Crainte : définition de crainte


Crainte : définition du Trésor de la Langue Française informatisé

CRAINTE, subst. fém.

I.− [Crainte non accompagné d'un déterminant] Sentiment d'inquiétude déterminé par l'idée d'un mal à venir, d'un danger existant ou possible. La crainte gagne, frappe, paralyse, saisit qqn. La crainte est le commencement de la sagesse (Joffre, Mém.,t. 1, 1931, p. 54):
1. Lorsque, redoutant la mort, je me plaque contre terre pour éviter les balles, j'attends, je rampe, je cours, je fuis, il faut distinguer parmi ces réactions celles qui sont dues proprement à la crainte, et celles qui, encore qu'elles l'accompagnent nécessairement ou du moins généralement, sont inexplicables à partir de la crainte, et relèvent d'un tout autre principe. Si je considère en effet la crainte comme un véritable sentiment, et non comme une émotion, c'est que je lui attribue la triple vertu de se montrer circonstancielle adaptative et objective. J. Vuillemin, Essai sur la signif. de la mort,1949, p. 104.
A.− [Crainte en fonction de compl. non accompagné d'un caractérisant]
1. [En emploi de compl. d'obj. dir. ou indir. ou de compl. circ.] :
2. − Nom de Dieu! gueula Buteau, en revenant au labour qu'il examinait, le voleur a bien mordu sur nous d'un bon pied... Y a pas à dire, v'là la borne! Françoise avait continué de s'approcher, du même pas tranquille, en cachant sa crainte. Elle comprit alors la cause de leurs gestes furieux, la charrue de Jean devait avoir entamé leur parcelle. Zola, La Terre,1887, p. 445.
SYNT. a) Dissiper, provoquer la crainte; causer, manifester une crainte; céder à la crainte. b) Trembler de crainte; vivre dans la crainte. Inspirer de la crainte (cf. Sartre, Mots, 1964, p. 6).
[Compl. du verbe passif] Être saisi de crainte (G. Marcel, Journal,1919, p. 203).
2. Loc. verbales
a) Vieux
Prendre crainte. Synon. prendre peur.Lièvre prit crainte de cette grande machine vivante (Jammes, Le Roman du lièvre1903, p. 10).
Faire crainte. Synon. faire peur.Dieu! que vous m'avez fait crainte (Bernanos, Crime,1935, p. 727).
b) Avoir crainte. N'ayez crainte! − Calme-toi, petite fille. − Puis il me dit : « N'aie crainte (...) » (Benoit, Atlant.,1919, p. 305).Il n'y a pas de crainte (pop.). Ça ne craint pas d'arriver. Mais êtes-vous sûr de n'être pas dérangé? (...) S'il venait des pratiques dans votre cabaret? (...) − Il n'y a pas de crainte, bourgeois (Sue, Les Mystères de Paris,t. 6, 1842-43, p. 56).
3. Loc. adv.
Sans crainte. Parler sans crainte. Allez-y sans crainte! Soyez sans crainte à ce sujet! Les animaux se laissaient prendre par moi sans crainte (Claudel, Échange,1894, II, p. 695).
Avec crainte. S'avancer, observer avec crainte. Guillaume s'est embarqué avec crainte, avec répugnance, du point de vue de sa dynastie, de sa politique allemande (Barrès, Cahiers,t. 11, 1917-18, p. 337).
[P. allus. à l'ouvrage du philosophe Kierkegaard] La vie dont il parlait avec crainte et tremblement (Camus, Homme rév.,1951, p. 99).
4. Spéc. Don de crainte. Don du Saint-Esprit qui correspond à la vertu théologale d'espérance. Le don de crainte est faible chez moi. Je ne tremble pas assez devant Dieu (Green, Journal,Le Bel aujourd'hui, 1955-58, p. 324).Le don de crainte est également rattaché parfois à la vertu de tempérance (Foit. 11968).
B.− [Crainte accompagné d'un caractérisant]
1. Crainte + adj. qualificatif postposé ou antéposé.Crainte aiguë, irréfléchie, perpétuelle. Crainte respectueuse (Hugo, Bug-Jargal,1826, p. 24).Les plus vives craintes (Balzac, Gobseck,1830, p. 421).Juste crainte (Cocteau, Poèmes,1916-23, p. 266):
3. Ce n'était là qu'une crainte assez vague, mais j'ai eu plusieurs fois l'occasion de remarquer que les craintes précises ne sont pas toujours celles qui se réalisent exactement, alors qu'il faut redouter les craintes vagues, car elles sont l'ombre que l'avenir jette sur le présent... Green, Journal,1940, p. 15.
2. Crainte panique. Sentiment d'inquiétude aigu, caractérisé par un affolement soudain et généralement contagieux. La crainte panique de la damnation (Green, Journal,t. 6, 1950-54, p. 290).
3. Spéc., DR. Crainte révérentielle. Celle qui naît du respect des parents. La seule crainte révérentielle envers le père, la mère, ou autre ascendant, sans qu'il y ait eu de violence exercée, ne suffit point pour annuler le contrat (Code civil,1804, art. 1114, p. 202).
II.− Crainte + déterminant.Inquiétude éprouvée à l'égard de quelqu'un, de quelque chose, d'un fait, d'une action, qui constituent une source de danger. Crainte des ennemis, du feu, de la mort; crainte de parler.
A.− [Le déterminant désigne l'obj. de la crainte]
1. [L'obj. est désigné par un subst.]
a) [L'obj. désigne un animé dont l'existence est effective ou supposée] Crainte des assaillants, des fantômes, du voisin. La crainte des Espagnols (Voy. La Pérouse,t. 2, 1797, p. 272).Ce n'est jamais par crainte des voleurs vulgaires qu'on s'enferme (Gracq, Beau tén.,1945, p. 79):
4. Le premier moment de surprise passé, il [Arsène] ne pensa plus qu'à la rejoindre [la Vouivre] et à son tour entra dans le sous-bois. La crainte des vipères ne l'effleurait même pas. Aymé, La Vouivre,1943, p. 13.
En partic. [Le déterminant désigne l'autorité hum.] Respect mêlé d'une certaine timidité. Crainte du directeur, des autorités; la crainte de ses parents. La crainte du roi (Musset, Lettres Dupuis Cotonet,1836, p. 673).
Spéc., RELIG. Crainte de Dieu. Religion, piété envers Dieu. La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse (Prov., I, 7; IX, 10;cf. Bible1912).Le Pape Pie. − Dans tout ce que vous dites je ne vois que la passion et les sens et aucun esprit de prudence et de crainte de Dieu (Claudel, Père humil.,1920, II, 2, p. 523).
b) [Le déterminant désigne un objet matériel, un phénomène naturel, un fait, un élément de situation de la vie hum.] La crainte des obus, de la pluie, de la guerre, du ridicule. Un bouledogue que fait obéir (...) la crainte du bâton (Stendhal, Rouge et Noir,1830, p. 11).La crainte d'un scandale affreux (Maupass., Une Vie,1883, p. 193).La crainte du froid en voyage (Goncourt, Journal,1887, p. 635):
5. La crainte de la mort paralyse notre recherche du bonheur et trouble la tranquillité de notre âme : avec la crainte des dieux, à laquelle elle est toujours étroitement associée, elle est la véritable cause du malheur de l'homme. J. Vuillemin, Essai sur la signif. de la mort,1949, p. 41.
SYNT. Crainte d'un affront, des avions, de l'escalade nucléaire, de la guerre atomique, d'un refus, du surpeuplement, des voitures.
Loc. De crainte de. De crainte du feu (Zola, Terre,1887, p. 411).Par crainte de. Par crainte des représailles (Benoit, Atlant.,1919, p. 226).Dans la crainte de. Dans la crainte de l'Inquisition (Bern. de St-P., Chaum. ind.,1791, p. 68).Sans crainte de. Affirmer sans crainte d'erreur (Guyot, Rapp. agric. Lorr.,1889, p. 38).
Rare, adverbialement et elliptiquement. Crainte de pis, crainte de pis faire. Je m'en tais donc ici, de crainte de pis faire (Courier, Lettres Fr. et It.,1799, p. 661).
2. [L'obj. est désigné par un énoncé verbal]
a) Crainte de + inf.Crainte d'apercevoir, d'avoir, de compromettre, de perdre. Je suis vraiment affligée, mon bon ami, de ne pouvoir aller chez toi, et la crainte de te faire de la peine est la seule raison qui me retient (Staël, Lettres jeun.,1787, p. 202):
6. − Est-ce que vraiment, disait-elle, la terre est aussi belle que le racontent les oiseaux? Pourquoi ne le dit-on pas davantage? Pourquoi, vous, ne me le dites-vous pas? Est-ce par crainte de me peiner en songeant que je ne puis la voir? Gide, La Symphonie pastorale,1919, p. 891.
SYNT. Crainte d'être ridicule; crainte de déplaire; crainte d'éprouver, d'éveiller, de froisser, de gêner, de laisser, de manquer, d'offenser, de paraître, de rencontrer, de se tromper, de voir.
Loc. prép. Par crainte de. Par crainte de laisser échapper des bêtises (Zola.Nana,1880, p. 1225).Dans la crainte de. Dans la crainte d'être dupé (Zola., Terre,1887, p. 86).Sans crainte de. Sans crainte d'exagérer (Bremond, Hist. sent. relig.,t. 3, 1921, p. 65).Crainte de. Crainte de l'irriter (Montherl., Lépreuses,1939, p. 1404).De crainte de. De crainte de laisser voir (Prévert, Paroles,1946, p. 157).
Loc. verbale
Avoir crainte, avoir crainte de. N'ayez crainte d'ajouter (Milosz, Amour. initiation,1910, p. 221).« Noblesse, dignité, grandeur » ... Ces termes, j'ai crainte et presque honte à m'en servir (Gide, Ainsi soit-il,1951, p. 1225).
b) Loc. conj. Dans la crainte que, de crainte que, par crainte que ou, vieilli, crainte que (avec le subj.). Dans la crainte qu'il ne périsse. De crainte que le loup garou ne vous mange (A. France, Les Sept femmes de la Barbe-Bleue,1909, p. 21).Tiens-moi bien, crainte que je ne disparaisse un beau jour (Claudel, Échange,1954, I, p. 738).Par la crainte que les Allemands ne soient sur la même voie (Goldschmidt, Avent. atom.,1962, p. 35).
7. − « S'il y a danger de mort et qu'on n'ait pas la faculté de se confesser à son propre prêtre, l'Église, de crainte que quelqu'un ne périsse dans ces circonstances, permet à n'importe quel prêtre, unicuique sacerdoti, d'absoudre de toute sorte de péché. » Malègue, Augustin,t. 2, 1933, p. 316.
Rem. Les loc. de crainte que, par crainte que, sont suivies de la négation ne explétive dans les mêmes conditions que craindre que (cf. craindre I B 2 rem. 1). ,,Comme avec craindre, distinguez bien ne explétif et la négation ne pas : Je prendrai encore un livre de crainte que celui-là ne soit ennuyeux; mais : de crainte que celui-là ne soit pas intéressant.`` (Hanse 1949).
Loc. verbales
Avoir crainte que (pop.). Justement j'y disais, monsieur devait avoir crainte que mademoiselle ne vienne plus (Proust, Sodome,1922, p. 735).
Être en crainte que (vx). Jusqu'à la fin, il [Fénelon] est en crainte que ce naturel [du duc de Bourgogne] ... (Sainte-Beuve, Nouveaux lundis,t. 2, 1863-69, p. 137).
B.−
1. Souvent au plur. [Le déterminant (adj. poss. ou compl. prép. de) désigne la pers. qui éprouve la crainte face à une menace qui la concerne elle-même] Les craintes des parents; dissiper, confirmer ses craintes; ajouter à ses craintes. Bannis tes craintes (Saint-Martin, Homme désir,1790, p. 327).Il [Mathieu] rit de mes craintes et son éternelle réponse est : « Narbonne n'est pas un million de fois fou; Narbonne ne partira pas » (Staël, Lettres L. de Narbonne,1793, p. 182).Tout d'un coup, elle revint à ses craintes (Zola, Débâcle,1892, p. 562).
2. [Un compl. introd. par la prép. pour désigne une pers. menacée autre que le suj.] Crainte de qqn pour qqn.Les craintes de la mère pour son fils; ses craintes pour son aînée; nos craintes pour la France. Je vous jette des idées qui me viennent d'une grande crainte et d'un grand amour pour votre âme (E. de Guérin, Lettres,1837, p. 118).J'ai eu des tristesses et des craintes vagues pour vous (Michelet, Journal,1837, p. 782).
Prononc. et Orth. : [kʀ ε ̃:t]. Ds Ac. 1694-1932. Étymol. et Hist. 1. 1remoitié xiies. crieme « sentiment de peur, frayeur » (Psautier Oxford, 63, 1 ds T.-L.); ca 1280 crainte (Clef d'Amour, éd. A. Doutrepont, 952); 2. ca 1180 crieme « respect, déférence (à l'égard de Dieu) » (Partonopeus de Blois, éd. J. Gildea, 1933); 3. 1579 loc. de crainte que (R. Garnier, La Troade, 512, Tragédies, éd. W. Foerster, t. 2, p. 101 ds IGLF). Déverbal de craindre* et, à l'orig., des anc. formes de celui-ci. Fréq. abs. littér. : 6 826. Fréq. rel. littér. : xixes. : a) 12 254, b) 7 097; xxes. : a) 8 905, b) 9 414. Bbg. Bastin (J.). Ne explétif après avant que, sans que. In : B. (J.). Nouv. glanures gramm. Riga, 1907, pp. 60-63.

Crainte : définition du Wiktionnaire

Nom commun

crainte \kʁɛ̃t\ féminin

  1. Fait de craindre ou de redouter quelque chose.
    • La crainte de voir se rapprocher un jour les Slovaques et les Tchèques a toujours hanté les Magyars […] — (Ernest Denis, La Question d’Autriche ; Les Slovaques, Delagrave, Paris, 1917, in-6, p. 121)
    • Elles en font des chasseresses audacieuses comme elles-mêmes, des guerrières qui se mesurent sans crainte avec les grands fauves, […]. — (Renée Dunan, Ces Dames de Lesbos, 1928)
    • Ma myopie renforçait encore l’impression d’irréel, de cauchemar que je ressentais et contre laquelle je m’efforçais de lutter, dans la crainte de voir se briser ma volonté. — (Henri Alleg, La Question, 1957)
    • Obsédées par la crainte des « francs-tireurs », les troupes d’invasion ont déjà, le 24 août, incendié Haybes et mis à mort soixante civils du lieu, avec une grande cruauté […] — (Henri Manceau, Des luttes ardennaises, 1969)
    • Quand on traverse pour la première fois une rivière islandaise, on ne peut se défendre de la crainte; mais on s’accoutume vite à ce genre d’émotion, et l'on finit même par y trouver un certain charme. — (Jules Leclercq, La Terre de glace, Féroë, Islande, les geysers, le mont Hékla, Paris : E. Plon & Cie, 1883, page 11)

Forme de verbe 1

crainte \kʁɛ̃t\

  1. Participe passé féminin singulier de craindre.

Forme de verbe 2

crainte \kʁɛ̃t\

  1. Première personne du singulier du présent de l’indicatif de crainter.
  2. Troisième personne du singulier du présent de l’indicatif de crainter.
  3. Première personne du singulier du présent du subjonctif de crainter.
  4. Troisième personne du singulier du présent du subjonctif de crainter.
  5. Deuxième personne du singulier de l’impératif présent de crainter.
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Crainte : définition du Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition (1932-1935)

CRAINDRE. (Il se conjugue comme CONTRAINDRE.) v. tr.
Envisager par la pensée quelqu'un ou quelque chose comme devant être nuisible, dangereux. Craindre le péril, la mort, la douleur, les maladies, la pauvreté, etc. Craindre le tonnerre. C'est un homme qui ne craint rien. Je crains qu'il ne vienne. Je crains qu'il ne vienne pas. Il est à craindre que cette entreprise n'échoue. Il craint d'être découvert. Il craint d'être importun. Je ne vous crains pas. Je ne crains pas ses menaces. C'est un homme craint de tous. Absolument, Je crains pour vous. Fam., Ne craindre ni Dieu ni diable, se dit d'un Homme qu'aucune crainte n'arrête. Je ne crains pas de le dire, de l'assurer, etc., Je n'hésite pas à le dire, à l'assurer, etc., parce que j'en ai la certitude. Il se prend aussi pour Respecter, révérer. Craindre Dieu. C'est un homme craignant Dieu. Craindre son père, sa mère. Il se dit également de Certaines choses par rapport a celles qui leur sont contraires, qui peuvent les endommager, les détruire. Ces arbres ne craignent pas le froid. Cette couleur craint le soleil. Ce vase de terre ne craint pas le feu.

Crainte : définition du Littré (1872-1877)

CRAINTE (krin-t') s. f.
  • 1Sentiment par lequel on craint. Ôter de crainte, Voiture, Lett. 9. C'est par là que l'on tient ses voisins en contrainte, Ses peuples en repos, ses ennemis en crainte, Corneille, Nicom. III, 2. S'ils vous tiennent ici, tout est pour eux sans crainte, Corneille, ib. I, 1. Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes, Corneille, Hor. I, 1. J'ai crainte ici dessous de quelque manigance, Molière, l'Étour. I, 4. L'homme qui est toujours en crainte, Pascal, dans COUSIN. Les barbares furent tenus en crainte par ses armes, Bossuet, Hist. I, 10. Cet animal est triste, et la crainte le ronge, La Fontaine, Fabl. II, 14. Cette crainte maudite M'empêche de dormir sinon les yeux ouverts, La Fontaine, ib. …Fi du plaisir Que la crainte peut corrompre, La Fontaine, ib. I, 9. La crainte est aux enfants la première leçon, La Fontaine, Oies. La crainte est nécessaire quand l'amour manque ; mais il la faut toujours employer à regret, comme les remèdes les plus violents et les plus dangereux, Fénelon, Tél. XXIV. Une âme menée par la crainte en est toujours plus faible, Fénelon, Éduc. des filles, ch. 5. Qu'ils pleurent, ô mon Dieu, qu'ils frémissent de crainte, Ces malheureux qui de ta cité sainte Ne verront point l'éternelle splendeur, Racine, Athal. II, 9. Que de craintes, mes sœurs, que de troubles mortels ! Racine, ib. III, 8. Le respect et la crainte Ferment autour de moi le passage à la plainte, Racine, Bérén. II, 2. Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte, Racine, Athal. I, 1. Jamais crainte ne fut plus juste que la vôtre, Racine, Phèd. III, 3. Le tyran [Pluton] qui tient en crainte les vivants et les morts, Fénelon, Tél. XVIII. Comme il était sans crainte, il était sans défenses, Voltaire, Œdipe, IV, 1.
  • 2Sentiment de crainte respectueuse. La crainte de Dieu. Crainte filiale. Celui-ci avait la crainte des dieux, Fénelon, Tél. XII. La bonne crainte vient de la foi : la fausse crainte vient du doute, Pascal, Pensées, part. II, art. 17. [ô Dieu] rendez-le heureux, en lui conservant votre crainte, qui seule fait le bonheur des peuples et des rois, Massillon, Petit car. Malheur des grands.

    Terme de droit. Crainte révérencielle, synonyme de crainte filiale ou respectueuse. Crainte servile, celle qui naît de la seule appréhension du châtiment. Crainte grave, celle qui est capable d'ébranler même une âme forte, comme la crainte de la mort. Une crainte grave suffit pour annuler un contrat. On dit par opposition : crainte légère

  • 3Sentiment d'un respect mal placé. Cette disposition renferme premièrement un mépris de Dieu qui la rend très criminelle, secondement une crainte du monde qui la rend très insensée, Massillon, Carême, Resp. hum. Rappelé d'un côté par la voix de Dieu, de l'autre retenu par la crainte des hommes, Massillon, ib.
  • 4Dans la crainte de, avec l'infinitif, ou dans la crainte que, avec le subjonctif et la particule ne. Dans la crainte de tomber. Dans la crainte que l'orage ne survienne.

    C'est une licence de ne pas mettre ne. Le maréchal de Boufflers attaqua deux heures avant l'arrivée de son infanterie, dans la crainte que les ennemis se retirassent, Saint-Simon, 119, 51.

  • 5De crainte de, avec l'infinitif. Quoique ce soit un bien que l'un et l'autre attende, De crainte de le perdre, aucun ne le demande, Corneille, Rodog. II, 2.

    De crainte que, avec le subjonctif et la particule ne, en craignant que. De crainte que l'on ne vous trompe. De crainte que l'heure ne fût passée.

    C'est une licence de ne pas mettre ne. Anaxagoras abandonna tout ce qu'il avait, de crainte que le soin de ses propres intérêts le détournât de l'étude, Fénelon, Anaxagoras.

    Elliptiquement, crainte de. Il n'a, crainte du chaud, que l'air pour couverture, Régnier, Sat. XI. Crainte pourtant de sinistre aventure, Allons chez nous achever l'entretien, Molière, Amph. I, 2. Le peuple est désespéré entre la nécessité de payer, de peur des exactions, et le danger de payer, crainte des surcharges, Montesquieu, Esp. XIII, 18.

    Crainte de, pris ainsi adverbialement, se dit des choses et jamais des personnes : Il a fait cela crainte de pis ; on ne dirait pas : Il a fait cela crainte de vous. Cette locution s'emploie avec un substantif pour complément, plutôt qu'avec un infinitif ; cependant on trouve cet exemple-ci de l'infinitif dans J. J. Rousseau, exemple qui pourrait être imité : On n'osait interroger personne, crainte d'apprendre plus qu'on ne voulait savoir, Hél. VI, 11. Elle ne s'emploie pas avec que : De crainte qu'on ne nous dérange, et non : Crainte qu'on ne nous dérange.

SYNONYME

APPRÉHENSION, CRAINTE, PEUR. L'appréhension est une vue de l'esprit qui aperçoit un péril comme possible. La crainte est une émotion du cœur à la vue du péril. La peur est, en face du péril, la perte du courage et de la puissance de résister.

HISTORIQUE

XIIe s. Cumencement de sapience, la crieme de nostre Segnor, Liber psalm. p. 172. Jo tis serfs, dès m'enfance, ai crieme oüd de nostre Seignur, Rois, 314.

XIIIe s. Grant craime et grant paor en a, Mès sachiez qu'il se deffendra, S'il li vient nus hom qui l'assaille, Ren. 18511.

XVe s. Lequel s'en alla sans dire adieu à son maistre, pour la crainte de sa personne, autrement il eust esté tué ou prins, Commines, I, 2.

XVIe s. Boire à la françoise, et moderéement en crainte de sa santé, Montaigne, II, 15. Sa gravité estoit melée d'une maniere de crainte, qu'il sembloit qu'il redoubtast la presence du peuple, Amyot, Nicias, 3.

SUPPLÉMENT AU DICTIONNAIRE

CRAINTE. Ajoutez :
5On trouve un exemple de crainte que, dans Mme de Sévigné. Toutes les bonnes têtes la voudraient, cette suspension, crainte que vous ne soyez trompés, Sévigné, 4 nov. 1673.
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Crainte : définition du Encyclopédie, 1re édition (1751)

CRAINTE, s. f. (Morale.) c’est en général un mouvement inquiet, occasionné dans l’ame par la vûe d’un mal à venir. Celle qui naît par amour de notre conservation, de l’idée d’un danger ou d’un péril prochain, je la nomme peur. Voyez Peur.

Ainsi la crainte est cette agitation, cette inquiétude de notre ame quand nous pensons à un mal futur quelconque qui peut nous arriver ; c’est une émotion desagréable, triste, amere, qui nous porte à croire que nous n’obtiendrons pas un bien que nous desirons, & qui nous fait redouter un accident, un mal qui nous menace, & même un mal qui ne nous menace pas, car il regne ici souvent du délire. Un état si fâcheux affecte servilement à quelques égards plus ou moins tous les hommes, & produit la cruauté dans les tyrans.

Cette passion superstitieuse se sert de l’instabilité des évenemens futurs pour séduire l’esprit dont elle s’empare, pour y jetter le trouble & l’effroi. Prévenant en idée les malheurs qu’elle suppose, elle les multiplie, elle les exagere, & le mal qu’elle appréhende luit toûjours à ses yeux. « Elle nous tourmente, dit Charron, avec des marques de maux, comme l’on fait des fées aux petits enfans ; maux qui ne sont souvent maux que parce nous les jugeons tels ». La frayeur que nous en avons les réalise, & tire de notre bien même des raisons pour nous en affliger. Combien de gens qui sont devenus misérables de peur de tomber dans la misere, malades de peur de l’être ? Source féconde de chagrins, elle n’y met point de bornes ni d’adoucissement. Les autres maux se ressentent pendant qu’ils existent, & la peine ne dure qu’autant que dure la cause : mais la crainte s’étend sur le passé, sur le présent, sur l’avenir qui n’est point, & qui peut-être ne sera jamais. Ennemie de notre repos, non-seulement elle ne connoît que le mal, souvent à fausses enseignes, mais elle écarte, elle anéantit, pour ainsi dire, les biens réels dont nous joüissons, & se plaît à corrompre toutes les douceurs de la vie. Voilà donc une passion ingénieusement tyrannique, qui loin de prendre le miel des fleurs, n’en suce que l’amertume, & court de gayeté de cœur au-devant des tristes songes dont elle est travaillée.

Ce n’est pas tout de dire qu’elle empoisonne le bonheur de l’homme, il faut ajoûter qu’elle lui est à jamais inutile. Je sai que quelques gens la regardent comme la fille de la prudence, la mere de la précaution, & par conséquent de la sûreté. Mais y a-t-il rien de si sujet à être trompé que la prudence ? mais cette prudence ne peut-elle pas être tranquille ? mais la précaution ne peut-elle pas avoir lieu sans mouvemens de frayeur, par une ferme & sage conduite ? Convenons que la crainte ne sauroit trouver d’apologie ; & je dirois presque, avec mademoiselle Scudery, qu’il n’y a que la crainte de l’amour qui soit permise & loüable.

Celle que nous venons de dépeindre, a son origine dans le caractere, dans la vivacité inquiete, la défiance, la mélancholie, la prudence pusillanime, le manque de nerf dans l’esprit, l’éducation, l’exemple, &c.

Il faut de bonne heure rectifier ces malheureuses sources par de fortes réflexions sur la nature des biens & des maux ; sur l’incertitude des évenemens, qui font naître quelquefois notre salut des causes dont nous attendions notre ruine ; sur l’inutilité de cette passion ; sur les peines d’esprit qui l’accompagnent, & sur les inconvéniens de s’y livrer. Si le peu de fondement de nos craintes n’empêche pas qu’elles soient attachées aux infirmités de notre nature ; si leurs tristes suites prouvent combien elles sont dangereuses, quel avantage n’ont point les hommes philosophes qui les foulent aux piés ? Ceux à qui l’imagination ne fait point appréhender tout ce qui est contingent & possible, ne gagnent-ils pas beaucoup à penser si sagement ? Ils ne souffrent du moins que ce qui est déterminé par le présent, & ils peuvent alléger leurs souffrances par mille bonnes réflexions. Essayons donc notre courage à ce qui peut nous arriver de plus fâcheux ; défions les malheurs par notre façon de penser, & saisissons les armes de la fortune : enfin, comme la plus grande crainte, la plus difficile à combattre, est celle de la mort, accoûtumons-nous à considérer que le moment de notre naissance est le premier pas qui nous mene à la destruction, & que le dernier pas, c’est celui du repos. L’intervalle qui les sépare, n’est qu’un point, eu égard à la durée des êtres qui est immense. Si c’est dans ce point que l’homme craint, s’inquiete, & se tourmente sans cesse, on peut bien dire que sa raison n’en a fait qu’un fou. Article de M. le Chevalier de Jaucourt.

* Crainte, (Mythol.) La crainte étoit aussi une déesse du paganisme. Elle avoit un temple à Sparte, l’endroit du monde où les hommes avoient le plus de bravoure, & où ils étoient le moins dirigés dans leurs actions par la crainte, cette passion vile qui fit mépriser & le culte & les autels que Tullus Hostilius fit élever à la même déesse chez les Romains. La Crainte étoit fille de la Nuit ; j’ajoûterois volontiers & du crime.

Crainte, (Jurispr.) on en distingue en Droit de deux sortes, la crainte grave & la crainte legere.

La crainte grave, qu’on appelle metus cadens in constantem virum, est celle qui ne vient point de pusillanimité, mais qui est capable d’ébranler l’homme courageux ; comme la crainte de la mort, de la captivité, de la perte de ses biens.

La crainte legere est celle qui se rencontre dans l’esprit de quelque personne timide, & pour un sujet qui n’ébranleroit point un homme courageux ; comme la crainte de déplaire à quelqu’un, d’encourir sa disgrace.

On met au rang des craintes legeres, la crainte révérentielle, telle que la déférence qu’une femme peut avoir pour son mari, le respect qu’un enfant a pour ses pere & mere, & autres ascendans, soit en directe ou collatérale ; celui que l’on doit avoir pour ses supérieurs, & notamment pour les personnes constituées en dignité ; la soûmission des domestiques envers leurs maîtres, & autres semblables considérations qui ne sont pas réputées capables d’ôter la liberté d’esprit nécessaire, pour donner un consentement valable, à moins qu’elles ne soient accompagnées d’autres circonstances qui puissent avoir fait une impression plus forte : ainsi le consentement qu’un fils donne au mariage que son pere lui propose, ne laisse pas d’être valable, quand même il seroit prouvé que ce mariage n’étoit pas du goût du fils, voluntas enim remissa tamen voluntas est.

Les lois romaines nous donnent encore plusieurs exemples de craintes graves & legeres. Elles décident que la crainte de la prison est juste, & que la promesse qui est faite dans un tel lieu, est nulle de plein droit. Parmi nous, une promesse qui seroit faite pour éviter la prison, seroit en effet nulle ; mais celui qui est déjà constitué prisonnier, peut s’obliger en prison, pourvû que ce soit sans contrainte : on observe seulement de le faire venir entre deux guichets, comme étant réputés lieu de liberté.

La crainte d’un procès mû ou à mouvoir, ne vitie pas la stipulation ; il en est de même de l’appréhension que quelqu’un a d’être nommé à des charges publiques & de police ; ce qui est fait pour obéir à justice, n’est pas non plus censé fait par crainte. Mais lorsqu’il y a du danger de la vie, ou que l’on est menacé de subir quelque peine corporelle, c’en est assez pour la rescision d’un acte, fût-ce même une transaction.

Un nouveau consentement, ou une ratification de l’acte, répare le vice que la crainte y avoit apporté.

Chez les Romains, aucun laps de tems ne validoit un acte qui avoit été fait par une crainte grave ; mais dans notre usage il faut reclamer dans les dix années du jour qu’on a été en liberté de le faire, autrement on n’y est plus recevable. Voyez au ff. 4. tit. ij. l. 21. tit. jv. l. 22. au code 8. tit. xxxviij. l. 9. & liv. II. tit. jv. l. 13. tit. xx. l. 4. & l. 8. (A)

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Étymologie de « crainte »

Étymologie de crainte - Littré

Craint ; wallon, crimeûre. L'ancien français crieme, craime vient directement de l'ancien verbe cremir.

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Phonétique du mot « crainte »

Mot Phonétique (Alphabet Phonétique International) Prononciation
crainte krɛ̃t play_arrow

Évolution historique de l’usage du mot « crainte »

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Citations contenant le mot « crainte »

  • Après le déconfinement de l'Europe, le reconfinement ? Si l'épidémie de Covid-19 a marqué un recul important sur le Vieux continent dans la foulée des mesures de restriction mises en place en mars, des résurgences ont été enregistrées ces derniers jours conduisant plusieurs pays à reconfiner localement. La crainte ? L'apparition d'une nouvelle vague de contaminations à l'heure où l'épidémie de coronavirus s'accélère dans le monde et notamment en Amérique Latine ou aux États-Unis.  LExpress.fr, Faut-il craindre l'ouverture des frontières en Europe alors que certains pays reconfinent? - L'Express
  • Cachez soigneusement votre supériorité de crainte de vous faire des ennemis. De Arthur Schopenhauer
  • L'homme n'a qu'un mal réel : la crainte de la mort. Délivrez-le de cette crainte et vous le rendrez libre. De François René de Chateaubriand / Essai sur les révolutions
  • Ma seule crainte, c’est d’être irresponsable. De Louane Emera / Parsi Match, 12 février 2015
  • L'espoir est né de la crainte du lendemain. De Georges Braque / Le jour et la nuit
  • La crainte me prêta des ailes pour fuir. De Alain-René Lesage / Gil Blas
  • Soyez sans crainte, le talent n'est pas contagieux. De Guy Bedos / Merci pour tout
  • La jalousie est un doute, la crainte est une petitesse. De Honoré de Balzac / Le contrat de mariage
  • Longévité : prolongation peu commune de la crainte de la mort. De Ambrose Bierce / Dictionnaire du diable
  • La crainte du gendarme est le commencement de la sagesse. De Proverbe français
  • Celui qui vit dans la crainte, ne sera jamais libre. De Horace
  • La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse. De David
  • La biographie ajoute une crainte à la mort. De Oscar Wilde
  • On ne peut pas être sans crainte quand on inspire la crainte. De Epicure / Maximes
  • La crainte engendre l'objet redouté. De Jakob Wassermann / L'affaire Maurizius
  • La haine est fille de la crainte. De Tertullien
  • La crainte est quelque chose de plus profond que le courage. Gertrud von Le Fort, La Dernière à l'échafaud Die Letzte am Schafott
  • Tout dépend de Dieu, excepté la crainte de Dieu. , Talmud, 33b
  • Il n'y a pas de crainte dans l'amour ; Au contraire, le parfait amour bannit la crainte, Car la crainte suppose un châtiment, Et celui qui craint N'est pas consommé en amour. , Épîtres de saint Jean, Ière, IV, 18
  • La crainte de Yahvé, principe de savoir. , Ancien Testament, Livre des Proverbes I, 7
  • Tu cesseras de craindre en cessant d'espérer. Sénèque en latin Lucius Annaeus Seneca, dit Sénèque le Philosophe, Lettres à Lucilius, V
  • Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte. Jean Racine, Athalie, I, 1, Joad
  • À la bonne et sincère amour est crainte perpétuellement annexée. François Rabelais, Le Quart Livre, 3
  • Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos craintes. François, duc de La Rochefoucauld, Maximes
  • […] Fi du plaisir Que la crainte peut corrompre. Jean de La Fontaine, Fables, le Rat de ville et le Rat des champs
  • Cet animal est triste, et la crainte le ronge. Jean de La Fontaine, Fables, le Lièvre et les Grenouilles
  • Il y a des gens dont il ne faut pas dire qu'ils craignent Dieu mais bien qu'ils en ont peur. Denis Diderot, Pensées philosophiques
  • Les âmes fortes ne sont ni jalouses ni craintives : la jalousie est un doute, la crainte est une petitesse. Honoré de Balzac, Le Contrat de mariage

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Traductions du mot « crainte »

Langue Traduction
Corse teme
Basque beldurra
Japonais 恐れ
Russe страх
Portugais medo
Arabe الخوف
Chinois 恐惧
Allemand angst
Italien paura
Espagnol miedo
Anglais fear
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Synonymes de « crainte »

Source : synonymes de crainte sur lebonsynonyme.fr

Antonymes de « crainte »



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