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Le baroque (XVIe - XVIIe siècles) – courant littéraire [origine, auteurs et oeuvres]

Le courant littéraire baroque débute à la fin du XVIe siècle et se termine vers le milieu du XVIIe siècle. Ce courant se développe dans une période de grands changements en Europe. D'une part, la réforme protestante mène à une contre-réforme de la part de l'Eglise catholique. La littérature baroque participe à la diffusion de cette contre-réforme et prend part à la rivalité entre le catholicisme et le protestantisme. Ce courant littéraire est aussi marqué par les guerres de religion entre les protestants et les catholiques qui s'étendent du XVIe au XVIIIe siècle.

D'autre part, Copernic découvre en 1543 que la Terre tourne autour du soleil. Cette découverte entraîne la prise de conscience que l'Univers est infini, et que l'Humanité n'est pas le point central du monde. Cela provoque un sentiment d'instabilité et de confusion.

Le courant littéraire baroque n'a été conceptualisé que récemment, tout d'abord avec le livre d'Eugenio d'Ors, Du baroque, publié en 1935. Le terme « baroque » vient du portugais barroco (« rocher granitique », « perle irrégulière ») et désignait au XVIe siècle des perles de forme irrégulière. Au XIXe siècle, le terme « baroque » est péjoratif. Selon le TLFi, il désigne alors « un style caractérisé en architecture et en peinture par la profusion de l'ornementation, la recherche de l'effet de masses, l'emploi de la ligne courbe ; en littérature et en musique par un goût de l'emphase, du contraste, une recherche du mouvement et de la fantaisie qui s'oppose au caractère plus statique et à la rigueur de l'art classique. »

En effet, contrairement à l'art classique qui se base sur la raison, la clarté et le naturel, l'art baroque apparaît quelque peu bizarre de par ses exubérances, en s'attachant à célébrer l'irrégularité, le mouvement, le grandiose, la métamorphose.

Principes de la littérature baroque

Le baroque est un courant littéraire et artistique qui suit plusieurs principes :

  • Les auteurs baroques privilégient l'émotion et le sensible face à l'intellect ou le rationnel du classicisme.
  • Le baroque met en avant l'illusion, le rêve, la métamorphose, la duplicité et le mouvement pour refléter la confusion de l'époque. Les auteurs baroques mélangent ainsi le réel et l'illusoire, ce qui est vrai et ce qui est faux, et alternent entre le sublime et le médiocre.
  • La littérature baroque revendique son exubérance par le recours à de nombreuses figures de styles comme l'allégorie et la métaphore pour mieux frapper l'imaginaire, l'hyperbole ou l'euphémisme pour exalter les émotions, et des antithèses pour illustrer les sentiments contradictoires.
  • Les auteurs baroques adoptent une variété de tons et de genres, allant de la poésie au théâtre en passant par le roman (roman picaresque, roman à tiroirs, roman pastoral etc.).
  • La mort est un des thèmes de prédilection des artistes baroques. Elle est souvent associée au mystère qu'elle confère. Les poètes montrent également leur attachement au lyrisme amoureux.

Les principaux auteurs et œuvres baroques

Théodore Agrippa d'Aubigné, Les Tragiques (1616)

Théodore Agrippa d'Aubigné est un poète baroque français. Contrairement à la majorité des écrivains baroques qui étaient du côté de la contre-réforme, Agrippa d'Aubigné est protestant et a dénoncé dans Les Tragiques les persécutions subies par les protestants lors des guerres de religion. Cette oeuvre représente bien la transition poétique entre les poètes de La Pléiade et le courant baroque. Hubert Bourgin fait l'analyse suivante en préface des Tragiques :

[...] à l’époque où d’Aubigné commence ses Tragiques (1577), près de trente années après les débuts de Ronsard et de ses amis, les circonstances sont devenues trop graves ; et, dans le déchaînement des passions religieuses et politiques qui ensanglantent la France, les esprits n’ont plus assez de liberté pour goûter les pures jouissances de l’art. Manifestement, l’intérêt est ailleurs, et si elle veut vivre encore, la poésie doit changer de caractère et se jeter, elle aussi, dans la bataille. La poésie de cour, forme dégénérée de la poésie aimable et gracieuse de la Pléiade, s’étiole et se meurt dans l’indifférence[2]. Ses derniers représentants, Bertaut et Du Perron, abandonnent peu à peu la poésie légère et se résignent à ne plus chanter que les grands événements du temps. Les poètes de la nouvelle génération, Du Bartas du côté des protestants, Guy le Fèvre de la Boderie et Vauquelin de la Fresnaye du côté des catholiques, condamnent avec force la frivolité de la poésie païenne et courtisanesque, et Henri III lui-même, si nous en croyons d’Aubigné (I, 459, Lettres), la prend en dégoût.

Les Tragiques, Texte établi par H. Bourgin, Armand Colin et Cie, éditeurs, 1896

Dans cette oeuvre, on retrouve de nombreux usages d'hyperboles et de métaphores, ainsi que l'usage d'un champ lexical de la circularité et du mouvement. L'extrait suivant est une longue allégorie de la France peinte en une mère victime de deux enfants (le protestantisme et le catholicisme) qui s'affrontent :

Je veux peindre la France une mère affligée,
Qui est, entre ses bras, de deux enfants chargée.
Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts
Des tétins nourriciers ; puis, à force de coups
D'ongles, de poings, de pieds, il brise le partage
Dont nature donnait à son besson l'usage ;
Ce voleur acharné, cet Esaü malheureux,
Fait dégât du doux lait qui doit nourrir les deux,
Si que, pour arracher à son frère la vie,
Il méprise la sienne et n'en a plus d'envie.
Mais son Jacob, pressé d'avoir jeûné meshui,
Ayant dompté longtemps en son cœur son ennui,
À la fin se défend, et sa juste colère
Rend à l'autre un combat dont le champ et la mère.
Ni les soupirs ardents, les pitoyables cris,
Ni les pleurs réchauffés ne calment leurs esprits ;
Mais leur rage les guide et leur poison les trouble,
Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble.
Leur conflit se rallume et fait si furieux
Que d'un gauche malheur ils se crèvent les yeux.
Cette femme éplorée, en sa douleur plus forte,
Succombe à la douleur, mi-vivante, mi-morte ;
Elle voit les mutins tout déchirés, sanglants,
Qui, ainsi que du cœur, des mains se vont cherchant.
Quand, pressant à son sein d'une amour maternelle
Celui qui a le droit et la juste querelle,
Elle veut le sauver, l'autre qui n'est pas las
Viole en poursuivant l'asile de ses bras.
Adonc se perd le lait, le suc de sa poitrine ;
Puis, aux derniers abois de sa proche ruine,
Elle dit : « Vous avez, félons, ensanglanté
Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté ;
Or vivez de venin, sanglante géniture,
Je n'ai plus que du sang pour votre nourriture !

Agrippa d'Aubigné, Les Tragiques, Livre I, Misères, vers 97 à 130.

Vous pouvez retrouver le texte complet des Tragiques ici.

Corneille, L'Illusion comique (1665)

Dans l'Illusion comique, Corneille rassemble tous les genres théâtraux (pastoral, comédie, tragi-comédie, tragédie), et fait de cette œuvre une œuvre majeure du baroque. L'Illusion comique répond ainsi aux critères du courant baroque, en recourant à une intrigue complexe, avec de multiples niveaux de représentation et une mise en abime du théâtre dans le théâtre (lorsque les comédiens jouent une pièce de théâtre à l'intérieur même de la pièce). La complexité de l'intrigue traduit ainsi l'instabilité du monde.

Alors que Pridamant est désespéré par la disparition de son fils, un magicien lui propose de lui faire apercevoir la vie de son fils par le truchement d'illusions, procédé typique de l'art baroque. L'extrait suivant est la première scène de la pièce de théâtre :

DORANTE
Ce mage, qui d'un mot renverse la nature,
N'a choisi pour palais que cette grotte obscure.
La nuit qu'il entretient sur cet affreux séjour,
N'ouvrant son voile épais qu'aux rayons d'un faux jour,
De leur éclat douteux n'admet en ces lieux sombres
Que ce qu'en peut souffrir le commerce des ombres.
N'avancez pas : son art au pied de ce rocher
A mis de quoi punir qui s'en ose approcher ;
Et cette large bouche est un mur invisible,
Où l'air en sa faveur devient inaccessible,
Et lui fait un rempart, dont les funestes bords
Sur un peu de poussière étalent mille morts.
Jaloux de son repos plus que de sa défense,
Il perd qui l'importune, ainsi que qui l'offense ;
Malgré l'empressement d'un curieux désir,
Il faut, pour lui parler, attendre son loisir :
Chaque jour il se montre, et nous touchons à l'heure
Où pour se divertir il sort de sa demeure.

PRIDAMANT
J'en attends peu de chose, et brûle de le voir.
J'ai de l'impatience, et je manque d'espoir.
Ce fils, ce cher objet de mes inquiétudes,
Qu'ont éloigné de moi des traitements trop rudes,
Et que depuis dix ans je cherche en tant de lieux,
A caché pour jamais sa présence à mes yeux.
Sous ombre qu'il prenait un peu trop de licence,
Contre ses libertés je roidis ma puissance ;
Je croyais le dompter à force de punir,
Et ma sévérité ne fit que le bannir.
Mon âme vit l'erreur dont elle était séduite :
Je l'outrageais présent, et je pleurai sa fuite ;
Et l'amour paternel me fit bientôt sentir
Il l'a fallu chercher : j'ai vu dans mon voyage
Le Pô, le Rhin, la Meuse, et la Seine, et le Tage :
Toujours le même soin travaille mes esprits ;
Et ces longues erreurs ne m'en ont rien appris.
Enfin, au désespoir de perdre tant de peine,
Et n'attendant plus rien de la prudence humaine,
Pour trouver quelque borne à tant de maux soufferts,
J'ai déjà sur ce point consulté les enfers.
J'ai vu les plus fameux en la haute science
Dont vous dites qu'Alcandre a tant d'expérience :
On m'en faisait l'état que vous faites de lui,
Et pas un d'eux n'a pu soulager mon ennui.
L'enfer devient muet quand il me faut répondre,
Ou ne me répond rien qu'afin de me confondre.
[…]

L'illusion Comique - Acte I, scène 1 - Corneille

Lire le texte complet de l'Illusion comique.

William Shakespeare, Hamlet (1603)

Certaines oeuvres de William Shakespeare sont souvent considérées comme faisant partie du mouvement « baroque noir » du fait de la présence de fantômes et autres procédés visant à susciter la peur. C'est le cas de Hamlet, dont voici un extrait :

[…]
Bernardo. – Salut, Horatio ! Salut, bon Marcellus  !
Marcellus. – Dis : a-t-on revu la chose cette nuit  ?
Bernardo. – Je n’ai rien vu.
Marcellus. – Horatio prétend que ce n’est qu’une imagination ; il se refuse à accorder créance à ce spectre terrible qui nous est deux fois apparu. Aussi lui ai-je enjoint de passer avec nous les minutes de cette veille, afin qu’il se porte garant de nos yeux, si le spectre revient, et qu’il lui parle.
Horatio. – Bah ! Il ne viendra pas.
Bernardo. – Assieds-toi un moment, que nous rebattions tes oreilles, si rétives à notre histoire, de ce que deux nuits nous avons vu.
Horatio. – Asseyons-nous donc et écoutons Bernardo.
Bernardo. – C’était la nuit dernière ; tandis que cette étoile là-bas, qui chemine vers le couchant, poursuivait son cours pour éclairer cette partie du ciel où elle luit présentement, Marcellus et moi – l’horloge sonnait alors une heure…
Marcellus. – Paix. Silence ! Regarde. Le voici qui revient.

Entre le Spectre.

Bernardo. – Il a le même aspect que le défunt roi.
Marcellus. – Toi qui as de l’instruction, parle-lui, Horatio.
Bernardo. – N’est-ce pas qu’il est semblable au roi ? Observe-le bien, Horatio.
Horatio. – Très semblable ; j’en frémis de surprise et de peur.
Bernardo. – Il voudrait qu’on lui parle.
Marcellus. – Interroge-le, Horatio.
Horatio. – Qui es-tu, toi qui usurpes ce temps de nuit et cette noble forme guerrière que revêtait la Majesté de Danemark ensevelie ? Par le ciel, je t’adjure, parle.
Marcellus. – Il est offensé.
Bernardo. – Vois ! Il se retire fièrement.
Horatio. – Reste ! Parle ! Je te somme de parler.

Le Spectre disparaît.

Marcellus. – Il est parti sans consentir à nous répondre.
Bernardo. – Qu’en dis-tu, Horatio ? Tu es pâle et tu trembles. Ne penses-tu pas qu’il y a là plus qu’une imagination ?
Horatio. – De par mon Dieu, je ne l’aurais point cru sans l’aveu de mes yeux fidèles.
Marcellus. – N’est-il pas tout semblable au roi ?
Horatio. – Autant que tu l’es à toi-même : d’une pareille armure il était revêtu tandis qu’il combattait l’ambitieux Norvège – il fronçait le sourcil pareillement tandis que, dans une coléreuse mêlée, il écrasait les traîneaux polonais sur la glace. C’est étrange.
Marcellus. – Ainsi donc, par deux fois déjà, précisément à cette heure funèbre, sa martiale prestance a surpris notre veillée.
Horatio. – Dans quelle intention, je ne sais. Mais, à mon avis tout net, ceci présage pour l’État quelque catastrophe étrange.

William Shakespeare, Hamlet, I, 1, 1603 (trad. André Gide).

Lire le texte d'Hamlet en entier.

Sujets :  courant littéraire

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