de traiter avec exactitude tous arts et toutes sciences ». Elle doit donc travailler à l’intégration des mots « nouveaux » des disciplines nouvelles qui arrivent, et ce dès le XVIIe siècle. La première préface du Dictionnaire mentionne en 1694, dans les principes de rédaction, la question des mots scientifiques et des néologismes. Cela nous concerne entièrement aujourd’hui si l’on considère les mots de lexiques de langues étrangères, massivement employés dans des secteurs comme l’informatique, le marketing ou les transports. 

Mais a contrario une dérive, contre laquelle Hélène Carrère d’Encausse (Secrétaire perpétuel, élue en 1999) nous a mis en garde récemment en vue de la 10e édition, est de vouloir fournir des articles très détaillés pour les termes « techniques » et scientifiques et de dériver vers l’encyclopédisme. Pour ne pas tomber dans l’encyclopédisme, il faut tenir la perspective de la langue commune et résister au morcellement de la spécialisation, qui n'est pas l'esprit du dictionnaire.

Sur quels critères le Service du Dictionnaire peut-il proposer aux académiciens un article pour un nouveau mot ?

Nous partons de l'édition précédente du Dictionnaire et d’un corpus d’autres dictionnaires – généralistes, et des dictionnaires plus poussés comme le Grand Robert, le Grand Larousse de la langue française, le Trésor de la langue française – pour établir une nomenclature de départ. Lorsqu’un mot apparaît dans tous les grands dictionnaires, mais n'était pas dans la 8e édition du Dictionnaire de l’Académie française, on décide le plus souvent de le proposer.

De même, quand un terme apparaît dans les petits dictionnaires d’usage, comme c’est le cas par exemple de véganisme et de végane, il y a de fortes raisons de le proposer pour que les académiciens en discutent. Autre exemple, avant même que le mot pollinisation ne soit entré dans les autres dictionnaires, notre rédacteur scientifique nous avait alertés sur son importance (pour les « insectes pollinisateurs », une des fondations de la biodiversité) et nous l’avions proposé. Les académiciens eux-mêmes peuvent faire des propositions d'introduction : récemment, les mots saudade et susurration ont été définis à leur demande.

Quelles sont les autres missions auxquelles vous travaillez ?

L’équipe des rédacteurs travaille à la rubrique Dire, Ne pas dire, un service public qui a pris beaucoup d’ampleur et même une sorte d'autonomie, grâce à l’élan que lui a donné l’académicien Yves Pouliquen (décédé en 2020). Le projet est de partir des questions, des doutes, des incertitudes, des débats qui nous sont envoyés par des locuteurs francophones sur la langue, pour construire une rubrique avec des règles claires. Nous recevons environ trente questions par jour. J’ai vu sur votre site que vous aviez un entretien sur le participe passé, et c’est précisément une des questions qui revient le plus !

Deux d’entre nous s’occupent également de la préparation des commissions des prix littéraires (l’Académie remet une soixantaine de prix par an). Ils sélectionnent avec les éditeurs les ouvrages qui correspondent aux définitions des prix pour ensuite les présenter aux académiciens, et voir avec eux ce qui leur convient pour aboutir à une sélection très précise.

Qu’est-ce qui vous plaît dans votre travail à l’Académie française ?

C’est la coexistence de deux temporalités : le temps long de la langue, pour ce qui est du Dictionnaire ; et le temps contemporain, le temps de l'immédiateté. On n'est pas toujours dans la création de néologismes, mais la question de la production de nouveaux termes et de l’actualisation de la langue est constante.

Est-ce qu’une date de publication du dernier tome de la 9e édition du Dictionnaire est prévue ?

Nous en sommes à la lettre V. En 2023, la partie rédactionnelle sera terminée et l’on pourra rassembler la matière pour la publier. Notre lectrice typographe a déjà commencé une relecture d'ensemble, tous les rédacteurs lexicographes unissant leurs forces avec les académiciens pour reprendre l'ensemble de la matière. Il faut que ce soit fait en un ou deux mois et la date qui est aujourd'hui donnée pour l’achèvement est 2024. En parallèle, une publication est réalisée sur le site du Dictionnaire, au fur et à mesure.

La publication de cet article a coûté 410 €

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Clarisse Chabernaud

Clarisse Chabernaud est docteure en langue et littérature françaises, spécialiste de l'histoire du nom propre et des tragédies de Jean Racine.

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