La langue française

Accueil > Littérature > La querelle du Cid

La querelle du Cid

Article financé par nos membres premium

La pièce de Corneille, Le Cid, a été créée en 1637 et connaît un succès extraordinaire. Elle suscite d'emblée une vive querelle, dénommée « querelle du Cid ».

Cet événement est absolument majeur dans la carrière de Pierre Corneille et dans l’histoire du classicisme. Il montre de manière exemplaire que les réflexions sur le théâtre et sur l’écriture dramatique occupent l’actualité de l’époque autant que les représentations des pièces elles-mêmes. Le champ littéraire n’est pas constitué de manière autonome comme il l’est depuis le milieu du XVIIIe siècle, et les autorités politiques et religieuses ont un droit de jugement sur les œuvres.

Pour quelles raisons les représentations de cette pièce ont-elles suscité des débats, au point d’aboutir à la querelle du Cid ? Quels sont les étapes et les textes marquants de cette querelle littéraire ? Quels en sont les enjeux et les conséquences pour le théâtre du XVIIe siècle ?

Les sources du Cid


S'abonner

Corneille crée la pièce du Cid en 1637. Elle s’inspire des sources consacrées à l’histoire du Cid : l’Histoire générale d’Espagne de Louis Turquet de Mayerne, l’Historia general de Espana de Mariana, El Cantar de mio Cid (le Poème de mon Cid, plus vieille chanson de geste espagnole) et le Romancero del Cid.

Castro Le Cid
Primera parte de las Comedias de Don Guillen de Castro. Source : Gallica

La source principale est le poème épique de Guilhem de Castro, Las Mocedades del Cid (Les Enfances du Cid) publié en 1618. Corneille en reprend des passages entiers et c’est ce qui lui sera le plus reproché. Il reconnaîtra la dette qu’il doit à l’auteur espagnol dans l’Avertissement qu’il place au seuil de son texte à partir de la réédition de 1648.

Les raisons d’un succès

Dès ses premières représentations, Le Cid de Corneille fait grand bruit et attire une foule de spectateurs. Le succès s’accompagne même d’une reconnaissance officielle car certaines représentations sont hébergées au Palais-Cardinal et au Louvre. L’homme de lettres Paul Pellisson raconte alors que l’expression « cela est beau comme Le Cid » est en passe de devenir un proverbe.

Le succès de la pièce s’explique par la situation dans laquelle se trouve Chimène : « Chimène, la fille de don Gomès, aime et épouse l’homme qui a tué en duel son père. C’est dans cet extraordinaire paradoxe que réside la beauté du mythe » écrit Alain Niderst dans sa biographie de Corneille.

Il s’explique ensuite par le dilemme cornélien dans lequel se trouve Rodrigue au moment de venger l’injure qu’a reçue son père don Diègue de la part de don Gomès, et qu’il exprime dans les stances (acte I, scène 6) : « Il faut venger un père, et perdre une maîtresse : / L’un m’anime le cœur, l’autre retient mon bras ».

Enfin, les témoignages de l’époque montrent que le public a été particulièrement attentif et ému par les scènes où Rodrigue rend visite à Chimène (cela se produit deux fois). Les bienséances empêchent normalement Chimène de recevoir le meurtrier de son père – cela sera aussi reproché à Corneille – mais les sentiments sont plus forts, créant des scènes où la tension est à son comble.

Le déroulement de la querelle du Cid

Fierté de l’un…

Corneille ne cache pas sa fierté. Dans le courant du mois de mars, dans l’Excuse à Ariste, son orgueil éclate au grand jour :

Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans :
Par leur seule beauté ma plume est estimée :
Je ne dois qu’à moi seul toute ma renommée.

Corneille, Excuse à Ariste

De plus, on apprend que les lettres de noblesses sont accordées à son père et qu’elles valent pour sa descendance. La jalousie donne aux autres dramaturges et hommes de lettres l’envie de prendre la plume pour accuser Corneille de plagiat vis-à-vis de la pièce de Castro.

… jalousie des autres

C’est l’objet de L’Auteur du vrai Cid espagnol à son traducteur français, poème écrit par Jean Mairet. C’est la première véritable attaque contre Corneille, qualifié de « traducteur français » de Castro. Corneille réplique immédiatement par une réponse virulente dans un Rondeau :

Qu’il fasse mieux, ce jeune jouvencel,
À qui le Cid donne tant de martel,
Que d’entasser injure sur injure,
Rimer de rage une lourde imposture,
Et se cacher ainsi qu’un criminel.5

Chacun connoit son jaloux naturel,
Le montre au doigt comme un fou solennel
Et ne croit pas, en sa bonne écriture,
Qu’il fasse mieux.

Paris entier, ayant lu son cartel,
L’envoie au diable, et sa muse au bordel ;
Moi, j’ai pitié des peines qu’il endure ;
Et comme ami je le prie et conjure,

S’il veut ternir un ouvrage immortel,
Qu’il fasse mieux.

Omnibus invideas, livide ; nemo tibi.

Corneille, Rondeau, 1637

Georges de Scudéry publie au mois d’avril ses Observations sur le Cid, texte plus étoffé dans lequel il dénonce le trop grand nombre d’actions de la pièce (qui vont contre la vraisemblance car elles ne pourraient se dérouler en vingt-quatre heures), l’inutilité du personnage de l’Infante, et certains vers qui s’apparentent à du « galimatias ». Il mentionne à la fin la « guerre de plume » qui est en train de commencer… On considère en effet que le texte de Scudéry marque le début de la querelle du Cid. Les libelles des deux camps opposés se multiplient.

Cet article est financé par nos membres premium

Profitez du site sans publicité, et accèdez à tous les articles en devenant premium

Devenir premium

Jean-Pierre Camus répond pour défendre Corneille au début du mois de mai avec La Défense du Cid et Corneille s’exprime à son tour (il le fera rarement) dans une Lettre apologétique où il mentionne de manière assez méprisante certains dramaturges jaloux.

Les principaux textes qui rythment l’événement (J.-M. Civardi compte 35 textes au total) sont ceux cités ci-dessus, ainsi que la réponse du dramaturge Jean de Claveret à Corneille, dans la Lettre du Sr Claveret au Sr Corneille, soi-disant auteur du Cid ; et Le Jugement du Cid, composé par un bourgeois de Paris de Charles Sorel, publié au mois de juin. Le texte de Claveret réitère les accusations de plagiat. Celui de Sorel fait au contraire l’éloge de la pièce de Corneille en rappelant que si elle ne suit pas parfaitement les règles, elle satisfait les attentes et le plaisir du public.

Scarron intervient avec une Apologie de Monsieur Mairet contre les calomnies du sieur Corneille de Rouen le 30 septembre. Il rappelle la vanité de Corneille et en vient aux injures. Les attaques sont de plus en plus basses, les textes publiés critiquent les origines « incertaines » de Corneille, car il n’est pas issu d’une grande famille. Richelieu, qui s’amusait de ces publications enflammées en raison de ses désaccords esthétiques avec Corneille et de la défense des duels qui transparaît dans Le Cid, est tout de même surpris du tour injurieux que prend la querelle et ordonne son arrêt.

L’arbitrage de l’Académie française dans la querelle du Cid

Il demande que l’on attende la publication de l’avis de l’Académie française. Depuis la fin du mois de mai en effet, Scudéry a demandé à l’Académie de se prononcer dans sa Lettre à l’illustre Académie en faisant mine de vouloir élever le débat :

[…], je ne veux point repartir [répondre] [aux] outrages [de Corneille] par d’autres, ni faire comme lui, d’une dispute académique, une querelle de crocheteurs, ni du Lycée [référence à l’école d’Aristote] un marché public.

Scudéry, Lettre à l’illustre Académie

Il condamne pourtant Corneille dans cette demande :

[…] prononcez, O mes juges, un arrêt digne de vous, et qui fasse savoir à toute l’Europe, que le Cid n’est point le chef-d’œuvre du plus grand homme de France, mais oui bien la moins judicieuse pièce de Monsieur Corneille même.

Ibid.
Académie française Querelle du Cid
Première page des Sentiments de l'Académie française sur la tragi-comédie du Cid, Source : Gallica

Début décembre, paraissent les Sentiments de l’Académie française sur la tragi-comédie du Cid dont on a gardé la version manuscrite de Jean Chapelain. Les académiciens donnent raison à Scudéry mais reconnaissent les qualités de la pièce, qui a indéniablement su conquérir un public, le captiver et l’emporter.

La querelle du Cid est un événement très important dans l’histoire de l’Académie, tout juste fondée (1634). C’est la première fois qu’elle est appelée à jouer ce rôle d’arbitre – Richelieu a tout à fait compris qu’elle joue aussi sa réputation – qu’elle conservera par la suite.

Les questions soulevées par la querelle du Cid

Quelle définition donner de la tragédie classique ?

Le scandale que la pièce fait éclater met en lumière l’absence de véritable consensus sur les règles : tout le monde n’est pas du même avis quant à ce que devrait être la tragédie classique française. Les reproches adressés à Corneille concernent la morale et le plagiat, mais il rétorque qu’il a respecté les sources de l’histoire du Cid. Mais alors « cela soulève un autre problème. L’histoire et la poésie n’ont-elles pas des buts et des principes différents ? À l’une la vérité, à l’autre la vraisemblance et la bienséance… » écrit A. Niderst. Il synthétise ensuite les éléments et les conséquences de la querelle :

Ainsi une querelle, née de petites jalousies et de dissensions anecdotiques ou éphémères, en vint malgré le ton indigne et les diffamations qui s’échangèrent, à poser à un niveau fort élevé les questions essentielles de la création artistique.

A. Niderst

L’avis du public comme critère d’évaluation d’une pièce

En parallèle de ce débat, la question de la place même des règles dans l’évaluation d’une pièce est posée. Jusqu’ici, seul l’avis des doctes et des gens de lettres, qui font du respect des règles le seul critère de qualité d’une production, était pris en compte.

Avec Le Cid, il y a querelle parce que le public a accordé un crédit exceptionnel à la pièce, que son engouement a surpris, et qu’il a pour la première fois forcé les spécialistes à lui reconnaître une légitimité dans le jugement d’une œuvre. Deux visions irréconciliables du théâtre s’affrontent : pour les uns il doit divertir, et les règles ne sont qu’un moyen d’y parvenir ; pour les autres il doit suivre des préceptes précis pour élever son spectateur.

La querelle du Cid est ainsi un moment charnière dans l’histoire littéraire car elle s’accompagne d’une vaste réflexion méta-théâtrale, qui impulse le passage du théâtre baroque au théâtre classique.

Bibliographie

  • Chapelain, J. pour l’Académie française. 1637. Les sentiments de l’Académie française sur la tragi-comédie du Cid.
  • Civardi, J.-M. 2004. La querelle du Cid (1637-1638). Édition critique intégrale. Paris. Honoré Champion.
  • Corneille, P. 1980. Œuvres complètes, I. G. Couton (éd.). Paris. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade ».Niderst, A. 2006. Pierre Corneille. Paris. Fayard.

La publication de cet article a coûté 300 €

En vous abonnant à notre offre premium, vous nous aidez à financer des articles de qualité rédigés par des journalistes.

48.2% de cet article a déjà été financé par nos abonnés

Devenir premium >
S'abonner

Clarisse Chabernaud

Clarisse Chabernaud est docteure en langue et littérature françaises, spécialiste de l'histoire du nom propre et des tragédies de Jean Racine.

En savoir plus sur Clarisse Chabernaud >
Sujets :  classicisme théâtre

Recevez tous les articles de la semaine par courriel

Inscrivez-vous à notre lettre d'information hebdomadaire pour recevoir tous nos nouveaux articles, gratuitement. Vous pouvez vous désabonner à tout moment.


Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour écrire un commentaire.

Se connecter S'inscrire

Retour au sommaire ➦

Partager