Enthousiasme : définition de enthousiasme


Enthousiasme : définition du Trésor de la Langue Française informatisé

ENTHOUSIASME, subst. masc.

A.− Dans le vocab. relig.
1. RELIGIONS NON-CHRÉTIENNES. État d'exaltation de l'esprit, d'ébranlement profond de la sensibilité de celui qui se trouve possédé par la Divinité dont il reçoit l'inspiration, le don de prophétie ou de divination. Enthousiasme prophétique; l'enthousiasme de la pythie, de la sibylle; la divination par l'enthousiasme. Les Hiérophantes, dans leur enthousiasme, avaient peint « Un Roi Libérateur » (Volney, Ruines,1791, p. 299).Ce n'est pas pour rien qu'enthousiasme veut dire Dieu dans nous (Vigny, Journal poète,1841, p. 1161):
1. Le second [point à noter] est que la doctrine à laquelle le mouvement aboutit, et où la pensée hellénique trouva son achèvement, prétendit dépasser la pure raison. Il n'est pas douteux, en effet, que l'enthousiasme dionysiaque se soit prolongé dans l'orphisme. Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion,1932, p. 231.
2. P. ext. État de ferveur, d'émotion religieuse intense donnant l'intuition de vérités religieuses ou de réalités supra-naturelles (opposé à raison, intelligence). Enthousiasme divin, religieux, sacré; un pieux enthousiasme. La foi est une surexcitation, un enthousiasme, un état de grandeur intellectuelle (Sand, Corresp.,1866, p. 114).Tous s'appliquaient (...) à créer la religion d'une humanité libre, qui ne sacrifiât rien, ni de ses puissances d'enthousiasme, ni de ses puissances de raison (Rolland, J.-Chr., Maison, 1909, p. 956):
2. Des deux côtés le moi se donne à la volupté d'une sorte d'anéantissement, mais là c'est pour se refuser aux promesses de la vie, ici pour en briser les limites dans une extase, se gonfler d'un enthousiasme divin, retrouver, par-delà sa durée arrêtée et discontinue, le temps perdu qui mesure l'immensité de son existence souterraine. Mounier, Traité du caractère,1946, p. 390.
B.− P. ext. [Concernant des valeurs humaines, mais souvent avec une coloration religieuse, l'enthousiasme étant conçu comme un don divin ou l'objet de l'enthousiasme étant divinisé]
1. État d'exaltation de l'âme chez le poète ou l'artiste en proie à l'inspiration (opposé à art, habileté, travail artistique, etc.). Enthousiasme lyrique, musical, poétique; l'enthousiasme du génie; se livrer à l'enthousiasme. Je ne comprends pas pourquoi l'homme rationnel et spirituel se sert de moyens artificiels pour arriver à la béatitude poétique, puisque l'enthousiasme et la volonté suffisent pour l'élever à une existence supra-naturelle (Baudel., Paradis artif.,1860, p. 343).Je trouvais indigne, et je le trouve encore, d'écrire par le seul enthousiasme. L'enthousiasme n'est pas un état d'âme d'écrivain (Valéry, Variété I,1924, p. 186):
3. ... les difficultés de la langue et de la versification française s'opposent presque toujours à l'abandon de l'enthousiasme. On peut citer des strophes admirables dans quelques-unes de nos odes; mais y en a-t-il une entière dans laquelle le dieu n'ait point abandonné le poëte? Staël, De l'Allemagne,t. 2, 1810, p. 117.
P. ext. Force naturelle ou mystique qui pousse à créer ou à agir avec ardeur et dans la joie. Ardent, vif enthousiasme; enthousiasme guerrier, militaire, scientifique; l'enthousiasme des croisades, du patriotisme; travailler avec, sans enthousiasme; manquer d'enthousiasme; avoir beaucoup, peu d'enthousiasme. Nos aimables barons (...) vous enseigneront la belle tenue de l'état-major de Berthier et l'étiquette des maréchaux, sans oublier le dévouement, l'enthousiasme, le « feu sacré » (Courier, Pamphlets pol.,Lettres au rédacteur du « Censeur », 1820, p. 45).C'était sa belle ardeur juvénile, sa foi dans le bien, son enthousiasme, son élan vers l'action qu'il voyait chanceler (Roy, Bonheur occas.,1945, p. 386):
4. Le sens de l'abondance de l'être, la joie de la connaissance du monde et de la liberté et l'élan vers la découverte scientifique, l'enthousiasme créateur et la dilection de la beauté des formes sensibles décèlent au temps de la Renaissance des sources inextricablement naturelles et chrétiennes. Maritain, Humanisme intégral,1936, p. 33.
Enthousiasme + compl. à l'inf. Cet enthousiasme à téter est physiologiquement le premier modèle et vrai modèle de tout enthousiasme au monde (Alain, Propos,1924, p. 578).
2. Au sing. et au plur. Mouvement violent et profond de la sensibilité portant à aimer ou à admirer quelqu'un ou quelque chose avec passion, parfois de façon excessive. Enthousiasme aveugle, profond; avoir de l'enthousiasme pour qqn, pour qqc.; exciter l'enthousiasme. À ces mots, vous verriez la France entière, animée du saint enthousiasme de la liberté (Robesp., Discours,Sur la guerre, t. 8, 1792, p. 147).Il y avoit un esprit de dévouement héroïque et généreux, un enthousiasme pour les femmes, qui faisoit de l'amour un noble culte (Staël, Allemagne,t. 4, 1810, p. 91).On touche ici à l'impureté de certains enthousiasmes passionnels. Notamment de certains enthousiasmes à forme collective (Mounier, Traité caract.,1946, p. 611).Cf. aussi amour ex. 61 :
5. L'amour est paix, l'amour est guerre. Le fanatisme, dans son fond, est aussi bien amour que l'enthousiasme; il y a de la générosité dans tout carnage, et dans toute cruauté active. Alain, Propos,1910, p. 77.
Spéc. Caractère passionné d'un phénomène affectif. L'émotion de mon âme et l'enthousiasme de mon admiration (Lamart., Confid.,1849, p. 301):
6. ... je n'ai jamais senti le besoin de me taire quand j'ai admiré; c'est pourquoi je proclame mon enthousiasme pour Mmede Staël et pour lord Byron. Quoi de plus doux que l'admiration? C'est de l'amour dans le ciel, de la tendresse élevée jusqu'au culte; ... Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe,t. 1, 1848, p. 516.
SYNT. Enthousiasme excessif, exclusif, fiévreux, frénétique; grands enthousiasmes; enthousiasmes amoureux; soulevé, saisi, transporté d'enthousiasme; prompt à l'enthousiasme; élans, transports d'enthousiasme; l'enthousiasme de/pour les arts, la beauté, l'idéal, les principes, la vertu; inspirer, soulever, susciter l'enthousiasme (les enthousiasmes); échauffer, glacer, refroidir l'enthousiasme; admirer, louer, parler avec enthousiasme.
Rem. La tournure enthousiasme de suivie d'un compl. représentant une chose abstr., largement attestée jusqu'au début du xxes., est aujourd'hui vieillie.
3. Joie très vive, tendant à s'extérioriser et exprimant une adhésion totale, une approbation complète. Enthousiasme expansif; débordements d'enthousiasme; accepter d'enthousiasme ou avec enthousiasme. On vit les évêques jeter en l'air d'enthousiasme leurs crosses (Barrès, Cahiers, t. 5, 1906-07, p. 304).Une grande vague d'enthousiasme et d'émotion populaires me saisit quand j'entrai à Cherbourg (...), la population massée sur mon passage éclatait en démonstrations (De Gaulle, Mém. guerre,1956, p. 297).
Rem. gén. Si dans la lang. cour. enthousiasme a perdu toute coloration religieuse et a pu devenir banal au point d'être employé à propos de l'événement le plus ordinaire, il n'en va pas de même dans la lang. littér. où le mot retrouve facilement une part de sa valeur originelle. Empl. absol. enthousiasme est gén. pris en bonne part. Seule l'association avec certains adj. péj. (aveugle, excessif, etc.) peut transformer cette valeur. Parfois il est employé ironiquement lorsque le subst. compl. désigne une chose dérisoire ou mauvaise. L'enthousiasme de l'ignominie (Bloy, Femme pauvre, 1897, p. 194); l'enthousiasme du mensonge (Renard, Journal, 1906, p. 1032).
Prononc. et Orth. : [ɑ ̃tuzjasm̥]. Ds Ac. 1694-1932. Étymol. et Hist. 1. 1546 « délire sacré qui saisit l'interprète de la divinité; transport, exaltation du poète sous l'effet de l'inspiration » (Rabelais, Tiers Livre, éd. M. A. Screech, Prologue, p. 14); 2. 1664 « exaltation poussant à agir avec joie » (Molière, Princ. d'El., 1erinterm., sc. 2 ds Livet Molière, p. 231); 3. 1689, 24 janv. « admiration passionnée » (Sévigné, Lettres ds Œuvres, éd. M. Monmerqué, t. 8, p. 429). Empr. au gr. ε ̓ ν θ ο υ σ ι α σ μ ο ́ ς « possession divine », formé sur le verbe ε ̓ ν θ ο υ σ ι α ́ ζ ω « être inspiré par la divinité », lui-même dér. de l'adj. ε ́ ν θ ο υ ς, forme contractée de ε ́ ν θ ε ο ς « inspiré par un dieu ou par les dieux » (ε ̓ ν « dans » θ ε ο ́ ς « dieu »). Fréq. abs. littér. : 3 647. Fréq. rel. littér. : xixes. : a) 6 313, b) 5 612; xxes. : a) 5 074, b) 4 062. Bbg. Krauss (W.). Über franz. enthousiasme. In : [Mél. Meier (H.)]. München, 1971, pp. 259-275. − Ritter (E.). Les Quatre dict. fr. B. de l'Inst. nat. genevois. 1905, t. 36, p. 410. − Schalk (F.). Zur Geschichte von enthousiasme. Rom. Forsch. 1975, t. 87, pp. 191-225. − Sckomm. 1933, pp. 147-149. − Tucker (S.). Enthusiasm. A study in semantic change. London, 1972, 224 p.

Enthousiasme : définition du Wiktionnaire

Nom commun

enthousiasme \ɑ̃.tu.zjasm\ masculin

  1. Émotion extraordinaire de l’âme, qu’on suppose être l’effet d’une inspiration.
    • L'amour, par l’enthousiasme qu'il engendre, peut produire le sublime sans lequel il n'y aurait point de morale efficace. — (Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Chap.VII, La morale des producteurs, 1908, p.342)
    • Saül, se trouvant parmi les prophètes, fut saisi du même enthousiasme qu’eux. La Sibylle, dans son enthousiasme, avait prédit que…
  2. Exaltation de l’âme, des facultés, qui accompagne quelquefois et surexcite le travail de l’esprit.
    • Pendant trois ans, c'est un homme à l’enthousiasme éteint, mort à Lomé, qui veillera sans états d’âme sur le retrait de la France d'Afrique : […]. — (Stephen Smith & Antoine Glaser, Comment la France a perdu l'Afrique, Éditions Autrement/Calmann-Lévy, 2005, partie 2, §. 1)
  3. Tout mouvement extraordinaire de l’âme qui excite à des actes de courage, de dévouement, etc.
    • On me signale de toutes parts les maux qu'engendrent ces mariages d'argent par quoi s'opère entre les sexes une sélection à rebours substituant de hideux calculs à cet enthousiasme courageux qui est le propre des jeunes amours. — (Ludovic Naudeau, La France se regarde : le Problème de la natalité, Librairie Hachette, Paris, 1931)
    • Las, dans le petit monde de l'Université, la probité candide ne mène à rien, et l’enthousiasme pèse peu face aux manœuvres misérables de ceux qui ne reculent devant rien pour faire carrière. — (Alexis Liebaert, On achève bien les profs, dans Marianne (magazine), n° 758, 29 octobre 2011, p.85)
  4. Démonstration d’une grande joie, d’une vive allégresse.
    • De toutes parts s'élevaient les acclamations et les cris : « A Paris! » Ces vivats, ces enthousiasmes faisaient contraste avec la froideur, les réserves, les critiques, les refus d'obéissance des maréchaux comme Ney, Lefebvre, Oudinot, Mac-Donald qui, la veille, avaient déclaré à Napoléon qu'un projet de retour sur Paris était une folie. — (René Vallery-Radot, La vie de Pasteur, Hachette, 1900, Flammarion, 1941, p.8)
    • Après trois ans de crise, une des denrées qui avaient le plus baissé était la faculté d'enthousiasme du peuple américain. — (André Maurois, Chantiers américains, 1933)
    • Ce message rabat-joie fut hué par une partie de la foule mais tempéra quelque peu l’enthousiasme général. — (Bertrand M. Roehner, Cohésion sociale: une approche observationnelle, éd. Odile Jacob, 2004, page 150)
  5. Admiration extrême, goût très vif, parfois excessif, pour une personne ou pour une chose.
    • […], et comme les Sex-Appeal-Girls achevaient leur numéro par un grand écart qui suscitait l'enthousiasme, on entendit crier : — Rideau ! — (Francis Carco, L’Homme de minuit, Éditions Albin Michel, Paris, 1938)
    • Les magnifiques music-halls terminaient chaque numéro du programme par un couplet chauvin qui soulevait des scènes d’enthousiasme éperdu ; […]. — (H. G. Wells, La Guerre dans les airs, 1908, traduction d’Henry-D. Davray et B. Kozakiewicz, Mercure de France, Paris, 1910, page 213 de l’éd. de 1921)
  6. (Antiquité) Dans les Mystères de Dionysos, possession par l'esprit divin.

Forme de verbe

enthousiasme \ɑ̃.tu.zjasm\

  1. Première personne du singulier de l’indicatif présent d’enthousiasmer.
  2. Troisième personne du singulier de l’indicatif présent d’enthousiasmer.
  3. Première personne du singulier du subjonctif présent d’enthousiasmer.
  4. Troisième personne du singulier du subjonctif présent d’enthousiasmer.
  5. Deuxième personne du singulier de l’impératif d’enthousiasmer.
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Enthousiasme : définition du Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition (1932-1935)

ENTHOUSIASME. n. m.
Émotion extraordinaire de l'âme, qu'on suppose être l'effet d'une inspiration. Saül, se trouvant parmi les prophètes, fut saisi du même enthousiasme qu'eux. La Sibylle, dans son enthousiasme, avait prédit que... Il signifie aussi Exaltation de l'âme, des facultés, qui accompagne quelquefois et surexcite le travail de l'esprit. Noble, heureux enthousiasme. Enthousiasme poétique. Quand l'enthousiasme le prend, le saisit. Il se dit également de Tout mouvement extraordinaire de l'âme qui excite à des actes de courage, de dévouement, etc. L'enthousiasme guerrier. L'enthousiasme patriotique. L'enthousiasme religieux. Il signifie aussi Démonstration d'une grande joie, d'une vive allégresse. Il fut accueilli avec enthousiasme. Prendre une résolution d'enthousiasme, Prendre une résolution, une décision sous le coup d'une émotion vive. On dit de même Voter une motion d'enthousiasme. Il signifie encore Admiration extrême, goût très vif, parfois excessif, pour une personne ou pour une chose. Cet orateur a provoqué un enthousiasme universel. Son enthousiasme pour cet auteur, pour cet ouvrage l'aveugle. Ses enthousiasmes ne durent pas. Des éloges dictés par l'enthousiasme.

Enthousiasme : définition du Littré (1872-1877)

ENTHOUSIASME (an-tou-zi-a-sm') s. m.
  • 1Fureur divine, état physique désordonné comme celui des sibylles qui rendaient des oracles en poussant des cris, écumant, roulant les yeux. L'enthousiasme de la sibylle.
  • 2 Par extension, inspiration divine, se manifestant par des discours pleins de grandes images. L'enthousiasme poétique. L'enthousiasme des prophètes.

    Mouvement passionné, transport qu'un poëte, un artiste éprouve dans le moment de la composition, et qui consiste en ce que, préoccupé du seul sujet qui l'intéresse, le monde extérieur disparaît à peu près pour lui. L'enthousiasme qui transporte les poëtes. Les impromptus lui étaient assez familiers, et il a beaucoup contribué à établir cette langue à Sceaux, où le génie et la gaieté produisent assez souvent ces petits enthousiasmes soudains, Fontenelle, Malézieu. Les poésies qui sont le fruit de l'enthousiasme ont un tel caractère de beauté qu'on ne peut les lire sans être échauffé du même feu qui les a produites, Rollin, Hist. anc. t. XII, liv. XXV, ch. I, art. 1, § 5.

  • 3Tout transport qui, enlevant l'âme à elle-même, excite à des actes extraordinaires. L'enthousiasme guerrier. L'enthousiasme religieux. Rien ne se fait sans un peu d'enthousiasme, Voltaire, Lett. d'Argental, 31 août 1761. Son noble enthousiasme embrasera les cœurs, De Belloy, Siége de Calais, IV , 4. Il n'y a point de véritable amour sans enthousiasme, et point d'enthousiasme sans un objet de perfection réel ou chimérique, mais toujours existant dans l'imagination, Rousseau, Émile, v. Il est de la nature de tout enthousiasme de se communiquer et de s'accroître par le nombre des enthousiastes, Diderot, Lett. sur les sourds et muets, Œuv. t. II, p. 373, dans POUGENS. L'esprit de la secte stoïque fut l'enthousiasme de la vertu ; le génie de l'ancienne Rome fut l'enthousiasme de la patrie, Marmontel, Élém. litt. Œuvr. t. VII, p. 215, dans POUGENS. C'est ce même enthousiasme prêt à se communiquer à l'auditeur qui met tant de différence entre l'éloquence parlée, si on peut se servir de cette expression, et l'éloquence écrite, D'Alembert, Réfl. sur l'éloc. orat. Œuvres, t. I, p. 148, dans POUGENS. Cet enthousiasme froid et stupide qui ne sent rien à force d'admirer tout, espèce de paralysie de l'esprit, qui nous rend indignes et incapables de goûter les beautés réelles, D'Alembert, Réfl. sur le goût, Œuv. t. III, p. 422. Dans ce temps, tout se faisait par enthousiasme, les belles actions, les fautes et les crimes, Genlis, Mlle de la Fayette, p. 28, dans POUGENS.

    En mauvaise part, lubie. Mais voyez quel diable d'enthousiasme il leur prend de me venir chanter aux oreilles comme cela, Molière, Prol. de la Princ. d'Él. 2. Ce sens défavorable ne se trouve peut-être que dans cet exemple de Molière.

  • 4Grande joie, vive allégresse. Il fut accueilli avec enthousiasme. Enthousiasme impossible à décrire. L'enthousiasme d'une bonne réception m'aurait enivrée, Sévigné, 226.
  • 5Admiration vive et passionnée. Son enthousiasme pour cet auteur l'aveugle. Cette machine [le joueur de flûte] devint bientôt l'objet de la curiosité d'un monde plus avide de nouveauté que sensible aux grands talents, prodiguant au hasard l'enthousiasme ou le dédain, et passant rapidement de l'un à l'autre pour un objet qui n'a pas cessé d'être le même, Condorcet, Vaucanson.

HISTORIQUE

XVIe s. Il me faudroit non l'ardeur de ma ryme, Mais l'enthousiasme, aiguillon de Pontus, Ronsard, 48. …Et qui sera plus tost un coup de fortune, ou une saillie de quelque extraordinaire enthousiasme, qu'une production vrayement nostre, Charron, Sagesse, I, 1.

SUPPLÉMENT AU DICTIONNAIRE

ENTHOUSIASME. Ajoutez :
6 Au plur. Transports poétiques. Ma dernière saison, oragée de tant d'afflictions qui ont désolé ma Calliope, ressent aussi mes enthousiasmes grandement refroidis, Malherbe, Lexique, éd. L. Lalanne.
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Enthousiasme : définition du Encyclopédie, 1re édition (1751)

ENTHOUSIASME, s. m. (Philos, & Belles-Lett.) Nous n’avons point de définition de ce mot parfaitement satisfaisante : je crois cependant utile au progrès des beaux arts qu’on en cherche la véritable signification, & qu’on la fixe, s’il est possible. Communément on entend par enthousiasme, une espece de fureur qui s’empare de l’esprit & qui le maîtrise, qui enflamme l’imagination, l’eleve, & la rend féconde. C’est un transport, dit-on, qui fait dire ou faire des choses extraordinaires & surprenantes ; mais quelle est cette fureur & d’où naît-elle ? quel est ce transport, & quelle est la cause qui le produit ? C’est-là, ce me semble, ce qu’il auroit été nécessaire de nous apprendre, & dont on a cependant paru s’occuper le moins.

Je crois d’abord que ce mouvement qui éleve l’esprit & qui échauffe l’imagination, n’est rien moins qu’une fureur. Cette dénomination impropre a été trouvée de sang froid, pour exprimer une cause dont les effets (quand on est dans cet état paisible) ne sauroient manquer de paroître fort extraordinaires. On a cru qu’un homme devoit être tout-à-fait hors de lui-même, pour pouvoir produire des choses qui mettoient réellement hors d’eux-mêmes ceux qui les voyoient ou qui les entendoient : ajoûtez à cette premiere idée l’enthousiasme feint ou vrai des prêtres du Paganisme, que la charlatanerie les engageoit à charger de grimace & de contorsion, & vous trouverez l’origine de cette fausse dénomination. Le peuple avoit appellé ce dernier enthousiasme, fureur prophétique ; & les pédans de l’antiquité (autre partie du peuple peut-être encore plus bornée que la premiere) donnerent à leur tour à la verve des poëtes, dont il n’est pas donné aux esprits froids de pénétrer la cause, le nom superbe de fureur poétique.

Les poëtes flatés qu’on les crût des êtres inspirés, n’eurent garde de détromper la multitude ; ils assûrerent dans leurs vers, au contraire, qu’ils l’étoient en effet, & peut-être le crurent-ils de bonne-foi eux-mêmes.

Voilà donc la fureur poétique établie dans le monde comme un rayon de lumiere transcendante, comme une émanation sublime d’en-haut, enfin comme une inspiration divine. toutes ces expressions en Grece & à Rome étoient synonymes aux mots dont nous avons formé en françois celui d’enthousiasme.

Mais la fureur n’est qu’un accès violent de folie, & la folie est une absence ou un égarement de la raison ; ainsi lorsqu’on a défini l’enthousiasme, une fureur, un transport, c’est comme si l’on avoit dit qu’il est un redoublement de folie, par conséquent incompatible pour jamais avec la raison. C’est la raison seule cependant qui le fait naître ; il est un feu pur qu’elle allume dans les momens de sa plus grande supériorité. Il fut toûjours de toutes ses opérations la plus prompte, la plus animée. Il suppose une multitude infinie de combinaisons précédentes, qui n’ont pû se faire qu’avec elle & par elle. Il est, si on ose le dire, le chef-d’œuvre de la raison. Comment peut-on le définir, comme on définiroit un accès de folie ?

Je suppose que, sans vous y être attendu, vous voyez dans son plus beau jour un excellent tableau. Une surprise subite vous arrête, vous éprouvez une émotion générale, vos regards comme absorbés restent dans une sorte d’immobilité, votre ame entiere se rassemble sur une foule d’objets qui l’occupent à la fois ; mais bien-tôt rendue à son activité, elle parcourt les différentes parties du tout qui l’avoit frappée, sa chaleur se communique à vos sens, vos yeux lui obéissent & la préviennent : un feu vif les anime ; vous appercevez, vous détaillez, vous comparez les attitudes, les contrastes, les coups de lumiere, les traits des personnages, leurs passions, le choix de l’action représentée, l’adresse, la force, la hardiesse du pinceau ; & remarquez que votre attention, votre surprise, votre émotion, votre chaleur, seront dans cette circonstance plus ou moins vives, selon le différent degré de connoissances antérieures que vous aurez acquis, & le plus ou le moins de goût, de délicatesse, d’esprit, de sensibilité, de jugement, que vous aurez reçû de la nature.

Or ce que vous éprouvez dans ce moment est une image (imparfaite à la vérité, mais suffisante pour éclaircir mon idée) de ce qui se passe dans l’ame de l’homme de génie, lorsque la raison, par une opération rapide, lui présente un tableau frappant & nouveau qui l’arrête, l’emeut, le ravit, & l’absorbe.

Observez que je parle ici de l’ame d’un homme de génie ; parce que j’entends par le mot génie, l’aptitude naturelle à recevoir, à sentir, à rendre les impressions du tableau supposé. Je le regarde comme le pinceau du peintre, qui trace les figures sur la toile, qui les crée en effet, mais qui est toûjours guidé par des inspirations précédentes. Dans les livres, comme dans la conversation, on commence à partir du pinceau, comme s’il étoit le premier moteur. Le style figuré chez des peuples instruits, tels que le nôtre, devient insensiblement le style ordinaire ; & c’est par cette raison que le mot génie, qui ne designe que l’instrument indispensable pour produire, a été successivement employé pour exprimer la cause qui produit.

Observez encore que je n’ai point employé le mot imagination, qu’on croit communément la source unique de l’enthousiasme ; parce que je ne la vois dans mon hypothèse que comme une des causes secondes, & telle (pour m’aider encore d’une comparaison prise de la Peinture), telle, dis-je, qu’est la toile sous la main du peintre. L’imagination reçoit le dessein rapide du tableau qui est présenté à l’ame, & c’est sur cette premiere esquisse que le génie distribue les couleurs.

Je parle enfin, dans la définition que je propose, d’un tableau nouveau ; car il ne s’agit point ici d’une opération froide & commune de la mémoire. Il n’est point d’homme à qui elle ne rappelle souvent les différens objets qu’il a déjà vûs : mais ce ne sont-là que de foibles esquisses qui passent devant son entendement, comme des ombres legeres, sans surprendre, affecter, ou émouvoir son a me, ne supposent que quelques sensations déjà éprouvées, & point de combinaisons précédentes. Ce n’est-là peut-être qu’un des apanages de l’instinct ; j’entends développer ici un des plus beaux priviléges de la raison.

Il s’agit donc d’un tableau qui n’a point encore été vû, d’un tableau que la raison vient de créer, d’une image toute de feu qu’elle présente tout-à-coup à une ame vive, exercée, & délicate ; l’émotion qui la saisit est en proportion de sa vivacité, de ses connoissances, de sa délicatesse.

Or il est dans la nature que l’ame n’éprouve point de sentiment, sans former le desir prompt & vif de l’exprimer ; tous ses mouvemens ne sont qu’une succession continue de sentimens & d’expressions ; elle est comme le cœur, dont le jeu machinal est de s’ouvrir sans cesse pour recevoir & pour rendre : il faut donc qu’à l’aspect subit de ce tableau frappant qui occupe l’ame, elle cherche à répandre au-dehors l’impression vive qu’il fait sur elle. L’impulsion qui l’a ébranlée, qui la remplit, & qui l’entraîne, est telle que tout lui cede, & qu’elle est le sentiment prédominant. Ainsi, sans que rien puisse le distraire, ou l’arrêter, le peintre saisit son pinceau, & la toile se colore, les figures s’arrangent, les morts revivent ; le ciseau est déjà dans la main du sculpteur, & le marbre s’anime ; les vers coulent de la plume du poëte, & le théatre s’embellit de mille actions nouvelles qui nous intéressent & nous étonnent ; le musicien monte sa lyre, & l’orchestre remplit les airs d’une harmonie sublime ; un spectacle inconnu, que le génie de Quinault a créé, & qu’elle embellit, ouvre une carriere brillante aux Arts divers qu’il rassemble ; des mazures dégoûtantes disparoissent, & la superbe facade du Louvre s’éleve ; des jardins réguliers & magnifiques prennent la place d’un terrein aride, ou d’un marais empoisonné ; une éloquence noble & mâle, des accens dignes de l’homme, font retentir le barreau, nos tribunes, nos chaires ; la face de la France change ainsi rapidement comme une belle décoration de théatre ; les noms des Corneille, des Moliere, des Quinault, des Lully, des Lebrun, des Bossuet, des Perrault, des le Nôtre, volent de bouche en bouche, & l’Europe entiere les répete & les admire : ils sont desormais des monumens immuables de la gloire de notre nation & de l’humanité.

L’enthousiasme est donc ce mouvement impétueux, dont l’essor donne la vie à tous les chefs d’œuvre des Arts, & ce mouvement est toûjours produit par une opération de la raison aussi prompte que sublime. En effet, que de connoissances précédentes ne suppose-t-il pas ? que de combinaisons l’instruction ne doit-elle pas avoir occasionnées ? que d’études antérieures n’est-il pas nécessaire d’avoir faites ? de combien de manieres ne faut-il pas que la raison se soit exercée, pour pouvoir créer tout-à-coup un grand tableau auquel rien ne manque, & qui paroît toûjours à l’homme de génie, à qui il sert de modele, bien supérieur à celui que son enthousiasme lui fait produire ? D’après ces réflexions puisées dans une métaphysique peu abstraite, & que je crois fort certaine, j’oserois définir l’enthousiasme une émotion vive de l’ame à l’aspect d’un tableau neuf & bien ordonné qui la frappe, & que la raison lui présente.

Cette émotion, moins vive à la vérité, mais du même caractere, se fait sentir à tous ceux qui sont à portée de joüir des diverses productions des beaux Arts. On ne voit point sans enthousiasme une tragédie intéressante, un bel opéra, un excellent morceau de peinture, un magnifique édifice, &c. ainsi la définition que je propose paroît convenir également, & à l’enthousiasme qui produit, & à l’enthousiasme qui admire.

Je crains peu d’objections de la part de ceux que l’expérience peut avoir éclairés, sur le point que je traite ; mais ce tableau spirituel, cette opération rapide de la raison, cet accord mutuel entre l’ame & les sens duquel naît l’expression prompte des impressions qu’elle a reçues, paroîtront chimériques peut-être à ces esprits froids, qui se souviennent toûjours, & qui ne créeront jamais.

Pourquoi, diront-ils, dénaturer les choses ? à quoi bon des systèmes nouveaux ? on a cru jusqu’ici l’enthousiasme une espece de fureur, l’idée reçûe vaut bien la nouvelle ; & quand l’ancienne seroit une erreur, quel desavantage en résulteroit-il pour les Arts ? Les grands poëtes, les bons peintres, les musiciens excellens qu’on a cru & qui se sont crus eux-mêmes des gens inspirés, ont été aussi loin sans tant de métaphysique : on refroidit l’esprit, on affoiblit le génie par ces recherches incertaines ou au moins inutiles des causes ; contentons-nous des effets. Nous savons que les gens de génie créent ; que nous importe de savoir comment ? Quand on aura découvert que la raison est le premier moteur des opérations de leur ame, & non l’imagination, qu’on en a cru chargée jusqu’à présent, pense-t-on qu’on donnera du génie ou du talent à ceux à qui la nature aura refusé un don si rare ?

A ces objections générales je répondrai 1°. qu’il n’est point d’erreur dans les Arts, de quelque nature qu’elle soit, qu’il ne paroisse évidemment utile de détruire.

2°. Que celle dont il s’agit est infiniment préjudiciable aux Artistes & aux Arts.

3°. Que c’est applanir des routes qui sont encore assez difficiles, que de chercher, de trouver, d’établir les premiers principes. Les regles n’ont été faites que sur le méchanisme des Arts ; & en paroissant les gêner, elles les ont guidés jusqu’au point heureux où nous les voyons aujourd’hui. Que s’il est possible de porter des lumieres nouvelles sur leur partie purement spirituelle, sur le principe moteur duquel dérivent toutes leurs opérations, elles deviendront dès-lors aussi sûres que faciles. Il en est des Arts comme de la Navigation ; on ne couroit les mers qu’en tatonnant avant la découverte de la boussole.

4°. Ne craignons point d’affoiblir l’esprit, ou de refroidir le génie en les éclairant. Si tout ce que nous admirons dans les productions des Arts est l’ouvrage de la raison, cette découverte élevera l’ame de l’artiste, en lui donnant une opinion plus glorieuse encore de l’excellence de son être ; & de cette élévation attendez de nouveaux miracles, sans en craindre un plus grand orgueil. La vanité n’est le grand ressort que des petites ames ; le génie en suppose toûjours une supérieure.

5°. Les mots d’imagination, de génie, d’esprit, de talent, ne sont que des termes trouvés pour exprimer les différentes opérations de la raison : il en est d’eux à-peu-près comme des divinités inférieures du paganisme : elles n’étoient aux yeux des sages, que des noms commodes pour exprimer les divers attributs d’un Dieu unique ; l’ignorance seule de la multitude leur fit partager les honneurs de la divinité.

6°. Si l’enthousiasme, à qui seul nous sommes redevables des belles productions des Arts, n’est dû qu’à la raison comme cause premiere ; si c’est à ce rayon de lumiere plus ou moins brillant, à cette émanation plus ou moins grande d’un Être suprème, qu’il faut rapporter constamment les prodiges qui sortent des mains de l’humanité, dès-lors tous les préjugés nuisibles à la gloire des beaux Arts sont pour jamais détruits, & les Artistes triomphent. On pourra desormais être poëte excellent, sans cesser de passer pour un homme sage ; un musicien sera sublime, sans qu’il soit indispensablement réputé pour fou. On ne regardera plus les hommes les plus rares comme des individus presqu’inutiles, peut-être même s’imaginera-t-on un jour qu’ils peuvent penser, vivre, agir comme le reste des hommes. Ils auront alors plus d’encouragement à espérer, & moins de dégoûts à soûtenir. Ces têtes legeres, orgueilleuses & bruyantes, ces automates lourds & dédaigneux qui décident en maîtres dans la société, seront peut-être à la fin persuadés qu’un artiste, qu’un homme de lettres tiennent dans l’ordre des choses un rang supérieur à celui d’un intendant qui les a subjugués & qui les ruine, d’un vil complaisant qui les amuse & qui les joüe, d’un caissier qui leur refuse leur argent pour le faire valoir à son profit, même d’un secrétaire qui fait mal leur besogne, & très-adroitement sa fortune.

Au reste soit que la vérité triomphe enfin de l’erreur, soit que le préjugé plus puissant demeure le tyran perpétuel des opinions contemporaines, que nos illustres modernes se consolent & se rassurent : les ouvrages du dernier siecle sont regardés maintenant sans contradiction, comme des chefs-d’œuvre de la raison humaine, & il n’est pas à craindre qu’on ose prétendre qu’ils ont été faits sans enthousiasme : tel sera le sort, dans le siecle prochain, de tous ces divers monumens glorieux aux Arts & à la patrie, qui s’élevent sous nos yeux. La multitude en est frappée, il est vrai, sans les apprécier, les demi connoisseurs les discutent sans les sentir : on s’en occupe moins long-tems aujourd’hui que d’une parodie sans esprit, dont on n’a pas honte de rire : qu’importe, en seront-ils moins un jour l’école & l’admiration de tous les esprits & de tous les âges ?

Mais la définition que je propose convient-elle à toute sorte d’enthousiasme & à toutes les especes de talens ? Quel est le tableau, dira-t-on peut-être, que la raison peut offrir à peindre à l’art du musicien ? Il ne s’agit là que d’un arrangement géométrique de tons, &c. L’éloquence d’ailleurs est sublime sans enthousiasme, & il faut supprimer de cet article tout ce qui a été dit des orateurs du siecle dernier.

Je répons 1°. qu’il n’existe point de musique digne de ce nom, qui n’ait peint une ou plusieurs images : son but est d’émouvoir par l’expression, & il n’y a point d’expression sans peinture. V. la question plus au long aux art. Expression, Musique, Opéra.

2°. Mettre en doute l’enthousiasme de l’orateur, c’est vouloir faire douter de l’existence de l’éloquence même, dont l’objet unique est de l’inspirer. Ce discours qui vous émeut, qui vous intéresse ou qui vous révolte ; ces détails, ces images successives qui vous attachent, qui ouvrent votre cœur d’une maniere insensible à celui des sentimens que l’on veut vous inspirer, tout cela n’est & ne peut être que l’effet de l’émotion vive qui a précédé dans l’ame de l’orateur celle qui se glisse dans la vôtre. On fait une déclamation, une harangue, peut-être même un discours académique sans enthousiasme ; mais ce n’est que de lui qu’on peut attendre un bon sermon, un plaidoyer transcendant, une oraison funebre qui arrache des larmes. Voyez Elocution.

Je finis cet article par quelques observations utiles aux vrais talens, & que je supplie tous ceux qui s’érigent en juges souverains des Arts de me permettre.

Sans enthousiasme point de création, & sans création les Artistes & les Arts rampent dans la foule des choses communes. Ce ne sont plus que de froides copies retournées de mille petites façons différentes : les hommes disparoissent ; on ne trouve plus à leur place que des singes & des perroquets.

J’ai dit plus haut qu’il y a deux sortes d’enthousiasme ; l’un qui produit, l’autre qui admire ; celui-ci est toûjours la suite & le salaire du premier, & la preuve certaine qu’il a été un enthousiasme véritable.

Il y a donc de faux enthousiasmes. Un homme peut se croire des talens, du génie, & n’avoir que des réminiscences, une facilité malheureuse, & un penchant ridicule, qui en est presque toûjours la suite, pour tel genre ou tel art.

Il n’est point d’enthousiasme sans génie, c’est le nom qu’on a donné à la raison au moment qu’elle le produit ; ni sans talens, autre nom qu’on a donné à l’aptitude naturelle de l’ame à recevoir l’enthousiasme & à le rendre. Voyez Génie, Talens.

L’enthousiasme plonge les hommes privilégiés qui en sont susceptibles, dans un oubli presque continuel de tout ce qui est étranger aux arts qu’ils professent. Toute leur conduite est en général si peu ressemblante avec ce que nous regardons comme les manieres d’être, adoptées dans la société, qu’on se trouve porté, presque sans le vouloir, à les regarder comme des especes singulieres ; ce n’est rien moins qu’à la raison qu’on attribue ce qu’on appelle leurs bisarreries ou leurs écarts, de-là tous les préjugés établis, & que l’instruction a bien de la peine à détruire. Mais a-t-on vû encore quelque espece d’hommes parfaite ? en trouve-t-on beaucoup qui portent une raison supérieure dans plusieurs genres ? qu’il nous suffise de dire qu’on rencontre communément dans les vrais talens une bonne foi comme naturelle, une franchise de caractere, & sur-tout l’antipathie la plus décidée pour tout ce qui a l’air d’intrigue, d’artifice, de cabale. Pense-t-on que ce soit-là un des moindres ouvrages de la raison ? Aussi lorsque vous verrez un homme de lettres, un peintre, un musicien souple, rampant, fertile en détours, adroit courtisan, ne cherchez point chez lui ce que nous appellons le vrai talent. Peut-être aura-t-il des succès : il en est de passagers que la cabale procure. Ne soyez point surpris de le voir envahir toutes les places de son état, & celles même qui paroissent lui être le plus étrangeres ; il a la sorte de mérite qui les donne : mais un nom illustre, une gloire pure & durable, cette considération flateuse, apanage honorable des talens distingués, ne seront jamais son partage. La charlatanerie trompe les sots, entraîne la multitude, ébloüit les grands ; mais elle ne donne que des joüissances de peu de durée. Pour produire des ouvrages qui restent, pour acquérir une gloire que la postérité confirme, il faut des ouvrages & des succès qui résistent aux efforts du tems, & à l’examen des sages ; il faut avoir senti un enthousiasme vrai, & l’avoir fait passer dans tous les esprits ; il faut que le tems l’entretienne, & que la réflexion, loin de l’éteindre, le justifie.

Il est de la nature de l’enthousiasme de se communiquer & de se reproduire ; c’est une flamme vive qui gagne de proche en proche, qui se nourrit de son propre feu, & qui loin de s’affoiblir en s’étendant, prend de nouvelles forces à mesure qu’elle se répand & se communique.

Je suppose le public assemblé pour voir la représentation d’un excellent ouvrage ; la toile se leve, les acteurs paroissent, l’action marche, un transport général interrompt tout-à-coup le spectacle ; c’est l’enthousiasme qui se fait sentir, il augmente par degrés, il passe de l’ame des acteurs dans celle des spectateurs ; & remarquez qu’à mesure que ceux-ci s’échauffent, le jeu des premiers devient plus animé ; leur feu mutuel est comme une balle de paume que l’adresse vive & rapide des joüeurs se renvoye ; c’est-là où nous devons toûjours être sûrs d’avoir du plaisir en proportion de la sensibilité que nous montrons pour celui qu’on nous donne.

Dans ces spectacles magnifiques, au contraire, que le zele le plus ardent prépare, mais où le respect lie les mains, vous éprouvez une espece de langueur à-peu-près vers le milieu de la représentation ; elle augmente par degrés jusqu’à la fin, & il est rare que l’ouvrage le plus fait pour émouvoir ne vous laisse pas dans un état tranquille. La cause de cette sorte de phénomene est dans l’ame de l’acteur & du spectateur. On ne verra jamais de représentation parfaite, sans cette chaleur mutuelle qui entretient la vivacité de celui qui represente, & le charme de ceux qui l’écoutent ; c’est un méchanisme constant établi par la nature. L’enthousiasme de ce genre le plus vif s’éteint, s’il ne se communique.

Il y a en nous une analogie secrete entre ce que nous pouvons produire & ce que nous avons appris. La raison d’un homme de génie décompose les différentes idées qu’elle a reçues, se les rend propres, & en forme un tout, qui, s’il est permis de s’exprimer ainsi, prend toûjours une physionomie qui lui est propre : plus il acquiert de connoissances, plus il a rassemblé d’idées ; & plus ses momens d’enthousiasme sont fréquens, plus les tableaux que la raison présente à son ame sont hardis, nobles, extraordinaires, &c.

Ce n’est donc que par une étude assidue & profonde de la nature, des passions, des chefs-d’œuvre des Arts, qu’on peut développer, nourrir, réchauffer, étendre le génie. On pourroit le comparer à ces grands fleuves, qui ne paroissent à leur source que de foibles ruisseaux : ils coulent, serpentent, s’étendent ; & les torrens des montagnes, les rivieres des plaines se mêlent à leur cours, grossissent leurs eaux, ne font qu’un seul tout avec elles : ce n’est plus alors un leger murmure, c’est un bruit imposant qu’ils excitent ; ils roulent majestueusement leurs flots dans le sein de l’océan, après avoir enrichi les terres heureuses qui en ont été arrosées. Voilà l’examen philosophique de l’enthousiasme ; voyez à l’article Eclectisme, sur-tout à la page 276, un abrégé historique de quelques-uns de ses effets. (B)

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Étymologie de « enthousiasme »

Étymologie de enthousiasme - Littré

Ἐνθουσιασμὸς, de ἔνθους, inspiré par un dieu, de ἐν, en, et θεὸς, dieu.

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Étymologie de enthousiasme - Wiktionnaire

Du grec ancien ἐνθουσιασμός, enthousiasmós (« inspiration, possession divine »).
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Étymologie de enthousiasme - Wiktionnaire

(Date à préciser) Du grec ancien ἐνθουσιασμός, enthousiasmós (« inspiration, possession divine »).
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Phonétique du mot « enthousiasme »

Mot Phonétique (Alphabet Phonétique International) Prononciation
enthousiasme ɑ̃tuzjasm play_arrow

Évolution historique de l’usage du mot « enthousiasme »

Source : Google Books Ngram Viewer, application linguistique permettant d’observer l’évolution au fil du temps du nombre d'occurrences d’un ou de plusieurs mots dans les textes publiés.

Citations contenant le mot « enthousiasme »

  • Toutes ces contraintes ont pu freiner l’enthousiasme des clients : samedi, à 17 heures, au Boxpark de Wembley – un hall de street food du nord-ouest de Londres, très fréquenté avant le début de la pandémie, « on a deux fois moins de gens qu’en temps normal », confirme le vendeur de T4 tea for U, un spécialiste de bubbletea taïwanais, qui a installé son stand à peine deux mois avant le confinement. Le Monde.fr, Le Royaume-Uni se déconfine presque totalement, mais sans enthousiasme
  • Les femmes ne consentent qu'à la contrainte. Mais alors avec enthousiasme. De Jean Giraudoux
  • On est toujours prisonnier de son dernier mouvement d'enthousiasme. De Achille Chavée / Aphorisme
  • Conservons par la sagesse ce que nous avons acquis par l'enthousiasme. De Condorcet
  • Faites des bêtises, mais faites-les avec enthousiasme. De Colette / Extrait de Lettre à sa fille (1916-1953). Editions Gallimard 2003.
  • À quoi bon faire un film sans enthousiasme ? De Jean Rochefort / Le Figaro du 20/06/2015
  • Chaque volonté, chaque dévouement, chaque enthousiasme nous abrège. De Jean Anouilh / L'hermine
  • L'enthousiasme a toujours engendré la certitude. De Alfred Espinas / La philosophie sociale au XVIIIème siècle
  • Rien de grand ne se fit jamais sans enthousiasme. De Ralph Waldo Emerson / Society and Solitude
  • L'enthousiasme est une maladie qui se gagne. De Voltaire / Lettres philosophiques
  • L'enthousiasme est frère de la souffrance. De Alfred de Musset / Lorenzaccio
  • Rien ne se fait sans un peu d’enthousiasme. De Voltaire / Lettre
  • Un vendeur sans enthousiasme est un simple employé. De Harry F. Banks
  • L'enthousiasme est à la base de tout progrès. De Henry Ford
  • Une insurrection est un enthousiasme. De Victor Hugo / Les Misérables
  • Rien de grand n'a jamais été accompli sans enthousiasme. Ralph Waldo Emerson, Essays, Art
  • Rien ne se fait sans un peu d'enthousiasme. François Marie Arouet, dit Voltaire, Correspondance, au comte d'Argental, 31 août 1761
  • Mais je trouvais indigne, et je le trouve encore, d'écrire par le seul enthousiasme. L'enthousiasme n'est pas un état d'âme d'écrivain. Paul Valéry, Variété, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci , Gallimard
  • Notre enthousiasme, c'est le fanatisme d'en face. André Siegfried, Quelques maximes, J. Haumont
  • Je n'ai jamais vu d'enthousiasme que pour des causes bêtes. Henry Millon de Montherlant, Malatesta, III, 3, Monsignor Perugia , Gallimard
  • L'enthousiasme en France est un danger public et permanent. C'est lui qui nous jette à toutes les sottises. Guy de Maupassant, Enthousiasme et cabotinage, in le Gaulois
  • Il n'y a pas d'enthousiasme sans sagesse, ni de sagesse sans générosité. Eugène Grindel, dit Paul Eluard, Picasso, dessins, Éditions Braun
  • La critique devrait, en matière de littérature, être une sorte de pédagogie de l'enthousiasme. Louis Aragon, J'abats mon jeu, Éditeurs français réunis

Traductions du mot « enthousiasme »

Langue Traduction
Corse entusiasmu
Basque gogo
Japonais 熱意
Russe энтузиазм
Portugais entusiasmo
Arabe الحماس
Chinois 热情
Allemand begeisterung
Italien entusiasmo
Espagnol entusiasmo
Anglais enthusiasm
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Synonymes de « enthousiasme »

Source : synonymes de enthousiasme sur lebonsynonyme.fr

Antonymes de « enthousiasme »


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